CXCII INTRODUCTION
offrent de similitude entre elles. Répandues dans les contrées les plus éloignées, en France, en Norman*die, en Norvège, en Bavière, en Autriche, en Angleterre >, elles ont pu être modifiées ou altérées dans certains détails; mais leur fond reste toujours le même, et Ton est forcé de leur reconnaître une origine commune. M. G. Paris, ainsi que nous l'avons vu, a émis Topinion que leur source devait être un
I. Fauriel •*appuyait tur le pttsage cité plus haut de It chronique de Geoffiroi du Vigeoit, pour démontrer l'origine méridionale de It chanson d'Aymen de Narbonne. c Ces luttes de fierté, d'or* gueil et d'ostentation de magnificence, étaient, » disait- il, « dans les mœurs provençales », et l'épisode à^Aymeri lui semblait être « la paraphrase pure et simple » de l'aventure racontée par le prieur du Vigeois {Histoire de la poésie provençale^ t. II, p. 412 et 414). M. Dozy, au contraire, a invoqué le récit de la Chronique de Normandie^ publiée au t. XI du Recueil des historiens de la France (voy. ci-dessus), pour prouver Forigine normande d'ilyinert (Re^ cherches sur Vhistoire et la littérature de l'Espagne pendant le moyen dge, s* éd. (Leyde, 1860}, t. II, append., p. xcviii). Déjà auparavant, l'abbé de la Rue, dans ses Essais historiques sur les har^ des et les trouvères normands et anglo-normands (Caen, 1834, t. II, p. 101 -2), s'était servi du même argument pour réfuter les idées de Fauriel. « La noble fierté des ambassadeurs d'Aymeri de Narbonne à la cour du roi des Lombards 9, loin d'être un trait de mœurs provençales, n'était, suivant lui, qu'une « imitation de la conduite que le duc Robert le Magnifique tint à Rome (sic) en 1034. » Ces opinions ne peuvent plus se soutenir» en présence des nombreux exemples que M. Paris a donnés du conte des noix et des manteaux, exemples qui appartiennent à des régions absolument différentes; on n'est nullement autorisé à le considérer comme étant exclusivement d'origine provençale ou normande, puisque la Norvège, la Bavière et l'Autriche, peuvent tout aussi bien le revendiquer (cf. L. Gautier, Êp, françaises, a* .éd., p. 97, 235).
ÉPISODE DES NOIX ET DBS HANAPS BRÛLÉS CXCIIl
ancien poème français, qui a pu, comme tant d^autres, franchir les limites de son pays d'origine et être connu des peuples voisins '. M. Grœber, d'autre part, dans une note publiée dans la Zeitschrift fur romani sche Philologie % a combattu ces conclusions et donné à la question une solution toute différente. Les aventures racontées dans les textes que nous venons d^énumérer auraient, suivant lui, une base historique; elles se seraient passées réellement à G)nstantinople et auraient eu pour héros les ambassadeurs de quelque pays d'Occident. Elles ont fait depuis dans cette ville le thème de récits fort répandus et fréquemment répétés; le nom des véritables acteurs a fini par tomber dans Toubli, et on leur a substitué des personnages célèbres à divers titres qui ont visité plus tard G>nstantinople. Ces anecdotes, enfin, ont été rapportées en Occident par des pèlerins ou par des croisés ', puis on a perdu le souvenir du lieu où le récit primitif avait pris naissance, et Ton a détaché Tun ou l'autre des traits qui composaient ce récit pour rappliquer à des personnalités populaires. Rien de plus fréquent, du reste, à toutes les époques, que de voir rattacher à des personnages connus ceruines anecdotes de provenance fort variées. Il n'est
3. Sur le rôle considérable joué par Tempire byzantin dant la trantmiuion dea contes d^Orient en Occident, cf. G. Paris, Romania, t. IV, p. 478 (compte-rendu dea Notices sur les sagas de Magus et de Geirard, par F. A. Wulfi, Lund, 1874).
CXCIV ÎNTRODOCnOM
pas indispensable, suirant M. Grœber, de faire intervenir un ancien poème épique pour expliquer la grande vulgarisation de la légende que nous avons étudiée ; en effet, sauf Aymeri de Narbonne et le roman assez récent de Fortunatus \ presque tous les textes qui la contiennent sont des textes historiques, dont les auteurs ont été des lettrés. Cette légende, en somme, n'a jamais été populaire que dans les classes instruites, et i^on n'en trouve pas d'analogue dans la vieille épopée française; le Pèlerinage de Charlemagne^ qui offre le plus de traits de ressemblance, est une conception plus rude et plus grossière sous tous les rapports.
Telle est l'opinion de M. Grœber. Nous ne saurions, quant à nous, partager cet avis. Il est possible, à la vérité, que Tanecdote des fers d'or, des noix et des manteaux tire son origine d^un fait historique *, bien qu'elle paraisse à première vue peu vraisemblable. L'orgueil et le faste attribués aux pèlerins ou aux ambassadeurs dans les diverses formes du récit, les susceptibilités ombrageuses de leur hôte, les ruses employées par celui-ci à Tégard de ses visiteurs, qui en triomphent seulement à force de lai^esses, tous ces traits d'adresse et de vanité sont bien conformes â Tesprit qui animait les Grecs et les Occidentaux dans
1. On peut ajouter le poème anglais de Richard Cœur de Lion* qui présente, dans la partie que nous avons citée, un caractère absolument légendaire.
2. Nous devons faire observer toutefois qu*on ne rencontre aucune allusion aune semblable anecdote dans les chroniqueurs byzantins.
éPISODB DBS NOtX BT DÈS HANAPS BRÛLÉS CXCV
kurs nippons réciproques. Nous pensons donc que rhistotre en question a pu réellement arriver à Cons* tantinoplc ' ; on n'a fait sans doute qu'en amplifier et en exagérer les détails \ Mais rien n'empêche qu'elle soit devenue le sujet d'une composition épique. L*extrême similitude qui existe entre plusieurs des textes que nous avons passés en revue, entre Wace et Aymeri^ par exemple, semble prouver que notre épisode avait été déjà fixé autrement que par la tradition orale. Il est donc bien naturel de supposer l'existence d'un vieux poème qui aurait été la source plus ou moins éloignée des récits postérieurs. On a fait observer que ces récits sont dûs, pour la plupart, à de graves historiens, à des écrivains qui n'ont' rien de populaire. Mais cette objection est peu embarrassante. Qui ne sait, en effet, les nombreux emprunts que les chroniqueurs ont fait i la littérature épique? Pourquoi Btfthold, Enenkel, Ebendorffer, n'auraient-ils pu agir à cet égard comme Aubri de Trois-Fontaines et tant d'autres encore ? Sans doute cette conjecture, pour prendre le caractère de la certitude, aurait besoin d'être appuyée sur des preuves plus précises, mais si elle n'est pas tout à fait assurée, elle est du
I. Probablement à une époque tisez ancienne, antérieurement aux croÎMdes. Cf. G. Paris, Romania, t. IX, p. 534, 539.
a. Suivant M. Paria, fayenture des fera en métal précieux te aérait renoQTeléc à Rome au coaamencement du aiècle dernier. Dea ambaaaadeura potonaia auraient réeUemant, pour éblouir lea Romaina, fait ferrer d'argent leura chevaux, et auraient eu soin que lea fera ae détachassent, afin qu*on vît qu'ils ne les ramassaient point (ibid., p. 540, note).