‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 50 sur 93 · XXX VII NOUVELLES INATTENDUES · texte numérisé non relu

XXX VII NOUVELLES INATTENDUES

Dieu garde notre toit d’une telle tempête !

WorDSWORTH.

Cependant Gaspard s’éloignait lentement du chàteau. Soit qu’il se repentit d’avoir cédé trop facilement aux ordres de son frère, soit qu’il regrettât de n’avoir point dit adieu à madame de Montmaur, il s'arrêta souvent avant d’avoir atteint les limites de la baronnie, et fut plus d’une fois sur le point de retourner en arrière. Mais enfia il perdit de vue les tours du manoir, et poursuivit sa route avec plus de rapidité, comme l'aigle qu’a blessé le chasseur, et qui, après avoir songé d’abord à s’abattre sur son ennemi, s'enfuit ensuite à tire-d’aile, emportant dans sa blessure le fer aigu qui l'a frappé. Il arriva ainsi, après quelques heures de marche, en vue d’un hameau situé sur les bords de l'Isère, à une lieue environ de Romans. Là, sentant les atteintes de la faim, il résolut de s’arrèler dans un cabaret, et de prendre un léger repas avant de continuer son voyage. Mais il avait à peine mis le pied sur la Grand”- Place, qu’un spectacle étrange frappa ses yeux et lui fit oublier son projet. Tous les habitants du village étaient réunis autour d’une vieille femme que son bourdon et les coquilles qui ornaient son chapeau

faisaient aisément reconnaître pour une pèlérine. Ils l’écoutaient avec avidité, et ne l’interrompaient que pour lui faire de nouvelles questions ou pousser des cris de terreur. Gaspard, étonné, s’approcha et prêta l’oreille.

— Oui, mes enfants, mes agneaux, disait la pèlerine, ils ont tué ce bon M. Lamothe-Gondrin; ils l'ont pendu à la fenêtre de sa maison, après lui avoir fait mille avanies ; et maintenant ils sont les maîtres dans Valence et à trois lieues à la ronde, comme le roi dans sa bonne ville de Paris. Ils ont fermé toutes les églises, si bien que j'ai été obligée de m'en revenir sans baiser les reliques de sainte Babylas, comme je m'y étais engagée pour quatre deniers viennois. Mais je rendrai l'argent, bien entendu, je rendrai largent.

— Dieu tout-puissant! dit un des auditeurs, les habitants de la ville où étaient-ils donc pendant que tout cela se passait? — Les uns étaient dans leurs caves, les autres dans leurs greniers, répliqua Madeleine; le reste était ensorcelé, et courait les rues en criant à tue-tête: Sus! sus! à l’eau les papistes! à l'eau les capucins! à l’eau les Blancs-Manteaux ! Puis est arrivé M. de Crussol, qui a commencé le carnage en faisant couper les oreilles à tous les moines qu’il a pu saisir. Ces bons pères criaient comme les saints innocents quand le roi Hérode les fit égorger ; mais les huguenots riaient encore plus fort. — Les gueux ! les scélérats! les chiens! s’écriait-on de toutes parts. — Et monseigneur des Adrets, demanda l’un des paysans, est-ce qu'il ne va pas châtier les hérétiques?

AYMÉ VERD. 151 — Ah hien! oui, reprit la pèlerine : il est arrivé aux portes juste au moment où les parpaillots se sont mis en branle: mais au lieu de leur faire payer les violons, il est entré en danse avec eux, et à présent c’est lui qui mène la ronde. — Mère Madeleine! dit un autre paysan, que vont-ils faire à présent, ces chiens de réprouvés? — Ce qu'ils vont faire? dit Madeleine; hélas! ça vous ferait dresser les cheveux sur la tête de les entendre. Ils parlent de tuer tous les prètres, tous les moines; de renverser toutes les croix, de forcer la porte des nonnières, de mettre tout à feu et à sang, et de faire manger aux corbeaux tous ceux qui ne voudront pas aller au prêche et qui ne feront pas rebaptiser leurs enfants. À une lieue d'ici, j'en ai rencontré une bande qui portait la tête du curé de Saint-Julien au bout d’une pique.

Un hourra de malédictions s’éleva dans l'assemblée.

Ils veulent empoisonner les fontaines, brûler les granges, et mettre partout des huguenots à la place des catholiques. 11 faudra être huguenot ou mourir de faim, vrai comme je vous le dis. Et encore ils ne vous croiront pas quand vous leur direz : Je suis parpaillot. Ils vous brüleront tout de même, sous prétexte que vous sentez le papisme! — Bonne Vierge ! s’écria l’un des paysans, ils devraient au moins laisser les pauvres gens tranquilles et se contenter de brûler les moutiers. — Hélas! poursuivit Madeleine, ce que je vous dis n’est que trop certain. Îls ne veulent plus qu'il y ait des saints et des saintes dans la province. Ils vont détruire tous Les réméages, pour nous empê-

cher, nous autres pèlerins, de gagner honnêtement notre vie. Ainsi, quand vos enfants auront la coqueluche, la rougeole ou toute autre maladie, quand il y aura des sécheresses, que les charançons se mettront au blé ; quand il pleuvra Quarante jours et quarante nuits, comme au temps du déluge ; quand vous aurez des coliques ou la fièvre Quarte,mesagneaux, au lieu de vous tirer de peine, au moyen d’un pelit réméage à Notre-Dame d’Embrun, à Saint-Médard ou à Saint- Luc en Diois, bien le bonsoir ! plus de pèlerine, plus de mère Madeleine; grâce à ces héréliques, vous vous en tirerez comme vous pourrez; le soleil brälera vos champs, la pluie noiera vos moissons, et la fièvre quarte vous étranglera.

Le tumulte était à son comble.

C'est la fin du monde qui arrive pour le sûr ! dit un vieillard. — Vous avez raison , voisin, répondit un des assistants; la fin du monde est justement annoncée dans mon almanach pour l'an de grace 1562.

Tandis que la foule selivraità mille commentaires aussi raisonnables sur les nouvelles qu’on venait d'apprendre, tandis que les uns parlaient de cacher au fond des puits leurs objets les plus précieux et de se retirer dans les châteaux ; que les autres, en plus petit nombre, faisaient des projets de défense et songeaient à fortifier les portes du village, on entendit tout à coup relentir à quelque distance un bruit semblable à celui du galop d’un cheval.

Les voilà ! les voilà! s’écria une voix au milieu de Ja foule ; sauve qui peut!

A ces mots, une peur irrésistible s’'empara de l’as-

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semblée. Les femmes saisirent à la hâte leurs enfants dans leurs bras, et s’enfuirent dans Loutes les directions en poussant des cris d'alarme; les hommes euxmêmes, gagnés par la frayeur, et mettant de côté tout respect humain, ne tardèrent pas à les imiter en criant : Sauve qui peut! voilà les huguenots! Bientôt il ne resta sur la place que la pèlerine et Gaspard. Ce dernier avait mis l'épée à la main, et se dirigeait résolûment du côté où il pensait que l’ennemi devait se présenter; mais il ne vit déboucher sur le préau qu'une espèce de paysan à la mine débonnaire, monté sur un âne et tenant sous le bras un livre relié en parchemin. C'était notre vieille connaissance Jérôme Gaschet, lequel venait, comme de coutume, donner sa leçon dans le village, et ne s'attendait guère à causer à ses amis un si violent effroi.

— Par le docteur Cachinnô! dit-il en s’avançant au petit trot, suis-je donc un Scythe ou un Lydien pour qu’on me recçoive de la sorte? De quoi s'agit-il? Ah! c'est vous, belle Iris, messagère des dieux?

| ajouta-t-il en apercevant la pèlerine et en tournant

de son côté la tête de Pégase. Qu'est-il donc avenu? On dirait la déroute de l’armée du roi Alexandre, telle qu’on la lit, sans doute, dans le tome V de !’Aistoire des Mèdes ; et voilà justement un jeune gentilhomme qui me semble aussi furieux que dut l'être le roi macédonien après sa défaile.

Dans un autre temps, et ce temps n'était pas éloigné, Gaspard eût pris gaiement cette aventure et les plaisanteries du pacifique Jérôme; mais les choses avaient bien changé. Il pria rudement le pé-

dagogue de se taire, et de répondre seulement aux questions qu’il lui adresserait. II lui demanda ensuite s’il avait rencontré quelque troupe de gens armés, où elle était, de quel côté elle portait ses pas. Mais Jérôme, arrivant d’un lieu où les nouvelles n’avaient pas encore pénétré, ne put rien répondre, si ce n’est qu'il venait de donner une lecon d'astronomie aux demoiselles de Jarniost, et que tout était tranquille dans le pays.

Pendant ce court entretien, les paysans avaient eu le temps de revenir de leur terreur panique. Ils avaient reconnu l’escholier, et commençaient à repeupler la place. Le courage s'était même réveillé chez la plupart. Ils avaient couru aux armes; et bientôt on n’entendit plus de toutes parts que le bruit des faux qu’on martelait pour les rendre plus tranchantes, des piques dont on aiguisait la pointe, et des escopettes dont on renouvelait la charge; le tocsin sonnait à ébranler les murs de l’église. Enfin les personnages les plus importants se réunirent et tinrent conseil pour élire un chef. L’embarras était grand. [1 y avait, à la vérité, dans le village deux ou trois vieux soldats ; mais aucun d'eux ne pouvait accompagner l'expédition, si ce n’est de ses bons conseils avant le départ et de ses vœux après, car ils étaient tous impotents et cassés par l’âge. Dans cette perplexité, l’un des campagnards aperçut le jeune archer, qui, debout au pied de la croix, contemplait avec une vive émotion les préparatifs des paysans. Le parti de l'assemblée fut bientôt pris. Les plus hardis, s'étant assurés auprès de maître Gaschet qu'ils

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