RÉCONCILIATION
Allez toucher la main de votre frère ;
A quoi bon ces éclats, ces odieux défis?
Voulez-vous déchirer le cœur de votre mère?
Maudirai-je le jour où naquirent mes fils?
Pope.
Il y avait à peine quelques minutes qu’elle était
partie, et Blanche, harassée de fatigue, accablée par les terribles confidences qu’elle venait de recevoir, était tombée sur un fauteuil, lorsque Renaud entra dans la salle, encore botté et éperonné, et sans avoir pris le temps de secouer la neige qui couvrait son manteau. Le jeune calviniste, oubliant sa réserve accoutumée, témoigna à sa cousine la joie qu'il éprouvait de la revoir, et lui demanda, en lui baisant la main, ce qui avait pu la retenir loin de la chasse.
On m'a dit, ajouta-t-il, que vous désiriez ne confier qu’à moi les motifs de votre absence. — Ce que j'ai à vous apprendre, mon cousin, répondit Blanche un peu émue, est si étrange, si affreux, que vous aurez peine à le croire. — Parlez, mon enfant, parlez, répliqua Renaud dont l'amour avait quelque chose de grave et d’austère. Le mensonge est étranger à votre bouche, et je n’ai jamais douté de vos paroles.
Malgré la bonne opinion que ie baron de Mont- Maur avait de sa cousine, celle-ci eût sans doute été obligée de recourir à un mesonge pour expliquer son absence, si, après l’enlèvement dont elle avait été victime, elle n’eût compris la faute qu’elle avait commise en gardant pour elle un secret qui n’était pas le sien. Dans la ferme volonté où elle était de demander à Renaud sa protection pour Aymé Verd, elle ne crut rien devoir lui cacher des aventures de la nuit, si ce n’est peut-être le trop long séjour qu’elle avait fait dans la grotte en compagnie de l’archer. Renaud l'écouta sans prononcer une parole
jusqu’à ce qu’elle eut achevé. Enfin un sourire effleura ses lèvres.
Ainsi, belle cousine, dit-il, sur la foi d’une mendiante idolâtre, vous ne craignez pas d’accuser notre oncle d’un crime sans excuse comme sans motif! Veuillez me dire, je vous prie, quels rapports peuvent exister entre cet archer obscur, descendu des glaciers du Valgodemar, et le noble chef de notre maison? — Ne vous ai-je pas dit ce qui s'était passé à Romans? — Oui, une entrevue d’auberge, dont vous ignorez encore le sujet, un rêve bizarre comme en pourrait faire un cerveau malade, enfin les sots discours d’un valet, voilà vos autorités. Ah ! ma chère Blanche, je ne reconnais pas là votre bon sens et votre sagesse ordinaire.
Le sang-froid avec lequel Renaud avait accueilli ces confidences de Blanche, les réponses qu’il faisait à toutes ses chjections, commencçaient à porter le doute dans l’âme de la jeune fille. Cependant elle ne pouvait se résoudre à croire qu’elle eût été complétement le jouet d’une illusion.
Pensez-y bien, Renaud, dit-elle, il s’agit de la vie d’un homme, de l'honneur de notre famille. Etes-vous bien sûr de Landry? le connaissez-vous bien ? — Landry est le plus fidèle et le plus fervent de mes serviteurs, repartit le baron; ne voyez-vous pas, d’ailleurs, enfant que vous êtes! que s’il avait eu de mauvais desseins, il eùt pu cent fois les exécuter pendant la route. Sur le Pas même de Miséréré, qui l'en empéchait et“qui aurait pu soupçonner le crime? Allons, ne songeons plus à cela; voyez à quel point
nos jugements sont trompeurs! Hier encore Landry me vantait l'adresse et la bonne mine de l'ami de Gaspard; il me disait que ce jeune homme irait loin et ferait à coup sûr son chemin dans l’armée. — Je connais votre prudence, Renaud, dit mademoiselle de Sassenage, mais eu celle occasion j'ai peur que vous ne jugiez les autres d’après vous, et qu’une piété affectée ne vous donne le change sur le véritable caractère de certaines personnes. — Vous répétez-là, ma chère, répliqua Renaud en fronçant le sourcil, ce que vous à appris un prêtre fanatique. Cependant j’interrogerai le veneur et je ferai tout ce que la raison et la charité me commandent de faire en pareille circonstance.
Blanche, après avoir insisté de nouveau auprès du barcn, appela Paschale et se retira dans sa chambre pour y prendre un repos dont elle avait grand besoin. Quant à Renaud, il alla rejoindre la compagnie rassemblée au tinel et s’assit, selon sa coutume, en face de Gaspard. La baronne de Montmaur observait ses deux fils avec une sourde anxiété; mais ils ne s'adressèrent pas une fois la parole pendant le repas; la soirée même s’écoula sans qu’on entendit d'autre voix que celle de madame Betbsabé. La digne femme gourmandait tour à tour son mari et ses enfants qui tremblaient tous également en sa présence. Elle répétait en outre les cancans du village, les propos de Monique, les plaintes des papistes, de manière à être entendue du maitre de la maison comme du dernier des serviteurs; mais pérsonne ne lüifdonna la réplique.
Le lendemain, le premier soin de Blanche, en s'é-
veillant, fut d'écrire à Aymé Verdlebillet déjà connu du lecteur. Sa main tremblait un peu pendant qu’elle accomplissait cette tâche. Bien que rassurée à demi par les paroles de Renaud, il lui restait encore assez de craintes sur le sort de l’archer, pour qu’elle regardât comme un devoir la révélation qu’elle avait retardée jusqu’à ce moment. En lui conseillant de fuir le pays, elle obéissait, en outre, à un sentiment de prudence qui lui faisait craindre de revoir au château un jeune homme auquel la fiancée du baron de Montmaur s'était peut-être un peu trop intéressée. L'idée de ce départ, se mêlant à la terreur involontaire qui agitait son âme, lui dicta à la fin une phrase qui aura paru sans doute trop chaleureuse à plus d’une chaste demoiselle. Nous devons dire ici que Blanche elle-même se repentit de l'avoir écrite, mais il n’était plus temps de se raviser. Paschale avait franchi le pont-levis et courait déjà sur le sentier qui menait à Beauséjour. Mademoiselle de Sassenage se vit réduite à faire sa toilette, car c’est un soinauquel une femme ne manque jamais, au milieu même des plus fortes préoccupations. Elle descendit ensuite auprès de sa tante. Madame de Montmaur n’avait pas dormi de toute la nuil; elle était à genoux sur un prie-Dieu et priait depuis le matin.
Blanche, ma fille, dit-elle en voyant entrer sa nièce, n’auriez-vous pas pris mon livre d'heures? — Non, ma tante, répondit la jeune fille. — C’est singulier! reprit madame de Montmaur, il faut qu'il y ait eu quelque méprise; je l'ai laissé hier sur mon
prie- Dieu, et je n’ai trouvé à la place que ce volume auquel je n’entends rien. Cela me fait vraiment de la peine, car je tenais ces heures de ma mère.
Blanche ouvrit le livre que lui montrait la baronne, et le referma avec une sorte d’effroi. C'était un volume des Znstitutions de Jean Calvin.
Encore un tour de l’éloquent ministre! dit-elle en regardant sa tante. Quand donc finira cette persécution? Aujourd’hui on vous dérobe un livre, hier on brisait votre crucifix. Depuis longtemps les images de saints qui garnissaient votre chambre ont éte arrachées, et Bethsabé a pris le manteau qui couvrait la sainte Vierge de l’escalier, pour en faire une robe à sa fille Noémi. — Que voulez-vous, ma chère! dit la baronne, maitre Barbantane croit remplir de la sorLe les devoirs de son état.
En parlant ainsi, la châtelaine jeta une pelisse sur ses épaules et emmena sa nièce sur la terrasse du chàteau, sous prétexte de voir les travaux que le baron avait fait commencer dès le matin aux fortifications. Dans le fond, la vieille dame n’était préoccupée que d’une pensée : c'était de savoir si la nuit n’avait pas apporté quelque changement aux dispositions de ses deux fils à l’égard l’un de l’autre. Blanche, de son côté, eùt été bien aise de voir Renaud, afin d’apprendre le résultat que devait avoir eu l’interrogatoire de Landry. Elles se dirigèrent donc vers les remparts, où tous les corvéables de la baronnie, mandés à son de trompe, remuaient la terre et relevaient les murs, malgre la neige qui avait tombé toute la nuit. La première personne qu’elles rencontrèrent sur l'espla
AYMÉ VERD. 39 nade fut Gaspard, qui revenait, en ce moment, du village. Madame de Montmaur s’aperçut avec regret qu’il avait l’air non moins soucieux que la veille.
— Où allez-vous, mon fils? lui dit-elle avec bonté. — Ma mère, répondit l’archer, je vais prendre quelques chiens et une arquebuse, afin de battre les bois jusqu’à l’heure du diner. — Cela est étrange, dit la baronne en regardant le ciel; le temps est bien mauvais pour chasser. Ne feriez-vous pas mieux d'aller rendre visite à votre ami, qui est, dit-on, blesse dangereusement? — Sa blessure est légère, dit Gaspard d’un ton d'humeur, et il n’a pas besoin de moi pour la guérir. — Alors, reprit la baronne, prêtezmoi votre bras, mon ami, et expliquez-moi ces travaux de fortification que vous devez comprendre mieux que moi. N’étiez-vous pas au siège de Calais ? Racontez-nous cette campagne. Il faut espérer, ajouta-t-elle, que ces murailles qu’on élève n’auront jamais d'assaut aussi dangereux à soutenir.
Gaspard, n’osant résister à sa mère, l’accompagna sur les remparts et lui donna toutes les explications qu’elle jugea à propos de lui demander. Il n’était pas fâché d’ailleurs de faire ressortir, devant sa cousine et devant la baronne, les connaissances qu’il avait acquises dans l'art de la guerre. Tout en causant, et sans paraître y prendre garde, madame de Montmaur l’attirait du côté où elle espérait de rencontrer Renaud. Mais tout à coup le jeune archer sarrêta, lâcha le bras de sa mère, et se disposa à s'éloigner. Il venait d’apercevoir son frère, debout sur un bastion ruiné dont on minait la base.
— Qu’'avez-vous, Gaspard? demanda la châtelaine, qui devinait l'intention de son fils et faisait semblant de ne pas la comprendre. Est-ce que vous me quittez ainsi? — Ma mère, répondit Gaspard en balbutiant, excusez-moi; je suis obligé. je désire. je voudrais aller à la chasse. — Vous me trompez, mon fils, reprit la baronne avec dignité; vous ne dites pas la vérité; vous fuyez votre frère. — Qui a pu vous donner cette idée, ma mère? repartit Gaspard. Vous êtes dans l’erreur. Permettez que je me retire. — Non! dit la baronne, vous resterez, je vous l’ordonne. Je vous en prie, Gaspard, ajouta-t-elle. Je ne veux pas que vous viviez ainsi avec Renaud; il faut que vous lui donniez la main tout à l'heure, devant moi. — Ma mère... — Mais que s'est-il donc passé hier? s’écria la vieille châtelaine. Vous étiez amis en partant. Soyez franc comme un soldat, Gaspard. Avezvous eu ensemble quelque querelle? Eh bien! oubliez-la. — Eh! qu'il loublie donc lui-même!
répondit l’archer. J'ai passé ce matin trois fois auprès de lui sans qu’il ait daigné me saluer. — Vous êtes le plus jeune, mon ami, et devez des égards à votre ainé. Allons! suivez-moi. Plus de rancune. Vous voilà pour quelques jours sous le toit de votre père; voulez-vous l’attrister par vos dissensions ?
Gaspard hésita un moment, car il avait le cœur naturellement généreux. Mais l’orgueil l’emportant sur tout autre sentiment : Non, ma mère, dit-il en s'éloignant; jamais !
Au même instant, on entendit un cri d'alarme
parür du point où se trouvaient les ouvriers. Gaspard s'arrêta, tourna la tête, et aperçut son frère chancelant sur le sommet du bastion dont les murs croulaient sous ses pieds. En moins d’une seconde, le ravelin s'abima au bas de la montagne, avec un épouvantable fracas, et entraina Renaud dans sa chute.
— Mon frère! s’écria Gaspard en s’élançant vers la brèche que venait de laisser sur les remparts Ja bastille écroulée. Malédiction !
La montagne au sommet de laquelle s'élevait le château de Montmaur était en cet endroit coupée presque verticalement au-dessus de la vallée. Quelques pruniers sauvages, semés par le vent dans les crevasses du rocher, et qui étaient alors dépouillés de feuilles, étendaient leurs rameaux couverts de neige sur ses flancs arides. Les débris du ravelin en brisèrent quelques-uns dans leur chute. Cependant Renaud, doué d’un rare sang-froid et d’une force peu commune, eut le bonheur de saisir une de ces tiges fragiles, et s’y tint cramponné, en demandant qu’on lui jetât une corde, car il voyait bien qu’on ne pouvait arriver jusqu’à lui qu’en s’exposant au danger qu’il courait lui-même. Par malheur il fallait aller jusqu’au château pour trouver une corde, et déjà l’arbuste commençait à se déraciner. Les paysans se regardèrent en se demandant les uns aux autres ce qu’il fallait faire. La plupart d’entre eux, appartenant à la religion catholique, avaient à se plaindre des vexations du baron, et ne se souciaient guère de hasarder leur vie pour le sauver.
— Jérôme, dit l’un d’eux en s'adressant à son voisin, il faut tirer de là notre maître. — Et comment L’y prendras-tu, imbécile? répondit le manant. Veux-tu que j'aille me rompre le cou? J'ai une femme à nourrir. D'ailleurs, je ne sais trop si ce n'est pas un péché de sauver la vie à un hérétique. — Plût à Dieu! murmura un autre corvéable, que maitre Landry et toute sa séquelle fussent suspendus à ce prunier!
En cet instant, Gaspard arrivait sur les ruines du bastion. Il croyait son frère mort. Lorsqu'il le vit suspendu au-dessus du gouffre, et les pieds mal assurés sur la mousse humide du rocher, il poussa un cri mêlé de joie et de terreur. Il descendit avec autant de précaution que d’agilité sur la pente rapide, en se servant de son poignard comme d’un crampon pour se relenir, et sourd aux prières de Renaud qui le conjurait d'attendre qu’on eût apporté une corde. Il parvint ainsi, quoique avec peine, jusqu’au prunier, et, après avoir choisi un point d’appui pour ses pieds sur une crevasse du roc, se baissa pour saisir son frère.
— Insensé! lui dit Renaud, ne voyez-vous pas que nous allons périr tous les deux, et que mon poids va vous entrainer au fond du gouffre? — Ne craignez rien, répondit Gaspard, et donnez-moi la main. — Merci, mon frère! dit Renaud. Vous êtes un brave jeune homme. Mais j’aime mieux mourir seul. Adieu ! embrassez pour moi notre mère et tàchez de revenir de vos erreurs.
En disant ces mots, Renaud lâcha la branche à
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laquelle il s'était tenu attaché, et il allait disparaitre dans le précipice, si Gaspard ne l’eût déjà saisi d'une main ferme et ne l’eût attiré jusqu’à lui. Il essaya ensuite de remonter, mais la chose était presque impossible.
— Par saint Hugon! dit-il, voilà un chemin aussi difficile que celui du paradis. — Ne bougez pas! ne faites pas un mouvement ! crièrent les assistants. On apporte la corde.
La corde, néanmoins, se fit attendre assez longtemps. Enfin, Jolyot parut au sommet du rocher, jeta un câble aux deux frères, qui furent hissés l’un après l’autre sur les murailles. Quelques instants après, Renaud et Gaspard étaient dans les bras de madame de Montmaur, qui, après un quart d’heure d’angoisses, goûta enfin une joie à laquelle elle n’osait plus s'attendre.
— Eh bien! ma tante, lui dit Blanche lorsque l’on fut rentré au château, et tandis que les deux frères vidaient ensemble une pinte de vin vieux pour se remettre les sens, que pensez-vous des présages ? Ne voyez-vous pas combien vos craintes sont chimériques? croyez-vous que rien puisse jamais altérer une amitié qui a été, pour ainsi dire, scellee de part et d'autre par le sacrifice de la vie?
— Dieu vous entende! répondit la baronne, les veux toujours attachés sur ses fils.
Le reste du jour s’écoula sans amener aucun incident qui mérite d'être rapporté. La réconciliation des deux frères fut vue d’assez bon œil par la plupart des habitants du manoir, si ce n’est peut-être par
Bethsabé, qui, quoique douée d’un excellent cœur, voyait par cet événement tous ses petits projets menacés.
— Grand sot que vous êtes! dit-elle à son mari, vous n’en ferez jamais d’autres. Quand vous serez au presbytère, je serai au cimetière, moi. Jamais vous ne me donnerez la moindre consolation. Voilà le moment de piocher le jardin et de tailler les arbres. Mais c’est madame Bénévent qui plantera, qui sèmera et qui recueillera. Vous tiendrez-vous en repos, Reuben? ajouta-t-elle en donnant un soufflet à l’un de ses fils qui était monté sur une chaise et s’était mis à prêcher en imitant d’un air grave les gestes de son père. — Mais, ma chère, dit Barbantane, que fallait-11 faire? — Eh! je vous l'ai répété cent fois, il fallait profiter du moment où ce papiste d’archer était mal avec son frère. À présent il défendra le curé, et vous pensez bien que le baron n’aura rien à lui refuser. — Soyez tranquille, Bethsabé, répliqua le révérend docteur, j'ai déjà entrepris la conversion de ce jeune homme, et je puis vous dire sans vanité que l'affaire est en très-bon chemin. Hier encore je lui ai parlé pendant une heure, et il ne m'a pas répondu un seul mot. Vous voyez qu’il n'a plus maintenant dans le cœur que le démon muet, le seul que vous n'ayez jamais eu, ajouta Île ministre d’un ton plus bas. — Eh! que me font vos conversions ? reprit la matrone. Vous nesavez jamais me répondre autre chose quand je vous parle d’affaires. En vérité, je regrette notre boutique de librairie. Là du moins nous étions chez nous, et non chez
les autres. Avec le temps nous aurions fait une bonne maison, tandis que nous courons les aventures depuis quinze ans sans pouvoir nous fixer nulle part. Je ressemble à une bohémienne qui se traîne sur les grands chemins, portant sur son dos ua enfant, un autre dans ses bras et les autres attachés au pan de sa robe, tandis que mon grand flandrin de mari marche en avant, l’estomac vide, et l'esprit aussi vide que l'estomac. — La femme querelleuse ressemble à un toit qui dégoutte dans un jour de pluie, répliqua Enoch impatienté. N'avezvous pas obtenu pour nos enfants six places dans l'école de charité du village? Que voulez-vous de plus? Elle est fondée pour douze enfants pauvres, et nous en avons pris la moitié. — La belle avance! s'écria Bethsabé; croyez-vous que je tienne à voir mes enfants devenir des docteurs comme leur père? À Dieu ne plaise! j'aimerais mieux leur casser bras et jambes. — Eh! que voulez-vous en faire? demanda le ministre; des ignares comme les papistes. — Ignare vous-même! reprit la matrone : qui sait gagner sa vie a la véritable science. Quant à mes enfants, mon parti est tout pris d'avance. Si quelque bourrasque ne nous chasse pas d'ici, Reuben sera fermier du baron; Isacchar, concierge du château, ce qui, à ce que j'ai vu, n’est pas un poste à dedaigner ; Joseph, quand il sera grand, fera un excellent juge châtelain, sans qu’il ait pour cela besoin d'apprendre à lire. Et quant à mes filles, lorsque nous aurons maison, jardin et ferme, ce sera bien le diable si les plus gros tenanciers des environs ne les
recherchent pas en mariage. Mais, avant tout, il faut que monsieur et madame Bénévent déménagent et nous laissent la place. Entendez-vous ? il le faut. Arrangez-vous comme vous le voudrez, je ne vous laisse ni paix ni trêve que cela ne soit fait. Qu’avezvous à me regarder de la sorte? Je vous ai toujours dit que vous n’étiez bon à rien, que vous mourriez à l'hôpital, que.
Le ministre, effrayé du tour que prenait l’entretien,et voyant monter peu à peu la colère de sa chère moitié, fit comme le voyageur qui, engagé sur la grève, voit approcher de loin la marée. Il retroussa sa robe et gagna au large sans regarder derrière lui. La matrone grondait encore longtemps après le départ de son époux, et ne se calma qu'après s'être juré à elle-même qu’elle serait établie au presbytère assez Lôt pour semer dans le jardin les fines herbes du printemps.