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maitres, el je suis prêt à vous suivre; mais permettez-moi d'achever cette bouteille. Jour de Dieu! ajouta-t-il en serrant les dents, dire que je l'avais là, sous la main, et que je ne lui ai pas tordu le cou plutôt que de le laisser échapper. Il m’a joué comme un enfant; mais, ventre-mahom! rien n’est désespéré. Ma langue est encore libre, et, du fond de ma prison, je saurai bien me faire entendre des juges, s'il ÿ en a encore en ce monde.
Après ce monologue, le pauÿre chevalier se résigna à son sort el fut conduit par maitre Bonnefoi, avec les égards dus à son rang, jusqu’à la prison de la ville. Quelques instants après, Aymé Verd et Gaspard, qui avaient couru toute la nuit sans pouvoir atteindre les aventuriers, arrivèrent dans l'auberge. Aussitôt que notre ami eut appris la mésaven{ure de son père, il se hâta d'aller lui rendre visite dans sa prison. Il passa environ une heure avec le vieux chevalier, et, lorsqu'il le quitta, il était pâle et agité comme si une révolution se fût opérée en lui. Il retourna à l'auberge; mais en apercevant son ami qui venait à sa rencontre, il frissonna de la tête aux pieds, el recula avec un mouvement d'horreur involontaire. Mais, l'instant d’après, il lui serra la main avec effusion, et après avoir déjeuné avec lui, ils reprirent ensemble le chemin de Montmaur.
Il était environ midi lorsqu'ils arrivèrent à Ladvieu, où un spectacle assez étrange les attendait. En approchant du village, ils virent une grande foule de paysans et de serviteurs du château rassemblés sur la place. Au milieu de la place, eç devant la porte
AYMÉ VERD, 105 du presbytère, étaient épars sur la neige des meubles, des ustensiles de ménage, des livres. Les protestants, qui se trouvaient là en grand nombre, et parmi lesquels on remarquail au premier rang dame Bethsabé et ses enfants, avaient un air radieux, et chantaient à haute voix des cantiques. Les paysans catholiques, au contraire, semblaient contempler ce spectacle avec un visage morne el abattu; quelquesuns même pouvaient à peine cacher Les larmes qui de temps en temps mouillaient leurs yeux.
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda Gaspard à Jolyot qu'il aperçut auprès de lui.
— Messire, répondit Jolyot avec embarras, je crois que c’est monsieur le curé qui déménage. — Eh bien ! s’écria une femme sèche et maigre qui causail avec d’autres commères non loin des deux archers, quand sortira-t-il done de sa {anière, ce vieux suppôt de Satan? Qu'est-ce qu’il fait là-bas? Dit-il La messe? confesse-t-il sa gouvernante? — Tais-toi, malheureuse! lui répondit une de ses voisines. As-tu oublié qui Va nourrie quand ton mari était malade et que lu crevait de faim? Fil fi! Marguerite, j'irais me cacher au fond d’un puits plutôt que de parler de la sorte. — Bah! dit Bethsabé, qui courait d’un groupe à un autre comme un général qui passe ses troupes en revue, croyez-vous que maitre Benévent ait donné son bien ? On sait où il prenait l'argent qu'il faisait sonner si fort dans la main des pauvres, quoique le plus gros de la somme restät toujours dans la sienne. — Cela est possible, mademoiselle Bethsabé, répliqua la villageoïise en faisant une rc-
vérence à la femme du ministre, mais nous autres pauvres gens nous étions contents de ce qu’il nous donnait ; et lorsqu'il sera parti, Dieu sait à qui il faudra nous adresser quand l'hiver sera rude ou que nos enfants seront malades, car il fera beau jour avant que nous voyions la couleur de votre argent | — J'ai mes enfants à élever, dit Bethsabé. — Tant pis! repartit la paysanne. Pourquoi un curé a-t-il des enfants? Maitre Eustache Bénévent n'avait pour famille que les pauvres. — Décidément , s’écria un des villageois qu’avaient exaltés les sermons d'Enoch Barbantane, ce vieux prêtre de Baal ne veut pas s’en aller. [1 faudra que nous allions l’enfumer dans son trou comme un renard ! — Il désire peut-être qu’on aille chercher le dais à l’église pour lui faire honneur. Pour quoi monseigneur le baron n’a-t-il pas pense à cela ?
Tandis que l’on tenait ces propos et d'autres semblables autour des deux archers, quelques protestants, plus impatients que les autres, entrèrent dans le presbytère. Le curé était seul, étendu sur son fauteuil, où le retenait la goutte. On l'invita à sor- Ur; 1l répondit avec douceur que son neveu et sa gouvernante étaient absents, et qu’il ne pouvail faire un pas sans leur aide.
— Et où sont-ils tes deux acolytes? — Je les ai envoyés à Saint-Jean-Soleymieu, chez mon confrère ; mais ils ne tarderont pas à revenir, — Eh bien! dit un des huguenots, tu les attendras sur la place.
Aussitôt les paysans soulevèrent le vieillard dans son fauteuil, et l'amenèrent, aux applaudissements
de leurs camarades, jusqu’au milicu de la place, où ils le déposèrent sur la neige, sans avoir égard ni à ses cheveux blancs ni à la rigueur de la saison. Le bon vieillard grelottait de froid, mais 1l avait un air calme et résigné, et promenait autour de lui un regard bienveillant. Tout à coup, ses yeux parurent se fixer sur Aymé Verd. Aussitôt tout son teint s’anima, sa figure prit une expression de joie, et il se leva à demi en étendant la main pour le bénir. Mais V’'archer, qui s'était rapproché de lui, porta un doigt à ses lèvres, comme pour le prier de garder le silence; et le bon curé, retombant sur son fauteuil, se mit à murmurer à demi voix une prière que Dieu seul entendit, mais dont nos lecteurs n’auront pas de peine à deviner le sens. Aymé revint ensuite auprès de son ami, et le trouva debout, immobile, à Ja même place où il l'avait laissé.
— Gaspard, lui dit-il, que faites-vous là, mon ami? Il me semble que vous êtes pâle et que vous tremblez. Voulez-vous mon manteau?
Gaspard, pour toute réponse, lui prit la main, la serra avec force, en murmurant avec une colère concentrée : Oh! mon frère; mon frère ! puis il s'élança comme un trait vers le château.
Aymél’y eûüt sans doute suivi, mais, en ce moment, il craignait d'abandonner le vieux curé aux injures de la populace qui l’entourait. Il regarda comme un devoir de veiller sur lui ; et après avoir réclamé l’aide de quelques catholiques, il se hâta de le faire emporter hors du viilage, dans une cabane de paysan, en attendant que le bachelier püt le conduire chez son père.
À peine fut-il parti, dame Bethsabé entra au presbytère, et examina avec soin tous les appartements, depuis la cave jusqu’au grenier. Ses enfants la suivalent, selon leur coutume.
— Tenez! dit Paschale qui traversait la place en ce moment, voilà le coucou qui vient déposer sa couvée dans le nid du ramier.
Cependant Gaspard était arrivé au château. Il traversa rapidement les salles désertes, et entra sans frapper dans l’appartement de son frère. Celui-ci élait assis auprès du feu, et lisait attentivement un Chapitre de la Bible.
— Renaud, dit l’archer avec émotion, savez-vous ce qui se passe? savez-vous qu’on jette en ce moment le vieux curé de Ladvieu à la porte de sa maison? Parlez. Est-ce vous qui en avez donné l’ordre? On me l’a dit, mais je n’ai pas voulu le croire. Je suis même sûr que vous allez envoyer quelqu'un pour mettre à la raison cette canaille. — Vous parlez comme un aveugle et comme un insensé, dit Renaud : Jéhu ne fit pas seulement chasser du temple les prêtres de Belus, il les fit encore massacrer sur les marches du parvis. — Voilà un bel exploit à imiter, dit Gaspard avec dédain, et bien digne du fils de vos pères! Chasser un vieillard qui n’a plus que le souffle sur les lèvres, le faire insulter par une plèbe vile et lâche; un homme qui à béni votre berceau , le dernier ami de votre mère. Vraiment, cela est digne du baron de Montmaur. — Gaspard! dit Renaud, avez-vous envie de voir jusqu'où peut aller ma patience? Malgré ma tendresse pour vous, mal-
gré la charité qui est le premier devoir du chrétien, je suis homme, et si de pareilles scènes doivent se renouveler souvent...— Assez | interrompit Gaspard, assez! Donnez-moi votre main, Renaud, et ne parlons pas sur ce ton. Accordez-moi une grâce ; je vous Ja demanderai à genoux s'il le faut. Ce sera la première que vous m’ayez accordée, et la dernière peutêtre que je vous demanderai jamais. — Parle, dit le baron. — Eh bien! mon ami, reprit le jeune archer, révoque les ordres que tu as donnés; laisse rentrer chez lui maître Eustache , laisse-le mourir tranquille sous ce toit où il a si peu de temps à vivre. — C’est impossible! répliqua Renaud, Dieu le défend.— Eh! quel mal L’a-t-il donc fait, cet homme?1l à prié pour toi tous les jours de sa vie. Songes-y bien, Renaud, cc n’est pas lui seulement que tu frappes, ce sont encore tous les pauvres catholiques de tes domaines qu'il nourrissait de ses aumônes et fortifiait de sa parole; c’est La famille, c'est Blanche, c’est notre vieille mère. — La main qui frappe n’est pas toujours armée par la colère, répondit le baron; c’est pour leur bien, cest pour leur salut que j'ai agi. — Pour leur bien! s’écria Gaspard, jour de Dieu! on ne s’en douterait guère. Voyons! ajouta-t-il en s’efforcant de contenir son impatience, je vous en supplie, Renaud, si aucune autre considération ne peut vous toucher, faites cela pour moi. Permettezmoi d'aller prendre ce vieillard par la main et de le reconduire chez lui.
— Non! dit Renaud, jamais!
A ces mots, Gaspard sentit bouillonner son sang
dans ses veines. Cependant il réussit à se contenir, car il venait de se rappeler les promesses qu'il avait faites à madame: de Montmaur. Il se contenta donc de saluer froidement son frère, et se retira le cœur ulcéré.