‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 35 sur 93 · MONSIEUR LE COLONEL GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE COLONEL GÉNÉRAL

«Je m’assure que vous n’ignorez pas les complots et les machinations qui se font dans votre province par ceux de la religion prétendue réformée. Ils s’autorisent de notre nom pour entreprendre sans cesse contre l'autorité légitime du roi, notre aimé fils, et contre le pouvoir qu’exercent dans le royaume nos bons cousins de Lorraine, à la grande satisfaction des honnêtes gens. Apprenez que notre volonté sincère est que justice soit faite de ces malintentionnés : si je vous écris ceci, ce n’est pas que je craigne qu’on ne surprenne votre religion, mais c’est à cette unique fin, que vous usiez encore de plus de sévérité à l'égard de ces gens qui ne se font aucun scrupule de mêler les noms des personnes royales dans leurs intrigues. Il faut à tout prix rétablir la paix dans ce royaume et se débarrasser, une fois pour toutes, des remuants, des impies et des séditieux.

«Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde. € CATHERINE.

« Donné à Melun, le deuxième jour de décembre de l’an de grâce 1561. »

— Oh ! les femmes! les femmes! dit le comte en froissant la lettre dans sa main : vous attendez quinze ans sur la terre d’exil l'heure propice; vous arrivez à travers mille dangers dans le pays de vos pères ; vous soulevez le peuple et la noblesse, vous êles au moment de toucher le but, mais une femme est-là; elle secoue sa robe, et vos projets sont renversés. — En voilà un qui est comme mon père, dit Philibert, il n'aime pas les femmes; mais pour sûr je serai pendu. Je sens déjà la corde qui me gêne la respiration. Messire, ajouta-t-il, rendez-moi cette lettre. Elle vous fait du chagrin, à ce que je vois: et elle m'en causera bien davantage si vous ne me la rendez pas. — Jamais ! dit le comte.

En parlant ainsi, il approcha la missive de la flamme et se disposa à la laisser consumer.

— Brüûle, lui dit-il, brûle, et maudite soit la main qui l’a écrite!

Pendant que M. de Sassenage parlait, la flamme caressait déjà le vélin qui commencait à se replier sous l’action de la chaleur. Mais tont à coup le vieux gentilhomme retira vivement la missive sur laquelle il avait jusque-là tenu ses yeux fixés. Il venait d’apercevoir de nouveaux caractères qui semblaient s’écrire d'eux-mêmes comme par enchantement entre les lignes de la première épiître. Il crut d’abord

que c'était une illusion, mais il put bientôt se convaincre qu’il ne s'était pas trompé. (était bien une autre lettre écrite de la même main que la précédente, mais avec une de ces encres qu’on nomme sympathiques, et qui, tant qu’on ne les a pas soumises à l’action du feu ou de quelque autre agent chimique, ne laissent aucune trace visible. La politique italienne en faisait alors un fréquent et secret usage.

La seconde lettre de Catherine disait sa véritable pensée. C'était sans doute la seule à laquelle des Adrets dût ajouter foi. Elle renfermait précisément des instructions tout opposées à celles que la première avait données. La reine mère n’avait pas cessé de haïr le duc de Guise, et ne s'était réconciliée avec lui en apparence que pour mieux le tromper. Elle sommait le baron de se mettre à la tête des huguenots, et lui ordonnait de tout entreprendre pour délivrer le roi qu’elle disait captif.

— Pâques-soles! dit Sassenage en se levant avec transport, voilà un tour de maitre. Je vous baïse les mains, madame Catherine; vous êtes bien de votre sexe et vous êtes digne de mener le nôtre.

Telle était la joie du vieux gentilhomme, qu’il ne put prononcer d’autres paroles pendant quelques instants. Il se promenait à grands pas dans la tour et donnait tous les signes d’une vive émotion. Cependant Philibert était loin de partager ce contentement. Iljetait de hauts cris et se demandaitcomment il oserait se présenter devant son maitre. Le comte, pour toute réponse, lui jeta une bourse pleine.

—Prends cet argent, lui dit-il, remets ta barbe et va-l'en m’attendre à Pierre-Châtel, près des lacs. J'aurai peut-être besoin de toi. Quant à cette lettre, je me charge de la faire parvenir à son adresse.

Quelques instants après, le comte de Sassenage galopait à travers la forêt, emportant avec lui le précieux message, c’est-à-dire la torche qui devait allumer dans le Dauphiné le feu dévorant de la guerre civile.

Philibert ne revenait pas de sa surprise.

— Peste! dit-il, mon père m’a toujours prédit que, si je n'étais pas roué ou pendu, je ferais fortune. Il me semble que cela ne commence pas mal, Me voilà entre le gibet et une sacoche pleine de sequins. Mais, bah! le jeu en vaut bien la chandelle. Je vendrais ma part de paradis à celui qui voudrait l’acheter, pourvu qu’il me Ja payât comptant, bien entendu, et que je pusse aller ruiner ces tricheurs qui me gagnent toujours au pharaon! Va donc pour Pierre-Châtel.

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