PAPETERIE
plus odieux persécuteurs de ma foi, s'ils avaient passé le seuil de cette porte, auraient été sacrés pour moi. — Que parlez-vous de déshonneur? dit Gasparden se levant, car les paroles de son frère l'avaient profondément blessé. Dans quel pays est-ce un déshonneur que de faire respecter ceux qui méritent nos respects? Quoi! le toit de Montmaur protégera tout le monde, excepté celle qui devrait y être reine et maitresse? Le déshonneur, mon frère, puisque vous avez prononcé ce mot, voulez-vous savoir en quoi il consiste? C'est à souffrir qu’il y ait quelqu'un ici-bas qui s’imagine avoir le droit d’insulter impunément votre mère. Allez, je vous prie, donner à d’autres des leçons de savoir-vivre. — Et c’est ainsi, dit le baron, que vous prétendez vous justifier ! Le ministre avait insulté votre mère ! oui, certes, il avait insultée, mais comme Rachel insulta Laban, lorsqu’elle emporta ses idoles, comme Moïse insulta les Juifs, lorsqu'il renversa le veau d’or. Et c’est parce que cet homme a rempli ses devoirs envers Dieu, envers moi, envers votre mère elle-même, c’est pour cela que vous l'avez chassé ! Pour sauver un grossier fétiche, vous livrerez donc un homme à la torture? Cela est bien digne d’un papiste, mais non du fils de mon père.
— Vous me rompez les oreilles avec votre Moïse et votre Rachel, dit Gaspard. Si maître Barbantane n’eût été qu’un bavard, qu’un ignare, comme le sont tous vos prétendus ministres, je l'aurais laissé prècher tout à son aise, sans lui demander même qui avait oint et sacré, car c’est là une de vos belles in- 3 11
ventions à vous; un mendiant monte sur une borne, et s’égosille à crier contre tout ce qu'il y a de saint au monde, depuis le pape jusqu'aux moines, et aussitôt vous en faites un prêtre. Mille tonnerres! ne parlons pas de cela. En fait de prêtres, nous en avions un véritable dans cette paroisse. Il avait reçu le sacrement de l’ordre, celui-là, il pouvait confesser, prêcher et dire la messe sans offenser Dieu. L’avez-vous respecté? Par saint Hugon! vous l’avez mis à la porte comme un tenancier qui ne paye pas ses redevances. Et pourquoi, s’il vous plait? Que vous avait-il fait? Voyons! donnez-moi seulement l'ombre d’un prétexte. Pourquoi avez-vous fermé les portes de l’église et privé les bons catholiques de ce pays, car il y en à encore, grâce au ciel, de leurs cloches et de leur curé? C’est sans doute afin que les enfants de cette seigneurie naissent sans baptême, que les gens s’accouplent comme des chiens, sans recevoir la bénédiction à l’autel, et meurent sans confession comme des damnés. Voilà votre religion, à vous autre parpaillots, mais elle aura de la peine à prendre dans ce royaume. — Assez! dit le baron. Je m'étonne de vous avoir écouté si longtemps. Il fallait que vous vinssiez dans cette demeure pour qu’on püt croire qu'il fût possible de parler à Renaud de Montmaur comme vous l’avez fait. Si je ne me rappelais qui vous êtes, messire, si je ne me rappejais qu’il faut pardonner sept fois et seplante fois sept fois l’insensé qui vous outrage; sur mon âme! j’aurais arrêté sur voslèvres les paroles qui viennent d’en sortir. Ah ! jeune homme, ajouta le baron, ne te joue
AYMÉ VERD. 151 pas ainsi avec ma colère; il serait plus prudent pour toi d'aller dormir dans la caverne où l’ourse a caché ses petits. — Ne parlez pas si haut, dit Gaspard avec ironie. S'il y avait ici des enfants, vous pourriez les effrayer. Tudieu! la colère est une belle chose! Est-ce une des vertus de votre religion ? Cela ne m'étonnerait pas, car elle est tout au rebours de l'ancienne. Un homme est devenu tout à coup un grand saint à vos yeux, pour avoir manqué à votre mère, et je présume que s’il luieût craché au visage, vous l’eussiez canonisé. — Ah! vous voulez pousser à bout ma patience, dit Renaud. Vous avez pris le chemin qu'il fallait pour réussir. Depuis que vous êtes dans cette maison, tout y respire le désordre, la vanité et l’insolence. On se croirait transporté dans une caserne ou dans quelque couvent de moines dissolus. Il est temps que cela finisse. Il est temps que l’on voie que cette demeure a pour maître un chrétien, car, à vous entendre, on ne s’en douterait pas. Mais, grâce à Dieu, je n’ai pas encore oublié qui je suis, et je vous en ferai souvenir, si vous l’oubliez. Si vous voulez vous faire enclume, je me ferai marteau, et je frapperai si fort, que vous finirez par entendre — Et que prétendez-vous faire, monsieur? demanda Gaspard. — Je prétends que vous vous absteniez désormais de vos blasphèmes impurs et de vos plaisanteries obscènes. Je prétends que vous cessiez de faire vos sottes prières tout haut devant mes serviteurs. Je veux et j’ordonne que vous quittiez à l'instant ces chapelets qui pendent à votre ceinture, et dont le bruit vous charme sans doute,
comme le-bruit des grelots charme le mulet qui les porte. — Mon frère! s’écria Gaspard avec fierté, je garde mon chapelet à mon côté, et il me sert à prier pour ceux que j'aime; mais jy porte aussi une épée, et, jour de Dieu! je sais m’en servir aussi, quand on m'outrage. Mais, ajouta-t-il aussitôt en quittant le ton de la menace, et en tendant la main au baron, touchez là, Renaud, et ne traitons plus ensemble de semblables matières. Je vous l’ai dit, nous ne pourrions pas plus nous entendre ensemble que le vent du nord avec celui du midi quand ils se rencontrent dans une gorge des montagnes.
— Non, dit Renaud en repoussant son frère, ma main ne touchera pas celle du blasphémateur et de limpie. Encore une fois, je vous ordonne de quitter ces hochets, messire, de les quitter à l'instant. — Sainte Vierge! s’écria Gaspard en se contenant, c’est vous qui le voulez, Renaud; vous voyez que je suis calme, vous voyez que je me tais. Laissez-moi tranquille, et je jure par mon saint patron que je ne vous dirai pas un mot. — Non, répliqua Renaud, pâle de colère et hors de lui, je ne m’asseoirai pas à cette table que vous ne m’ayez obéi. Je veux être le maitre, entendez-vous? le seul maître dans ces lieux; et si quelqu'un ne trouvait pas bon de se plier aux ordres que je donne, les portes sont ouvertes, il peut partir. — Je n’ai pas entendu, dit Gaspard en tressaillant et en regardant son frère. Répétez-moi vos dernières paroles. Vous dites. — Je dis que vous m’avez parfaitement compris, reprit le baron tremblant de colère. Vous n'êtes sourd que lorsqu'il vous plait de
l'être. Je vous connais très-bien, monsieur, et vous ne m’en imposerez pas plus longtemps. Je ne crois pas plus à votre dévotion que je ne crois à l’infaillibilité du pape, à la sincérité d’un prêtre, à la sobriété
à d’un moine et à la vertu de vos reliques. Vous me
N faites lever les épaules quand je vous entends parler
D de votre foi. Tenez! croyez-moi, finissons-en ; je
H suis las de ces stupides simagrées. — Voilà encore
B un chef-d'œuvre de maître Barbantane, dit Gaspard;
D il vous a complétement rendu fou.—Corps de Christ!
D s'écria Renaud en portant la main à la garde de son
épée, Mais aussitôt il s'arrêta comme effrayé de luimême, et montrant la porte entr'ouverte : Sortez, 5 monsieur! dit-il en grinçant des dents; sortez à HN l'instant même!
A ces mots, Gaspard prit son chapeau qu'il avait posé sur un banc, lança sur son frère un regard où D se peignait une haine profonde, et s’éloigna sans D prononcer une parole.
Quelques instants après, madame de Montmaur, À appuyée sur Blanche, entra dans le tinel. Elle alla D s'asseoir à la place qu’elle occupait d'habitude, c’est- ) à-dire à côté du siége que venait d'abandonner le D jeune archer. L'absence de ce dernier ne l’étonna ! pas d'abord. Elle ne savait rien de ce qui s'était passé, et attribuait la pâleur extraordinaire répandue sur le visage de Renaud à l’émotion qu'avait dù 2 lui causer l'explication qu’il avait eue avec elle, Cependant, à mesure que le repas approchaïit de sa fin, elle ne pouvait se défendre de quelque inquiétude. Elle avait appris de Paschale que Gaspard était ren-
tré au château pour diner, et cherchait en vain à s’expliquer son absence. Enfin, cédant à un sombre pressentiment : Renaud! dit-elle à son fils, qui n’avait pas encore touché aux mets qui étaient étalés sur la table, pourriez-vous me dire où est votre frère?— Dieu fit la même question à Caïn, murmura Renaud en lui-même, car il était agité malgré lui d’une espèce de remords.—Renaud! répéta la vieille dame alarmée du silence de son fils, où est votre frère ?
Le baron releva la tête; mais l'abattement qu’il avait montré d’abord avait fait place à l’endurcissement du fanatisme.
— Vous voulez savoir où il est? dit-il avec un sourire de joie et d’orgueil. Il est parti, madame, et je jure Dieu que tant que je vivrai, il ne remettra pas le pied sous ce toit.
En entendant ces mots, madame de Montmaur ne put retenir un cri de terreur qui sortit de ses entrailles. Elle se leva, afin de gagner sa chambre, mais ses forces la trahirent, et elle se laissa retomber sur son siége en poussant un sourd gémissement.