‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 27 sur 93 · L'HERBE DE SAINT-JOSEPH · texte numérisé non relu

L'HERBE DE SAINT-JOSEPH

| Tous les propos qu'il tient sont des billevesées ; | On cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé.

| Les Femmes savantes.

Malgré notre désir de satisfaire au plus tôt la juste curiosité du lecteur, nous devons, avant de conti- } nuer notre narration, faire un léger retour sur le } passé. Nous avons laissé, comme on s’en souvient, les filles du châtelain de Beauséjour couchées en | compagnie des femmes mariées et des demoiselles } nubiles, sur les meules de foin du chalet. Au point du jour, Cunégonde s’éveilla la première, car elle avait le sommeil léger comme toutes les personnes qui n’ont pas le cœur satisfait ; elle appela sa sœur, selon son habitude, afin que celle-ci vint l'aider dans sa toilette. C'était une affaire importante que la toileite de Cunégonde. Aussi la fille ainée de M. de Jarniost éprouva-t-elle un vif désappointement lors-

que Sigolène vint lui annoncer qu’il n'y avait dans la grange d'autre miroir que le seau dans lequel les paysans regardaient Ja lune les jours d’éclipse, et faisaient boire leurs vaches en hiver; d'autreaiguière que la marmite dans laquelle, malheureusement, cuisait à cette heure la soupe des bergers; et d'autre serviette que le foin sur lequel elles avaient dormi. Cependant, bon gré mal gré, il fallait s’attifer, sans le secours des ustensiles ordinaires, et s’en rapporter au goût de Sigolène, à défaut des conseils de la glace vénitienne. Ce fut là une occasion toute naturelle de contestations sans fin entre les deux charmantes sœurs, Contestations qui se renouvelaient, du reste, tous les matins, sous le toit de Beauséjour. Sigolène trouvait toujours son aînée assez bien, et lui reprochait de perdre son temps à parer des attraits qui n'y gagnaient guère; tandis que Cunégonde accusait sa cadette de mauvais goût, et lui prédisait qu'avec ses airs de Cendrillon elle ne trouverait jamais un mari.

En trouvez-vous davantage, Cunégonde, demanda Sigolène blessée de cette prédiction, en trouvez-vous ‘avantage, avec vos grands airs et tous"vos atours, vous qui êtes mon ainée de deux ans? Les sons de votre mandoline, ma chère, ont-ils jamais attiré sous vos fenêtres le moindre soupirant? Non, à coup sûr; les hommes sont trop raisonnables pour se laisser prendre à cet appeau. [ls ne vivent pas de chansons. Quand ils rentrent au logis, le plus bel air italien ne les réjouit pas comme le peut faire un verre de vin epicé, préparé par Gendrillon.

— Fil ma chère, repartit Cunégonde en refaisant les tresses de ses cheveux que Sigolène avait mêlés d'ane manière désespérante, vous parlez comme une bourgeoise ; avez-vous jamais entendu dire que Rosalinde, Belinde, Amaranthe et tant d’autres princesses fameuses aient eu recours aux confitures pour gagner le cœur de leurs amants? Cela est tout au plus bon pour attraper les mouches. Un gentilhomme veul trouver dans sa belle des sentiments plus relevés, à Lelle enseigne qu’Armagis, prince d'Aquitaine, renonça à la main d'Ostrogothe pour l'avoir vue manger une cuillerée de crème, foueltée. C'était pourtant quelque chose de délicat et d’éthéré pour ainsi dire. Apprenez d’ailleurs, sotte que vous êtes, qu’on ne peut bien compter sur l'amour d’un homme que lorsqu'il a perdu entièrement l'appétit et qu'il dépérit de jour en jour pour vos beaux yeux. — Allons donc ! repartit Sigolène en levant les épaules; vous avez vu cela dans les romans que vous lisez jusqu’à minuit ou une heure du matin, au lieu de dormir et d’epargner la chandelle qui, grâce à vous, s'use dans la maison avec une rapidité effrayante. Dans le fait, belle princesse, le plus amoureux des gentilshommes d’aujourd’hui fait cinq grands repas tous les jours, et je suigloin de l’en blämer. Croyezvous que je tienne à aŸOir un mari élique et tout branlant sur ses jambes ; à épouser un sylphe, ua gnome où un pauvre diable dont je causerais la mort sous prétexte d’enflammer son cœur? Non, certes, je ne veux pas avoir Cela à me reprocher. Au surplus, nous verrons bien qui sera mariée la première. Sa-

vez-vous ce que prend un homme, quand il prend femme? Il prend une ménagère el non un pur esprit. Il aime mieux la voir à la cuisine, la main à la queuc de la poêle, qu’au balcon une guitare entre les doigts. Les mots qui sonnent le mieux à son oreille sont ceux-ci : La table est servie, mon ami. La soupe est prête. Le vin est tiré. Voilà des pantoufles pour tenir tes pieds chauds, et autres phrases semblables, bien plus agréables à entendre, croyez-moi, que vos soupirs et vos tendresses. La belle figure que fait un pauvre homme qui a chassé Lout le jour et arrive au logis les dents longues, quand sa moitié s’avance d'un air patelin et murmure à demi voix : Ingrat, vous m'avez laissée ! Perfide! vous me faites mourir de langueur; ou bien : Cher amour, viens te reposer dans mes bras. L’excellent potage que voilà ! comme cela apaise la faim et remplit l'estomac! Les hommes, tùa chère Cunégonde, n'aiment que les douceurs qui se mangent. Il leur faut les effets plutôt que les paroles. Ils préfèrent le corps à l'ombre, l’étoffe à la couleur, le feu à la fumée. Ils sont assez bêtes pour croire qu'on ne les en aime pas moins parce qu'on les fait boire et manger. Mais, ajouta Sigolène, voici toutes ces dames qui sont habillées depuis une heure. Finissezsen donc, Cunégonde. Je vois qu'il n’y a rien de plus lent à se parer qu’une fille majeure qui cherche un mari.

Déjà, en effet, toute la compagnie était prête à se meltre en route, et chacun avait réparé de son mieux le désordre de sa toilette, On se cherchait, on s’appelait, on se comptait, afin de s'assurer si pendant la

nuit le loup m'était pas entré dans le bercail, et n'avait pas mangé quelque brebis. On s’apercut, alors seulement, que la plus noble et la plus belle des dormeuses, mademoiselle de Sassenage, avait disparu du chalet sans qu’on pût savoir à quel moment elle en était partie, ni vers quel lieu elle avait dirigé ses pas. On eut beau s’enquérir d'elle auprès des paysans, ceux-ci n’en purent donner aucune nouvelle, et l’on fut obligé de partir avant de l'avoir retrouvée. Cet incident causa du reste assez peu d’émoi, car les personnes les plus sensées de la caravane firent entendre aux autres que Blanche avait sans doute pris les devants, qu’on la retrouverait bientôt, et qu'il était inutile de s’alarmer sur son sort.

On arriva d’assez bonne heure sur l’alp de Chaliol, d'où lon pouvait suivre des yeux toutes les évolutions des chamois relancés par la meute. Les dames s’arrêtèrent en cet endroit et s’assirent sur l'herbe, tandis que les pâtres qui leur avaient servi de guides prenaient place à quelque distance derrière elles. L’alp de Chaliol était inaccessible aux chamois du côte de la vallée. On y était donc à l'abri de la dangereuse rencontre de ces animaux qui, dans leur fuite désespéree, sont quelquefois aussi à craindre que le sanglier lui-même, à cause de Pimpétuosité de leur course et de la force prodigicuse que la nature à placée dans leurs cornes. Les nobles dames pouvaient rester ainsi paisibles témoins des exploits de leurs amants et de leurs époux et contempler sans alarmes un spectacle longtemps attendu.

Mas 11 y avait parmi elles un personnage qui était

loin de partager celte curiosité, et que toutes les recommandations des bergers n'auraient pu retenir en ce lieu. C'était maître Jérome Gaschet qui, entre autres idées saugrenues qu’il avait puisées dans ses bouquins déparcillés, s’était cru obligé d’adopter la croyance des pythagoriciens sur la métempsycose, et regardait toute espèce de chasse comme un véritable homicide, comme une atteinte portée aux plus saintes lois de la nature. Toute l'éloquence de son curé n'avait pu le faire démordre d’une opinion si peu orthodoxe, mais qu’il trouvait le moyen d’accorder dans sa tête on ne sait trop comment, avec les notions du catéchisme sur l’enfer et le paradis. Il persévérait à soutenir mordicus que Pythagoras avait raison, et il appuyait d'observations de son cru la doctrine du sage de Samos. Ainsi, son âne lui semblait doué de tant de sagesse, qu'il était impossible, du moins à son avis, d'expliquer cé phénomène, si l’on n’admettait pas que Pégase avait été jadis étudiant, sinon professeur, dans quelque savante faculté de Paris ou d'Athènes. Quant à lui persouneliement, il se souvenait, d’une manière précise, d'avoir éte enfermé, au moment du deluge, dans l'arche de Noë, sous la forme d’un lapin, et d'avoir échoué, avec Sem, Cham et Japhet, sur le mont Ararat, ce qui, disait-il, tranchait péremptoirement la question de savoir en quel lieu le saint patriarche: avait abordé, après que les eaux se furent retirées. Quoi qu’il en soit, c’eûl été pour le bon Jérome un véritable crève-cœur que d'assister au carnage qui allait se faire dans la vallée, et de voir tomber une à

AYMÉ VERD. 115 une fant de bêtes, parmi lesquelles, horresco referens! plus d'un chasseur avait peut-être des grands parents ou pour le moins des arrière-cousins. Il ne fut donc pas plutôt arrivé sur l’alp de Chaliol, qu'il S'approcha de Cunégonde et lui dit quelques mots à l'oreille d’un air de mystère. Cunégonde lui répondit par un signe d'intelligence et courut vers sa sœur, à qui elle répéta à voix basse les paroles du pédagogue. Au même instant, Sigolène, qui avait déjà repris ses aiguilles et son bas, se leva d'un air maussade, et, tout en haussant les épaules, suivil sa sœur ainée, qui déjà s’éloignait sur les pas de maître Jérôme et de son âne. Les dames de la compagnie eurent beau les rappeler, les bergers eurent beau crier, Pégase, Apollon et les Muses disparurent bientôt derrière les rochers, trottant d’un pas agile, et sourds aux prières des simples mortels qui les implo ralerñ.

Au bout d’un quart d'heure on les apercut de nouveau sur les flancs de la montagne voisine. Ils gravissaient lentement le cotcau escarpé, s'arrélaient de temps à autre, s’agenouillaient en certaines places et se penchaient jusqu’à terre, de manière à cacher, pour ainsi dire, leur nez dans le gazon. Il élail assez difficile de comprendre de pareilles simagrées. Quant à maître Pégase, on pouvait croire qu'il broutait lherbe menue et se dédommageait amplement des jeûnes forcés auxquels il était parfois soumis chez des élèves trop parcimonieux :; mais pour les trois autres personnages, la même conjecture n’était pas possible. Le digne pédagogue, quelque

entêté qu’il fàt des idées pythagoriciennes, n'avait pu inviter ses élèves à se livrer en commun avec l'âne aux délices d’un banquet composé de mousse et de fougère. I fallait donc trouver ailleurs une explication plus satisfaisante. Les châtelaines de Jarniost cherchaient quelque chose sur la montagne : mais que cherchaient-elles? Là était la question, comme dit Hamlet; question embarrassante, et qui eût défic longtemps la pénétration de toutes les têtes féminines réunies sur l’alp de Chaliol.

Le voyage de Cunégonde et de Sigolène était en effet le résultat d’une autre lubie de maître Jérôme, lequel, comme on le voit, avait plus d’un grelot à sa marotte. Le savant escholier, en feuilletant le Traité des Vertus secrètes et mirifiques des plantes, Y avait découvert la description d’une herbe appelée par l’auteur herba Josephina, herbe de Saint-Joseph, laquelle avait l’admirable propriété de faire marier dans l’année les filles qui en portaient d'habitude deux ou trois brins dans leur corset. Il n'avait eu rien de plus pressé que de faire part de cette belle trouvaille aux deux charmantes sœurs, qui, ainsi qu’on le pense bien, ne purent rester indifférentes à la nouvelle que leur annonçait le pédagogue. Cunégonde, dans le premier transport de sa joie, embrassa sur les deux joues le bon Jérôme, tout confus de recevoir une si grande récompense pour sa peine. Il est vrai que l'instant d’après elle se repentit d’avoir accordé à un manant une faveur que tant de princes auraient enviée; mais elle se consola aussitôt de cet oubli passager de sa dignité, en se rappelant que

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