‹ Aymeri de Narbonne, chanson de gesteChapitre 126 sur 235 · IX. — l'élément légendaire dans aymeri · texte numérisé non relu

IX. — l'élément légendaire dans aymeri

I . — Épisode des noix et des hanaps brûlis par les messagers d' Aymeri.

L'un des plus curieux épisodes de la chanson d^Aymeri est le récit des folies prodigalités auxquelles se livrent les ambassadeurs du comte de Narbonne dans la ville de Pavie, et des étranges procédés dont ils usent à Tégard du roi Boniface pour déjouer les mesures qu'il a prises contre eux. Celui-ci, dès leur arrivée, les a invités à dîner avec lui et s^est généreusement offert i payer toutes leurs dépenses. Mais ils se montrent pleins de fierté et refusent cette hospitalité si gracieuse ; ils ont, disent-ils, assez de richesses :

« Sire, » font il, t ce fet a mercier, « MéSf por .c. mars de fin or et de cier, « Nel porrions otroier ne gréer, « Car trestuit somes riche baron et per, « S'avons tout ce que voulons demander. • (V. ao94^.)

GLXXII INTRODUCTION

Boniface, indigné de leur attitude orgueilleuse, ne songe plus qu^à en tirer vengeance. Il mande auprès de lui les boulangers, les poissonniers, les taverniers et tous les autres gens de métier, et il leur enjoint de vendre aux ambassadeurs toutes leurs denrées à des prix inabordables. Cette mesure manque son effet; les Narbonnais ne sUnquiètent nullement de la cherté des vivres et en font apporter

a tel foison^

Corn se trestout ne coutast .). bouton.

Boniface invente alors un nouvel expédient : il fait proclamer un ban par lequel il interdit i qui que ce soit de vendre aux étrangers le bois nécessaire pour cuire leurs aliments :

Après ce ban ra plus fort commendé Que il ni ait estrenge ne privé, Povre ne riche, n'omme de mère né, Qui bûche vende por denier monneé As mesagiers qui la sont ostelé.

Ces derniers, sans se décontenancer, font acheter tous les hanaps et toutes les noix qu'ils peuvent trouver dans Pavie :

Lor ban refont crier par la cité :

Qui henas a, chier seront acheté.

Li borjois Toient, n4 ont plus demoré :

Desoz lor chapes en ont unt aporté

Que il en ont .). grant mont entassé.

Si chier lor vendent com il lor vint a gré... .

ÉPISODE DBS NOIX BT DES HANAPS BftÛLÉS CLXXIll

Et cil yilain rameinent a planté

Mais et somiers qui sont de noix trousé

Qu'il ont Tendues tôt a lor yolenté.

Les chevaliers eti font un feu énorme qui menace d'embraser la ville. Les Lombards sont dans Tépouvante, et Boniface, vaincu par ce dernier exploit, est obligé de se soumettre aux exigences de ses dangereux hôtes. La paix se conclut donc; on leur accorde la main d'Hermengarde quMls sont venus demander pour Aymeri, et les voici dans le palais, en présence de la jeune fille, n'attendant plus que ses dernières recommandations avant leur départ :

El palais sont li prince et li marchis.

Desfublé sont li mantel vair et gris; Soi aus les ploient, deseure sont assis ; Entr'eus ensenbie ont molt joé et ris, Et avec eus la pucele au cler vis.

Mais llieure de la séparation arrive; ils s'apprêtent i quitter Pavie, et se retirent en abandonnant leurs manteaux :

Les bons mantiax lessierent tuit arrier, La ou il sistrent, qu'il nés dengnent baillier. (V. 2635^.)

Hermengarde s'en étonne; elle appelle son sénéchal Gamier avec quelques valets, et les charge de rapporter aux barons les manteaux quHls ont ainsi laissés; ceux-ci refusent de les reprendre :

CLIXIV INTRODUCTION

« Seignor valiet, i dist Guiz de Monpancier, « Or soient vostre, bien tos ayront mestier, « Car n'afiert pas a nul franc chevalier « N'a duc n'a conte qui terre ait a baillier, t Que il enport son siège. • (V. a663.7.)

Cet épisode, dont les divers traits se retrouvent dans un assez grand nombre de textes du moyen âge, a fait Tobjet d'une dissertation très complète et très approfondie que M. G. Paris a publiée dans la Romania en 1880 ^ Nous ne pouvons entrer ici dans tous les détails de ce savant mémoire, mais il nous semble utile d'en donner au moins les éléments principaux et d'en reproduire les conclusions.

On a depuis longtemps remarqué les rapports frappants qui existent entre le passage d^Aymeri que nous venons d'analyser et certains récits d'un caractère légendaire qui se sont introduits dans différentes sources historiques. Fauriel, en son Histoire de la poésie provençale % a signalé à ce point de vue une curieuse ane<!dote que GeofiGroi, prieur du Vigeois, dans sa chronique ', a mise sur le compte de Guillaume IX, duc d'Aquitaine ^. Cette anecdote contient l'un des

I. T. IX, p. 515-546. — Les matériaux de cet article ont été réunit en ptrtie par M. Reinhold Kcebler, qui avait annoncé depuis longtemps la publication dans la Romania d*une étude sur ce su« jet.

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