XC INTRODUCTION
allusion ne paraît pas s'appliquer à André I, qui régna de 1047 à 1061 , dans un temps par conséquent trop éloigné. Il s'agit ici vraisemblablement d'André II, lequel monta sur le trône en 1 2o5, et la composition à^Aymeri de Narbonne doit se placer après cette année. Nous ne croyons pas, du reste, que le poète ait voulu faire en cet endroit une allusion vraiment historique; il a emprunté simplement un nom à Thistoire pour l'appliquer à un héros de pure fantaisie, mais ce nom a pu fort bien lui être fourni par un personnage de son temps.
Dans le même passage, Hermengarde met aussi au nombre de ses prétendants le duc Ace de Venise :
Et li dus Aces c'a Venice en baillie.
Plus a d'un an me requiert molt et prie.
Cet Ace ne peut être identifié avec aucun des doges de Venise; mais le nom d*Azzon a été porté par plusieurs marquis d'Esté. Faut-il voir dans le personnage mentionné ici Azzon VI, marquis d'Esté et seigneur de Ferrare en 1196, mort en 1212, dont la petite-fille Béatrix épousa André de Hongrie en 1 284? Nous n'oserions Taffirmer. Pourtant, il n'est pas étonnant de voir des noms contemporains s'introduire dans une œuvre artistique et dénuée de presque tout caractère spontané et primitif, comme est le poème d'Aymeri de Narbonne.
A défaut de toute indication précise, il n'eût pas été difficile d'ailleurs de déterminer la date de cette
DATE DU POÈME XCi
chanson. Elle offre, en effet, une foule de traits qui la rauachent au commencement du xiii* siècle. Nous verrons que ses caraaères philologiques et sa versification lui assignent une époque assez rapprochée. Enfin, elle contient, à propos des enfants d^Aymeri, de nombreuses allusions à des chansons de geste antérieures, qui supposent un cycle déjà développé en une multitude de branches. L'élément généalogique y joue, de plus, un rôle très important, et Ton y voit Girart de Vienne figurer en qualité de frère d'Hernaut de Beaulande, détail ignoré des chansons un peu anciennes ^
Nous examinerons plus loin les chansons que notre auteur a connues. lien est d^assez récentes; tel est, par exemple, le Siège de Narbonne dont le poète rappelle un épisode, le supplice du jeune Guibelin crucifié par les Sarrasins :
Molt grant martire fesoient del mlschin, Qant le rescout son pere et son cousin.
Ce cousin est Roumans, personnage d'une création relativement moderne *.
D'autre part, Ténumération des descendants d'Aymeri, qui se trouve à la fin de notre poème, ne comprend pas certains personnages connus des textes
1. Suivant Topinion de M. G. Paris, c'est Bertrand de Bar-sur- Aube qui a le premier ratUché Girart de Vienne à la geste d*Hernaut de Beaulande. {Hi$t, poétique de Charlemagne, p. 80.)
2. Cf. L. Gautier, Épop^françcUsts^ 2« édii., t. IV, p. 3a 1.
Xai INTRODUCTION
plus anciens. Ainsi on y passe sous silence Gautier de Toulouse, que le Couronnement Looys donne comme le fils d'une sœur de Guillaume d'Orange. (Ed. Jonckbloet, v. 1646 et suiv.; cf. Aliscans, v. 7 ; V. 6 de réd. Guessard et Montaiglon ^)
Il résulte de ces observations que la chanson d^Aymeri de Narbonne est d^une date peu reculée. Toutefois, elle ne doit pas être postérieure au premier quart du xm« siècle. En effet, parmi les manuscrits qui nous l'ont conservée, il en est trois qui nous semblent remonter environ à Tan i25o. Or, ainsi que nous Tavons vu, ils ne se rattachent pas directement au manuscrit primitif et en sont séparés par quelques intermédiaires. On peut donc admettre que la composition du texte original a eu lieu un certain nombre d'années auparavant. Du reste, le style, la composition et la valeur littéraire du poème, viennent tout à fait à l'appui delà date que nous lui avons attribuée.
Quant on lit Aymeri de Narbonne avec quelque attention, on est frappé de Tinégalité qui existe dans le style et Tinspiration des divers épisodes de cette chanson. A la suite d'un prologue fort insignifiant, on rencontre un des plus beaux morceaux de notre ancienne poésie française. Puis viennent des récits assez attrayants sans doute, mais d*un ton tout différent. Le roman se poursuit enfin à travers mille aventures sou-
I. Sur Gautier de Toulouse, cf. Pio Rajna, Romama^ t. IV (1875), p. 175.
IMITATION d'une CHANSON ANTÉRIEURE XCIII
vent un peu banales, et Ton n*arrive au dénouement qu'après avoir passé par une suite de péripéties extrêmement monotones et par d'interminables narrations de combats, qui pouvaient plaire au public du xiii* siècle, mais qui nous semblent aujourd'hui passablement fastidieuses. Dans la première partie de la chanson, on trouve une conception originale et d'un caractère vraiment épique; le style est noble, concis et bien approprié au sujet. A la fin, au contraire, les lieux communs abondent ; Taaion est entravée par des longueurs fatigantes, et certaines laisses prennent des proportions démesurées ^
La raison de ces différences doit être cherchée dans les divers éléments qui sont entrés dans la composition de l'ouvrage. L'auteur a certainement emprunté le récit de larrivée de Charlemagne devant Narbonne et de la prise de cette ville par Aymeri à une chanson ancienne, qu'il doit avoir suivie d'assez près ^ On ne saurait s'expliquer autrement le caraaère de cet épisode qui tranche si nettement sur le reste du poème, et qui a si bien conservé le cachet de noblesse et de majestueuse simplicité de l'épopée primitive. Dans les autres parties, notre trouvère semble avoir donné à son imagination un plus libre cours, mais ses inventions sont beaucoup moins heureuses que ses imita-
1. Let tindet XCIX et CI ont, la première i83 rtn, et la seconde ai 3.
2. Telle est auMÎ Topinion de M. G. Paris, Hist, poétique de Charlemagne, p. 74. Cf. P. Meyer, BibL de PÉcole des Chartes, 6* série, t. 111, p. 42.