‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 44 sur 93 · JEAN DE LA FONTAINE · texte numérisé non relu

JEAN DE LA FONTAINE

Le digne gentilhomme, tout en galopant vers

eauséjour, s’entretenait amicalement avec Rosamonde. Allons! ma mie, lui disait-il, du courage! il y a vingl ans que nous avons été ensemble dans une mêlée, cela va nous rajeunir. Ventre-mahom! fais feu des quatre pieds, hennis et dévore l’espace, comme si tu sentais derrière nos talons maitre Bonnefoi el tous ses acolytes. Va, ma belle, encore quelques mois, et nous ne verrons plus nos ennemis qu’en face, au lieu de leur tourner le dos comme des gens sans Cœur.

Tandis qu'il parlait ainsi, Rosamonde semblait comprendre ses paroles, car elle dressait les oreilles, ouvrait ses naseaux, et ses jambes avaient retrouvé la vitesse qu’elles avaient montrée jadis dans les champs de Cérisolles. Enfin, Hugues Verd aperçut à l'horizon les murs d’un vieux château éclairé par des torches de résine qu’on semblait promener sur les remparts. Mais il eut beau prêter l’oreille, il ne put ouïr, contre son attente, ni les cris des combattants ni le bruit de la mousqueterie,

— Ventre-mahom! dit-il en éperonnant sa monture, que le diable emporte cette vieille servante; elle m'a averti trop tard, et Lout sera fini quand nous arriverons.

En effet, lorsque le baron de Rochelerpt s'arrêta sous les murs du château, il s’'aperçut que le combat avait déjà cessé depuis longtemps. Mais on en voyait encore les traces sur la neige qui, en plusieurs endroits, était foulée et teinte de sang. Plus ému qu’un soldat ne l’est ordinairement en face d’un pareil spectacle, car il tremblait sur le sort de son fils, il traversa le pont-levis, malgré les sentinelles qui voulaient l'arrêter, et, prenant au hasard la première porte qui s’offrit à lui, pénétra dans l’intérieur des appartements. La première personne qu’il rencontra fat le châtelain lui-même qui, aidé d’un valet, déposait le casque et la cuirasse qu’il avait endossés pendant le combat. Dès qu’il se fut nommé, messire Josserand lui sauta au cou, l’embrassa avec effusion, et ordonna au domestique d'apporter sur-le-champ une cruche de vin de l’Ermitage.

— Non, dit le vieux chevalier, je ne toucherai pas à la bouteille que je ne sache auparavant ce qu’est devenu mon fils. — Vous le reverrez bientôt, repartit le châtelain dont la figure était rayonnante; soyez sans inquiélude; mais, par saint Joseph! vous ne saurez'Yien que vous ne vous soyez assis devant celte table et que nous n’ayons trinqué ensemble.

Rassuré par les paroles, et surtout par l'air radieux du châtelain, Hugues Verd ne fit plus aucune résistance et laissa remplir son verre jusqu’au bord. Il demanda ensuite à son hôte ce qui s'était passé dans la soirée.

— Par saint Joseph! répondit M. de Jarniost, c’est une aventure singulière et à laquelle je ne comprends rien. Îl était environ sept heures lorsque nous nous sommes mis à table; nous avions vu rôder toute la semaine, autour du château, des gens de mauvaise mine qui s'enfuyaient aussitôt qu’on cherchait à s'approcher d’eux. Ce soir donc, au moment où nous nous mettions à table, maître Gaschet, le précepteur de nies chères filles, qui ne manque jamais d’arriver juste à l'heure des repas (à votre santé, messire!) ; maitre Gaschet, dis-je, nous annonce qu’il a rencontré dans une auberge du voisinage une troupe de coquins qui parlaient entre eux de venir m'assiéger dans mon château. Après nous avoir donne cette agréable nouvelle, il s'esquiva en homme prudent, sous prétexte d'aller chercher du renfort à Montmaur. Dans le fait, pour lui rendre justice, le savant Jérôme s’est acquitté à merveille de la mission, car bientôt nous avons vu arriver le jeune Gaspard à la

tête des gens de la baronnie, et je puis dire, en vérilé, que son secours ne nous a pas été inutile. Mais n'anticipous pas sur les événements. Tandis que maitre Gaschet trottait vers Montmaur, je fais apporter mes armes, sonner Je tocsin, et, en moins d’une heure, nous avions réuni sur les remparts ur trenlaine de mes vassaux. Mon opinion était qu'il fallait rester sur les murailles et attendre les drôles de pied ferme; mais votre fils, qui a plus de bravoure que d'expérience, et qui ne connaît pas encore comme nous l’art de la guerre, votre fils qui, à la vérité, tremblait pour Sigolène, en a pensé autrement. Il a prétendu que nous n'avions pas de canons et pas assez de soldats pour garnir les remparts. Il a mieux aimé, malgré mes conseils, prendre la moitié de nos hommes et aller attendre en rase campagne les bandits qui nous menaçaient. (Humbert, apportez une autre cruche; notre hôte me parait très-altéré.) Pour moi, je suis resté bravement dans le fort, et vous allez voir bientôt, sire chevalier, combien mes prévisions étaient justes. En effet, quelques heures après le coucher du soleil, nous avons aperçu au loin une troupe de pendards dont la plupart auraient assez bien figuré sur une potence, et qui s’avançaient en désordre vers le château. Notre cher fils (je vous demande pardon de me servir de cette expression) s'élait blotti derrière un taillis pour les attendre, et il les a reçus par une arquebusade bien nourrie. J'ai fait faire en même temps une décharge du haut des murs, Ce qui les a si fort intimidés, qu’ils ont commencé à se mettre en déroute. Mais, au même in-

AYMÉ VERD. 95 stant, le bouillant jeune homme, au lieu de les laisser partir, comme la prudence l’ordonnait, a decouvert sa petite troupe et a voulu se mettre à leur poursuite. Voilà l'archer! voilà l'archer! se sont écriés les marauds en faisant volte-face, et notez, je vous prie, qu'ils étaient au moins cinquante.

— Ventre-mahom ! interrompit le chevalier Verd, et vous n’êtes pas sorti avec vosgens pour l’appuyer ? — Ah! dit le châtelain, je ne reconnais pas à ce langage un vieux militaire, un franc compagnon de Bayard. Si j'étais sorti du château, qui douc l'aurait défendu? N'y aurais-je laissé pour toute garnison que mes filles armées de fuseaux? Sans la belle contenance que j'ai faite sur les remparts, la maison de mes pères serait à cette heure pillée et dévastée, et il n’y resterait pas pierre sur pierre, tandis que les gaillards n’ont pas seulement osé en approcher à la portée d’une flèche, quoique, comme je vous le disais, ils fussent en force suffisante pour le faire, et que les murs aient çà et la plus d’une brèche. — Continuez, messire, dit le chevalier. Qu'est devenu mon fils? — Le cher enfant! il s’est défendu comme un lion; il s’est vu entourer plus de dix fois par les coquins qui semblaient s'être acharnés après lui; mais il a Loujours réussi à se dégager eten a étendu plus d’un sur la neige.

Le vieux chevalier essuya une larme de joie.

— Il n’y a rien à cela de bien étonnant, reprit le châtelain, et il n’est personne qui n’en eût fait autant à sa place, car son courage élait centuplé par la vue de Sigolène, qui m'avait suivi sur les murailles, tout

en faisant de la charpie, et qui, de temps à autre, agitait en l'air son mouchoir, pour lui donner du cœur. — L’aimable fille ! Il faudra que je l’embrasse, dit le baron de Chambéon en vidant son verre. — Vous la verrez bientôt, reprit messire Josserand ; elle est occupée à cette heure à panser nos blessés, car les bandits ont eu soin d'emporter les leurs, et nous n'avons pu faire aucun prisonnier. Mais je reprends de fil de ma narration. (Je bois à la santé des belles.) Je vous disais donc, sire chevalier, que notre cher fils se défendait comme un vrai paladin de Charlemagne. Par malheur, il eût fini par succomber sous le nombre, si tout à Coup son ami Gaspard de Montmaur, arrivant avec une centaine de paysans, n'eût changé la face des choses. En moins de quelques minutes, il parvint à dégager son ami et força les coquins à prendre Ja fuite. — Et Aymé n’a pas été blessé? — Pas plus que moi, grâce à sa cotte de mailles. — Et où est-il à cette heure? — Par saint Joseph ! ne vous l’ai-je pas dit? Il s’est mis avec Gaspard à la poursuite des fuyards, et je vous jure qu'ils ne leur feront pas de quartier. Mais ils ne tarderont pas à revenir. — Et que pensez-vous de cette aventure? demanda le vieux chevalier. — A vous parler franchement, répondit le châtelain, je suis porté à

croire, avec ma fille Cunégonde, que, sans les sages

précautions que j'ai prises en défendant le château,

les drôles les auraient enlevées, elle et sa sœur. C'était

là, au fond, le but de l’entreprise. Ils agissaient pour

le compte d’un gentilhomme que Cunégonde à vu

très-distinctement, pendant Ja bataille, passer sous les fenêtres du manoir.

Le vieux Hugues hocha la tête en souriant, car il avait deviné, d’après toutes les circonstances du combat, que l'expédition des bandits n’était pas véritablement dirigée contre le château, mais bien contre Aymé Verd lui-même. Sassenage exécutait sans doute ainsi les menaces qu'il avait faites à son fils dans l’auberge du Dauphin.

__ Ventre-mahoml! dit-il entre ses dents, n’étaient ces gredins d'huissiers, il y à longtemps que j'aurais découvert ta piste, vieil assassin, et que {tu Serais sous les verrous. C’est la première fois de ma vie que j'ai regretté d’avoir des dettes. Mais, ventrebleu ! tu ne l’échapperas past J'ai déja manqué deux fois Les traces, mais je saurai bien les retrouver, en dépit de maitre Bonnefoi. Ab! si Aymé pouvait nous amener quelques prisonniers, peut-être aurions-nous bientôt tiré au clair toute celte affaire.

Le digne chevalier fut interrompu dans ses réflexions parla voix du châtelain qui, depuis un instant, avait commencé, selon sa coutume, le panégyrique des innombrables qualités de Sigolène. Le bon Josserand n'avait pu, en effet, s’expliquer l'arrivée subite du père de son futur gendre, qu’en supposant qu'il était descendu de ses montagnes pour lui demander , dans toutes les formes, la main de sa fille. Le croyant d’ailleurs plus instruit à cet égard qu'il ne l'était réellement, il aborda bientôt la question délicate de la dot, fit valoir avec adresse certaines espérances qu’il était permis de concevoir sur la succession d’une cousine au cinquième degré, laquelle pouvait mourir sans enfants, bien qu’elle eùt récem-

ment convolé à ses troisièmes noces. Enfin il demanda au vieux gentilhomme, abasourdi de toutes ces confidences, ce qu’il était disposé à porter lui-même sur le contrat de mariage.

— Hum! hum! repartit Hugues en se versant une rasade, mon fils sera dans un mois, s’il plaît à Dieu, un des plus gros barons du Dauphiné, sire châtelain. Ainsi, puisqu'il a jeté les yeux sur une de vos demoiselles, vous ne pouvez que vous féliciter. Quant à moi, je ne serai pas difficile sur la dot, pourvu que la fille soit jolie; car, ventre-mahom! je veux que mon garçon ait de beaux enfants. Voyons! où est la future?

Le châtelain se hâta d'envoyer chercher Sigolène.

— Vous avez raison, sire chevalier, dit-il, et je puis vous assurer d’avance que cela fera un couple charmant. Dans le fait, vous avez droit d'être difficile; car, par saint Joseph! votre fils est un beau gentilhomme. Il ressemble trait pour trait, comme je le lui ai répété souvent, à Ponce de Montmaur, ceci soit dit entre nous, sans allusion fâächeuse à la vertu de feu la baronne de Rochelerpt.

La plaisanterie fut loin de déplaire à Hugues Verd. Il nota même avec soin cette circonstance dans sa mémoire, car elle pouvait, dans une instruction judiciaire, venir à l'appui des autres preuves qu’il se proposait de fournir en faveùr des droits du jeune orphelin. Il riait encore, lorsque Sigolène, avertie par une servante, entra dans la chambre et vint lui faire la révérence.

— Voilà la future, lui dit le châtelain, — Ventre-

mabhom! murmura le chevalier en considérant la jeune fille, est-ce que mon fils a la berlue ? Sur ma parole, je lui aurais cru meilleur goût. Çà ! ajouta-til tout haut, la bouteille est finie; Aymé ne revient pas, je vais aller à sa rencontre.

Aussitôt il se leva, alla à l'écurie, monta sur Rosamonde, et sortit du château, après avoir demandé dans quelle direction étaient partis les fuyards. Il ne lui fut pas difficile de suivre leurs traces, car elles étaient profondément marquées sur la neige. Toutefois il marcha longtemps sans rencontrer sur son chemin âme qui vive. Il désespérait de les atteindre, et allait revenir sur ses pas, lorsqu'il aperçut dans le fond d’une vallée un cavalier enveloppé dans un manteau, et qui venait de s'engager sur la route de Romans. Il piqua des deux et s’approcha de lui, pour lui demander s'il n'avait pas rencontré une troupe d’aventuriers poursuivie par des paysans. Le voyageur tourna vivement la tête, répondit sèchement qu’il n'avait rencontré personne, et lui souhaita le bonsoir. Mais le chevalier, au lieu de continuer ses recherches, mit sa jument au pas de Ja monture de l'étranger, et se disposa à faire route avec lui. Il venait de reconnaitre l'homme qu'il cherchait depuis si longtemps, le comte François de Sassenage, et était bien résolu à ne plus le quitter qu’il ne l’eùt livré aux mains de la maréchaussée, quoique, dans le fond de son cœur, il fût souvent tenté de tirer sa rapière et de lui faire vider les arcons. Les deux cavaliers cheminèrent donc ainsi à côté l’un de l’autre sans s'adresser la parole. Le

comte paraissail assez mécontent de la compagnie du gentilhomme, qui semblait s'être attaché à lui comme son ombre. Cependant, soit qu’il s’efforçàt de prendre une allure dégagée pour éviter d’être reconnu, soit qu'il voulût simplement abréger les ennuis du voyage, il fut le premier à rompre le silence et se mit à parler des affaires du temps du ton d’un seigneur catholique, ami des Guise et fort mécontent des huguenots. Lorsqu'il courait les grands chemins, c'était assez sa coutume de prendre un rôle semblable, afin de dérouter les espions et de s’attirer des confidences qui pouvaient lui être utiles pour ses ténébreuses intrigues.

Ïls arrivèrent ainsi jusqu'aux portes de Romans. Dejà le jour se levait, l’on entendait les eloches des couvents appelant à la première messe, les tambours de la garnison sonnant l’aubade, et les portes de la ville venaient de s'ouvrir. Au moment de passer le pont-levis, le comte de Sassenage parut hésiter ; mais Hugues Verd l’ayant invité poliment à venir boireun verre de vin blanc à l'auberge du Dauphin, il sembla craindre d'attirer les soupçons en refusant celle offre obligeante, et suivit le chevalier chez maitre Jean Gouttenoire.

— Ventre-mahom! si le coquin m’échappe, il sera bien fin, pensa Hugues Verd, lorsqu'il le vit attablé en face de lui. Hola! maître Jean, une pinte de Condrieu ! C’est moi qui régale; ne fais pas la grimace, vieille outre percée, et prépare ton compte, car, sur mon âme, {u seras payé avant la Saint-Jean prochaine. Qui saluez-vous donc là-bas, messire?

ajouta-t-il en regardant le comte qui venait de faire un léger signe de tête à une espèce de paysan qui, en ce moment, passait devant la porte."Allons! videz votre verre et buvons à la santé des honnêtes gens, comme je suppose que nous le sommes tous ici. — Pâques-soles! dit ie comte en riant et en approchant son verre de celui du chevalier qui le retira aussitôt, par un mouvement involontaire, et s’'empressa de le porter à ses lèvres, afin de dissimuler son dégoût ; Pâques-soles! vous avez raison, sire chevalier, buvons à la santé des bonnes gens! le monde en est plein, car, entre nous soit dit, il y a beaucoup de brebis qui portent des peaux de loup, ce qui ne les empêche pas de se laisser tondre. — Sans doute! dit Hugues Verd avec une secrète malice, et beaucoup de loups qui portent des peaux de brebis, ce qui n'empêche pas qu’on neles reconnaisse et qu’on ne les prenne au traquenard. — Mais non pas avant qu'ils n'aient mangé quelques moutons, ajouta le comte de Sassenage en élevant son verre ct en ricanant selon son habitude.

Cependant Hugues Verd, tout en remplissant et en vidant son gobelet, jetait les yeux de temps à autre sur la grand’place, afin de voir si le marché se rempliseait et s’il ne passerait pas bientôt quelque escouade de la maréchaussée, car il ne voulait laisser à son ennemi aucune chance de salut. Après un quart d'heure d’attente, il entendit enfin des pas mesurés retentir sur le pavé de la place.

— Les voilà ! dit-il tout bas.

Au même instant quatre hommes vêtus de noir,

à la mine longue et à l’air patelin, portant à la main des baguettes d’ébène, parurent à l'entrée de l’auberge. Ils étaient suivis d’une troupe de gens affamés, portant un costume non moins sinistre que celui de leurs patrons.

— Je désirerais parler à messire le chevalier Hugues Verd de Chambéon, seigneur de Rochelerpt, de Rocheplate, de Rocheblaine et de maints autres lieux, dit timidement celui des quatre personnages qui paraissait le plus hardi de la troupe.

En entendant ces paroles, et en voyant la physionomie de celui qui les prononçait, Hugues Verd senlit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il se trouvait en face de maître Bonnefoi et de trois de ses confrères, lesquels s'étaient fait assister par une bande de recors assez formidable pour rendre toute résistance impossible au plus brave chevalier de la chré- Lienté.

— Ventre-Mahom! où est Rosamonde? s’écria le baron de Rochelerpt désespéré. Ah! maitre Jean, c'est vous qui m'avez trahi! — Moi! dit Jean Gouttenoire ; pouvez-vous parler ainsi, messire ? Ne vous ai-je pas fait évader vingt fois, quoique vous me remettiez toujours de la Saint-Jean d’hiver à la Saint- Jean d'été, depuis tantôt quinze ans.

Hugues Verd, frappé d’une idée subite, tourna vivement la tête vers la place qu’occupait un instant auparavant le comte de Sassenage; mais celui-ci avait disparu, et l’on pouvait déjà entendre dans le lointain le galop de son cheval.

Cependant les huissiers avaient aperçu leur vic-

time et s'avançaient d’un air modeste, après avoir recommandé aux recors de se tenir prêts à faire respecter les arrêts de la justice.

— Messire, dit Bonnefoi du ton le plus déchirant, vous me voyez désolé de remplir mon office vis-à-vis d’un gentilhomme aussi recommandable que vous l’êtes sous tous les rapports. — Recommandable ! dit le chevalier, je le crois bien! Depuis tantôt quinze ans, je fais vivre tous les huissiers et tous les sergents de la province. Mais dépêche-toi d’instrumenter, et épargne-moi les paroles inutiles. — Voici, dit maître Bonnefoi, trente-cinq prises de corps en bonne forme, enregistrées au greffe du parlement, et revêtues de la griffe de messire le lieutenant du roi... Croyez bien, messire, que je suis désolé de causer la moindre peine à un personnage el que vous ; mais le soleil vient de se lever, et, par malheur, nous ne sommes point dans un jour de franchise. Je vous somme donc, messire, quoique avec le plus grand regret, de me suivre à l'instant, et cela par exploit à votre personne, en l'hôtel de maitre Jean Gouttenoire, déclarant que si refusez y serez contraint par la force et que main sera mise sur vous.

Durant la dérnière partie de sa harangue, maitre Bonneloi reculait d’un pas vers sa troupe à chaque mot qu’il prononçait. Mais le vieux chevalier ne songeait pas à faire la moindre résistance.

— Ventre-mahom! dit-il, tu vas bientôt verser des larmes, vieux crocodile, comme si tu ne me poursuivais pas depuis quinze jours sans prendre un moment de repos! Allons! vous avez vaincu, mes

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