JEAN RACINE
Madame de Montmaur trouva Renaud dans le jardin du presbytère; il se promenait silencieusement, tandis que son cheval, attaché à un arbre, broutait l’herbe verte qui croissait dans le sentier. Le jeune calviniste parut légèrement troublé en apercevant sa mère; mais celle-ci n'eut pas l'air d’y faire attention, et, après l'avoir embrassé avec une tendresse véritable, lui demanda d’un air étonné pourquoi il n’était pas venu au château.
— Après quatre mois d'absence, lui dit-elle, pendant lesquels vous sembliez avoir oublié que vous aviez une mère qui tremblait sur vous, vous arrivez à Ladvieu, et c’est par hasard que j'en suis instruite, Au lieu de me rendre visite, vous ne vous informez même pas si je vis ou si je suis morte. Ingrat! il fut un temps où, au retour d’une chasse dans le Vercors, vous montriez
plus d’empressement. Vous avez donc bien changé, mon fils? Vous avez donc oublié qu'il y a à deux pas d'ici, une maison qui est la vôtre, et dans cette maison une mère qui vous aime, des serviteurs qui vous sont dévoués? Vous ne savez donc pas que vous avez làhaut un lit avec des draps blancs, une chambre bien tenue, une table où votre couvert a été mis tous les jours? Vos pieds ont donc oublié le chemin de cette vieille demeure, en même temps que votre cœur oubliait ses tristes habitants?
— Non, ma mère, non, répondit le baron, gagné par la sensibilité de ce langage; je n’ai rien oublié de :ce que vous me rappelez. Pendant cette guerre longue et cruelle, j'ai souvent soupiré:en pensant à vous, et mes regards se sont tournés plus d’une fois vers ces hautes tours, comme ceux des Hébreux vers la montagne de Sion.
— Je vous reconnaïs là, Renaud, dit la châtelaine en faisant asseoir son fils sur un banc de gazon. Mais ajouta-t-elle, dites-moi quelles sont ces troupes que j'ai aperçues dans cette vallée. À qui obéissent-elles?
— À moi, ma mère, répondit le baron.
— À vous, mon fils! Et pourquoi, je vous prie, ‘entourer ainsi ma demeure de cet appareil guerrier? Est-ce pour m'effrayer® Vous allez sourire... mais je vous avoue que toutes ces armes me font peur... Ne pourriez-vous, Renaud, éloigner vos gens de cette vallée?
Le baron fronça le sourcil en entendant ces mots, et jeta spr sa mère un regard méfiant.
— Madame, lui dit-il en l'observant toujours, n’avez- ‘Vous pas reçu, il y a une heure, le message que je YOU ai envoyé?
AYMÊË VERD. 407
— Un message? dit la châtelaine; il ne m'est point parvenu. En vérité, Renaud, vos messages ont bien du malheur; voilà le second qui s'égare en route. Mais quand on est si près l'un de l’autre, à quoi bon un messager? Pourquoi ne pas venir vous-même? Cela m'aurait rendu si heureuse! Je devine. Après une si longue absence, vous avez craint que votre visite soudaine ne me causät un coup trop violent... Mais à quoi pensez-vous donc? Vous ne me répondez pas?
Renaud, en effet, était assez embarrassé pour dire à sa mère le motif qui l'avait amené. En envoyant un de ses officiers à Gaspard, il l'avait chargé aussi de quelques paroles pour la châtelaine; mais l'ambassadeur n'avait pu remplir cette partie de sa mission, Réduit à s'expliquer de vive voix, le baron éprouvait donc, comme nous le disions, un embarras extrême; car homme que la passion entraîne, mais qui n'a pas le cœur entièrement perverti, marche ordinairement à son but les yeux fermés. Au lieu d'envisager l'action en elle-même, et toute une, il ne la voit jamais qu’à travers un nuage de sophismes qui servent à en diminuer, sinon à en cacher l'horreur. Cette sécurité trompeuse s'évanouit dès qu'on se voit forcé, par quelque circonstance; par les questions d’une personne qu'on aime ou qu'on vénère; dès qu’on se voit forcé, disons-nous, d'énoncer en termes clairs et précis le but qu’on se propose, etdele montrer dégagé de tous ces voilesspécieux sous lesquels on aimait à l’enveloppef. Madame de Montmaur avait prévu cettesituation; c’est pourquoi elle avait feint de tout ignorer, dans l'espoir de forcer son fils à reculer lui-même devant l’accomplissement de son dessein, sans qu'il eût à rougir devant elle de l'avoir
conçu. Mais voyant qu'il ne répondait pas, elle se hâta de continuer, afin d'achever son ouvrage :
— Vous ignorez peut-être, dit-elle, que votre frère cstici., IL n’a pas fait comme vous; à peine arrivé, il est venu se jeter dans mes bras. Vous ne lui en voudrez pas pour cela, j'espère? cela est si naturel! Mon Dieu! je le lui disais hier au soir à souper : Il ne manque plus ici que Renaud pour que je sois complétement heureuse. Et vous vo:là : tous mes vœux sont remplis! C’est la Providence qui vous a envoyés pour me faire oublier toutes les peines que j'ai endurées pendant votre absence; car j'ai bien souffert, Renaud, et vous devez vous en apercevoir à mon visage.
Jlest vrai, ma mère, vous avez bien changé!
— Maintenant, reprit la châtelaine, tout est oublié. Me voilà comme la poule qui a rassemblé ses poussins sous ses ailes, et qui chante de joie et d’orgueil. Quand reviendrez-vous au château, Renaud ? Quoique ces temps soient durs, nous avons encore des provisions pour vous recevoir. Nous pourrons tuer le veau gras pour fêter votre bienvenue, et comme la forêt n’est pas loin d'ici, il nous sera facile d’avoir dans deux heures un jeune chevreuil.
— Merci, ma mère, merci, dit Renaud; j’ai promis au ciel de jeûner aujourd'hui.
— Eh bien, dit la baronne, rien ne vous empêchera de venir trinquer avec votre frère et d'oublier vos vieilles discordes, si par hasard, vous vous en souvenez encore. Je lisais l’autre jour dans la Bible... Vous voyez que je lis la Bible à présent... C'est justement celle où vous avez appris à lire, Renaud... Vous savez, ce vieux volume relié en parchemin... tout plein de belles images..…. Cela me parlait de vous... Je lisais,
AYMÉ VERD. 109 dis-je, un psaume du roi David qui m'a vivement touchée :
« Qu'il est bon, dit le saint prophète, qu'il est doux que les frères habitent ensemble. La paix fraternelle est comme le parfum répandu sur la tête d’Aaron, qui descendit sur son visage et se répandit sur le bord de ses vêtements. La bénédiction du Seigneur descend sur eux, comme la rosée d’Hermon sur la colline de Sion, et la vie éternelle leur est promise. » Vous avez dû lire souvent ce beau cantique, mon fils? moi, je l'ai appris par cœur.
Le baron de Montmaur, entendant ces mots, se leva avec agitation et se promena à grands pas dans le senter étroit qui traversait le milieu du jardin. Un combat violent devait se livrer dans son âme, et la châtelaine en attendait l'issue avec uné anxiété qu’elle avait erand'peine à dissimuler. Enfin, après avoir flatté de ia main la croupe de son cheval, pour se donner le temps de surmonter son trouble, Renaud se rapprecha de sa mère.
— Ainsi, lui dit-il, vous n’avez pas vu le messager que je vous avais envoyé ?
Non, mon fils, dit la châtelaine, qui remarqua avec effroi que la voix de Renaud était profondément altérée; mais que me voulait donc ce messager ?
__]l était chargé de vous apprendre... de vous inviter. Mais à quoi bon vous le dire ?.. Puisque vous voilà, ma mère, sa mission est remplie. Je désire que vous restiez auprès de moi,
— Volontiers, moa fils, dit la châtelaine vivement émue; mais l'orage s’avance; ne trouvez-vous pas que nous serions mieux... dans votre château?
Non, ma mère, nous sommes bien ici, dit Renaud
en passant et en repassant devant le banc de gazon sur lequel la baronne était assise, Si la pluie vient, vous pourrez vous mettre à l'abri dans cette maison. Je vais donner des ordres pour qu’on vous y prépare à souper et un lit pour la nuit.
— Je ne vous comprends pas, Renaud, dit la baronne, qui s’aperçut avec douleur qu’elle avait échoué dans ses efforts; vous voulez que je passe la nuit dans cette maison? À Dieu ne plaise? je vais retourner au château.
— C'est impossible, ma mère! c’est impossible!
— Et pourquoi cela? demanda la châtelaine.
— Pourquoi? pourquoi? Il est inutile que vous le sachiez à présent. Et tenez, toute réflexion faite, vous ne resterez pas ici... Je vais vous faire conduire à Romans.
__— Rôvez-vous, mon fils? à quoi bon ce voyage? Je n’ai rien à faire à Romans; vous le savez bien, je n’y connais personne. D'ailleurs, à mon âge, on tient à ses habitudes, on n’aime pas à se déplacer. On ne transplante pas les vieux arbres aussi aisément qu'un jeune cep qui prend racine partout, même sur un rocher. Avec votre permission, mon fils, je resterai, et ajouta la vieille dame en se levant (car elle comprenait que Renaud reculait devant l'idée d’assiéger le château tant qu'il serait habité par elle et même tant qu’elle se trouverait dans son voisinage), je veux y retourner à l'instant.
— Vous ne le pouvez pas, ma mère, répliqua Renaud avec impatience; vous ne le pouvez pas!
— Et qui m'en empêchera dit la baronne avec fermeté en se dirigeant vers la porte.
— Ce sera moi! s'écria Renaud en l’arrêtant. Au
mom du ciel, ma mère, ne me forcez pas à user de vio-
lence à votre égard. Dieu m'est témoin du respect que je vous porte; mais si vous insistez je serai obligé d’appeler mes serviteurs et de vous mettre sous leur garde.
— Appeler-les, mon fils, appelez-les! dit la châtelaine. Nous verrons s’il s'en trouve un qui ait assez d'audace pour lever la main sur moi! Il est vrai, ajouta-t-elle avec dédain, qu'ils ont reçu à cet égard des leçons, des exemples dont ils auront sans doute profité. Cependant je serai aise de le voir. Appelez-les donc, mon fils! car je vous déclare que vous aurez besoin de ce renfort pour me tenir ici malgré moi.
Ma mère! s’écria Renaud pâle et tremblant de
‘colère, ne me poussez pas à bout, je vous en prie; ne
me poussez pas à bout! ajouta-t-il en serrant avec force dans sa inain gantée de fer le bras débile de la vieille châtelaine.
— Du courage, mon fils! cela est digne d’un capitaine protestant d'essayer la force de son bras sur un champion de ma sorte. Cela est digne du fils de votre père de porter la main sur des cheveux blancs.
Tandis que la baronne parlait ainsi, avec un sourire d'ironie, Renaud, exaspéré par ses discours, et n'ayant pas la force de réponére, serrait toujours plus fort, en s’eflorçcant de repousser sa mère vers le banc qu’elle avait quitté.
__ Vous me faites mal! s’écria enfin la châtelaine, vaincue par la douleur.
A ce cri, le baron laissa retomber le bras de sa mère, et vit qu'il avait imprimé sur le poignet une marque
bleuâtre.
— Corps de Christ dit-il en se frappant le front, ce
n’est pas cela que je voulais. Ma mère, je vous demande pardon. Je n’avais pas la moindre intention de vous faire du mal.
— C'est moi, Renaud, qui vous demande pardon, répondit la baronne en lui tendant la main, Je vous ai offensé, j'ai eu tort; dites, me pardonnez-vous? Mais aussi, ajouta-t-elle, pensant que le moment était favorable pour gagner sa cause car il n’y a rien de plus rusé que le cœur d’une mère; aussi, mon fils, pourquoi m'empêcher de rentrer au château? Quel bizarre caprice! Ne feriez-vous pas mieux d’y venir avec moi? Allons, prêtez-moi votre bras comme autrefois. Cette côte est escarpée, etmes jambes commencent à vieillir. Venez donc visiter vos pauvres chiens, qui s’ennuient comme moi de votre absence; venez voir votre Hector, ce bon lévrier qui, chaque fois que je passe, me regarde avec des yeux qui, en vérité, me tirent des larmes. Oh! soyez tranquille, rien ne: leur a manqué pendant que vous. étiez loin du château. C'est moi-même qui ai eu soin de leur pitance.
Tout en disant ces mots la baronne s'était relevée et cherchait à entraîner doucement son fils hors du jardin. Mais lorsqu'il fut arrivé près de la haie de clôture, devant la cloison d’osier qui servait de porte, celui-ci s'arrêta, attirant sa mère à son tour :
Ma mère, lui ditil, je vous le répète, vous ne pouvez, en ce moment, retourner à Montmaur.
— Et pourquoi donc? dit la baronne.
— Eh bien, puisqu'il faut absolument vous le dire, reprit Renaud dont le front était inondé de sueur, le château va être assiégé dans une heure.
— Vous plaisantez, Renaud! Assiéger votre propre maison? Et pourquoi, s’il vous plait? À qui faites-vous
ta guerre? Aux hirondelles qui ont fait leur nid sur les tours, apparemment, ou à mes vieilles servantes, qui viendront défendre avec leurs fuseaux les murs de cette demeure, où leurs mères sont mortes el vu elles veulent mourir en paix. Mon Dieu! si vous tenez à les chasser, vous n’avez pas besoin d’une armée formidable, ni de canons, ni de fers de lance. Mais peut-être, ajouta-t-elle sans vouloir aborder le point de la question, peut-être que ce sont ces pierres noires qui vous déplaisent et fatiguent votre vue. Tel qu'il est pourtant, ce manoir a plu à votre père et aux pères de vos pères. Mais enfin, si vous voulez l’'abattre et en construire un nouveau, vous en êtes le maître. Vous feriez bien néanmoins d'attendre pour cela que votre mère eût fermé les yeux; car ces lieux, sont pleins de souvenirs qui me sont chers. Je ne saurais m'accoutumer à des murailles blanches qui ne diraient rien à mon cœur.
__Je ne vous adresse aucun reproche, ma mère, dit Renaud; mais vous eussiez évité ce malheur-là si, en mon absence, vous n’eussiez pas fait de ma maison un repaire de brigands.
— Qui appelez-vous ainsi, mon fils? repartit la baronne en rougissant, car elle sentait approcher la crise. Voulez-vous, par hassard, parler de votre frère et des gens qui l’accompagnent?
__Je ne vous demande pas qui ils sont, dit Renaud, ni d’où ils viennent.
—Et moi, dit la baronne avec énergie, je vous répète que c’est votre frère, Renaud; votre frère, entesdez-vous? le fils de mes entrailles, le sang de mon sang; ila sucé le même lait que vous, il a dormi dans le même berceau, il porte votre nom, il porte vos armes :
c'est votre frère, Renaud; il faut que vous entendiez ce nom qui paraît vous déplaire; et maintenant, je vous le demande, est-ce lui, est-ce Gaspard que vous poursuivez? Soyez donc franc une fois en votre vie, et laissez à d’autres le subterfuge et le mensonge.
— Madame, répondit Renaud irrité de ces dernières paroles, le subterfuge et le mensonge. n’ont jamais souillé les lèvres qui vous parlent. J'ai aimé la vérité et l'ai cherchée, comme le chamois altéré cherche la source rafraîchissante. J’ai veillé sur les hauteurs.pour attendre le lever du jour, et j'ai rassasié mes yeux de lumière. pendant que vous étiez plongée dans les ténèbres au milieu desquelles vous marchez encore. Quand je ne trouvais autour de moi, dans ce château où j'ai grandi, que des êtres conjurés pour ma perte; quand mère, frère, amis, s’éloignaient de mon cœur, ou ne s’en approchaient que pour en arracher les divines semences, la vérité m’a consolé; elle à été ma mère, ma sœur, mon amie et mon guide.
— Et voilà pourquoi, dit la baronne, vous refusez de répondre nettement à laquestion queje vous aifaité. Mais je vous serrerai de si près, que vous ne m’échapperez pas. Encore une fois, Renaud, est-ce votre frère, oui ou non, que vous poursuivez ?
— C'est lui, madame.
— Ah! j'en étais sûre! Je le savais, et pourtant je n'y pouvais pas croire. Mais bon sang ne peut mentir. Vous êtes bien le fils de Jean de Montmaur. Et que vous a-t-il fait, cet enfant, pour que vous vous acharniez ainsi après lui? Quel est son crime? Que lui reprochezvous? Parlez donc! A-t-il battu le ventre de sa mère? A-t-il souillé son écusson? Mais répondez donc enfin! Je vous écoute.
— C'est vous qui l'avez perdu! dit Renaud d’une voix sombre
— Moi, grand Dieu !
— Je n’ai voulu que son bien et le vôtre. Je l’ai demandé au ciel le jour et la nuit, et sans vous, sans vos lecons, sans vos exemples, nous marcherions à cette heure sous le même drapeau. Je laurais appuyé sur mon sein; il serait ma force, mon bouclier, ma main droite. Vousne l'avez pas voulu; vous avez fasciné ses yeux et endurci son âme. Quand il est venu ici, après une si longue absence, et n’était qu’un bloc de marbre brut; je voulais le tailler pour en faire un autel de parfums; vous en avez fait une auge à pourceaux.
’était l’airain bouillant dans la fournaise et attendant Ja main du fondeur. J’en aurais fait un des sept chandeliers du temple; vous n’avez su en faire qu’un grelot sonore. Portez donc la peine de votre péché! Silarbre donne des fruits amers, c’est vous, madame, qui l'avez planté, c'est vous qui l'avez greflé, c’est vous qui l'avez arrosé.
— Ainsi, dit la châtelaine, voilà son crime! Vous ne lui pardonnez pas d’être resté fidèle à sa foi. C’est pour cela que vous avez juré de le perdre et de vous perdre avec lui!
— Qu'il reconnaisse ses erreurs, et j'oublierai tout, dit Renaud; oui, tout, même le sang qu'il a répandu,
— Vous savez bien que vous demandez l'impossible, répliqua la baronne avec vivacité.
— Alors, madame, que la volonté de Dieu s’accomplisse! Dans une heure je donnerai l'assaut.
Madame de Montmaur allait répondre, lorqu'elle sit entrer dans le jardin une troupe d'ofliciers et de
soldats protestants. L'un d’eux, qui portait un riche costume de gentilhomme, et qui n’était autre que notre ancienne et très-vilaine connaissance Gontran de Monsupt, s’avanca vers Renaud, comme s’il eût été chargé de porter la parole au nom de ses compagnons.
— Capitaine, dit-il en levant la tête, voyez-vous ce nuage qui passe là-haut? Voyez-vous cet autre qui le suit? Sur mon honneur! on dirait que dans un instant il va pleuvoir des moines, tant le ciel est noir. Croyezvous que les fidèles serviteurs de Dieu qui vous accompagnent ne seraient pas beaucoup mieux là-haut, | à l'abri de ces tours, que dans cette vallée qui, avant une heure, sera inondée?
— Le délai que j'ai accordé aux assiégés n’est pas
expiré, répondit Renaud.
Sapredié! reprit le bandit, c'est à midi que vous avez envoyé là-haut le bon larron, qui, par parenthèse, n’est pas revenu, ce qui me fait craindre que le pauvre diable n’ait été crucifié pour une bonne fois, et n'ait été rejoindre les martyrs de notre sainte cause. Quoi qu’il en soit, vous l'aviez chargé de donner aux asségés soixante minutes de réflexion, cinquante-neuf de trop à mon avis. Le temps s’est écoulé, et si vous voulez bien, capitaine, consulter l'horloge du village, vous verrez qu'il est deux heures et demie. Le baron tourna la têtesvers le clocher de la paroisse, dont les dévastateurs avaient respecté l'horloge et le cadran, et reconnut que Gontran disait la vérité.
— Oui! pensa-t-il, l'aiguille a marché, elle a marché sans obstacle, car elle ne sait pas où ellewa; elle suit la route qui lui a été tracée par la main de l’homme, et nous, créatures libres et intelliscentes, nous discu-
AYMË VERD. 417 tons avec notre auteur, et reculons devant le but qu'il nous à marqué, au moindre obstacle, à la moindre épine que nous rencontrons sur la route. Déjà deux heures et demie! Oh! comme cette aiguille a marché vite !
— Eh bien, messire, dit l’aventurier en interrompant les réflexions de Renaud, êtes-vous disposé à donner le signal?
— Oui, oui, dans un instant, répondit Renaud.
— Pourquoi pas sur-le-champ, capitaine? Voulezvous attendre la pluie? Foi de gentilhomme, si nous différons sans cesse, les papistes se moqueront de nous.
— Vous avez raison, Gontran, repartit Renaud sur qui cette dernière observation parut avoir produit plus d'effet que les précédentes. Il faut donner l'assaut à l'instant même. Avez-vous fait préparer des échelles, des cordes, des haches, des marteaux? Les coulevrines sont-elles en état? C’est bien, faites ranger les troupes et battre les tambours.
Madame de Montmaur avait écouté ce dialogue sans l'interrompre. L'expression d'incertitude qu’elle avait remarquée un moment sur le visage de Renaud avait réveillé ses espérances. Mais lorsqu'elle entendit les dernières paroles que nous venons de rapporter, elle poussa un cri, et, tombant aux pieds de Renaud, le supplia de révoquer ses ordres. Les protestants qui allaient sortir du jardin se retournèrent en entendant ses sanglots, et la plupart d’entre eux ne purent s'empêcher d’être émus en voyant une femme vénérable agenouillée sur la terre nue, et couvrant de larmes les mains du jeune calviniste. L’étonnement et la curiosité les retinrent en ce lieu, et ce ne fut pas sans un