LES VERSIONS EN PROSE CCLXIX
entendant ce refus. Il répète encore qu'il prendra Narbonne et y fera « son palais faire, sa chambre des illec ordonner et sa propre demourance. » Il réitère ses propositions à plusieurs chevaliers sans en obtenir de réponse. Entin, il s'adresse à Hernaut de Beaulande, mais il n'est pas mieux accueilli : Hernaut a déjà beaucoup de peine à garder sa terre de Beaulande, « qui costoie et marchist a Arragon et autres païs sarrasins. » (Fol. 227 r°) Toutefois, il a un fils à qui l'empereur pourra offrir la ville; s'il la refuse, son père le reniera à tout jamais. Charlemagne fait venir Aymeri et l'invite à accepter Narbonne. Il lui promet de lui en garantir la possession, de le secourir en cas de danger, et de faire à son égard tout ce qu'un seigneur doit à son vassal, (v®) « Comment Aymery de Beaulande receut Nerbonne^
et comment il trouva manière de l'avoir par assault. »
Aymeri consent à recevoir Narbonne en présence de son père et de ses oncles Girart, Renier et Milon. Il en fait hommage à Charlemagne, devant les hauts princes, et jure qu'il ne quittera pas son haubert avant d'être devenu sire et gouverneur de la cité. (Fol. 228 r") L'empereur, rempli de joie, fait dresser une quintaine et préparer un festin en l'honneur du jeune homme.
Quatre rois gouvernaient Narbonne ainsi que Nîmes, Béziers, Carcassonne, Orange, Montpellier, Beaucaire, Toulouse et autres places fortes, pour le vieux Desramé. Ces rois s'appelaient « Rodouairs, Abeaulx, Esclamart, Baalam. » Du haut des murs, ils voient les préparatifs des Français ; « Redouars » [sic]^ le plus âgé d'entre eux, (v") propose d'attaquer leurs ennemis pendant qu'ils joutent. Cet avis est accepté. Les rois sarrasins s'arment alors, et s'apprêtent à sortir, après avoir confié à leurs hommes la garde de la ville et de la porte par laquelle ils allaient passer.
(Fol. 229 r») Aymeri appelle son père ; il croit que le moment est venu de donner l'assaut à la place. Les Sarrasins se sont portés du côté où les Français ont dressé leur quintaine ; c'est sûrement par là qu'ils feront leur sortie.
CCLXX INTRODUCTION
Aymeri conseille de profiter de la situation pour attaquer la cité sur le point où elle se trouve de'garnie. Il prendra, à cet effet, mille chevaliers choisis parmi les plus jeunes et les plus aventureux. Hernaut approuve ce projet et fait armer ses hommes pour secourir son fils en cas de besoin, (v») Tandis que le tournoi commence et que les païens s'apprêtent à sortir, Aymeri, avec sa petite troupe, descend dans les fossés, et fait dresser des échelles contre les murailles sans être vu par les défenseurs de la ville, occupés de leur attaque contre les chrétiens. Ces derniers opposent une résistance opiniâtre, et une terrible mêlée s'engage, au milieu des clameurs des combattants. (Fol. 2 3o r®) Aymeri, pendant ce temps, escalade le premier la muraille « la lance au poing ou il avoit attaché ung grant panoncel armoyé aux armes de Beaulande, avecq la différence qu'il portoit après son père Hernault. » Quinze chevaliers le suivent, et les païens s'enfuient devant eux; Aymeri cherche alors à s'emparer des portes. Les Narbonnais, en voyant leur ville prise, éprouvent une telle stupéfaction qu'ils ne songent même pas à se défendre. Les compagnons d'Aymeri, maîtres de la cité, se rendent aux portes et s'efforcent de les ouvrir, mais ils rencontrent là une vigoureuse résistance.
(V) On raconte à Charlemagne l'exploit du fils d'Hernaut, et on lui montre l'enseigne de Beaulande qui flotte sur les murs. Les Sarrasins l'ayant aussi aperçue prennent la fuite; les uns se sauvent du côté de Cordres, les autres rentrent dans la ville, mais ils sont taillés en pièces par les chrétiens, car Aymeri a pu à la fin enfoncer une porte par laquelle ces derniers ont pénétré. Le roi Balaam vaincu se retire dans le château de Narbonne, mais les vivres et les armes y font presque complètement défaut, et il ne lui reste plus que l'alternative de se rendre ou de mourir de faim. (Fol. 23 1 r») Les païens qui veulent échapper à la mort, obtiennent leur grâce, à la condition de recevoir le baptême. Plus de trois mille se convertissent. Le château ne tarde pas à être pris ; Balaam est sollicité d'embrasser la religion
LES VERSIONS EN PROSE CCLXXl
chrétienne, mais il refuse et est condamné à être pendu. Narbonne est dès lors au pouvoir de Charlemagne qui l'octroie au comte Aymeri, en lui donnant en même temps pour conseillers « ung chevalier de Bourgongne, nommé
Gerart de Roussillon, Hugues de Berry, Guion de Pie-
relée et Amaury de Mellant. » Il laisse de plus près de lui dix mille chevaliers pour le défendre, (v") Girart promet de garder loyalement la ville et de recourir à Charlemagne en cas de nécessité. L'empereur part ensuite et s'en retourne en France pour y procéder au jugement de Ganelon.
A la suite de ce récit, le narrateur revient à Galien; les 38 feuillets suivants sont consacrés à raconter ses exploits ' : « Comment Galien conquist Montsu^ain ou estoit la belle Guinande et tout par le moyen du Sarrapn Maubprin de Turquie qu'il avoit de mort respité. — Comment Galien ouy nouvelles de sa mère qui estoit en prison pour la mort du roi Huguon que ses deux fil^^ avoyent empoisonné. — Comme Galien vint à Constantinople au jour que sa mère devoit estre jugiée à ardoir. — Comment Galien fut receu a combatre pour la dame Jaqueline contre Burgalam, et fut desconfit par Galien. — Comment Galien fut entrepris et assailli trahiteusement par ses deux oncles qui firent prendre la dame et transporter du champ. — Comment Jaqueline la dame fut trouvée par ses deux frères qui occire la vouloient, et resqueuse par son fil^jf Galien. — Comment Galien se fist rccongnoistre a sa 7nere et aux princes de Grèce et de Constantinople. — Comment Galien s'en retourna a Montsusain secourir sa femme Guynande que les Sarrasins assegierent., tandis qu'il estoit en Grèce. »
L'auteur termine ici (fol. 269 v*") l'histoire de Galien et revient à Aymeri : « Sy se taist atant l'istoire de Galien que plus n'en racompte rien en ce présent livre, l'^t parle en briefdc Aymery de Beaulandc, seurnommé de Nerbonne,
I. Voy. l'analyse dans les f^p. frattçaises, 2'' éA., t. 111. p. 'ys.\.
CCLXXII INTRODUCTION
par la conqueste qu'il en fist et par le don que Charlemaine
lui en fist, comme ja avez cy par avant ouy en Tistoire ra-
compter
« Cy parle de Aymery de Nerbonne, de ses en/ans et de
Charlemaine. »
K Diligence, grant soing et souvenir,
« Font souvent Tomme a hault bien parvenir.
« L'istoire qui ores ne veult racompter que mots véritables, ja soit ainsy que par ce elle a en aucuns lieux menti, dit en parlant d'Aymery de Nerbonne, voire en brief pour parvenir a la fin de ce présent et nouvel traittié, sans faire trop longue narracion de sa vie qui est au long escripte et contenue en ung autre livre fait et composé des fais, des aventures et vaillances que firent lui et ses enfans, lesquelz furent tant chevalereux que belle en est la matière a escouter. Sy la puet l'en veoir ailleurs au long jusques a la fin en especial du duc et noble combatant Guillaume d'Orange, lequel régna et feny après Charlemaine, et durant la vie de Loys, (fol. 270 r°) son filz, duquel l'istoire a intencion de parler non mie au long, mais seulement qui fut sa mère, comment il fut receu en France et amené par Aymery de Nerbonne et par ses enfans, voire comme par force avecq le bon droit qu'il y avoit; et le tort que Charlemaine faisoit a sa mère par malvais conseil, l'istoire le recordera. Et pour fonder raison sur les deux vers cy avant escript [sic] et rimez comme par manière de proverbe, racomptera l'istoire en brief de la diligence, du soing et du souvenir du comte Aymery, lequel fut par ce en si hault degré en son temps et a si grant honneur parvint que une siene fille espousa Louis, filz de Charlemaine, et fut royne et empreïs de France en son temps, comme on le voit et treuve l'en es livres anciens parlans d'icellui temps, et mesmement ou livre de Guillaume d'Orange, filz d'Aymery, lequel le couronna malgré tous ceulx qui empescement y vouloient mettre. »
Aymeri est resté à Narbonne avec les princes que Charlemagne a laissés près de lui. Ils se fortifient dans la ville et la
LES VERSIONS EN PROSE CCLXXIIl
mettent en état de défense, pre'caution utile, (v) car le siège ne tardera pas à recommencer; en effet, les deux rois Abel et Esclamart de Nubie partent secrètement de Narbonnc pour aller à Gordres annoncer à Desramé le Vieux la conquête opérée par les chrétiens. Arrivés au but de leur voyage, ils trouvent l'amiral en compagnie de son fils Desramé, du roi Ferragus et autres grands seigneurs, (fol. 271 r*') et leur racontent la prise de Narbonne. A cette nouvelle, l'amiral entre en fureur. Son fils Desramé le jeune et le vieux Ferragus cherchent à le réconforter. Ferragus avait un fils nommé Thiébaut (v") qui, avec Desramé le jeune, fit une guerre longue et acharnée contre Guillaume d'Orange et les autres enfants d'Aymeri. Desramé le jeune était issu d'une race où il y eut quatorze géants, en le comptant. Il eut pour fille Guibourc que Guillaume conquit à Orange et fit baptiser ; pour fils, Renouart au Tinel qui, à l'âge de quatre ou cinq ans, fut enlevé et amené à la cour de l'empereur Louis, puis donné à Guillaume d'Orange, dont il fut reconnu grâce à Guibourc, sa sœur. (Fol. 272 r") Desramé le Vieux, sur le conseil de son fils, de Ferragus et de Thiébaut, prend la résolution de reprendre Narbonne. Il rassemble trente à quarante mille hommes, fait préparer des vaisseaux et des vivres, puis se met en route à la tète de son armée.
« Comment Aymery de Nerbonne^ pour mieulx diligentcr
et prendre soing, se maria par le conseil de ses amis,
pour obvier a pluiseurs inconveniens. »
(v") Aymeri assemble un jour ses barons et leur manifeste l'intention de se marier. Ceux-ci l'approuvent ; Hugues de Berry et Girart de Roussillon lui ont précisément choisi une femme et la proposent h son acceptation. (Fol. 273 r") Le jeune homme est tout heureux de cette offre. 11 veut une femme belle et noble ; quant à la richesse, il ne s'en préoccupe pas : 0 De sa ricesse ne me chaut. Je sui jeune assez, j'ay bon vouloir... » Il prie donc ses chevaliers d'aller la demander en mariage le plus tôt possible. « Dans trois jours, 0
CCLXXIV INTRODUCTION
répond Hugues de Berry, « nous partirons en toute hâte pour la Lombardie]; (v<») nous irons trouver le roi Boniface ; nous solliciterons la main de sa fille qui possède les plus brillantes qualités, et nous vous la ramènerons sans délai. » Aymeri accueille avec joie ce projet ; avant de prendre congé de ses chevaliers, il leur confie d'immenses richesses pour les distribuer en chemin. Les messagers se mettent en marche, arrivent bientôt à Pavie, et obtiennent un plein succès dans leur démarche. Hermengarde, la fille de Boniface, leur est accordée, et ils se disposent à l'emmener avec eux pour la conduire à Aymeri. {Fol. 274 r») A leur départ, le roi des Lombards leur donne une escorte de sept cents hommes. 0 Comment l'admirai Desramé vint assegier Nerbonne, et
comment le siège fut secrètement levé a la confusion des
payens. »
Aymeri apprend que les Sarrasins menacent Narbonne. Il convoque alors Guion de Pierrelée, Amaury de Melans, et plusieurs autres barons, et leur annonce l'arrivée de l'amiral de Cordres à la tête de quarante mille hommes. (v°) La ville est bien pourvue des choses nécessaires à la défense; les chevaliers devront soutenir le siège, tandis qu'Aymeri ira avec quelques troupes chercher du secours au dehors. Il les avertira de son retour par un signal (un feu allumé pendant la nuit). Alors ils feront une sortie contre les Sarrasins du côté opposé à celui par lequel arrivera l'armée de renfort. Le conseil est agréé, et Aymeri part au plus vite. (Fol. 275 r**) Il rencontre en chemin les barons qui reviennent joyeusement de Pavie, accompagnés de sept cents Lombards et d'une nombreuse escorte de valets portant les bagages d'Hermengarde. Il se cache d'abord avec ses gens, puis il se montre, lorsque le cortège est arrivé tout près de lui. (v°) Girart de Roussillon et Hugues de Berry le présentent à Hermengarde. La troupe se dirige ensuite vers le pays de Vienne. Hugues de Berry demande à Aymeri pourquoi il nô se presse pas plus de rentrer h Narbonne.