LVI INTRODUCTION
deux classes de manuscrits bien distinctes. Tandis que JB^ B^ et C ont en commun passablement de leçons fautives, ce fait ne se produit pas entre Tun de ces mss. et les mss. A^ et A^. Jamais une faute ou une lacune ne s'observe à la fois dans ^4 et fi ou dans A et C, dans les cas du moins où l'on ne pourrait admettre une coïncidence fortuite. La difierence est nettement tranchée, et Ton peut affirmer avec certitude que B et C ont une origine tout à fait à part.
4? Il nous reste à préciser la. nature des relations qui existent entre fi et C. Le manuscrit dont B^ et B^ sont la copie dérivait-il du ms. C, ou au contraire, la réciproque est-elle vraie? Telle est la double question que nous avons à nous poser.
L'examen le plus superficiel suffit à démontrer que les mss. B^ et B^ ne peuvent être issus du ms. C. En effet, celui-ci est Tœuvre d'un copiste assez négligent qui a passé beaucoup de vers que B^ et B^ nous donnent, et qui a commis un grand nombre de fautes dont ces manuscrits sont exempts. En jetant un coup d'œil sur les variantes, on s'aperçoit sans peine que C, malgré ses rapports avec la famille B, offre un caractère spécial et s'écarte souvent des leçons communes à fi et aux autres manuscrits.
Parmi les vers qu'il omet, nous citerons les v. 1 040, i5oo, i5o5, 1799, 1854, i858, 1869-71, 2336, 4227-31, etc.
Pour les fautes qu'il a seul commises, nous pouvons donner comme exemple le v. 1974, où, au lieu de la bonne leçon de B et des autres mss. :
ÉTABLISSEMENT DU TEXTE LVll
Poiiwr ostel ne pot mes acointier, il met) en changeant complètement le sens : Paor ot tes.
Il est certain également que C ne descend pas de l'original de B^ et ^, car ces manuscrits ont tous deux, comme nous Tavons vu, une lacune de trois vers (3375-77), qui devait exister nécessairement dans le texte dont ils sont la copie fidèle. Or le ms. C possède ces trois vers.
Nous pouvons donc affirmer que C et l'original commun de fi^ et ^ dérivent simplement d^un même manuscrit, auquel ils se rattachent sans doute par quelques intermédiaires.
5"" Ce manuscrit est-il lui-même issu du ms. A^ ou du ms. A*, textes en général assez corrects, auxquels un copiste aurait fait subir les quelques altérations qui se sont transmises dans les mss. B^, B^, C, et qui ont servi de base à notre classification ?
Nous reconnaîtrons d'abord qu'il ne peut descendre du ms. A^, car celui-ci ofire des lacunes qui n'existent pas dans B^ B* et C, (par exemple, aux V. 2825, 3707-11, 4010-14, ainsi que nous l'avons indiqué précédemment).
Il ne descend pas non plus du ms. A^, car ce dernier passe aussi des vers qui se trouvent au contraire dansfi^^C. (Tels sont les v. 1106, 1292, iSgô, 1882, 2357, 2489, 25i3-i6, etc. Voy. ci-dessus.) En outre i4^ comme nous l'avons vu, est altéré dans plusieurs endroits, où B^, Bi, C, d'accord avec A^, présentent une leçon correcte.
LVni INTRODUCTION
Le manuscrit d^où dérivent B^, B* et C, ne peut descendre davantage de l'original commun de il^ et A^, car cet original omettait également des vers que B^, B^ et C ont conservés. Nous citerons particulièrement le V. 2325, qui existait sûrement dans le texte primitif, et qui ne peut passer pour une addition sans valeur faite par l'original de B et C, car il est fort utile au sens.
Il faut donc remonter à une source commune, d'où dérivent, d'une part, l'original de A^ et A\ et d'autre part, le manuscrit qui a servi de modèle à l'original de B^ et jB* et au ms. C.
6^ Cette source n'était certainement pas le manuscrit primitif de notre chanson. Nous avons en effet la preuve qu'elle devait avoir déjà quelques fautes dont les manuscrits qui en descendent nous ont tous conservé la trace.
Ainsi ils offrent une lacune évidente entre les v. 282 et 283.
Dans ce passage, Charlemagne rappelle l'occupation de Narbonne qui suivit la prise de Nobles :
t Est ce Nerbone dont Ten m'a tant conté?...
• Qant oi pris Nobles et retenu Forré, t Lors mist ses gardes en iceste cité, t Que il la dut garder a sauveté, ■
Le sujet de cette dernière phrase manque, et Ton ne saurait à qui la rapporter, si Naimes, dans sa réponse à l'empereur, ne nous avait appris qu'il s'agit ici de Roland :
ÉTABUSSmnfT DU TBXTB UK
• Sire, > dist Naimes, « par foi, c'est vérité ;
• Mes Strrazin n'orent pas oublié.
« Fuit que il virent Rollant de ci tornéy t Si s'asenblerent li cuvert deffaé, efc. »
Il y avait sans nul doute dans le texte primitif après le y. 282 : Qant oi pris Nobles, ttc.y un vers qui faisait mention de Roland ^ Ce vers manque dans tous nos manuscrits.
Au contraire, ils ajoutent par erreur après le ▼. 1391 un vers qui se trouve répété un peu plus loin (v. 1398.)
Ces fautes ont sûrement une commune origine.
En résumé, la filiation que nous venons de constater entre nos différents textes peut se représenter de la manière suivante, en désignant par X le manuscrit primitif, par JT celui d^où dérivent tous les manuscrits aauellement connus, et par Y celui qui a été la souche de C et de l'original de B^ et B^ :
I . Sur le rôle joué par Roland dans la prise de Nobles, voy. VHist. poétique de Charlemagne de M. G. Paris, p. a63. — Le copiste du ma. C, pour rendre ioteUîgible ce passage ainsi défiguré par une lacune, a corrigé les v. a83 et 284 :
Lort wût mes gardes en tcetU cité, Cent il la durent gvder t stlreté.
INTRODOCTION
Ce classement, quoique établi d'une façon très rigoureuse, souffre, nous devons le dire, une assez singulière exception. Par une étrange anomalie, le ms. A^, si voisin de A^, s^en écarte fréquemment dans les 5oo premiers vers du poème, pour se rapprocher du ms. C. Dans la plupart des cas où ce fait se présente, A^ s'accorde au |contraire avec jles mss. de la famille fi.
On a, par exemple, aux v. i5 et i6 :
(Geste chançon,- seignor, dont je vos di,) il' C Si est estrete del preu conte Aimeri,
Le preu, le sage, au coraje hardi.
A* B Si est Vestoire (B Est de Te.) do preu conte Aymeri,
Cil de Nerbone au corage hardi.
La même observation s^applique à beaucoup d^autrès passages; nous citerons particulièrement les v. 41, 67, 127, i35, 169, 164, 172, 198, 216, 264, 293, 33i, 35i, 36i, 468.
Au V. 160 :
Desus un pui vit une vile ester,
ÉTABLISSBMBNT DU TEXTE UCl
A^ et C ont une mauvaise leçon commune : une roche ester.
De plus, ils omettent tous deux les t. 1 9, 38 1 , Sg i , 467, 5oi.
Ils possèdent, d'autre part, le v. 281 qui manque aux autres manuscrits.
Comment expliquer cet accord entre deux textes que nous avons reconnus appartenir, dans leur ensemble, à deux familles bien disdnaes? Nous croyons que le copiste de ^4^ a eu d^abord sous les yeux un manuscrit de la famille C; il Ta suivi pour les 5oo premiers vers environ, puis il Ta quitté pour se servir du ms. A, original du ms. i4^ ou tout au moins, d'une copie très voisine de cet original. A partir de la tirade XIX, notre classification 8*applique avec une complète exactitude, et Ton n'observe plus dans les variantes la moindre infraction aux règles que nous avons constatées. Si parfois Taccord de certains manuscrits semble en contradiction avec nos principes, ce fait, d^ailleurs très rare, ne se produit jamab que dans les cas où il peut y avoir eu une rencontre purement fonuite. Ainsi Ton n'a pas à tenir compte, bien entendu, des variantes qui s^appliquent aux locutions banales, aux lieux communs du langage des chansons de geste ; les suppressions de vers sont aussi sans importance, lorsque les copistes des manuscrits ont pu avoir, indépendamment Tun de Tautre, les mêmes motifs d'omettre ces vers.
Nous en avons un exemple dans le passage suivant (V. 1433-35) :