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l'aiguille de l'horloge, qu’ils sont lents à venir ! Qui peut les arrêter ainsi au milieu des champs ? — La nuit est sombre, répondit Blanche en s’approchant de la fenêtre, et la neige commence à tomber. Ils se seront peut-être égarés en chemin. Voyons ! mà tante, chassez loin de vous ces idées noires. À quoi bon vous attrister ainsi? Voulez-vous que je prenne ma guitare et que je vous chante un des vieux airs que vous aimez ?
En parlant ainsi, Blanche détacha de la muraille l'instrument qui y était suspendu, et auquel elle n'avait pas touché depuis plusieurs jours. Mais, à peine eut-elle posé le doigt sur le manche d’ébène, que deux cordes se brisèrent à la fois avec un sourd gémissement. Madame de Montmaur et sa nièce se regardèrent en pâlissant.
— Qu’en dites-vous? reprit enfin la châtelaine. Expliquez-moi pourquoi ces cordes se sont rompues ? pourquoi il y en a deux et non pas une, et non pas trois de brisées? — La chaleur, dit Blanche en suspendant de nouveau la guitare à la muraille, la chaleur produit souvent cet effet-là. Quant au nombre deux, le hasard.
La baronne secoua la tête d’un air mélancolique.
— Qu'est-ce que vous nommez le hasard? ditelle. Ne serait-ce pas là tout simplement un des surnoms de la Providence? Serait-il indigne d’ailleurs de la bonté de Dieu de nous avertir, par des signes certains, de la ruine de notre bonheur, de même que par un nuage il avertit le marin de la tempête qui va engloutir son vaisseau, afin qu’il ait le temps
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de préparer son âme? — Je ne sais, ma tante; je n'oserais me prononcer sur une semblable question. Mais, après tout, il me semble qu’on ne devrait admellre ces sortes d’avertissements mystérieux que lorsqu'on en aurait reconnu la valeur à des signes plus certains que ceux qui servent de fondement à vos erreurs. — Eh! s’écria la baronne, Savez-vous, enfant que vous êtes, sur quels fondements reposent mes erreurs? Si je vous le disais, votre sang se glacerait dans vos veines, et vos cheveux blanchiraient comme les miens ont blanchi autrefois dans l'espace d’une seule nuit, — Vous m'effrayez, ma tante. — Ne craignez rien, jeune fille, ne craignez rien, mon enfant, je n’accablerai pas votre cœur du poids qui a brisé le mien. Vos oreilles ne sont pas faites pour entendre de pareils secrets. Mais asseyez-Vous sur ce labouret, écoutez-moi, et par le peu que je vais vous dire, jugez si je n’ai pas sujet de trembler. Quand votre oncle mourut, il me laissa tutrice de deux enfants en bas âge, qu’il avait fait baptiser et qu’il faisait instruire par un ministre de Genève. Gaspard était encore trop jeune et avait eu jusque-là trop besoin de mes soins pour avoir subi l'influence pernicieuse de cet homme qui, pour le peindre en un mot, était tout le portrait de maitre Barbantane. Mais Renaud avait déjà sucé le lait empoisonné de la réforme; on lui avait inspiré le mépris et Ja haine des croyances de sa mère; on m'avait fait passer à ses yeux pour une impie, une idolâtre ; si bien que cet enfant que j'avais nourri, que j'aimais comme mon premier-né, ne s’approchait
AYMÉ VERD. 29 plus de moi qu’avec défiance, ne me parlait qu'avec crainte, évitait ma présence, et, le croirez- vous? reculait avec effroi quand je voulais l’embrasser. J'essayai de le ramener par la douceur, et même par la violence, à la foi de ses pères. Larmes, prières, menaces, tout fut inutile. Entêté comme ceux de sa race, Renaud se füt plutôt laissé mettre en pièces que de franchir seulement le seuil d’uneéglise. Pour soustraire Gaspard à ce dangereux exemple, je me vis obligée de léloigner de moi. Pauvre enfant! il avait cinq ans à peine, et je le vois encore, me lendant les bras et m’appelant à grands cris,au moment où on l’emportait. — C'est donc pour cela, dit Blanche, que vous avez fait élever Gaspard en Normandie? — Hélas, reprit la baronne, j’espérais le rappeler sous ce toit lorsque l’âge l’aurait mis à l'abri des suggestions de Renaud; mais j'ai dû plus tard renoncer à cette consolation et interdire même à mon fils l'entrée de la maison paternelle. Pouvais-je donc le rendre témoin de tout ce qui se passait ici? Devait-il voir les humiliations que j'endurais? Ne nourrissait-il pas contre les réformés la même haine aveugle dont Renaud est animé contre les catholiques ? Fallait-il rapprocher le feu de létoupe, l’étincelle de la poudrière? Et cependant tout à coup, malgré mes ordres, le voilà qui vient frapper à la portes ilarrive,il arrivele jour même où son frère établit dans cette demeure an ministre fanatique dont le zèle semble avoir égaré la raison! Ah! Blanche, Blanche, je suis bien malheureuse! — Vous êtes trop prompte à vous affliger, ma tante : jusqu'ici Renaud
et Gaspard ont vécu en bons frères. — Et pourquoi donc ne se sont-ils pas parlé d’aujourd’hui ? — Vos présages vous aveuglent. — La première fois qu'ils se sont rencontrés, reprit la baronne, ils ont croisé le fer l’un contre l’autre. Ils me l’avaient caché... J'ai su cela ce matin par une indiscrétion de Jolyot.
— Îls ne se connaissaient pas, dit Blanche. — Tenez! reprit la châtelaine, la main du Seigneur est étendue sur cette maison. Et ce n’est pas moi seule qui le crois, c’est le peuple, ce sont nos paysans qui le répètent le soir dans leurs cabanes, quand la porte est fermée et que nul ne peut les entendre. On dit. j'ose à peine le répéter... Non! non! ajouta la baronne en couvrant son visage de ses mains, c’est impossible ! — Achevez, ma tante! — On dit, murmura la baronne à voix basse, que Jean de Montmaur a tué son frère, oui, tué de sa propre main. On le dit ; mais, vous l’entendez bien, je n’y crois pas; c’est un mensonge, un mensonge abominable ! Cependant, je me rappelle qu’un soir, il y a dix-sept ans, j'étais couchée et je dormais profondément; tout à coup, la porte de ma chambre s’ouvrit avec fracas; je m’éveillai en sursaut, et à la lueur de la lampe, j’aperçus mon mari qui venait de rentrer, la figure pâle et renversée : Qu’avez-vous ? lui dis-je toute tremblante. — Rien, me répondit-il. — Vous me trompez! m’écriai-je; j'aperçois du sang sur vos habits.—Oh ! ditil, je me suis blessé à la main en déchargeant une arquebuse. Mais ce n’est rien : dormez tranquille. — Et il me sembla qu’il disait tout bas : J'ai tué mon frère... Et, en parlant ainsi, il se coucha auprès de
moi; le lendemain j'avais les cheveux blancs.
Blanche, en écoutant ce récit, sentit une sueur froide couler sur son front. Elle regarda sa tante, dont le visage, ordinairement calme et sévère, exprimait encore l’épouvante dont elle dut être saisie, au moment funeste que lui rappelait sa mémoire. Emue de pitié, voulant à tout prix éloigner ces fâcheux souvenirs et les inquiétudes qui en étaient la suite, la jeune fille serra avec tendresse la main de la vieille châtelaine et lui dit en s’efforçant de sourire : Qu’a de commun une pareille histoire avec les craintes que vous manifestiez tout à l’heure? — Ne le voyezvous pas? repartit madame de Montmaur. Si cela était vrai... la vengeance de Dieu est terrible! Il punit les enfants des fautes des pères, et poursuit le crime jusqu’à la septième génération. Mais, en vérité, je m’egare; je ne sais plus ce que je dis... Que l'inquiétude est une chose cruelle ! Ne trouvez-vous pas qu'ils tardent bien à venir? Blanche, ma fille, mettez-vous auprès de la fenêtre. Ne voyez-vous rien ? N’entendez-vous pas les sons du cor? J'ai l’oreille dure, et je ne sais plus distinguer le bruit du vent des accents joyeux du cor de chasse. — Je n’entends rien, répondit Blanche, et je ne vois que la vallée déjà toute couverte de neige. — Ce qui est certain, reprit la baronne, c’est que Jean, son âme repose en paix! en introduisant la réforme sous ce toit jadis tranquille, y a en même temps introduit la division et la discorde. Il à séparé la femme de l'époux, le fils de la mère, le frère du frère, non-seulement pour un jour, mais encore pour l’éternité.
Qui sait? il a peut-être allumé le flambeau qui doit dévorer sa maison depuis la base jusqu’au faîte. O mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m’avez-vous rendue mère? Pourquoi avez-vous rendu ces entrailles fécondes? Pourquoi n’avez-vous eu pitié ni de ma douleur ni de mes larmes? Ah! ne faites pas tomber sur nous votre colère; ou, s’il vous faut une victime, choisissez-moi, Seigneur! mais épargnez mes enfants.
En disant ces mots, madame de Montmaur fondait en larmes; Blanche pleurait aussi, gagnée, malgré elle, par les funestes pressentiments qui assaillaient sa tante.
— Îl me semble que j'ai entendu une fanfare, reprit la baronne. — Je le crois aussi, ma tante, répondit Blanche, qui n’avait rien entendu. — Ces pauvres enfants! ils vous cherchent, car ils vous aiment comme une sœur, et Renaud vous aiine déjà comme une épouse.
Ces dernières paroles firent tressaillir mademoiselle de Sassenage ; mais ce mouvement échappa à la châtelaine, et la jeune fille se remit aussitôt de son trouble.
— Vous seule, reprit-elle, avez quelque empire sur son cœur; il tremble presque en vous voyant. Ah! Blanche, usez de cette influence pour adoucir Phumeur sombre de mon fils, pour gagner à Dieu celte âme généreuse, pour me rendre son cœur, pour maintenir entre des frères la bonne harmonie. Hier au soir, après votre départ pour la chasse, j'ai vu le comte de Sassenage, que je n'avais pas vu depuis
quinze ans... Il désire que votre union ait lieu bientôt; et vous serez heureuse, croyez-moi, car vous méritez de l'être, et j’ai tant prié pour cela ! Mais ils devraient déjà être ici. Que se passe-t-il donc? Blanche, n’avez-vous pas entendu la détonation d’une arme à feu? — C'est quelque rocher qui tombe du haut de la montagne voisine. — Mettons-nous à genoux, ma fille, et prions Dieu et la Vierge qu'il ne soit arrivé aucun malheur.
Aussitôt la baronne prit son chapelet, et, s’agenouillant sur le carreau, commença à prier avec ferveur, ne s’interrompant de temps à autre que pour demander à Blanche si aucun son n'avait frappé son oreille. Enfin, un bruit de pas ébranla bientôt les pavés de la cour. La vieille châtelaine se hâta d’essuyer ses larmes, de cacher son rosaire, et, traversant les appartements déserts du château, alla à la rencontre de ses fils, car c’étaient bien eux qui venaient d'arriver.