L. G2M\\Qv,Epop. françaises, 2^ éd., t. I, p
2. Fauriel s'appuyait sur les descriptions exactes et circonstancie'es de certaines localités du midi que l'on trouve dans les romans de la geste de Guillaume, pour prouver l'origine provençale de ce cycle. 11 lui semblait que ces descriptions n'avaient pu être faites que par des gens habitant la contrée (Revue des Deux Mondes, t. Vlll, p. 167;. C'était là un argument peu solide, car il est bien évident qu'on peut connaître un pays sans l'habiter. Dans Aymeri de Narbonne^ la géographie méridionale tient une large place, ce qui est bien naturel, puisque le midi est le théâtre principal de l'action, mais il y a aussi des allusions aux choses du nord, comme nous venons de le voir à propos de la curieuse tradition relative à saint Maurand de Douai.
D'autre part est la grève de la mer ; D'autre part Aude qui molt puet raviner, Qui lor amoine qanqu'il sevent penser.
A granz dromonz que la font arriver, Font marcheant les granz avoirs porter.
L'Aude ne passe plus aujourd'hui à Narbonne, et cette ville n'est plus en communication avec la mer que par le canal de la Roubine, mais il en était autrement au moyen âge. La rivière se divisait alors en deux bras dont Tun baignait les murs de Narbonne. Ce dernier avait été rendu navigable par les Romains, et formait, grâce à leurs travaux, un port très vaste où les vaisseaux de guerre et les navires marchands avaient accès. Après Tépoque romaine ce port perdit beaucoup de son importance ; mal entretenu et presque abandonné dans la suite, il finit par s'obstruer, et le cours du fleuve se détourna de la ville au commencement du xiv^ siècle K La description que nous venons de citer est une réminiscence exacte de la situation de Narbonne dans le passé; elle était encore en partie vraie au temps de notre poète ~.
Celui-ci avait une connaissance si parfaite de l'antique cité narbonnaise qu'il nous parle en deux endroits
1. Hist. générale de Languedoc, nouvelle éd., t. II, p. 5-27-8, note de M. E. Barry ; K. Desjardins, Géographie historique et administrative de la Gaule romaine, t. I, p. 152-4, 247-8 (cf. la carte des côtes delà Gaule narbonnaise, p. 176).
2. On remarquera aussi l'expression qu'il emploie au v. i5t) : u près d'un regort de mer. » Ceci peut s'appliquer à l'ciang de Sigean situé dans le voisinage de Narbonne.
CLXIV INTRODUCTION
(v. 5o2 et 3682) de l'une de ses portes principales, la Porte Aiguière, Cette porte, désignée dans les textes latins sous le nom de Porta Aquaria, était ainsi appelée parcequ'elle était située dans la partie basse de Narbonne, au bord de la rivière d'Aude. Elle s'ouvrait en face d'un pont monumental, de construction romaine, nommé dans les anciens documents Pons vêtus ou Pons civiiatis^ qui était jeté sur le lit du fleuve, et se prolongeait en un immense viaduc à travers les lagunes voisines ^
Bertrand est bien renseigné aussi sur la position respective d'Orange et de Nîmes (v. ioo5-6). Enfin, il fait suivre un itinéraire très exact à Aymeri, lorsque celui-ci revient de Pavie en ramenant Hermengarde. Le comte, informé de la reprise de Narbonne par les Sarrasins, envoie alors sa fiancée à Vienne près de Girart, puis il continue son voyage et vient s'arrêter à Lunel (v. 38 16). Ce bourg est bien effectivement sur le chemin de Narbonne.
La géographie des pays d'outre-mer est beaucoup plus vague. Ainsi, lorsque les deux rois païens Des-
I. La Porte Aiguière était flanquée de deux tours qui paraissent avoir servi plus tard de base et de point de départ à l'ancien palais de la Vicomte, dont faisait partie une vieille tour appelée la Tour mauresque. Les fondations de cette dernière tour subsistaient encore en 1639 (Hist. générale de Languedoc, nouvelle éd., t. I, p. 121, note de M, E. Barry; cf. p. 126). — Il y avait également à Saintes une porte nommée Porte d'Aiguères, Porta Aquaria, pardessus laquelle un aqueduc antique pénétrait dans la ville. Elle devait son nom à celte particularité (De Gaumont, Abécédaire d'archéologie, Ère gallo-romaine, p. i33).
LA GEOGRAPHIE DANS AYMERl DE NARBONNE CLXV
ramé et Baufumé, réfugiés à Orange, se décident à aller demander du secours à l'émir de Babylone, ils partent à cheval pour se rendre en ce lieu :
Vers Babiloine pansent d'esperonner.
Or Babylone, comme on sait, est Tancien nom du Caire; on ne pouvait donc y aller sans franchir la Méditerranée. C'est ce que font, du reste, les Sarrasins, quand ils préparent une expédition pour reconquérir Narbonne. L'auteur leur trace un itinéraire plus vraisemblable. Ils s'embarquent, après avoir accompli un pèlerinage à La Mecque, abordent sur la côte d'Espagne à Tarragone, après quinze jours de traversée, puis se dirigent vers Narbonne en ravageant tout le pays (tir. XCVIII ^).
Notre chanson nous fournit au sujet de la Lombardie des détails topographiques encore plus curieux. Le grand chemin qui de la France et de l'Allemagne occidentale conduisait à Rome, la Strada Romea, comme on l'appelait en Italie au moyen âge, passait par Verccil, Mortara et Pavie. C'est également par cette route que l'on se rendait à Venise. Aussi était-
r. Nous trouvons en ce passage un nom de lieu qu'il nous a été impossible d'idenlilier et qui est sans doute une leçon incorrecte des manuscrits :
Par Avalencc se sont achemina.
Le ms. B donne comme variante : Par mi Valence, mais il ne peut être question ici de N'alencc qui n'était pas sur la route des Sarrasins.
Cj XVI INTRODUCTION
elle fréquentée par une multitude de voyageurs et surtout de pèlerins, qui allaient visiter le tombeau des Apôtres ou s'embarquer à Venise pour la Terre- Sainte \ On remarquera que, dans notre poème, Hugues de Barcelone raconte qu'il est revenu par Pavie au retour d'un pèlerinage à Rome (v. 1369 et suivO -, d'autre part, le roi Boniface, en rencontrant près de sa capitale les messagers d'Aymeri, les prend d'abord pour des pèlerins :
A Rome vont, a l'apostre ennoré, Anuit seront a Pavie ostelé.
Bertrand nous procure sur le voyage de ces messagers des renseignements fort précis, qui dénotent en lui une connaissance toute particulière de l'Italie du nord. Il avait dû parcourir lui-même cette région, et il nous la décrit sans doute d'après ses propres souvenirs. C'est à ce motif que l'on peut attribuer l'exactitude de ses informations. Il nous représente d'abord ses voyageurs traversant une contrée marécageuse où ils trouvent beaucoup d'oiseaux aquatiques :
planteive rivière i ont trovée.
Ce trait convient très bien aux plaines de Lombardie qui sont sillonnées par de nombreux cours d'eau.
I. A la fin du xiv* siècle, Ogier d'Anglure s'arrêta à Pavie, en allant en pèlerinage à Jérusalem (Le saint voyage de Jherusalem,
éd. de la Soc. des anciens textes, p. 2).
Plus loin, nous voyons Savari et ses Allemands, vaincus par les chevaliers français, chercher un refuge dans les murs de Verceil (v. 1956 et suiv.). Les ambassadeurs du comte deNarbonne poursuivent ensuite leur route vers Pavie, et notre trouvère nous donne une intéressante énumération des villes qu'ils rencontrent sur leur passage :
A Bardeline sont li conte passé ; C'estoit une eve roide de grant fierté'; Mortiers et Gau:^ ont après trespasé.
Tant ont U conte esploitic et erré Que de Pavie virent la fermeté.
De tous ces noms, Mortiers est le seul qui n'offre aucune difficulté d'interprétation. C'était le nom que portait en ancien français la ville de Mortara ; on le trouve dans plusieurs chansons de geste, dans Amis et Amile par exemple K La situation de cette ville est d'ailleurs indiquée d'une façon exacte*, dès qu'on avait dépassé Verceil, c'était Tune des stations les plus importantes que Ton avait sur son chemin, avant d'arriver à Pavie.
Il est, en revanche, moins aisé de dire ce qu'étaient Gani et Bardeline. M. Pio Rajna, qui possède une connaissance si approfondie de nos chansons de geste dans leurs rapports avec l'Italie, a eu Tobligeance
I. Ilist. littéraire de la France, t. XXIl, p. 200, 290- I-'auteur d'Ogicr le Danois mentionne également Mortiers, ainsi qu'un grand nombre d'auircs localités de l'Italie scpicnlrionalc (ibid., p. 648 ; cf. p, 288).