‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 33 sur 93 · L'INTERVENTION · texte numérisé non relu

L'INTERVENTION

Vous venez à propos : car sans vous, mes amis, Le plus noir des forfaits allait être commis, Joux DRYDEN.

La position des protestants était des plus délicates.

Une querelle avec les bandits pouvait avoir des suites ficheuses : outre l’effusion du sang, elle amènerait infailliblement quelque trahison, car d’un seul mot le bon larron ou lechangeur étaient à même de livrer les proscrits au sénéchal de la province. D'un autre côté, si on les laissait faire, n’était-ce pas se rendre complice de leurs infamies? Les plus jeunes et les plus exaltés d’entre les gentilshommes étaient d'avis de se débarrasser sur-le-champ d’un voisinage odieux, et de chasser à coups de plat d'épée tous ces lâches coquins, quelles que pussent être les conséquences d’une semblable mesure. Mais les gens prudents firent observer qu’il valait mieux, pour le moment, user de patience, qu’on s'était mis, pour ainsi dire, à la discrétion des aventuriers, et qu’une rupture violente serait, à coup sûr, une plus grande maladresse que l'association inconsidérée qu'on avait formée. Malgré sa répugnance, Montbrun fut obligé de se rendre à ces raisons : ce qui le détermina surtout, ce fut de penser qu'une lutte à main armée pourrait devenir fatale à la jeune fille qui était venue se mettre sous sa garde. On convint donc d’entrer en négociation avec les aventuriers, pour obtenir d'eux la mise en liberté des captifs, et les engager à mieux exécuter à l'avenir les conventions qu'ils avaient souscrites.

Les personnes qui voulurent bien se charger de cette démarche scabreuse étaient assurément les gens les plus pacifiques de la troupe. Cétaient en effet V’honnête bourgeois de Valence, et le digne ministre, rival de Barbantane. Le premier s'étant avancé au

milieu des bandits, commença par réclamer un peu de silence.

Mes bons amis, leur dit-il, écoutez-moi! c’est dans l'intérêt commun que je viens vous parler! Si vous continuez à faire ce vacarme, nous ne tarderons pas à voir venir ici les archers. — Paix! s’écria le bon larron. Laissez parler ce sénateur! 11 vient nous trouver de la part de Caïphe et de Pilate. Ecoutons ses propositions. Moi, qui vous parle, je sais qu'il n’y a rien de plus fâcheux, pour un comédien qui est en scène, que de voir les auditeurs distrails. — C’est très-bien ! dit le joueur en remplissant un gobelet, mais avant de savoir quelle carte il retourne, il faudrait inviter ces braves gens à s'humecter le lampas. — Merci, mon brave homme, répondit le ministre en repoussant le gobelet. C’est aujourd’hui jour de jeùne, entendez-vous? vous auriez dû vous en souvenir; les choses n’en auraient pas été plus mal. Mais passons. Je suis de ceux qui ont provoqué une alliance avec vous; ce n’était pas dans des vues mondaines, comme le capitaine Hartman et quelques autres : que nous feront en effet quelques bras de plus ou de moins au jour du combat? Notre Dieu est le Dieu des batailles et il n’a besoin de personne pour faire triompher sa cause. Mais je suis venu à vous pour votre bien, pour vous appeler à une vie nouvelle, comme Christ notre divin maître qui, au grand scandale des pharisiens, se faisait suivre par des filles de mauvaise vie et par des voleurs, ceci soit dit sans vous offenser. Nous venons briser les chaînes des esclaves, réformer les mœurs de l'Eglise, appeler

tous les hommes au même banquet. Nous voulons vous donner la robe de lin, vous inviter à la noce, et vous faire asseoir à la table du père de famille. Vous êles les enfants prodigues de la maison, et je veux tuer le veau gras pour votre retour.

— Vous prèchez, confrère, dit l’autre vieillard en tirant l’orateur par la manche; vous prêchez! Il s’agit bien d’enfant prodigue ! Le moindre de ces honnêtes gens a, pour le moins, tué son père et battu sa mère. C’est le figuier stérile qui ne portera point de fruits. Messieurs, ajouta-t-il tout haut, en acceptant le verre que lui tendait le joueur, réglons nos petits comptes amicalement. Je bois à votre santé et à celle de madame votre épouse (en parlant ainsi, le bourgeois faisait un salut à Cicindelle). Je ne vous dirai pas, comme mon voisin, que je suis ravi de me trouver parmi vous. La vérité est que j'aimerais mieux être dans ma boutique à vendre mes épices. Mais le repentir vient toujours trop tard. — Aufait, dit le changeur, venez au fait! — M’y voilà, reprit le bourgeois. Nous avions fait un marché ensemble : vous Vavez rompu , par des raisons de force majeure, J'aime à le croire; aussi, suivant la coutume de Valence, nous ne vous demanderons aucuns dommages-intérêts. Mais faites-nous l'amitié d'exécuter à l'avenir votre engagement, sans autre avis. Au diable les engagements! dit Gontran. Il n’y a pas d’engagement au monde qui puisse m'empêcher de vivre à ma fantaisie, de boire à mes heures, de chanter quand cela me plait et de courtiser les filles. Vous seriez tous des làches, si vous souffriez qu’on se mé-

lât de vos affaires et qu’on vint vous faire la loi.

Le changeur, qui avait abandonné le frère de Saint-Côme, et s'était rapproché de ses camarades, ne put s'empêcher de témoigner son mécontentement, en entendant ces paroles.

— Malheureux que vous êtes! dit-il, vous cassez les vitres. Vous perdrez cent pour cent au change. Si vous continuez sur ce ton, nos bons amis et alliés se fâcheront et ne voudront plus de vous pour la guerre, — Tant mieux! repartit le joueur. Nous avions fait un marché de dupes. A quoi bon, s'il vous plait, nous mettre un collier au cou et nous attacher à quelqu'un ? — Si le collier est d'or, le pro= fit est tout clair, repartit le changeur. — Il faudra bien, d’ailleurs, que vous preniez un parti pendant la guerre. — Sans doute ! dit le joueur, nous prendrons le nôtre. Celui qui, à l'hombre, voit les deux jeux, gagne toujours. — Mais les conventions! reprit le changeur avec une délicatesse qui n’était pas dans ses habitudes; les conventions! — Mille tonnerres ! dit un vieil aventurier, tous les juges, tous les prévôts, tous les baillis, tous les sénéchaux, tous les châtelains, tous les sergents, tous les recors, tous les archers, toutes les gardes bourgeoises et non bourgcoises du royaume, n’ont pu nous empêcher de faire nos quatre volontés, et une poignée d’hérétiques se mettrait en tête de le faire! Ventrebleul cela ne sera pas ainsi. À bas les huguenots! à bas les parpaillots! Nous sommes tous ici de bons catholiques et nous voulons nous amuser. — Père éternel! dit le bourgeois, me voilà aussi empêtre qu’un mar-

mes

rer

chand en faillite qui veut faire signer un concordat à ses créanciers. Messieurs, écoutez la raison, laissez au moins partir cette jeune fille, — Vous nous rompez les oreilles! s'écria Gontran. Si vous voulez faire la paix, il faut doubler notre solde. Vous êtes assez riches pour cela. Quant à la fille, vous la rendrez, mordieu! sinon, flamberge au vent! — Mes trèschers frères, dit le ministre effrayé, voulez-vous attirer sur vous la colère des douze tribus, comme le firent les habitants de Gabaa, pour avoir outragé la femme du lévite? Je vous en conjure, montrez-vous

} plus dociles à la voix de celui que Dieu vous a envoyé

pour vous faire connaître la lumière. Mes discours

ont-ils donc produit sur vous si peu d'impression ? | Fermez-vous encore les yeux au jour de la verité ?

— À bas les prêcheurs! reprit Gontran ; Laisez-vous, vieux fourreau sans lame. Il y a longtemps que nous sommes tout convertis, moi et mes chers camarades. Vertudieu ! Je me flatte que nous ne vous faisons pas déshonneur. Vous êtes protestants, c'est vrai, mais nous sommes de meilleurs protestants que vous. Vous protestez contre le pape, contre les conciles, contre la dime, contre les moines, contre le duc de Guise, contre l’évêque et contre le curé. Nous, morbleu! nous protestons contre tout cela et par-dessus le marché contre le roi, contre le parlement, contre les juges, contre les lois, contre les seigneurs, contre les marchands, en un mot, contre Guise et Bourbon, contre Rome et Genève , contre Dieu et le diable.

} Est-ce une réforme cela? Saprediél! si vous êtes de à bonne foi, vous viendrez à notre école.

Cette saillie abominable arracha de grands éclats de rire aux aventuriers.

— Gontran à raison, dit le bon larron, il y a longtemps que nous pratiquons les usages de la primitive Eglise. Personne parmi nous ne commande et personne n’obéit. Nous faisons bourse commune avec tous les hommes, parce que nous regardons tous les hommes comme nos frères.

En entendant ces blasphèmes, Montbrun ne put se contenir plus longtemps. Il s’approcha de la table, et la soulevant d’une main vigoureuse, la fit rouler à terre avec les bouteilles, les plats et les gobelets dont elle était chargée. Cette provocation audacieuse mit le comble à la colère des bandits. L’un deux se baissa aussitôt, ramassa un tesson de verre et le-lança avec fureur à la tête de Montbrun. Heureusement celui-ci esquiva le coup, et le projectile alla se briser en éclats contre la muraille. Une lutte était devenue inévitable. Par bonheur, les protestants avaient tous à leurs ceintures des pistolets chargés, tandis que les aventuriers, grâce à une mesure de précaution prise par le comte de Sassenage , étaient entièrement dépourvus d'armes à feu. Toutefois, emportés par la fureur et par l'ivresse, ilstirèrent leurs rapières, et ils allaient se précipiter en avant, lorsqu'un gentilhomme huguenot, armant soudain ses pistolets, en dirigea la bouche sur les plus mutins.

— Scélérats! leur dit-il, si vous faites un pas de plus, je vais épargner une corde au bourreau.

Malgré cette menace, l’un des bandits s’avança ré! solûment sur le gentilhomme, comme s’il eût voulu

2 le désarmer. Mais aussitôt une détonation ébranla les B murs de la tour, et l’aventurier alla tomber roide @ mort au milieu de ses camarades.

| Gette exécution calma tout à coup l'ivresse de la @ troupe. Malgré les exhortations de Gontran, les plus Î hardis rengainèrent leurs épées.

— Qu’avez-vous fait là, M. de Crussol? s’écria le

l bourgeois de Valence. — J'ai parlé à ces drôles le ( seul langage qu’ils entendent, répondit Crussol. Vous allez déguerpir à l'instant, ajouta- t-il, en se tour- @ nant vers les aventuriers; j'espère que je ne vous @ retrouverai pas ici dans un quart d'heure. — Y pen- Bsez-vous? dit le bourgeois; quand ils seront hors 8 d'ici, ils n'auront rien de plus pressé que d’aller nous @ dénoncer au sénéchal. — Qu'ils y aillent! repartit @Montbran. J'aime mieux cela que de respirer encore @ le même air que ces misérables. — Allons, dit Crusà sol en rechargeant ses armes avec indifférence; dépé- ® chez! Ayez soin d’emporter avec vous cette charogne, ® ajouta-t-il en montrant le cadavre étendu sur le car- © reau au milieu des débris du festin, — Vous avez eu #% tort, M. de Crussol, reprit le bourgeois qui se voyait 1 déjà entre les mains des sergents. Je serai pendu et vous décapité, ce qui est à peu près la même chose ; à car, soit dit entre nous, le cou d’un gentilhomme @u'est guère plus à l'aise sous un couteau bien affilé b que le cou d’un vilain dans une cravate de chanvre.

Ne vaudrait-il pas mieux garder ici ces coquins ?

Is m'ont tous l'air maintenant de Madeleines repen-

tantes, et je me fais garant que la leçon leur pro- L filera.

En effet, le changeur, Landolfe, et le bon larron surtout, aidé par le souvenir du rôle qu’il remplissait autrefois dans les mystères, avaient pris leur mine hypocrite et pateline, et semblaient autant de saints dans leurs niches. Les autres, au contraire, par les regards de haine qu’ils jetaient sur les protestants, tout en commencant leurs préparatifs de départ, témoignaient qu’ils n'avaient cédé qu’à la force.

— Ïln’'y a rien de bon à attendre de ces drôles, dit Montbrun. Ils retourneront toujours à leur ancien mélier, comme le pourceau à son auge. Mais rassurez-vous, maitre Thévenin, nous prendrons des mesures pour vous mettre à l'abri des recherches de la maréchaussée.

Le vieillard, voyant qu’il était inutile d’insister, se résigna à suivre ses amis dans les appartements du premier étage. Montbrun aida Blanche éperdueà gra: vir les marches de l'escalier , et le frère de Saint- Côme, qui ne se souciait pas de rester seul avec les bandits, saisit un réformé par son manteau et dispa= rut avec Jui dans la sombre spirale de la tour.

— Lâches! dit alors Gontran à ses compagnons, si nous m'aviez cru, les choses auraient tourne au-! trement, vous avez laissé échapper la plus belle fille du pays. — Bah! dit le joueur, la partie n’était pas égale. Que voulez-vous faire contre des gens qui en battant les cartes ont eu soin de garder tous les as

dans leur manche. — Bon! bon! murmura le changeur, nous leur rendrons bientôt la monnaie de leur

pièce.

; à 7e | | Cependant le bon larron s'était penche sur |

8 corps de celui de ses camarades qui avait mordu la @ poussière, el était tout occupé à fouiller dans ses } poches.

— Pauvre la Valeur! dit-il d’un ton de regret, L1l est bien mort! Cest un véritable ami que je perds, Quand il quitta la garde du saint-père, à Avignon, c'est moi qui le fis entrer dans la confrérie de la Pas- B sion, où il remplissait le rôle d’un des gardiens du | tombeau. Jamais personne n’a pu l’égaler dans sa | partie, et il faisait rire tout le monde quand il s’en- | fuyait à toutes jambes devant l'ange du Seigneur. f Mais maintenant il ne courra plus; jamais plus il | n'aura peur.

f Tout en faisant cette oraison funèbre, le bon lar- # ron trouva dans une des poches de la Valeur deux ou trois pièces de monnaie qu’il fit passer dans sa # ceinture, en assurant madame Cicindelle qu'il ne hs ‘emparait de ce trésor que dans l'intention charitable de faire dire quelques messes pour l’âme du ® défunt. Mais déjà la compagnie avait plié bagage et à se préparait à déguerpir.

— En route! en route! dit Landolfe en jetant sa guilare sur son dos et en offrant galamment son bras h à Cicindelle. Allons voir le one quand je suis À resté une heure à la même place, je m'ennuie. Mais À de quel côté porterons-nous nos pas? Sera-ce du côté ® où se lève le soleil ou de celui où il se couche? C'est @ à vous, ma toute charmante, de décider la chose, — @ Jetez votre chapeau en l'air, répondit Cicindelle avec Binsouciance. — Au fait, s’écria Gontran en ouvant D la porte, la terre est à nous, à quoi bon nous inquie-

ter? Sommes-nous morts de faim jusqu’à cette heure? N'y a-t-il plus de cavaliers sur les routes? Les chiens de basse-cour ont-ils de plus grandes dents qu’autrefois? Les portes sont-elles plus difficiles à ouvrir? N’y at-il qu’une jolie fille au monde?

Lorsque la troupe eut fait quelques pas dans la forêt, elle s'arrêta. On creusa rapidement une fosse peu profonde et l’on y déposa , sans cérémonie , le cadavre de la Valeur, qu’avaient apporté jusque-là le reître et un autre des bandits. Thibaut, que le bon larron était allé réveiller au fond de la cave où il dormait, ne tarda pas à rejoindre la bande, qui se remit en route en causant des vertus du défunt. Thibaut et Gontran faisaient les hommes d’importance sur les deux chevaux qu'ils avaient volés au chalet, et trottaient en avant, tout en philosophant comme le pourraient faire deux généraux après une bataille perdue.

Il y avait à peu près une demi-heure qu’ils cheminaient de la sorte, lorsqu'ils aperçurent tout à coup, au détour d’un sentier, deux voyageurs qui s’avancaient de leur côté. L'un était à pied, l’autre monté sur un cheval vigoureux. Ils semblaient faire diligence. La première pensée des aventuriers fut de remercier le ciel de la bonne aubaine qu’il leur envoyait, mais lorsqu'ils eurent fait quelques pas de plus, ils reconnurent avec désappointement, dans le cavalier, un de leurs anciens alliés, avec lequel ils croyaient avoir quelques ménagements à garder. Le manteau brun qui couvrait ses épaules , la plume verle qui fottait sur son chapeau ; avaient trahi le

comte de Sassenage. C'était celui des protestants qui avait su le mieux se concilier leur sympathie, en leur parlant plus souvent du butin qui les attendait pendant la guerre que des réformes à introduire dans leur conduite. Le capitaine Hartman (c’est sous ce nom que le comte traitait avec eux), le capitaine Hartman, les ayant abordés, leur demanda avec surprise où ils allaient ainsi et pourquoi ils avaient quitté la tour. Aussitôt on lui raconta en détail ce qui s'était passé, et ce récit sembla amuser beaucoup le capitaine. Il n’était pas homme à s’effaroucher des peccadilles que les aventuriers avaient commises : des bouteilles vidées, des étables pillées, une fille enlevée, tout cela lui semblait un passe-temps aussi agréable qu’un autre.

Mais si la conduite des bandits, envisagée au point de vue moral, ne le fit pas même sourciller, elle lui causa, en revanche, un assez vif mécontentement, lorsqu'il la considéra au point de vue de son intérêt particulier, et qu'il en calcula les suites. D’une part, il voyait échouer le plan qu’il avait formé, en enrlant sous sa bannière une troupe de gens sans foi ni loi, qu'aucun scrupule de conscience n’eût arrêtés, lorsqu'il se fût agi de servir d’instruments à ses vengeances. De l’autre, il tremblait que son crédit n’eût été affaibli auprès des protestants par la révolte des bandits dont il s'était fait la caution. Il craignait en outre qu’une dénonciation de la part de ces derniers ne mit le prévôt sur ses traces et sur celles des autres proscrits que renfermait la tour. Il ne songea donc qu’à réparer le mal qui s'était fait pendant son

absence ct à renouer les fils de la trame qui s'étaient rompus.

— Allez en avant, Landry, dit-il à son compagnon de route. Je ne tarderai pas à vous rejoindre. Puis s'adressant aux aventuriers : Vous êtes tous des sots, leur dit-il; qui se presse trop d'arriver se casse les jambes en route. Päques-soles! ne pouviez-vous attendre quelques jours? Je vous avais promis carte blanche aussitôt que la guerre serait commencée. Que diable! on prend patience. — Nous mourions de soif, dit le joueur. — Le chant des poules et des coqs m’empêchait de dormir, dit Thibaut. — Eh! ventrebleu ! ne pouviez-vous boire sans casser les verres, et plumer les poules sans les faire crier? Ne pouviez-vous pas respecter les oreilles de ces chanteurs de cantiques ? —Ils ne respectaient guère les nôtres, dit Landolfe. — A la bonne heure! reprit le comte, mais ce n’était pas une raison pour compromettre notre sûreté à tous. À présent, je gage que toutes les paroisses voisines sont en rumeur. Le renard a beau effacer ses traces devant son gite, les paysans savent bien le découvrir. Que vous manquait-il là-bas? N’aviez-vous par un abri? N’aviez-vous pas du vin et ne faisiez-vous pas vos quatre repas? — Bah! dit un aventurier, ils nous régalaient tous les jours avec des fèves et du mouton bouilli. — Avez-vous coutume de manger des faisans ? demanda le comte. Votre mélier est-il un métier de moines ? Päques-soles ! de vieux soldats, comme vous l'êtes presque tous, ne savent-ils pas vivre à la guerre comme à la guerre ? Vous aviez à peine un mois à attendre, et tout était

Le rar

fini. À la première arquebusade, plus de joug, plus de contrainte! Au lieu de vous cacher et d’errer dans les bois, comme des loups affamés, vous seriez entrés dans les villes et dans les châteaux, le front haut. Vous auriez fait trembler à votre tour les juges, les prévôts et les archers. Vous auriez déchiré de vos mains les registres où sont écrites vos peccadilles, brûlé ou pendu les drôles qui voulaient vous pendre et vous brûler. Vous auriez diné dans les réfectoires des abbayes, puisé à pleines mains dans les coffres des trésoriers. A la fin de la campagne, vous auriez tous passé pour d’honnêtes gens et vous seriez retirés avec de bonnes rentes. Mais vous êtes des niais; vous aimez mieux courir les grandes routes, en attendant la hart ou l'hôpital.

Les aventuriers, séduits par le tableau que venait de faire le capitaine Hartman, commencèrent à regretter d’avoir été si vite en besogne.

— Je leur avais toujours dit cela, murmura le changeur. — C'est la faute de Gontran, dit le bon larron; s’il n'avait pas amené avec lui celte péronnelle, tout cela se serait passé sans bruit. — Sapredié! s’écria Gontran, est-ce moi qui ai fait brailler le frère de Saint-Côme? Ne l’avise pas de me chercher noise à ce sujet, vilain merle; car je L’apprendrais à siffler sur un autre ton. — Essaye, répondit le bon larron en s’approchant de Gontran d’un air irrité; crois-tu que tes airs de gentilhomine me fassent peur? — Allons, la paix ! dit le comte en faisant avancer son cheval entre les deux adversaires. Depuis quand les loups se mangent-ils entre eux? Ce qui

est certain, c’est que vous aimeriez autant, à cette heure, être encore dans la tour, assis auprès d’un bon feu, et aiguisant vos armes pour la prochaine campagne, n'est-ce pas ? — Nous n’avons pas besoin d'attendre si longtemps pour être riches, dit un des aventuriers ; un petit mot à l'oreille du prévôt ferait l'affaire. — Qu’entends-tu par-là ? demanda le comte. — La tour d'Ambierle renferme des oiseaux dont on payera un bon prix à celui qui les fera dénicher. — Oui-da! repartit M. de Sassenage. Tu crois que le prévôl te lâchera quand il te tiendra sous ses verrous? Imbécile! tu auras beau lui faire tes confidences, il ne te croira pas. Que pourrais-tu lui apprendre, d’ailleurs? Que sais-tu? Qu’il y a des gens cachés dans la tour? Ces gens-là n’y seront plus demain. Que l'on veut faire la guerre à MM. de Guise? La belle nouvelle! Tout le monde en sait bien autant. Voyons! que lui diras-tu?

L’aventurier ouvrit la bouche et ne sut que répondre.

— Tu lui demanderas, à ce que je vois, une corde neuve qui manque à ta toilette; je puis assurer d'avance qu’il ne te la refusera pas. Mais ne perdons pas le temps en vaines paroles. Je suis un bon diable, et si vous êtes disposés à me servir, je ne lésinerai pas avec vous.

Les bandits répondirent qu'ils lui étaient dévoués, pourvu que les conditions du marché fussent avarlageuses.

—C'est bien! dit le comte; nous causerons de cela plus tard. Où allez-vous de ce pas ? — Qui sait où

va la feuille que le vent emporte? repartit Landolfe. Qui sait ce que voudra ce soir madame Cicindelle, et si demain au matin elle voudra ce qu’elle aura voulu ce soir? — Trêve de folies! maitre Landolfe, dit le comte, et laissez parler les gens qui ont plus de cervelle que vous. Où pensez-vous aller , Gontran? — Nous allons gagner les bois du Royannais, répondit l’aventurier, et dans deux jours nous serons an bourg du Péage, nous coucherons chez la mère La Nuit. — Au bord de la rivière? — Oui, messire. — Eh bien ! j'irai vous y trouver. En attendant, vous boirez quelques outres à ma santé. Voilà de l'argent pour cela. Bon voyage!

En parlant ainsi, M. de Sassenage jeta une bourse à Gontran et s’éloigna au grand trot de son cheval.

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