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français corrompu, bizarrement mélangé de formes du dialecte vénitien, qui a été d'un usage général pour nos vieux poèmes transplantés dans le nord de Pltalie ^ Sous cette enveloppe un peu rude, on reconnaît dans répisode de la prise de Narbonne un certain nombre de traits et d'expressions empruntés sûrement à notre Aymeri français; mais d'autre part, on constate dans ce récit beaucoup d'éléments qui lui appartiennent en propre. Pour mieux faire sentir ces rapports et ces différences, nous devons commencer par donner une analyse fidèle du texte italien ^ :
Gharlemagne, en revenant dans son royaume, après avoir terminé l'expédition d'Espagne, aperçoit à sa droite une cité qui lui est tout à fait inconnue ; il de-
texte de Venise comme une simple transcription d'un manuscrit offrant déjà la même composition [l. cit., p. 400). Nous aurons plus loin à constater l'existence d'un autre manuscrit de la même famille, aujourd'hui perdu.
1. Cette langue est loin d'être uniforme dans le ms. IV : dans la partie qui se rapproche des remaniements du Roland, elle est bien moins altérée que dans le texte correspondant au ms. d'Oxford et dans l'épisode de la prise de Narbonne. M. Rajna explique ce fait en attribuant à la transmission orale le degré de corruption de ces deux premières parties; dans la troisième, au contraire, l'original français aurait été seulement défiguré en passant successivement par la plume de divers copistes italiens (/. cit., p. Sqd-q).
2. Cet épisode est compris, dans le ms., du fol. 88 r** col. II au fol. 91 r° col. I (v. 3847 à 4417). Voy. la transcription littérale du ms. IV de Venise donnée par M. Kœlbing (Heilbronn, 1877), p. 1 13-129. Génin avait publié en partie le même morceau à la suite de son édition de la chanson de Roland (p. 523-532), mais d'une façon parfois peu correcte. Nous avons nous-même revu et coUationné le texte sur le ms. original.
LA LÉGENDE d'aYMERI EN ITALIE CCXCV
mande alors à Naime le nom de cette ville si belle et si admirablement située. « C'est, » lui répond le duc, « la ville de Narbonne ; elle est au pouvoir d'un roi païen nommé Alfarise. » L'empereur, en entendant ces mots, a le cœur tout chagrin; sur l'avis de son fidèle conseiller, il adresse au ciel une longue et fervente prière, pour réclamer la défaite des mécréants. Dieu l'exauce et déchaîne une si violente tempête que les murs de Narbonne s'écroulent; les Français y pénètrent ensuite sans rencontrer de résistance et en massacrent les habitants. Après la victoire, Charlemagne se rend au grand palais de la cité ; il y rassemble la fleur de ses barons et leur demande si l'un d'eux consent à recevoir en fief la ville nouvellement conquise, mais tous refusent et la condamnent « a fou e a Carbon. « Il s'adresse en vain à Richard de Normandie et à Ogier le Danois; aucun ne veut accepter sa proposition. Hernautde Beaulande se montre aussi peu disposé à répondre au désir de l'empereur; toutefois, il se souvient qu'à son départ de son pays, il y a laissé un tout jeune enfant, Aimeriget, qui doit avoir maintenant dépassé sa vingtième année et peut sans doute se charger de Narbonne ; il se décide donc à prendre la ville pour lui, et s'apprête à retourner à Beaulande pour aller le chercher sans délai. « Gentil comte, » lui dit l'empereur avant de se séparer de lui, « quand vous passerez à Paris, si l'on vous demande où sont Olivier, Roland, Turpin de Reims et les autres guerriers, gardez-vous de dire la vérité, et répondez que nous serons tous de retour à la Pentecôte. —
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Vous parlez en vain, » reprend Hernaut; « jamais le fils de Garin ne fera un mensonge. » Le comte se met bientôt en route et arrive à Paris en toute hâte ; les dames de la ville s'assemblent en foule autour de lui pour lui demander des nouvelles de Gharlemagne et de ses chevaliers; il leur apprend sans détour la défaite de Roncevaux. Alors éclate une douleur générale, et Hernaut lui-même ne peut s'empêcher de pleurer. Il se rend enfin à Beaulande, rencontre son fils qui revenait de la chasse, et lui annonce que l'empereur veut lui donner une terre en fief. « Je ne veux, » s'écrie Aymeri, « recevoir d'autre terre que Narbonne, la ville du roi Alfarise. — Beau fils, » dit le comte, « c'est la ville même, que Charles vous destine. » Le jeune homme accepte avec joie, et le lendemain matin, il part pour Narbonne avec son père. Arrivé au terme du voyage, Hernaut propose à son compagnon de le présenter à Gharlemagne, mais Aymeri, rempli d'orgueil et de présomption, déclare qu'il veut aller tout seul parler à l'empereur. Le vieux chevalier rempli d'indignation, le menace de le punir de sa jactance; il s'en va trouver Gharlemagne, et lui recommande de faire sortir ses barons de Narbonne, en les divisant en dix compagnies et en se plaçant lui-même dans la dernière. « Si mon fils, » dit-il, « ne peut vous reconnaître et se présenter à vous, je lui trancherai la tête avec mon épée. » L'empereur suit ce conseil; il sort avec sa troupe, et se dissimule dans les derniers rangs entre Naime et Ogier le Danois. Aymeri éprouve d'abord quelque hésitation ; mais bientôt il distingue
LA LliGENDE d'aYMERI EN ITALIE CCXCVII
son souverain, se jette à ses pieds et le prie de lui conférer la chevalerie, afin de pouvoir lutter contre les Sarrasins et venger la mort d'Olivier et de Roland. Charlemagne loue le jeune bachelier de son courage; il l'arme chevalier et lui donne l'investiture du comté de Narbonne. Puis, après lui avoir laissé dix mille hommes pour le défendre, il retourne en France, et ne songe plus qu'à infliger à Ganelon le châtiment de son crime.
Tel est le récit du manuscrit de Venise; on voit qu'il présente de nombreuses divergences avec VAymeri de Bertrand de Bar-sur-Aube. La prière de Charlemagne, le miracle qui amène la prise de Narbonne, la réponse d'Hernaut à l'empereur, son voyage à Paris et à Beaulande, enfin le stratagème imaginé pour mettre Aymeri à l'épreuve, sont des traits tout à fait inconnus à notre chanson. Mais, d'un autre côté, les deux textes ont entre eux des relations si étroites qu'on ne peut admettre leur indépendance réciproque. Quelle est la nature de ces rapports? Laquelle des deux formes de la légende offre le plus de caractères d'ancienneté? Cette question paraît au premier abord un peu obscure et mérite un examen approfondi.
M. Rajna n'hésite pas à attribuer la priorité à répisode du manuscrit de Venise. Sans doute ce morceau ne peut appartenir qu'au second âge de répopée, car les rimes y ont pris la place des assonances, mais le savant italien y relève en même temps certains traits qui lui semblent assez anciens,