‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 36 sur 93 · OTWAY · texte numérisé non relu

OTWAY

{ Cependant les proscrits, en quittant la tour,

Mavaient emmené avec eux mademoiselle de Sasse-

nage. Lorsqu'ils furent arrivés au milieu de la forêt, Blanche, qui ne pouvait oublier dans quelle situation elle avait laissé Aymé Verd, demanda à être conduite dans la vallée de Chaliol, où il lui tardait de rejoindre ses compagnes que devait alarmer son ab- 2 sence. Mais Montbrun lui répondit qu'il avait appris 2 de Renaud que la chasse était finie, que tous les » chasseurs s’en étaient retournés chez eux, et lui à offrit poliment de la reconduire dans sa famille. D] Impatiente de savoir ce qui s'était passé durant la ! matinée, Blanche accepta avec empressement cette D proposition obligeante, et se mit en route sous la D conduite du jeune seigneur. À la première grange qu’ils rencontrèrent, ils se procurèrent deux che-

vaux, et, faisant diligence, ne tardèrent pas à approcher du but de leur voyage. Ils n’en étaient plus qu’à une demi-lieue, lorsqu'ils furent accostés, au détour d’un sentier, par un voyageur qui leur demanda le chemin de Ladvieu-sous-Montmaur.

L'étranger était un grand garçon de près de six pieds, à la mine fleurie, à l'air bénin, et qui portait une espèce de costume ecclésiastique. Il avait à la main un vigoureux bâton de chêne, dont il paraissait homme à faire bon usage si la moindre occasion s’en présentait, et sous son bras gauche, un livre à fermoir d'argent, qui était sans doute son bréviaire. Blanche, à qui la bonne mine du clerc inspira dès l’abord toute confiance, s’offrit à lui servir de guide, et, après avoir remercié le généreux gentilhomme qui n'avait pas craint de compromettre sa sùreté en laccompagnant, s’achemina vers Montmaur. Ses inquiétudes étaient si vives qu’elle pressait le pas de son cheval, sans s’apercevoir que son nouveau compagnon n'avait pas, pour le suivre, le secours d’une monture. Mais celui-ci faisait de telles enjambées, qu'il se trouvait toujours d’un pas en avant de l’amazone.

Le silence que gardèrent d’abord les deux voyageurs convenait trop bien à la situation d'esprit de mademoiselle de Sassenage, pour qu’elle songeât à le rompre. Mais il ne paraissait pas être également du goût de l’honnête piéton. Il ouvrit plusieurs fois la bouche, comme un homme qui sent une vive démangeaison de parler, el enfin n’y pouvant plus tenir : Par saint Thomas! dit-il d’une voix de lutrin, voilà

AYMÉ VERD. 19 Jun beau temps pour voyager. Je n’ai mis que deux D heures pour arriver de Beauséjour jusqu'ici, et pour- Aiant je me suis égaré plus d’une fois en lisant mon D bréviaire. Que voulez-vous? ces chemins sont aussi Aiortueux que les arguments de mon ami Jacques À Sauzéas, de Saint-Etienne-en-Forez, lequel s’est fait Ÿ huguenot comme tant d’autres, soit dit en passant. 2 Blanche, qui, ainsi qu’on le pense bien, s’inquié- Dtait fort peu des opinions de Jacques Sauzéas, de À Saint-Etienne-en-Forez, ne répondit rien à ces aima- À bles ouvertures de l'étranger. Mais Placide Goutteà noire, car c’était lui, et nous espérons que le lecteur À ne l’a pas entièrement oublié, était parfaitement en À état de faire à lui seul les frais de la conversation. À D'autres auraient pu sans doute éprouver quelque À embarras de se trouver tout à coup en tête à tête D avec une personne de l’âge et de la beauté de Blan- À che; mais l'honnête Placide ne faisait pas grande À différence entre la robe d’une femme et la robe d’un à professeur. Il apprit donc à mademoiselle de Sasse- D nage, après avoir au préalable décliné ses noms et D qualités, qu'il était parti de Romans depuis huit À jours dans l'intention de faire une visite d'amitié à D son parrain, Eustache Bénévent, curé de Ladvieu- À sous-Montmaur, qu’il n’avait pas revu depuis le jour à de son baptême.

— Ah! vous êtes le filleul de notre bon curé? dit D Blanche avec intérêt. Et comment se fait-il que vous À ayez mis toute une semaine à faire un voyage qu’un bon marcheur comme vous pourrait faire en quelques heures? — Distinguo! répondit le bachelier ;

cela dépend du chemin qu’on choisit ; pour moi, j'ai Pris celui que nous nommions à Montpellier via sCholæ, c’est-à-dire le chemin le plus long. J'ai voyagé comme la grue, de clocher en clocher, à petites journées, déjeunant ici, dinant là, soupant plus loin, liant ainsi connaissance avec tous les curés, tous les prieurs, tous les desservants de l'archidiaconé de Saint-Bernard. Pour payer mon écot, je leur ai laissé à chacun, en partant, un exemplaire de ma thèse, où ils trouveront plus d’un texte et d’un argument pour leurs sermons. — Enfin, dit Blanche, qui se croyait obligée de montrer quelque déférence à un clerc, et surtout au filleul de son curé; enfin vous voilà arrivé à votre dernière étape. Je présume que vous passerez quelques jours dans ce pays? — Comment donc! s’écria le bachelier. J'ai ici de vieux amis, entre autres le cadet de Montmaur, messire Gaspard, ‘avec lequel j'ai eu le plaisir de jouer du bâton sur la route de Confolens à Romans. C'est une tête un peu chaude, caput fervidum, mais un bon chrétien, au demeurant, et qui sait ce qu’on doit à notre mère la sainte Eglise. — Vous connaissez Gaspard? dit Blanche étonnée. — Hic illum vidi juvenem, Melibæe, c’est-à-dire, mademoiselle, reprit le bachelier, je connais aussi beaucoup son jeune ami, le fils du chevalier Verd, un beau garçon que j’ai eu la douleur de rencontrer tout à l'heure dans un assez Piteux état. — Que voulez-vous dire, sire bachelier? demanda Blanche en pälissant. Vousavez rencontré...

— Hélas! oui, reprit Placide, mais il ne m’a pas reconnu ; il avait les mains couvertes de sang et le

AYMÉ VERD. 21 visage aussi hlanc que mon rabat, comme le bel Adonis lorsqu'il fut tué à la chasse.

En entendant ces mots, Blanche lâcha la bride de son cheval et fut sur le point de tomber.

Mort! dit-elle en s'appuyant sur le pommeau de la selle. — Mort? Qui a dit cela? répliqua le bachelier. Dans huit jours il se portera aussi bien que vous et moi, le brave archer! — A-t-on arrêté, du moins, l’homme qui l’a blessé? demanda Blanche. — Celui qui l'a blessé, dit le clerc en riant, aurait fait une drôle de figure sur la sellette du présidial, entre les avocats et les juges. C'était un ours. Le bachelier, voyant la surprise de Blanche, lui raconta en détail ce qu’il avait appris du châtelain lorsqu'il l'avait rencontré aux environs de Beauséjour, histoire trop connue du lecteur pour que nous la répétions ici. On comprend quelle fut la joie de mademoiselle de Sassenage lorsqu'elle sut que les blessures de l’archer étaient peu profondes et qu’il ne tarderait pas à être complétement rétabli. Tout en écoutant les éloges que prodiguait maitre Placide à Padresse et au courage du jeune archer, elle arriva à la porte du presbytère, salua de la main son compagnon de route, et monta, le cœur plus léger, jusqu'au manoir où son absence avait causé de vives inquiétudes.

Lorsqu'elle arriva sur l’esplanade, elle trouva sa tante qui l’attendait et qui vint toute tremblante audevant d’elle.

Ah! malheureuse enfant ! s’écria madame de Montmaur en la voyant et en la pressant sur son cœur, d'où venez-vous? Que de tourments vous m'avez fait

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endurer! Mais, au nom du ciel! où donc avez-vous passé la journée? Comment avez-vous quitté le chalet? où étiez-vous pendant la chasse? Répondez-moi donc!

Blanche fut troublée par ces questions si simples. D’autres préoccupations l'avaient empêchée de S'y préparer. Elle vit cependant d’un coup d’œil qu'il serait inutile d’affliger sa tante par le récit de ses tristes aventures, et surtout par la révélation d’un secret qui touchait de si près à l'honneur du comte de Sassenage. Bien qu’elle eût pris la résolution de ne plus garder pour elle seule le secret qui lui avait déjà coùté de si vives angoisses, et d'employer tous les moyens en son pouvoir pour arrêter la main de son oncle, elle comprit que la vieille baronne avait bien assez de sujets de tristesse dans l’intérieur de sa maison, et qu’il y aurait plus de cruauté que de véritable prudence à l’informer de tout ce qui s'était passé depuis la veillée au chalet. Elle embrassa donc Sa tante avec tendresse, la rassura, lui demanda pardon du chagrin qu’elle avait pu lui causer, et la pria ensuite de l’excuser, si elle refusait de répondre à ses questions. Il s’agit, lui dit-elle, d’une affaire assez importante qu'on m’a confiée, mais qu'il ne m'est permis de redire qu’à mon cousin Renaud. — Vous m'effrayez, ma fille! dit la baronne. Assurezmoi, du moins, qu'aucun danger ne vous menace, ni vous ni mes enfants. — Mn -en certaine, ma tante, répondit Blanche. — Je vous crois, ma chère, et ne vous en demande pas davantage! Allons, rentrons maintenant. Vous paraissez fatiguée, comme

si vous n’aviez pas dormi depuis huit jours. — Je vous suis, ma tante; et je vous demanderai même la permission de me retirer dans ma chambre, car j'ai vraiment besoin de repos. Mais, avant tout, je vou- | drais voir Renaud. — Il est allé à votre recherche avec Gaspard et la plupart de nos gens; mais je vais faire sonner la cloche afin de les avertir que vous êtes de retour. Le premier qui l’entendra donnera du | cor, et bientôt ils seront Lous ici.

9 En parlant ainsi, la baronne emmena sa nièce l dans une vaste pièce du rez-de-chaussée où était allumé un grand feu, et lui fit servir une légère collation en attendant le retour de ses fils. Déjà la nuit À était venue; le froid faisait flamber les bûches sur 8 l’âtre, et le vent gémissait dans la cheminée. De | temps à autre on entendait au loin les sons du cor | j | | :

qui annonçaient l’approche du baron.

} Vous me voyez, ma chère enfant, dit la vieille

châtelaine après quelques instants de silence, vous

me voyez en proie à la plus vive inquiétude. Mon

Dieu, que je souffre! Il faut que je vous parle. Je n’y

puis plus tenir.

1 Blanche fut étonnée de ces paroles, car madame p de Monimaur, quels que fussent les chagrins qu’elle } éprouvät depuis quelques années, avait coutume de les renfermer dans son cœur et n’en parlait jamais à personne.

Oui, reprit la baronne d’un air agité, oui, j'ai du D chagrin, j'ai le cœur gros. Je ne sais ce qui s’est passé D à cette chasse, mais Renaud et Gaspard, qui étaient partis bons amis, comme vous l’avez vu, ne sont pas

rentrés ensemble selon leur coutume: et ce soir, quand ils se sont revus au château, ils ne se sont pas adressé la parole. Renaud avait l'air encore plus sombre qu’à l'ordinaire. Gaspard, qui est toujours si ouvert et si gai, m’a à peine répondu quand je lui ai parlé. Qu'est-ce que cela veut dire, mon Dieu! — Mais, ma tante, dit Blanche, il n’y a pas là de quoi vous effrayer. Ils auront peut-être eu ensemble quelque querelle de chasse, et quand ils auront dormi tout sera oublié. — Plût à Dieu ! repartit la baronne qui, pour la première fois de sa vie peut-être, ouvrait son âme à un autre qu’à son confesseur. Mais de funestes pressentiments m'assiégent et ne me laissent plus une heure de repos. Maitre Bénévent m’accuse d’être superstitieuse et traite mes craintes de folie. Cependant, comment se fait-il que je ne rencontre partout que de sinistres présages? Ce matin encore, en ouvrant ma fenêtre, j'ai aperçu une cigogne qui volait au-dessus de la maison et dont les ailes paraissaient fatiguées par ün long voyage. J’ai cru d’abord que cet oiseau de bon augure allait se poser un moment sur l'aiguille de la tour; mais, après avoir plané quelques secondes au-dessus du toit, il s’est enfui à tire-d’ailes en poussant des cris plaintifs. — Il ne m'appartient pas, ma tante, répondit Blanche émue, malgré elle, du ton de la baronne, de prêcher la sagesse à une personne qui me l’a enseignée. Je me permettrai pourtant de vous dire que vos craintes me semblent reposer sur des bases bien fragiles, et qu’il y a presque de la faiblesse à se préoccuper si vivement du vol incertain d’un oiseau, Le bonheur

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