XCIV INTRODUCTION
tions. Les vieux récits légendaires Tont fort bien inspiré; il en a tiré un excellent parti, et il a su leur rendre une vie nouvelle, tandis quMl a fait preuve d^un moindre talent partout où il a été livré à ses propres ressources.
On ne peut du reste nier l'existence d'une chanson antérieure qui racontait le siège de Narbonne et les exploits d*Aymeri. Il nous semble inadmissible, en effet, qu'un sujet aussi profondément épique soit resté jusqu^au xiu^ siècle à l'état de simple tradition. A cette époque, les difTérentes gestes avaient déjà été traitées avec beaucoup de développements; la tradition populaire devait être épuisée, et les trouvères qui voulaient créer de nouveaux poèmes étaient obligés d'emprunter à des compositions plus anciennes les éléments qu'ils ne tiraient pas de leur imagination. Cest ce que fit Bertrand, et nous savons par son propre témoignage qu'il existait avant lui des chansons consacrées à la gloire de son héros.
De ses bontez ont H plusor oi,
nous dit-il, au début d'Aymeri de Narbonne (v. 36); et dans Girart de Vienne, il nous renseigne également à ce sujet :
Del duc Girart avés sovent oi, Cel de Viane au corage hardi, Et d'Ermangart et de! conte Aymeri '•
I. Bibl. nat., ms. fr. 1448. fol. i y«; G. Piris, Hisi, poétique de Charlemagne, p. 327.
IMITATION d'une CHANSON ANTÉRIEURE XCV
Il est certain que notre jongleur a pris pour modèle une de ces chansons qui avaient cours avant lui. Ce poème original avait un caractère fort ancien qu'il est facile de distinguer encore, même à travers les remaniements que Bertrand lui a fait subir. Il devait, sous sa forme primitive, ofirir de grandes beautés, et il pouvait assurément prendre place à côté de la chanson de Roland parmi les chefs d'œuvre de notre vieille littérature épique ^
On arrive aisément à reconnaître, par une analyse attentive, la part que tient dans Aymeri de Narbonne l'imitation de cette chanson antérieure. L'arrivée de Charlemagne devant Narbonne au retour de l'expédition d'Espagne, le projet qu'il forme de s'emparer de cette ville, et son désespoir, lorsque ses barons refusent de le seconder dans cette entreprise ; les hauts faits d' Aymeri qui emporte la cité d'assaut et reçoit l'investiture du comté de Narbonne des mains de l'empereur*, tels sont probablement les traits principaux du récit original. Le prologue qui précède la chanson et qui résume l'histoire du désastre de Roncevaux est une entrée en matière ajoutée par Bertrand, suivant l'usage des jongleurs du xin* siècle qui, la plupart du
I. Ce poème était tant nul doute français, et non provençal. C'est là un fait que l'on ne peut contester, quelque opinion que Ton professe sur la question si controversée de l'épopée provençaij et sur Torigine de la geste d' Aymeri de Narbonne. En effet, les allusions de Bertrand, que nous venons de citer, se rapportent sûrement à des chansons françaises, et, d'autre part, il n'y a pas dans toute ton auvre une seule locution, pas un seul nom propre qui trahisse par sa forme une origine méridionale.
XCVl INTRODUCTION
temps, n'abordaient leur sujet qu^après de longues explications préliminaires ^ Dans la seconde partie du poème, notre auteur semble aussi avoir fait une œuvre à peu près personnelle. Il a tiré, croyons-nous, presque tous les incidents de son propre fonds, et rimitation ne joue ici qu'un rôle fort restreint. L'ambassade envoyée par Aymeri au roi Boniface \y>uT lui demander la main de sa sœur Hermengarde, les aventures des messagers pendant leur séjour à Pavie, leurs luttes contre 1* Allemand Savari, la reprise de Narbonne par les Sarrasins et sa conquête définitive par les Français; toutes les péripéties en un mot qui composent la trame du poème à panir de la tirade XXXIX, nous paraissent avoir été imaginées par Bertrand. A la vérité, les personnages principaux
t. M. Gautier pense que le début d' Aymeri est une addition plus récente (Épop. françaises ^ 2« édit., t. IV, p. 248), mais, malgré sa médiocrité, nous ne faisons point difficulté de l'attribuer à Bertrand ; il est, en effet, dans le goût et le style de son époque. — Dans la tirade III, le poète, pour recommander son œuvre, déclare qu'elle peut être entendue dans un couvent :
En ibaic et en religion Doit on olr d'Aymeri la chançon.
Ja no la doit deffandre Mges hon...
Ce détail est curieux. Il semble prouver que les chansons de geste pouvaient être récitées à Toccasion dans les monastères. On sait du reste que l'Église ne se montrait pas défavorable aux jongleurs qui chantaient les exploits des héros. (Voy. à ce suiet\n pénitentiel du xiii* siècle, cité par M.Guessard, Huon de Bordeaux, Introd.» p. VI, et par M. Gautier, Épop. françaises, 2* édit., t. I, p. ao3.)