‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 46 sur 93 · COMMENT AYMÉ VERD QUITTA LE MANOIR DE SES PÈRES · texte numérisé non relu

COMMENT AYMÉ VERD QUITTA LE MANOIR DE SES PÈRES

1]a vu la sombre demeure Qu’habitaient ses nobles aïeux, La haute tour où sonnait l'heure Et de ja prière ct des jeux:

LaDy Many LiNDsay.

Notre héros ne quitta maître Bénévent qu’après lavoir remis entre les mains de Monique et de Placide, et avoir calmé l’irritation de ce dernier, qui, sur la nouvelle des mauvais traitements qu'avait subis son oncle, ne parlait de rien moins que d'aller bâtonner les uns après les autres tous les protestants du pays. Il s’achemina alors lentement vers le chàteau dont il semblait contempler les vieilles tours, dorées par le soleil de décembre, avec autant de curiosité que s’il les eût aperçues pour la première fois. Enfin il gravit la côle escarpée qui conduisait au manoir, et se dirigea vers l’appartement de madame

de Montmaur. La châtelaine était, en cemoment, retenue dans sa chambre par une indisposition assez grave, suite inévitable du chagrin qu'elle avait ressenti des événements de la journée. Aussi ne put-elle pas recevoir le jeune archer; mais elle pria Blanche, qui ne la quittait pas, de vouloir bien la représenter auprès du gentilhomme, et de lui faire compagnie en attendant qu’on eût prévenu ses deux fils. On concoit aisément quelle fut l'émotion de mademoiselle de Sassenage, et quelle vive rougeur couvril ses joues, lorsqu'elle se trouva en face d’À ymé Verd. Celui-ci, de son côté, ne put se défendre d’un trouble secret en voyant paraitre la noble fille dont il connaissait le dévouement, et dont il n’avait pas eu de peine à deviner la tendresse. Leurs premières paroles durent se ressentir de cet embarras mutuel. Mais peu à peu ils parvinrent à retrouver ce calme et celle sérénité que ne saurait troubler longtemps, dans des âmes pures, l'amour le plus profond. Tandis qu'Aymeé racontait avec modestie, à celle qu'il nommait son ange tutélaire, les aventures de la nuit précédente, ils arrivèrent dans la longue galerie où étaient rangés les portraits des nombreux ancêtres de la famille de Montmaur. Guidés par cet instinct qui conduit les pas des amants, ils avaient cherché, sans le savoir, la solitude et le silence dans cette salle peu fréquentée, où les bruits du dehors arrivaient à peine. À l’aspect de ces voûtes sombres, éclairées d’un jour douteux par les fenêtres gothiques qui s’élevaient de distance en distance, lejeune archer s'arrêta saisi d’un recueillement religieux. Ce spectacle inattendu devait faire

sur lui whe impression d'autant plus profonde qu'il venait à peine d'apprendre, dans la gcôle d'Hugues Verd, le secret de sa naissance, ainsi que quelques circonstances de notre récit l’ont déjà fait entrevoir au lecteur attentif. Il se trouvait donc entouré de tous ses aïeux qui, du fond de leurs toiles sombres, semblaient attacher sur lui des regards bienveillants. Les sentiments qu’il éprouvait donnèrent à son visage une expression de fierté, mêlée d’attendrissement, qui ne put échapper à l'œil pénétrant de mademoiselle de Sassenage.

— Vous me paraissez bien ému, lui dit-elle: n’étiez- VOus jamais venu dans cette salle? — Jamais, répondit l’archer en parcourant des yeux l'immense galerie. Mais, pardonnez-moi si j'éprouve devant vous une émotion si vive. Je ne puis m’en défendre. C'étaient là, n'est-ce pas, de nobles chevaliers, pleins de loyauté et de courage, el dignes du nom qu'ils portaient ?

— Î] n’y a rien là, messire, qui doive vons étonner, dit timidement mademoiselle de Sassenage ; j'aime à croire que vous leur ressemblerez un jour. — Je l’essayerai, du moins, répondit l’archer en remerciant d’un regard Ja jeune fille qui avait baissé modestement ses longues paupières.

Cependant, parmi tous ces portraits, il devait s’en trouver un dont la vue était faite pour toucher plus fortement le cœur de notre ami : c'était celui de son père. Il pria done mademoiselle de Sassenage de vouloir bien pénétrer avec lui jusqu'au fond de la galerie, et, chemin faisant, de lui nommer les personniges devant lesquels ils allaient passer.

AYMÉ VERD. ail

Blanche, aussitôt, appuyant sa main sur le bras de l'archer, s’avança avec lui sous les murs de la salle, s’arrêtant devant chaque toile, et racontant les légendes que la tradition avait recucillies sur quelques-uns des anciens seigneurs de Montmaur. Aymé écoutait avec un mélancolique intérêt ces histoires, auxquelles la voix de la conteuse prétail sans doute un nouveau charme. Ils parvinrent ainsi jusqu’à l'extrémité de la galerie. Mais, à son grand regret, Aymé n’aperçut pas l’image de son père. La place qu’elle aurait dù occuper était restée vide.

— Qu'est devenu le portrait qui manque ici? demanda-t-il à Blanche avec une agitation qui étonna la jeune fille. — Mon Dieu! dit-elle, je ne sais. A coup sùr, il n’est dans aucun des appartements du château: mais il y a tout près d'ici une chambre obscure où je n’ai jamais osé entrer, et où mon cousin a fait reléguer dans ces derniers temps plusieurs tableaux italiens qu’il trouvait trop peu chastes, ou entachés d’idolâtrie. Peut-être le portrait dont vous parlez est-il au milieu de ces débris.

Aymé Verd, guidé par Blanche, fut bientôt dans le réduit où Jean de Montmaur avait en effet caché l'image de son frère, dont la seule vue était devenue pour lui un supplice; ils eurent quelque peine à la découvrir. Cependant mademoiselle de Sassenage, tandis que l’archer soulevait, d’une main tremblante, de vieux cadres entasses les uns sur les autres,

mademoiselle de Sassenage, disons-nous, retira à grand’peine d’un coin ténébreux de la chambre un {ableau qu’elle dressa contre la muraille, afin que le

$— Male. - ÉTIONEMEUEE

jour avare qui tombait du haut d’une lucarne l'é- Clairât plus vivement. Il représentait un gentilhomme armé de toutes pièces, dont on voyait distinctement la cotte de mailles et les brassards, mais dont le reste du corps était couvert de toiles d’araignée et de poussière. Blanche nettoya la peinture avec son mouchoir; mais à peine eut-elle jeté les yeux sur le visage du guerrier, qu’elle recala de surprise. Elleavait cru reconnailre Aymé Verd. C'étaient les mêmes traits, le même port, la même taille; seulement le personnage qui avait posé devant le peintre avait dans la physionomie quelque chose de sévère et de sombre qui n’était pas dans celle de l’archer. Un examen plus attentif ne détruisit pas ces premières impressions, mais il permit à la jeune fille de lire au bas du portrait ces mots à demi effacés :

PONCE IV, SEIGNEVR DE MONTMAYR.

Mademoiselle de Sassenage n’était pàs encore revenue de son étonnement, lorsque Aymé s’approcha lui-même. En apercevant le portrait, il sentit son cœur battre avec force: il le contempla longtemps en silence avec une émotion dont il cherchait en vain à se rendre maître. Cette figure austère avait réveillé en lui des souvenirs confus, et il se rappelait vaguement l'avoir vue sourire. C'était bien son Père, c'était bien le même homme qui l'avait bercé sur ses genoux, porté dans ses bras couverts de fer, réchauffe dans les plis de son manteau. Ne l’eût-o pas averti de la ressemblance frappante qui existai. entre eux, Aymé l’eùt encore reconnu. En considérant cette

AYMÉ VERD. 115 image, ses entrailles s'éemurent, une larme roula le long de ses joues, et il ne put s'empêcher de s’écrier, en tendant les mains : Mon père! Et aussitôt, sans s'inquiéter de la présence d’un témoin, et s'abandonnant malgré lui aux sentiments qui l’agitaient : Réponds-moi! dit-il au portrait comme s’il eùt vu son père vivant sur la toile, réponds-moil me reconnaistu? Pourquoi ne me souris-tu pas? Pourquoi ton front est-il si sévère? Ah! je comprends, ajouta-t-il d'une voix sourde en portant la main à son épée, tandis que ses traits graves et doux prenaient peu à peu celle teinte sombre qui avait frappé Blanche dans la physionomie de Ponce IV ; oui, je comprends, mon père, Lu n’es pas encore vengé. Mais sois tranquille! je jure sur mon épée, je jure par mes ancêtres qui m’écoutent, que je punirai les traîtres qui l'ont assassiné. Parle ! qui étaient-ils? Nomme-les tous, je n’en épargnerai aucun. Dis-moi où ils l'ont frappé ; je saurai retrouver la même place sur leurs corps, fussent-ils recouverts d’une triple armure comme cet infime Sassenage! Ah! nomme-les-moi, mon père. Combien étaient-ils? Qui a porté le premier coup? qui a porté le second? qui a porté le troisième? En quelque lieu qu’ils se cachent j'irai les joindre, dusséje les poursuivre jusqu’au bout du monde |

Aymé de Montmaur fut interrompu dans ce monologue par-un léger eri qu’il entendit pousser derrière lui. IL se détourna en tressaillant, et aperçut Blanche de Sassenage, qu'il avait entièrement oubliée, pâle, immobile, glacée de terreur. Placé encore sous l'empire des noires préoccupations de la ven-

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geance, il s’avança rapidement vers la jeune fille, et lui saisissant le bras avec force : Que faites-vous ici? lui dit-il d’une voix terrible; qui êtes-vous? N'êtes-vous pas la nièce du comte de Sassenage, du lâche qui a trempé ses mains dans le sang de mon père ? Où est-il? Répondez-moi ! où est-il?

— Ab! s’écria Blanche en tombant à genoux, pardon, messire, pardon !

Aymé, voyant l’effroi de la jeune fille, revint tout à coup à lui-même ; et abandonnant son bras qu’il retenait encore : Relevez-vous, Blanche, lui dit-il avec douceur; c’est moi qui devrais être à vos genoux et vous demander pardon. Ne craignez rien de moi. Quand ma colère déborderait comme un. torrent qui a brisé ses digues, elle s’arrêterait encore devant vous. Non! ne craignez rien. Jamais la haine n’aveuglera mes yeux, je saurai toujours distinguer l'innocent du coupable. Le fatal secret que vous venez d'apprendre, hier je l'ignorais moi-même; mais il n’a rien changé à mes sentiments pour vous, ni aux dispositions de mon cœur envers ceux que j'aimais. Je ne suis pas revenu ici pour troubler la paix des possesseurs de ce domaine, pour invoquer les droits de ma naissance; je m'en irai ce soir comme je suis arrivé, humble et pauvre, n'ayant pour tout bien que mon épée et le nom obscur que m’a légué mon père adoptif. La justice humaine ne sera point appe- Ice pour venger ma querelle; je ne déshonorerai point les cheveux blancs de ma vénérable tante, je ne dépouillerai point mes cousins. Si je regrette l’opulence de l'héritage de mes pères, c’est que cette

| opulence pouvait me permettre d’aspirer un jour à

votre main. Mais en renoncçant à ce bonheur, je sens

| que c’est m'en rendre digne.

— Vous êtes un noble jeune homme, messire, répondit Blanche profondément touchée du langage de l’archer; je vous souhaite plus de bonheur que Wen pourront goûler jamais vos ennemis, €, ajouta-t-elle, mais d’un ton si bas qu’Aymé l’entendit à peine, que je n’en pourrai jamais goûter moimême.

Après ce court entretien, les deux amants sorlirent à pas lents de la galerie. Hs étaient trop émus Yun et l’autre pour s'adresser la parole; aussi arrivèrent-ils à la porte de madame de Montmaur avant d’avoir rompu le silence. Là, Aymé Verd saisit en tremblant la main de Blanche, la porta à ses lèvres et s’éloigna ensuite avec rapidité. Il ne larda pas à prendre congé du baron et de son frère d'armes, el, malgré les instances de celui-ci pour le retenir, 1| quitta à pied le château de ses ancêtres et reprit le chemin de Romans. Il était bien résolu à retrouver les traces du comte de Sassenage et celles de ses complices, quels qu’ils fussent. Il voulait aussi re-

voir le vieux chevalier qui lui avait servi de père, soit pour obtenir de lui de nouvelles lumières, soit pour le déterminer, chose plus difficile, à ne pas donner suite au projet qu’il avait formé d'attaquer les meurtriers en justice, soit enfin pour le consoler dans sa disgrace.

Nous ne suivrons pas notre héros dans son voyage. Nous contentant de l'accompagner de nos vœux,

nous prolongerons encore quelque peu notre séjour dans le manoir. Cette antique demeure, qui s'était égayée un instant, après la réconciliation des deux frères, était redevenue en peu de temps plus triste et plus lugubre que jamais. Les cours étaient silencieuses ; le pont-levis s’abaissait rarement devant les visiteurs, et l’intrépide châtelain de Beauséjour avait lui-même cessé de paraitre, quelque désir qu’il eût d'apprendre des nouvelles d’Aymé Verd, lequei s'était malheureusement éclipsé avec son père juste au moment où Sigolène terminait sa robe de noces. À Fexception du ministre et de dame Bethsabé, tous les habitants du château semblaient éviter de se parler, retenus qu'ils étaient les uns par la crainte que leur inspirait le baron, les autres par l’effroi que l'humeur violente de Gaspard avait répandu parmi eux. Madame de Montmaur gardait toujours la chambre; car elle n’était pas remise de la secousse que lui avait occasionnée le départ de son vieil ami maitre Eustache Bénévent, départ qu’elle n'avait pu conjurer ni par ses larmes ni par ses prières. Privée désormais des secours de la religion, elle n’avait plus d'autre consolation que de dire en eachette ses prières. Blanche l’assistait d'habitude, et cherchait encore à la distraire, comme autrefois, soit en lui chantant les airs qu’elle aimait, soit en lisant quelque livre pieux, tandis que Paschale faisait le guet pour les avertir de lapproche des importuns.

Parmi ces importuns, il faut bien le dire, Renaud de Montmaur était peut-être le plus redouté ; c'était celui envers lequel la vieille dame était obligée de

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garder le plus de ménagements. Telle était la contrainte où elle vivait vis-à-vis de ce fils qu’elle chérissait malgré ses erreurs, malgré sa tyrannie, qu’elle respira tout à coup plus à l'aise lorsqu'elle apprit un soir qu'il allait faire un court voyage. Renaud, en effet, devait aller visiter le lendemain les seigneurs du pays, afin d’aiguillonner leur zèle, ct de leur porter la nouvelle de l’acquiescement, encore secret, mais certain, de François de Beaumont, baron des Adrets,aux ouvertures qu’on lui avait faites. La source la plus vive des inquiétudes de la châtelaine était tarie pour le moment : les deux frères ne se trouveraient plus en présence, car Gaspard avait plus que trois jours à passer sous le toit de sa famille.

La chambrière fut une des personnes qui ressentirent le plus vivement la joie de ce départ. Depuis près d’une semaine, elle s'était soumise aux plus cruelles privations que puisse endurer une femme, car elle ne savait rien de ce qui se passait au village, ni même à la cuisine du château. Autant eût valu, ainsi qu’elle le disait elle-même, être enterrée toute vive. Ainsi, le matin du départ, à peine Renaud eutil mis le pied sur l’étrier, qu’elle descendit quatre à quatre les marches du grand escalier pour aller prendre langue à l'office. Elle y trouva, en arrivant, un homme vêtu de noir, portant une trompe en bandoulière et un couteau de chasse pendu à la ceinture, ayant, en un mot, tous les insignes qui distinguaient le veneur de Montmaur.

Tiens! dit-elle, vous voilà revenu, maître Landry ? 3 9

Où donc avez-vous passé tous ces jours-ci, qu’on n’a pas aperçu vos beaux yeux?

Le veneur se retourna, et Paschale, en voyant ses yeux droits, son air fin et alluré, ne put retenir un éclat de rire. Elle avait reconnu Jolyot. Elle lui demanda avec étonnement comment il se faisait qu'il eût quitté ses gros sabots pour endosser la superbe livrée de maitre Landry.

Comment cela se fait? dit Jolyot, vous ignorez donc le malheur qui est arrivé, vous qui êtes toujours la première à tout savoir? — Un malheur! dit Paschale. — Hélas! oui, répliqua Joldot en prenant un air contrit, maître Landry n’est plus de ce monde. Il est mort et enterré. Il est allé recevoir au ciel la récompense qui lui était due. — Le diable ait son âme! dit Paschale. S'il n’arrivait que des malheurs comme celui-là dans le pays, les filles de Ladvieu n’en danseraient pas une bourrée de moins. Ah! maitre Landry est mort ? Et comment cela est-il arrivé? Satan est-il venu le tirer par les pieds? S’est-il regardé dans un miroir ou dans une fontaine, el est-il mort de peur? Ses chiens l’ont-ils mangé, le prenant pour une bête malfaisante? — Hélas! dit Jolyot, il est mort de la mort des braves, en défendant vaillamment le château de Beauséjour contre les brigands qui l’attaquaient. On l’a trouvé percé d’outre en outre par un coup d’épée dans la fondrière de Saint-Pal. — De Profundis ! comme disait ce pauvre bachelier qui nous a tant fait rire, répliqua Paschale, et parlons d'autre chose. Voyons! maître Jolyot; car il faudra désormais vous appeler

maitre, c'est le droit de votre charge; contez-moi des nouvelles, videz votre sac. Etes-vous devenu muet comme les autres? Il faudra bientôt ici parler avec les oiseaux, si l’on ne veut oublier l'usage de sa langue.— La vie est une vallée de larmes, répondit Jolyot en baissant les yeux, car il avait jugé prudent de prendre avec la livrée et le cor de chasse de maitre Landry, les allures pieuses qui avaient valu à ce dernier l’estime de son seigneur. On s’étonnera sans doute de cette conduite dans un personnage que la nature semblait avoir doué d’une certaine franchise et de quelques autres bonnes qualités. Mais un des premiers résultats du fanatisme, c’est d’engendrer dans les lieux où il règne l'hypocrisie : ces deux fléaux si opposés et si différents l’un de l'autre, puisque l’un provient souvent de l’excès d’une vertu, tandis que l’autre a sa racine dans les plus basses régions du cœur humain, ces deux fléaux, disons-nous, vont presque toujours de compagnie. L’un, plus puissant, plus altier, voit croître l’autre auprès de lui, comme le chêne voit pousser à sa base, et couvre de ses rameaux, lechampignon vénéneux que son ombre même a fait naitre.

Quoi qu’il en soit, Paschale, sans se laisser prendre au ton austère de Jolyot, lui rit au nez, s’assit sur un banc, le fit asseoir auprès d’elle, et se mit ensuite à déplorer le sort des pauvres gens qui étaient nés pour vivre gaiement, et que leur mauvaise étoile avait conduits dans cette vilaine demeure. Une vieille chevrière du château, qui se trouvait là, ne manqua pas de joindre ses regrets à ceux de la chambrière, et,

tout en tournant son fuseau, raconta aux jeunes gens Ja vie qu’on menait à Montmaur au temps de sa jeunesse. Les noms des ménétriers, le son des cornemuses , les rondes, les rigaudons, revenaient si souvent dans son récit, que Paschale dansait, malgré elle, sur son banc. À la fin, n’y pouvant tenir, la chambrière se leva, et commença à-pirouetter autour de la chambre, en soupirant de n’avoir plus Genest pour cavalier. À cette vue, Jolyot se sentit pris luimême d’une telle démangeaison de sauter, qu’il se plaça en face de Paschale, et, après avoir jeté un regard prudent vers la porte, dérida son front, montra ses dents blanches, et provoqua du geste et de la voix l'alerte chambrière. La vieille fileuse, ragaillardie elle-même par ce tableau, posa sa quenouille, et entonna d’une voix chevrotante l’ancienne bourrée de Montmaur, tout en marquant la mesure avec son pied et en faisant claquer ses doigts au-dessus de sa tête, ce qui produisait un bruit assez semblable à celui des castagnettes. Les deux jeunes gens, oubliant la contrainte où ils avaient longtemps vécu, dansèrent ainsi, sans reprendre haleine, toutes les bourrées de l'évêché, et ils eussent mis la chevrière sur les dents, avant de sentir la moindre fatigue dans leurs jarrets. Mais, tout à coup, une voix aigre se fit entendre à leurs oreilles, et produisit sur eux le même effet que les paroles magiques de l’enchanteur Merlin, lorsqu'il parut, sans se faire annoncer, dans la salle de bal du roi Etherick. Le chant de la vieille, les jambes des danseurs s’arrêtèrent à la fois, et Jolyot même, pétrifié de terreur, demeura la bouche

ouverte et le pied en l'air, dans l'attitude où Pon nous peint les faunes folâtrant avec les dryades. Le successeur de maître Landry venait de reconnaître la voix d’Enoch Barbantane, et bientôt il l'aperçut luimême s’avançant, l'œil irrité, la menace sur les lèvres, vers les impies qui osaient changer ainsi en lieu profane et en lupanar une maisou consacrée au recueillement et à la prière. Paschale, revenue de son premier étonnement, eùt volontiers répondu aux invectives du ministre; mais elle avait reçu de sa maitresse l’ordre formel de ne jamais répliquer un seul mot aux discours du docteur. Elle se mordit donc la langue jusqu’au sang, afin de surmonter la tentation, et laissa partir son ennemi, après avoir essuyé bravement une triple bordée d’anathèmes.

uand donc ce vieux bouc sera-t-il installé au village? dit-elle lorsque le ministre fut parti. — Taisez-vous, fille de perdition ! répliqua maitre Jolyot qui avait repris sa mine de saint, et qui se repentait de s'être laissé entrainer par le mauvais exemple, ce qui, pensait-il, l'exposait à perdre sa charge avant qu’il eût eu le temps de mener une seule fois les chiens à Ja curée. Taisez-vous! Ne faut-il pas qu'on répare le presbytère, pour Île rendre digne de recevoir ses nouveaux hôtes? — La maison du curé n’était donc pas assez belle pour eux comme elle était? dit Paschale en levant les épaules.

En parlant ainsi, la chambrière s’approcha de la fenêtre, à travers de laquelle on pouvait apercevoir, au bas de la montagne, les toits fumants du bourg de Ladvieu, le presbytère où travaillaient de nom-

breux ouvriers, et l’église dont les portes étaient fermées. Malgré la récente apostrophe du ministre, malgré la présence du veneur, elle ne put s'empêcher de s’apitoyer hautement sur le sort de maitre Eustache et de Monique, sur l'abolition de la messe et des autres cérémonies du culte romain, auxquelles elle tenait autant par piété que par habitude.

Ah! dit-elle en finissant, voilà un pays bien gai à cette heure. On n’y entend plus que le bruit des truelles et des marteaux. Adieu l’Angelus qui nous réveillait le matin et qui nous endormait le soir! Adieu le bruit des cloches! Elles sont parties avec le curé, et ne peuvent plus vous dire maintenant ce qu’elles voyaient du haut du clocher à deux lieues à la ronde. Autrefois, du moins, quand on entendait jaser Berthe, la filleule de madame, on pouvait se dire sans crainte de se tromper : Claudine ou Maguelone est accouchée, et voilà un enfant qui nous arrive. Et quand le gros bourdon se mettait en branle, on disait : Voilà une âme qui s’en va, et l’on faisait le signe de la croix. Mais aujourd’hui, on ne sait qui vit, ni qui meurt, ni qui se marie. Ah! la vilaine religion que celle de ces hérétiques!

Après cette belle profession de foi, la chambrière retourna auprès de sa vieille maîtresse qu’elle trouva toute bouleversée et à demi évanouie sur son fauteuil. La baronne venait de recevoir la visite de maître Barbantane qui depuis Le triomphe qu’il avait remporté sur le curé, avait pour ainsi dire vu doubler son zèle, et ne gardait plus aucune mesure envers les papistes récalcitrants. Semblable au chien

de berger qui, pour ramener les brebis indociles, se contente d’abord de les effrayer par ses aboiements ou par quelque ruse que Jui révèle son instinct, mais qui bientôt, voyant ses efforts inutiles, mord sans pitié les plus opiniâtres, il avait laissé de côté tout ménagement, et commençait à tenir au baron la promesse qu’il lui avait faite d'employer le fer et le feu pour guérir de mortelles blessures. Il avait demandé impérieusement à la vieille dame de lui remettre ses livres, ses images, ses chapelets, ses reliques, en un mot tout ce qu'il appelait les hochets de l’idolâtrie, Sur la prière que madame de Montmaur lui avait faite de la laisser en repos, il s'était emporté en reproches et en menaces, et avait fini par lui donner le court délai de quelques heures pour se déterminer sur ce qu’elle avait à faire. C'est sous l'impression d’une pareille scène que Paschale trouva la baronne. Elle se hâta de lui faire respirer des essences et la rappela bientôt à elle-même. Mademoiselle de Sassenage étant survenue sur ces entrefaites, la conversation prit bientôt, grâce à ses efforts, un tour à demi enjoué, et la journée s’écoula d’une manière moins fâcheuse qu’elle n’avait commencé.

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