‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 48 sur 93 · QUI FINIT ML · texte numérisé non relu

QUI FINIT ML

Si tu n’as pas un cœur aussi froid que la pierre, Punis ce noir forfait... mais épargne ta mère. SHAKSPEARE, Hamlet.

Le voyage de Renaud fut plus court qu’il ne Pavait espéré, el eut tout le succès qu’il s’en était promis. Le baron avait trouvé ses amis dans les meilleures dispositions, armant leurs vassaux, faisant de leurs manoirs autant de forteresses, et prêts à allumer sur

leurs tours et sur leurs montagnes Îles fanaux qui devaient donner le signal de la guerre civile. Il s’en revint donc, deux jours après son départ, le cœur plus satisfait qu’il ne l'avait eu depuis longtemps, et le front rayonnant d’un enthousiasme à Ja fois religieux et chevaleresque. Arrivé dans la cour du chàteau, il abandonna son cheval à un palefrenier, et, apercevant Jolyot, il l’appela et lui demanda des nouvelles de la vicille châtelaine. Fidèle à ses habitudes de prudence, le jeune veneur répondit que tout allait bien, quoiqu'il eût appris de Paschale que la baronne et sa nièce avaient passé la nuit dans les larmes.

Dieu soit loué ! dit le baron : l'homme qui voyage doit s'attendre à trouver au retour sa maison pillée par les voleurs, dévorée par les flammes, et ses proches en deuil. — Le ciel nous préserve de ces maux! dit le veneur d’un ton pieux et en s’éloignant, de peur d’être obligé de répondre à de nouvelles ques- Lions; mais son maitre le rappela aussitôt.

Jolyot, lui dit-il, as-tu vu le révérend docteur ce matin? — Non, monseigneur, répliqua maitre Jolyot, heureux de se tirer d’embarras par cette réponse ambiguë, car il pensait qu’un homme sage ne doit jamais être le premier à annoncer une mauvaise nouvelle. — Eh bien! reprit Renaud, cherche-le et dis-lui que je l’attends chez moi. — Cherche-le! cherche-le ! murmura Jolyot en traversant la cour et en se parlant à lui-même. Par saint Hubert! le seul saint que je regrette de tout le calendrier, cela est facile à dire. Où veut-il que je le prenne? c’est un gibier qui ne laisse pas de piste derrière lui.

Tandis que le veneur faisait ces réflexions, Renaud se dirigeait vers ses appartements; mais, chemin faisant, il se ravisa, s’enfonça dans un corridor sombre, et, après de longs détours, arriva jusqu’à la chambre qu’occupait naguère le ministre. La porte en était fermée, mais la clef était encore à la serrure. Le baron frappa deux légers coups, suivant sa coutume, pour avertir de sa présence; personne ne lui répondit. Il appela tour à tour Enoch, Bethsabé, Reuben, Isacchar, Noémi et tous les membres de la famille; un silence profond régnait dans ce réduit, autrefois animé par les cris des enfants et les querelles sans cesse renaissantes des époux. Renaud étonné, se décida à ouvrir. Il trouva tous les meubles dans le même ordre qu'auparavant; seulement les lits étaient défaits, et le foyer était froid.

Cela est singulier, dit-il en fermant la porte derrière lui; où donc sont-ils allés ?

Renaud ne demeura pas longtemps dans l’incertitude; car à peine eut-il mis le pied dans la cuisine, où il s'était rendu pour prendre des informations, que deux ou trois serviteurs, qui ne partageaient pas sans doute les scrupules de maître Jolyot, s’empressèrent de l’instruire de ce qu’ils savaient. Par bonheur, ils ne savaient que peu de chose, car la scène de la veille n’avait eu pour témoin que la châtelaine, et Bethsabé était partie sans avoir pu faire à personne la moindre confidence. Seulement on avait appris du concierge et des gardiens du pont-levis que, vers neuf heures du soir, et par un temps affreux, le ministre, sa femme et ses enfants avaient

pris le chemin du village, où cependant ils n’avaient pas couché. Ils avaient, disait-on, la figure morne et abattue; Bethsabé était silencieuse, chose inexplicable! les enfants pleuraient, et Enoch, tout en marchant, parlait avec véhémence des prophètes de l’ancienne loi que les Hébreux chassaient de leurs villes à coups de pierre.

Ces rapports, quelque incomplets qu'ils fussent, firent naître dans l’âme de Renaud un vague pressentiment de ce qui s'était passé. Impatient d’éclaircir ses doutes, il demanda où était Gaspard; on lui annonça qu'il était parti de bon matin pour aller entendre la messe dans une des paroisses voisines. Aussitôt le baron, sans prendre le temps d'ôter ses bottes de voyage, Lenant encore son fouet à la main, se rendit chez sa mère.

Madame, lui dit-il, après lavoir saluée gravement, pourriez-vous m'apprendre ce qu’est devenu maître Barbantane?

La vieille châtelaine, en apercevant son fils, avait tressailli d’étonnement : elle ne s'attendait pas à le revoir sitôt. Mais la question qu’il lui adressa acheva de la troubler au point de lui ôter la force de répondre.

Dois-je croire ce qu’on vient de m’apprendre? continua le baron en observant avec attention la physionomie de sa mère. Est-il vrai que le ministre et sa famille aient quitté contre leur gré cette maison ? — Mon fils, répliqua la baronne avec embarras, si vous vouliez m’écouter un moment... — Pardon, madame, interrompit Renaud, je ne vous demande qu’une

seule chose : le fait est-il vrai, oui ou non? — Il est vrai, répondit la vieille dame, comprenant bien que, sur ce point, tous les détours seraient inutiles. — Ainsi, interrompit Renaud en cherchant à maitriser les sentiments qui l’agitaient, on les a chassés; le père, la mère, les enfants, on les a mis à la porte sans pitié, au milieu de la nuit, et par un temps où l’on n’eût pas refusé un gite à son plus cruel ennemi.

— Ecoutez-moi! dit la baronne, qui sentait de loin venir l’orage et ne savait comment le conjurer. — Oh! je devine aisément d’où part le coup, reprit Renaud; mais, sur mon âme! quoiqu’on doive s’attendre à tout de la part d’un jeune homme élevé dans vos superstitions papistes, j'avoue que je ne lui aurais pas soupçonné une telle audace. Pour qui me prend-il donc? — Renaud! s’écria la châtelaine alarmée de l’air menaçant qu'avait pris le visage de son fils, n’accusez personne avant de savoir ce qui s’est passé. — J'en sais assez, madame, et ne vous en demande pas davantage, dit Renaud. En voilà plus qu'il n’en faut pour combler la mesure. Par les mânes de mon père, si je n’y mettais un terme, qui sait où pourrait s'arrêter une pareille insolence ? — Et quels sont vos projets? demanda la baronne. — Madame, dit Renaud, si je n’écoutais que ma colère, je ferais pendre le coupable, quel qu’il soit, à Parbre le plus élevé de mes domaines, afin d'apprendre aux voyageurs comment le baron de Montmaur punit un outrage fait, sous son toit, à l'hospitalité. Cependant je m'en tiendrai aux prescriptions de la Bible et n’ap-

pliquerai au coupable que la peine du talion. Mais il la subira. IL partira ce soir, à la nuit close, comme les autres sont partis. — Mon fils! — Oui, il partira, quand même les quatre vents du ciel seraient déchaïnés, quand les torrents des montagnes auraient couvert tous les chemins, quand l’avalanche devrait lengloutir au premier pas! — Eh bien ! s’écria la baronne en se levant, chassez votre mère, mon fils! chassez-la ! car c’est elle, elle seule, qui a commis le crime que vous voulez punir. — Vous, ma mère! dit Renaud trompé par le pieux artifice de la châtelaine. — Moi-même ! continua la baronne avec fermeté ; et si vous voulez savoir pourquoi, je vais vous le dire. Peut-être en eussiez-vous fait autant à ma place. — Je vous écoute, madame, dit Renaud en baissant la tête.

Madame de Montmaur raconta alors à son fils la scène de la veille, et, malgré la simplicité et ja retenue de son langage, ne put cacher l’indignation que lui causait encore le souvenir de la conduite de maitre Barbantane. Elle eut soin cependant de ne pas prononcer le nom de Gaspard, afin d'assumer sur elle seule toute la responsabilité de cette affaire.

Mais lorsqu'elle eut fini de parler, Renaud, au lieu de témoigner par quelque signe qu’il approuvait sa conduite, garda le silence. Il demeura un moment immobile et pensif à la place qu'il occupait, puis il se mit à marcher à grands pas dans la chambre qui retentissait du bruit de ses éperons. La châtelaine, qui suivait tous ses mouvements, s’aperçut avec effroi que les confidences qu’elle venait de faire avaient

produit sur lesprit de son fils un effet tout oppose à celui qu’elle s'était promis. Il ne pouvait guère en arriver autrement. Ce qui paraissait à madame de Montmaur un acte de violence et de brutalité avait trouvé une excuse dans le cœur du jeune calviniste. Il s’était reproché souvent à lui-même de ne pas aimer assez sa mère pour employer à son égard de salutaires rigueurs. Enoch, en s'emparant de vive force des reliques, des croix et des autres symboles de la religion romaine, qui se trouvaient encore dans le château, n'avait fait qu’obéir à an mouvement de charité chrétienne plus digne d’être imité que d’être repris. Mais plus le baron était porté à louer le zèle courageux du ministre, plus 1l se sentait indigné en considérant de quel salaire on avait payé ses efforts. Ne pouvant, comme il l'aurait voulu, puair le coupable. puisque le coupable était sa mère, il se demandait de quelle manière il réparerait Poutrage fait à un ministre du Seigneur. Tout à coup, après quelques instants d’agitation, il ouvrit la porte et appela un serviteur.

— Peyrache! dit-il, qu’on selle tous les chevaux de mes écuries; que tous mes gens se mettent en campagne; qu'ils aillent sur toutes les routes, qu’ils s’informent dans les villages du chemin qu’a pu prendre le docteur Enoch. Qu'on suive ses traces; et quand on l'aura trouvé, que celui qui aura eu cet honneur mette un genou en terre et présente au digne ministre les excuses du baron de Montmaur ; qu’on le supplie de vouloir bien venir encore honorer ma maison de sa présence, et qu’on le ramène ici

avec tous les égards qui sont dus à mon ami et à mon père !

Une telle résolution dépassait de beaucoup tout ce que madame de Montmaur croyait devoir attendre du fanatisme de son fils. Aussi, à peine Peyrache eutil fermé la porte : Je suppose, messire, dit-elle au baron avec dignité, que vous avez mürement réfléchi avant de prendre le parti auquel vous vous êtes arrêté.—Oui, madame, répondit Renaud.—En ce cas, mon fils, reprit la châtelaine, je vous déclare qu’au moment même où cet bomme repassera le seuil du château, la veuve de Jean de Montmaur en sortira pour n’y plus rentrer. — Votre haine vous aveugle, ma mère, dit Renaud. La veuve de Jean de Montmaur aurait dû se souvenir plus tôt de qui elle a l'honneur de porter le nom. Elle n’a que trop oublié que son époux mourut sur un échafaud pour la cause qu’elle persécute dans la personne de ses plus saints ministres, et qu’il y fut conduit au bruit des chants lugubres de ces prêtres dont elle a fait ses conseillers et ses guides. — Mon fils, dit la baronne en pâlissant, il est des souvenirs auxquels il ne faut pas toucher. Je sais ce que je dois à la mémoire de mon époux, et ce n’est pas à vous de me l’apprendre; mais, puisque vous parlez de votre père, sachez que, tant qu’il a vécu, il a su me faire respecter, et qu’il eût jeté lui-même du haut de ces tours l’insolent qui se fût conduit envers la baronne de Montmaur comme le ministre insensé que vous rappelez ici pour me braver. En voilà assez, ajouta-t-elle en se levant et en se préparant à quitter la chambre, en

voilà assez sur ce sujet, messire. Je vous laisse, vous avez encore le temps de réfléchir; choisissez entre un étranger et votre mère. — Voilà donc à quel excès d’endurcissement conduit l'erreur! murmura Renaud en regardant la châtelaine qui s'éloignait. Mon Dieu, tu sais si j'ai pour elle l'amour d’un fils, tu es témoin des larmes que j'ai versées sur ses égarements. J'ai poussé pour elle la tendresse jusqu'au péché; j'ai cédé au cri de la chair chaque fois qu’il à fallu porter une blessure dans son cœur, et quand tu m’ordonnais d’abattre ses idoles, je me suis senti plus troublé que ne le fut le saint patriarche lorsque tu lui demandas son unique enfant. Donne-moi la force, 6 mon Dieu! d'achever l’ouvrage qu'une main plus ferme a commencé.

Renaud, après avoir achevé cette prière, sortit à son tour de la chambre, et regagna ses appartements. Il espérait que le ministre, trainant après lui une femme et sept enfants, n'aurait pas eu le temps d’aller bien loin, qu’il se serait arrêté dans quelque bourg du voisinage (il y en avait un grand nombre dont les habitants avaient embrassé la réforme), qu’il y aurait passé la nuit, et qu’on ne tarderait pas à le ramener. Maïs la matinée s'écoula sans qu'il eût vu reparailre aucun de ses serviteurs. Pour tromper son impatience, et faire taire les murmures qui s’élevaient dans son cœur lorsqu'il songeait aux dernières paroles de sa mère, il ouvrit la Bible, son conseiller ordinaire, et passa plusieurs heures à feuilleter avec attention ces pages inspirées. Par malheur, il en est des pensées qui sont déposées dans les livres comme

| } des substances dont la bienfaisante nature s’est ser- | vie pour composer les végétaux. De même que cer- | tains êtres ne savent extraire que du poison des | mêmes plantes où l'abeille puise son meil et d’où les oiseaux du ciel tirent leur nourriture, de même certains hommes, soit par un vice de leur organisation, soit en raison des circonstances qui peuvent influer sur les dispositions de leur âme, ne savent trouver dans les livres que ce qu’ils ont de pernicieux, et changent même souvent en venin ce qui en soi était bon et salutaire. Le fanatisme en particulier a su trouver, dans tous les temps, un aliment à sa fureur dans les Testaments sublimes que Dieu a donnés aux hommes pour leur enseigner la douceur, la charité et la patience. La lecture que fit le baron n’eut done pour résultat que de l’affermir encore dans ses projets, de redoubler son zèle envahissant, et d’épaissir, en quelque sorte, le bandeau qu’il avait sur les yeux. Deux heures sonnaient à l'horloge du village, lorsqu'il ferma le saint livre. La cloche du diner appelait dans le tinel le petit nombre de gens qui restaient au chàteau. Il essuya les vitres de sa fenêtre que le givre couvrait de bizarres figures, et jeta son regard au loin sur la campagne. Il crut alors apercevoir sur le chemin montant qui conduisait au manoir une femme vêtue comme l'était Bethsabé, ayant sa taille et sa démarche. Il descendit aussitôt les marches de l'escalier pour aller au-devant de l’épouse du ministre, espérant qu’elle ne faisait que précéder de peu d’instants le docteur lui-même. Bientôt il la vit entrer dans la cour, car c'était bien elle; mais, quoi-

qu’elle marchât avec célérité, son visage élait pâle et abattu. Pour doubler sans doute la vitesse de sa course, elle avait quitté ses sabots et les tenait à Ja main ; ses pieds, rougis par le froid et gonflés par la | fatigue, semblaient annoncer qu’elle vevait de faire un long voyage.

— Dieu soit béni ! lui dit le baron en approcbant; je vous attendais avec impatience. Mais où donc est votre époux?

Bethsabé, au lieu de répondre, se mit à fondre en larmes.

— Qu’'avez-vous, madame? s’écria Renaud ému de la douleur de la pauvre femme; qu’est-il arrivé ? Ne craignez rien: vous êtes ici sous ma proteclion, et personne n’osera vous affliger.

Bethsabé essuya aussitôt ses larmes, et répondit avec autant de précision et de fermeté que le lui permeftait sa douleur.

— Messire, dit-elle, j'ai besoin, dans le fait, de compter sur votre protection, car, sans vous, bientôt je serai veuve et mes enfants n’auront plus de père. — Que voulez-vous dire? s’écria le baron. — A force d'aller à la fontaine, la cruche finit par se briser, reprit Bethsabé. Un peu plus tôt, un peu plus tard, cela devait finir ainsi. Vous savez, messire, comment votre frère nous a mis à la porte, hier, à neuf heures du soir ? — Mon frère! interrompit le baron étonné. Vous vous trompez sans doute, c’est ma mère que vous voulez dire. — Non, non, je sais ce que je dis, reprit Bethsabé. Et plût à Dieu qu’il ne se fût pas contenté de lui déchirer sa robe, et qu’il l’eût jeté

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| par la fenêtre, comme il en avait l'idée! — Mon frère | voulait jeter votre mari par la fenêtre? Prenez garde | à ce que vous avancez, madame, car vous ne Savez À pas tout ie mal que pourraient causer vos paroles.— Qui, oui, dit Bethsabé, plût à Dieu, quand il le tenait | suspendu comme une enseigne au-dessus de la cour, À plût à Dieu qu'il l’eût laissé tomber sur le pavé ! cela À eût mieux valu pour ce pauvre homme que de mourir sur la grand’place comme un voleur. — Achevez, madame! dit Renaud qui pouvait à peine contenir son indignation, achevez ! Qu'est-il arrivé à votre mari ? — Hélas! le cher homme, dit Bethsabé, je ne Jui en veux pas, car, depuis quinze ans, il n'a jamais bien su ce qu'il faisait. Ce matin, comme nous arrivions dans un village, transis de froid et mourant de faim, il a vu des paysans qui allaient à l’église, à la première messe : voilà que l'Esprit saint l’a saisi; il est entré dans l’église et s’est mis à prècher. J'ai eu beau le tirer par sa robe, lui mettre la main sur la bouche, le diable ne l'aurait pas arrêté. Il a si bien fait, que les paysans l'ont lié avec des cordes et l’ont conduit à Romans. — Et où est-il à cette heure? — Où il est? Il est en prison couché sur un peu de paille, au milieu de gens de mauvaise vie. Parmi eux, il s’en est justement trouvé un qui l’a reconnu pour l'avoir vu jugér l’an dernier à Poitiers, et qui l’a dénoncé afin d’avoir sa grâce. Je suis allée le voir en prison; pauvre homme! cela vous aurait crevé le cœur. Il élait aussi joyeux ques’il füt allé à une noce. Il chan- | tait des cantiques, et faisait des sermons au geôlier ) ctaux prisonniers. Si vous ne le sauvez pas, vous

verrez qu’il prêchera encore le bourreau sur le bt= cher. — Corps de Christ! êtes-vous sûre de ce que vous dites? demanda le baron ; croyez-vous que ses jours soient en danger? — Hélas! messire, répondit Bethsabé, en sortant de la prison, tandis que je tenais mes enfants par la main, j'ai entendu crier sa sentence sur la grand’place, et j'ai eu la force de l'écouter jusqu’au bout. Mais aussitôt que ce damné crieur a eu fini, j'ai dit à Reuben de garder ses frères et ses sœurs, je me suis mise en route afin de vous avertir, et me voilà. — Jeune insensé! murmura Renaud en pensant à son frère qu’il regardait comme Punique auteur de cette calastrophe; réjouis-toi! celte œuvre est digne du fils de ta mère. Madame, ajouta-t-il en s'adressant à Bethsabé, vous avez bien fait de venir me trouver. Quel jour a-t-on fixé pour l'exécution? — Le premier jour de marché, répondit Bethsabé en attachant un regard inquiet sur le baron.

— 11 suffit; nous avons encore deux jours. Votre mari sera sauvé, quand je devrais mettre le feu aux quatre coins de la ville. Oui, votre mari sera sauvé, ou d’autres que vous verseront des larmes de sang. Quant à vous, vous êtes exténuée, vous devez avoir besoin de repos et de nourriture: suivez-moi. — Non, messire, non, dit Bethsabé, je ne resterai pas ici une minute de plus; j'ai laissé mes enfants au coin d’une borne, et il faut que j'aille les retrouver. Je mangerai après.

Le baron détacha une bourse de sa ceinture, la donna à Bethsabé, en lui conseillant d'acheter au

village quelques aliments pour se soutenir, et la malheureuse femme s’éloigna à grands pas.

Cependant, averti par la cloche qui venait de sonà ner, Gaspard s'était rendu dans le tinel. Il s’étonna

| d’abord du petit nombre de serviteurs qui étaient

réunis autour de la table, car il ignorait que la plupart d’entre eux étaient partis à la recherche du ministre. Madame de Montmaur elle-même n’était pas encore arrivée. Pour passer le temps, l’archer prit le long chapelet qui pendait à son côté, et se mit à en dérouler les grains, tout en récitant à demi voix les prières consacrées, el sans faire la moindre attention à ce qui se passait autour de lui. Il ne releva la tête qu’en entendant résonner sur les dalles le pas de son frère. Renaud, en effet, entrait dans la salle. Il était encore tout ému de la nouvelie qu'il venait d’apprendre, et la vue de Gaspard, en lui rappelant le rôle que ce dernier avait joué la veille, ne fit qu’ajouter aux mauvaises dispositions dans lesquelles 1l devait se trouver.

} —Je suis bien aise de vous voir, messire, dit-il en | s’approchant du jeune archer. J'ai deux mots à vous dire. — Je suis à vous, mon frère! répondit Gaspard en baisant la médaille de son rosaire et en se levant; de quoi s'agit-il? — Messire, reprit le baron, qui ! voulait avant tout s'assurer que Bethsabé ne l'avait point trompé, on vous accuse d’avoir chassé de chez moi le docteur Enoch Barbantane et sa famille, Cela est-il vrai? — Oui, messire, répliqua Gaspard sans hésiter.

La figure pâle de Renaud s’anima d’une subite rougeur.

— À merveille! dit-il en croisant les bras; mais en attendant que nous ayons à nous expliquer ensemble sur ce point, vous serez bien aise, je pense, d'apprendre quelles ont été les suites de votre folie. Cet homme, messire, était un proscrit. En l’éloignant de lasile que je lui avais donné, vous vous êtes fait le pourvoyeur du bourreau. 1l a été arrêté ce matin, et dans deux jours 1l périra sur un bûcher. — C'est là sa place! dit Gaspard. Mais, par saint Hugon! vous avez bien fait de m’apprendre cette nouvelle, je veux voir la figure qu’il fera au milieu des fagots et de la fumée. — Avez-vous perdu la raison, jeune homme? s’écria Renaud en regardant avec surprise l’archer qui se mettait à table et remplissait son gobelet. — A votre sapté, mon frère, dit Gaspard en portant le hanap à ses lèvres. Asseyezvous là, et parlons d'autre chose, car nous ne nous entendrions pas longiemps sur ce chapitre. — Il faut pourtant que vous me répondiez, dit Renaud, et que vous m’appreniez de quel droit vous vous êtes permis de porter la main sur un vieillard qui était mon hôte. — Cela vous étonne donc bien? repartit Gaspard avec vivacité. Palsambleu! je n'ai qu’un mot à vous répondre : s’il fallait recommencer, je le ferais encore. Et rendez grâce à notre mère, si, en cette occasion, j'ai épargné au bourreau la peine qu’il va prendre. — Mais, dit le baron, vous avez donc juré de déshonorer le nom que vous portez, jeune homme ! Il faudra sans doute que je vous apprenne que cette maison élait, avant vous, une retraite sûre pour l’ami et pour l'étranger, et que les

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