‹ AzincourtChapitre 4 sur 24 · CR FD · texte numérisé non relu

CR FD

9 € connétable n'avait pas été jusqu’à Aubigny. Prévenu. à

S% temps du changement de front des Anglais, il s'était hâté 2e" de revenir sur ses pas en s’efforçant de dépasser Henri V. 5} Il y avait réussi grâce à la sécurité de ses adversaires. La té position qu'il avait choisie: était parfaite, en ce sens qu'elle: couvrait Calais, et que pour y arriver il n’était plus possible au: roi d'Angleterre d'éviter une bataille dont l'issue, eu égard à la. disproportion des deux armées, ne devait être douteuse pour personne: Le centre des Français s'appuyait à Ruisseauville, à cheval sur la route de Hesdin à Calais ; l'aile droite était adossée à des taillis qui dominaient le vallon où la rivière de la Planque prend sa source ; l'aile gauche occupait Ambricourt. Les trois divisions formaient ainsi une espèce d'arc trop peu développé, c'était le seul reproche que l’on püt lui faire ‘, dont la vallée de la Ternoise était la corde *.

Le premier mouvement des Anglais en arrivant à Maisoncelles et en apercevant cet ordre de bataille imposant, avait été un profond découragement. Fallait-il donc être venus de si loin, au prix de tant

1 Vie d’Artus de Richemond, par Guill. Gruel, p. 4. # Vies des Grands Capitaines, par M. Masas, t..IV, p. 446.

de fatigues et de privations, pour succomber dans une lutte insensée ? On en vit beaucoup qui tombèrent à genoux, levant les mains au ciel et implorant la protection de Dieu. L’excellente attitude du roi, sa fermeté, son apparente confiance, bien qu'intérieurement il dût être dévoré d'inquiétude, ramenèrent la sérénité sur tous les fronts. Il avait suffi pour cela d'une courte exhortation à ses soldats de se montrer dignes de leur pays et de leur renommée, d’un mot heureux répondu à sir Walter Hungerford. Le chevalier s'était écrié : « Que n'avons-nous dix mille de nos bons archers d'Angleterre ! — Nous n'en aurions que faire, — avait dit sévèrement Henri, — j'ai assez de monde ici pour pouvoir, avec l’aide de Dieu, infliger une rude leçon à ces Français orgueilleux ‘. »

Henri s'occupa à son tour de disposer ses lignes, et il le fit avec une habileté au-dessus de tout éloge. Il commença d’abord par se débarrasser des captifs qu’il trainait à sa suite, et pour la garde desquels il lui aurait fallu distraire des soldats dont il avait déjà trop peu. Il leur rendit donc conditionnellement la liberté, en leur faisant promettre de revenir se constiluer prisonniers, si la fortune se déclarait pour lui*?.

t Tbe battle of Agincourt, by Harris-Nicholas, p. 329. .

2 Chron. de Saint-Remy, ch. 60. — Il ne faut pas oublier que le chroniqueur Le Fèvre de Saint-Remy, conseiller du duc de Bourgogne, et plus tard chevalier et premier roi d'armes de la Toison d'Or, assistait à la bataille dans les rangs anglais, taudis que le chroniqueur Jean, bâtard de Wavrin, seigneur du Forestel, y prit part avec les Francais. On s'est servi ici de leurs deux relations, d'ailleurs à peu près identiques, et de celle du chapelain du roi d'Angleterre, qui, comme eux, fut témoin oculaire des faits qu’il raconte, et dont le récit a par là tant de prix. Le Fèvre de Saint-Remy invoque plusieurs fois à l'appui des événements qu’il décrit le témoignage du bâtard de Wavrin, à propos notamment des dispositions où étaient les Français et de ce qui se passa dans leur camp pendant la nuit qui précéda la bataille : « je le sai pour vérité, — dit-il, — par messire Jehan, bâtard de Wavrin, seigneur du Forestel, car en celle journée estoit du costé des Franchois et jestois de l'aultre costé des Angilois » (Edit. Buchon, p. 597). En chroniqueur consciencieux il ne négligea

dressé pour l'ouvrage intitulé:

AZINCOURT par éd el

— fi —

La plaine qui s'ouvrait devant le roi d'Angleterre avait à peu près la forme d'un carré long, d’une lieue d’'étendue sur une demilieue de largeur. Le bois de Blingel, la vallée sèche de Bellancourt et quelques bosquets dispersés sur le bord du plateau au-dessus de la Ternoise en formaient la base. Le côté droit était déterminé par les bois de Tramecourt, aujourd'hui en partie défrichés, derrière lesquels s'élevait le château de ce nom, et'le côté gauche par le village et le château d’Azincourt. La vue, resserrée entre les deux villages d’Azincourt et de Tramnecourt, s'étendait jusqu'à la forêt de Ruisseau ville qui bornait l'horizon au Nord-Ouest. Cette position, pourvue de trois côtés de défenses naturelles, n’offrait donc qu’un seul accès vers Ruisseauville et Canlers, une espèce de défilé par lequel il fallait que le connétable s'engageät pour venir attaquer les Anglais, si ceux-ci se bornaient à rester sur la défensive. Henri comprit tout le parti qu’il pouvait tirer d’une telle situation et s’empressa d’assigner à chaque corps son poste de combat, car il s'attendait à ètre altaqué sur le champ. Son apparition avait en effet excité une grande animation chez les Français, et il avait cru voir, à certains préparatifs, qu'on n'attendrait pas au lendemain pour lui offrir la bataille.

Il n’en fut rien pourtant, grâce à l'énergie du connétable qui parvint à grand’peine à modérer l’impatience des féodaux ‘. Il profita

pas les occasions de s’instruire encore sur ce mémorable événement en faisant appel aux souvenirs d’autres gentilshommes : « despuis jay ouy parler plusieurs notables chevaliers de la partie de France et par especial à messire Jean et à messire Guilbert de Lannoy, frères, qui furent à ladicte bataille, qui en racontoient bien au long » (Edit. Buchon, p. 404.)

1 Ce furent, dit la chronique de Ruisseauville dans son langage imagé et avec ce patois que l'on parie encore dans presque tout le Ponthieu et daus certaines parties de l’Artois, ce furent « li aulain (de aula, la cour; c’est-à-dire les gens de la cour) qui ne le voulurent nient souffrir et disoyent que il estoit trop tert et que il valoit miex à atendre jusques à lendemain. » Cetavis prévalut ; si au contraire on ne l'eût

seulement du besoin d'activité qui les dévorait pour adopter un ordre de bataille qui fut la cause première du désastre du lendemain. Par son ordre les deux ailes firent chacune un mouvement différent : pendant que la droite s’avançait sur Azincourt et prenait position entre ce village et le bois de Tramecourt, l'aile gauche reculait et s'appuyait sur Canlers et sur la lisière de la forêt de Ruisseauville ; le centre avait imité la droite et s'était porté en avant de Ruisseau ville, de sorte que l'armée était établie sur trois colonnes de profondeur à quelque distance les unes des autres, dans un terrain resserré où elles ne pouvaient ni se déployer ni manœuvrer avec ensemble. Saint-Remy et Monstrelet affirment que cette disposition avait été adoptée en conseil : on explique aussi cette faute immense par l'aveugle résistance des douze princes du sang, aussi braves qu’inexpérimentés, aux conseils des vieux chevaliers dont la prudence excitait les sarcasmes de ces jeunes gens qui, pour la plupart allaient assister pour la première fois à une bataille rangée. Jaloux du connétable dont ils contestaient les talents militaires et sur le caractère duquel planaient les plus fâcheux soupçons, ils donnaient l'exemple de l'insubordination aux grands seigneurs qui n'étaient que trop portés à les imiter. L'armée manquait aussi totalement d'ensemble et d’unité et contenait trop d'éléments divers pour que l’on pût mettre en elle une confiance absolue. Tous les partis qui déchiraient la France y étaient représentés : les Armagnacs, plus nombreux que les autres et fiers d'être les puissants du jour, les Bourguignons qui voyaient peut-être dans le combat le moyen de reconquérir leur influence perdue !, ne se réunissaient que dans un sentiment commun, celui

pas écouté, il est probable que l’on aurait eu bon marché des Anglais effrayés, déjà fatigués par une demi-journée de marche, et arrivant sur un terrain inconaou et dont ils n'auraient pas eu le temps d'apprécier les ressources. Mais les courtisans avaient parlé, et les courtisans ne sont pas toujours heureux.

1 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 451.

d’un orgueil insensé, d’une confiance telle dans leurs forces qu'ils refusaient d'attendre les douze mille Bretons de Jean V qui n'étaient encore, le 24, qu'à Amiens ‘. Les milices enfin, mal armées et qui n'entendaient rien au métier pour lequel on les avait arrachées à leurs paisiblos occupations, tenues à distance par le mépris insultant des gentilshommes, parquées au poste Je moins honorable, avec les bagages de l’armée, comme des gens inutiles, ne se croyaient pas obligées à montrer plus de bravoure ni de dévouement qu’on ne leur en demandait : elles paraïssaient indifférentes à tout.

Quand l'avant-garde fut arrivée entre Azincourt et Tramecourt, à quatre portées d'arbalète des Anglais, elle s'arrêta et reçut l’ordre de camper à l'endroit même où elle se trouvait. On roula les pennons et les bannières ; les chevaliers mirent pied à terre, ôtèrent leurs cottes d'armes et se désarmèrent pendant que les valets couraient de tous côtés, ouvrant « malles et bahus » et cherchant de la paille et du foin pour que leurs maitres pussent s'étendre autour des grands feux qu'ils avaient allumés *. La confusion était indicible, le désordre à son comble. Les valets s’appelaient les uns les autres en poussant de grands cris * ; les soldats se battaient pour la possession des vivres qu'ils dérobaient dans les maisons d'Azincourt ; brülaient pour le plaisir de détruire, les maisons qu'ils avaient pillées, et essayaient avec fracas de se construire des abris contre la pluie qui avait commencé à tomber dès midi et qui redoublait de violence *. |

Les rumeurs du camp français avaient trouvé de l'écho chez les Anglais ; cette fièvre de tumulte les avait aussi envahis et ils commençaient à pousser de grands cris et à sonner de leurs trompettes.

* Hist. des ducs de Bretagne, par M. de Roujoux, t. IV, p. 178. $ Chron. de Saint-Remy, ch. 60.

# The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 881.

* Chron. du religieux de Saint-Denis, t. V, p. 659,

Or

Le roi fut obligé d'intervenir et de publier que quiconque ne garderait pas le silence perdrait cheval et armure, s'il était noble, et l'oreille droite s’il ne l'était pas ‘. Tout rentra dans l’ordre comme par enchantement, sans que personne fit entendre un murmure et la discipline, un instant méconnue, reprit son empire sur ces hommes que la sévérité d'Henri avait rompus à une obéissance passive. Le roi, rassuré sur les intentions du connétable, se logea avec sa noblesse dans les constructions de Maisoncelles, les archers s’établirent dans les jardins et les prés autour du village ainsi que dans le bois *?.

A la tombée de la nuit le comte de Nevers, qui venait d'être armé chevalier par Boucicaut, poussa une reconnaissance jusqu'auprès de l'armée anglaise. Peu après, le duc d'Orléans qui avait reçu le même honneur et le comte de Richemond, avec deux mille hommes, voulurent profiter de l’obscurité qui était très-profonde, pour surprendre les ennemis; mais ceux-là se tenaient sur leurs gardes. Plusieurs volées de flèches arrêtèrent court les princes qui retournèrent au bivouac après une tentative insignifiante *.

Rien n'était plus dissemblable que l'aspect des deux campements : celui des Français, éclairé par de grands feux, dont la réverbération enflammait l'horizon sur une immense profondeur, retentissait des accents de la joie ; on les entendait distinctement parler et chanter; dans leur fol orgueil ils se partageaient déjà le butin qu'ils comp-

{ Chron. angl. mss. p. 181.

3 Elmham (p. 56) donne à l’arrivée du roi d'Angleterre à Maisoncelles une couleur bien plus poétique. Selon son récit, c'eût été à la nuit tombée que l'armée se serait engagée dans le bois et le vallon de Blingel; au milieu des ténèbres si épaisses que les soldats ne voyaient même pas leurs mains, leur serait apparue une bande blanchâtre, se détachant de l'obscurité ; c'était le chemin de Maisoncelles. — Selon d'autres (Harris Nicholas, p. 325) les Anglais auraient été guidés vers Maisoncelles par les lumières s’échappant des maisons de ce village.

® Chron. de Monstrelet, liv. 1, ch. 168.

laient faire le lendemain et jouaient aux dés la rançon du roi et des chevaliers d’Angieterre ‘. Les soldats fixaient à un blanc celle des redoutables archers *. Mais il n’y avait pas parmi eux de musiciens « pour eux réjouir » et on remarqua qu'aucun de leurs chevaux ne fit entendre de hennissements. Quelques esprits chagrins virent dans cette circonstance futile un présage de mauvais augure * ; personne ne comprit qu'il eùt été sage de se préparer aux fatigues du combat par quelques heures de repos et l’on prolongea au contraire la veillée jusqu’au lever du jour.

Si le sommeil ne visita pas les Anglais, ce fut pour des motifs bien différents. Depuis trois jours ils avaient eu beaucoup de peine à se procurer une nourriture insuffisante et n'avaient trouvé pour se restaurer que des noix et de la viande de chèvre *. Depuis Boves, les archers n'avaient bu que de l’eau; le roi avait en outre défendu d'allumer des feux et ils étaient couchés sans abri sur une terre humide et sous une pluie glaciale. A peine avaient-ils quelques vêtements pour se garantir du froid ; leurs jacques étaient usées et déchirées * ; beaucoup d’entre eux avaient perdu leurs chaussures et marchaïent la tète et les pieds nus°. Il n’y en avait que fort peu qui eussent des cuirasses, des chapeaux de cuir bouilli ou d’osier, armés de bandes de fer en croix ’, et c'était les plus heureux. Pour remonter leur moral, Henri ordonna à ses ménestrels et aux musiciens de jouer de leurs instruments dont les sons joyeux retentissaient dans

! Chron. angl. mss. p. 182.

2 The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p, 331. 3 Chron. de Monstrelet, liv. 1, ch. 164.

& Juvénal des Ursins.

# Chron. de Moustrelet, liv. 1, ch. 154.

$ Juvénal des Ursius.

T Chron. de Saïnt-Remy, ch. 62, | M

les bois ‘, mais cette musique n’éveillait aucune gaité chez des hommes sacrifiés à l'ambition de leur souverain et persuadés que leur dernier jour était ‘arrivé. Ils se confessèrent tous aux prètres qui accompagnaient l'armée ; plusieurs même communièrent * ; il y en eut qui firent leurs testaments *. Les bommes d'armes visitèrent ensuite les courroies de leurs armures, les archers remirent à leurs arbalètes des cordes neuves * et aiguisèrent les haches, les cognées et les longues épées qui pendaient à leur ceinture *.

Le roi ne prit que peu de repos; il avait à plusieurs reprises parcouru ses quartiers ‘ et au lever de la lune quelques-uns de ses officiers avaient été visiter le terrain pour que sur leur rapport il pût à l'avance combiner son plan de bataille.

Le vendredi 25 octobre 1415, fète des saints Crépin et Crépinien, Henri était sur pied à l’aube. HN faisait un épais brouillard; le roi entendit trois messes dans la chapelle de Maisoncelles ; il était armé de toutes pièces, sa tête seule exceptée, et avait revètu par dessus sa cuirasse une cotte chargée des armes de France et d'Angleterre écartelées "; ses pairs l'entouraient et avaient, à son exemple, endossé leurs cottes armoriées, ce qu'on ne faisait que pour le combat. Après que l'évèque de Bath eut béni solennellement les troupes, Henri prit son bassinet, qui était de l'acier le plus brillant, surmonté

1 Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 153. — Il est le seul qui ait donné cette version ; Saint-Remy dit au contraire que les Anglais passèrent la nuit dans le plus lugubre silence et qu'on ne les entendait pas plus qu'on ne les voyait.

3 Chron. de Monsatrelet, liv. I, ch. 158.

# Hist. d'Angleterre, par Lingard, t. V, p. 47.

# Chron. de Saint-Remy, ch. 60.

$ Chron. de Saint-Remy, ch. 63.

* Hist. d'Angleterre, par Lingard, t. V, p. 97.

T The baitle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 334.

* Elmlhaum.

d'un haut cimier et cerclé d’une couronne d'or du poids de six livres dix onces anglaises dans laquelle étaient enchassés quatre gros et quatre petits rubis ; quatre gros et seize petits saphirs et cent vingthuit perles dont quatre étaient d'une remarquable grosseur *. 1l monta sans éperons sur un petit cheval gris * et, suivi de plusieurs chevaux richement caparaçonnés que des valets tenaient en main, entre autres d’un magnifique destrier blanc comme Ja neige, qu'il comptait monter au commencement de l’action *, il sortit de Maisoncelles à la tète de son armée et se porta à quelques centaines de mètres en avant des dernières clôtures du village.

La reconnaissance qu Henri avait fait exécuter durant la nuit lui fut d'une grande utilité et lui permit d'arrêter ses dispositions sans lâtonnements et avec la promptitude qu'exigeait impérieusement le voisinage des Français. Il fit choix d’une plaine de blé vert * où, malgré l'humidité, le terrain s'était conservé assez solide et y ran-

1 Elmham. — Parliament’s rols, t. IV, p. 215.

$ Chron. de Saint-Remy, ch. 61.

# Klmham, Vita et gesta Henrici V, Anglorum regis.

® Chron. de Saint-Remy, ch. 60. — La chronique de Ruisseauville dit au contraire que «les Englès estoient logiés sur les gaskières et en dure terre et les Franchois estoyent sur les blés entre un bois et une haye de pels. » — Malgré l'autorité de Saint-Remy nous pencherons ici plutôt pour la version de cette chronique de Ruisseauville, tout le monde sachant que le terrain en jachères acquiert promptement une certaine solidité, et qu'au contraire les blés verts poussant sur un sol très-travaillé devaient être un détestable champ de bataille. Il nous paraît plus rationnel d'admettre que le roi d'Angleterre, si sage et si prudent, se réservant les jachères, avait manœuvré de telle sorte que les Français pour venir l’attaquer fussent obligés de traverser une plaine de blés verts, et que la mauvaise qualité du sol devint, avant les pieux aiguisés coupés dans les bois de Miraumont, le premier rempart de l’armée contre l'essor de la chevalerie de France. — À l'appui de ce que l’on a avancé plus baut sur la nationalité de l’auteur de cètte chronique, nous ferons remarquer l’expression de «les gaskieres » dont il se sert. Aujourd'hui, dans les villages de la Basse- Picardie ou Ponthieu où le dialecte picard s’est conservé dans toute sa pureté, on ne désigne jamais les jachères que sous le nom de : « ches gakières. n

gea son armée en bataille. 1] la partagea en trois divisions, selon la méthode qu'il avait employée dans sa marche depuis Harfleur. L’aile droite, commandée par le duc d’Yorck, et l'aile gauche sous les ordres de lord Camois, chevalier de la Jarretière, étaient reliées au centre, où se trouvait le roi en personne, par les dix mille archers partagés en deux corps en forme de coins et destinés à remplacer la cavalerie ‘, de sorte que le front des Anglais ne présentait aucun interstice par lequel les chevaliers français eussent pu s'engager. C'est ce qui a fait dire à Saint-Remy, témoin oculaire, que le roi d'Angleterre avait réuni son armée en un seul corps.

Le roi était placé à cheval en avant du centre et à côté de lui, à cheval aussi, se tenait sir Thomas Erpyngham « chevalier chenu de vieillesse * » à qui il avait donné le commandement de ses archers. Au-dessus de la tête d'Henri se déroulait la bannière de Saint- Georges, d'argent à la croix de gueules, portée par un vaillant écuyer, Thomas Strickland qui, quelques années plus tard, demanda en vain à Henri VI la récompense des services rendus par lui en cette circonstance et en qualité de porte-étendard *. On remarquait aussi la bannière particulière d'Henri V, comme roi de France et d'Angleterre, qui reproduisait les mêmes pièces qu'on voyait brodées sur sa cotte d'armes *. L’aile droite avait pour signe de ralliement l'étendard de Saint-Edouard, d'azur à la croix fleuronnée d’or accompagnée de cinq merlettes de mème, et l’aile gauche ceux de Saint-Edmond, d'azur à trois couronnes d'or, et de la Sainte Trinité, de gueules à un orle dans lequel était un pairle d'argent, le compar-

1 Chron. auglaise, mss., p. 192.

3 Chron. de Monstrelet, liv. !, ch. 154.

8 Rymer, t. [V, part. 111.

* La chronique de Ruisseauville ajoute à tous ces étendarts un autre d’une espèce toute partivulière. C'était « une queue de regnart (renard) sur une lanche. »

timent du centre chargé du mot : « Deus, » les trois branches du pairle du mot « Est, » les angles supérieurs de l'orle des mots : « Pater » et « filius, » l'angle inférieur des mots : « spiritus sanctus » et le corps de l’orle, entre chaque angle, des mots : « non est.»

Une double ligne d’archers était déployée en avant du centre :. Pour avoir les mouvements plus libres, plusieurs s'étaient découvert les bras et la poitrine; Lingard prétend mème qu'il y en avait d'entièrement nus. Le roi en détacha deux mille pour garnir la lisière du bois de Tramecourt. Sir William Marshall, qui les conduisait, avait reçu l'injonction de ne se montrer et de n’agir que sur un signal convenu *. Cinq cents autres environ s'étaient glissés dans Azincourt, pour en débusquer les Français qui occupaient le village sous les ordres d’Hector de Saveuses; Hector fut tué *, son détache-

1 The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 840. — Saint-Remy, dans l'énumération des divers étendards nationaux anglais, a oublié relui de Saint-Edmond.

? Hist. d'Angleterre par Lingard, t. V, p. 27. — Chron. de Saint-Remy, ch. 60.

8 The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 840.

* Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 459. Il a puisé ces renseignements, ainsi que bien d'autres, dans la chronique dite de Tramecourt, dont il a eu communication. Cette chronique, que fort peu de personnes connaissent, est entre les mains de M. le marquis de Tramecourt, pour les ancêtres de qui, ou du moins aous l'inspiration des ancêtres de qui elle a été rédigée. Le manuscrit est écrit sur vélin à deux colonnes, orné de vignettes; son format est in-4° et contient 500 feuillets numérotés d’un seul côté. Le premier feuillet porte en tète ces mots : j'appartiens à Jeban de Tramecourt. Le récit commence à l’origine de la monarchie et finit en 1476, laissant une phrase inachevée. C’est donc une chronique générale, aussi développée pour les xt, xiv® et xv° siècles qu'elle est succincte pour les siècles qui précèdent. On y remarque trois sortes d'écriture, ce qui prouve, comme le fait observer avec raison M. Mazas, que c’est l'œuvre originale des clercs des seigneurs de Tramecourt. Il est difficile d'établir le mérite historique de ce document, puisqu'il n'a été donné à aucun écrivain, à l'exception de M. Mazas, de le comparer avec les chroniques connues et publiées, mais il a, à coup sûr, pour la famille de Tramerourt à laquelle il n’a cessé d’appartenir, un intérêt et une valeur que l’on s'explique facilement. — Dans les archives de cette mème famille existait avant la Révolution

ment recule et les Anglais trop faibles pour garder avec avantage celte conquête se bornèrent, afin d'inquiéter l'ennemi, à incendier quelques maisons, notamment une grange qui appartenait au prieuré de Saint-Georges de Hesdin ‘. Trente archers et dix lances sous John Carew avaient été laissés à Maisoncelles pour garder les bagages. Les chapelains du roi y étaient restés aussi, et celui d’entre eux à qui l'on doit un récit curieux et détaillé de la bataille s'y trouvait à cheval de même que ses collègues. Ils passèrent toute la journée en ferventes prières pour le succès de leurs armes * et la nature de leurs prières, dont on trouve un échantillon dans la Chronique, prouve bien que, comme tant d’autres, ils n'avaient plus aucune espérance.

Les archers avaient toujours porté, depuis cinq jours, les pieux de six pieds de long, aiguisés par les deux bouts, qu'ils avaient coupés dans les bois de Miraumont pendant la nuit du 20 au 21 octobre. Ils s'étaient exercés, pendant les haltes, au maniement de cette

un titre plus précieux encore et d'un intérêt beaucoup plus direct pour le sujet qui nous occupe : c'était le récit de la bataille d'Azincourt fait par un seigneur de Tramecourt, témoin oculaire. Ses frères, qui combattaient avec lui dans les rangs de l'armée royale, furent tués ; lui survécut et raconta les événements qui s'étaient accomplis sous ses yeux et en vue des tours du château de ses pères. Ce cahier en parchemin disparut de Tramecourt en 1793. M. le curé d'Azincourt ayant appris qu'il était entre les mains d'un paysan, fut chargé par M. de Tramecourt de faire les démarches nécessaires pour le racheter. « Cet homme, — nous dit M. le curé d'Axincourt, — avait détruit, quelque temps auparavant, ce précieux manuscrit pour en employer le parchemin à garantir des grappes de raisin des mouches et des guëpes. Ce manuscrit a certainement existé, car, outre ce que je viens de vous dire, son existence m’a été confirmée par plusieurs personnes qui ont vécu avant la Révolution et qui l'ont vu. » (Lettre de M. le curé d'Azincourt à l'auteur.)

1 The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 840. — Chron. anglaise mss p. 204. .

% « Et fut voire que quand les Englès entrues que ils se combatoient il y avoit daerière yauls deux homes ainsi come religieus et avoient grans caperons a grande coquille et lisoient ens leurs livres et toudis faisans croix seur les Engilès tant come li bataille durs. » (Chron de Ruisseauville.)

— Qi —

arme, à la fois offensive et défensive, et s'étaient pénétré de son utilité; aussi, lorsqu'on leur eut assigné leur poste de combat, les deux corps en forme de coin se couvrirent tout d'abord de cette palissade derrière laquelle ils étaient à l’abri des charges impétueuses des chevaliers français. Ils pouvaient s'en éloigner pour combattre à leur aise et revenir se reformer derrière si le désordre s'était mis dans leurs rangs. Leur vieux capitaine, sir Thomas de Erpyngham, n'avait pas dédaigné, pour leur donner l'exemple, de s'armer d'un pieu en tout semblable aux leurs et dont il se servait en guise de bâton de commandement.

Chacun étant à son poste, le roi commença à parcourir les lignes de son armée établie sur quatre rangs seulement de profondeur, mais présentant un développement égal à celui de l'armée française. Il chevaucha de bannière en bannière et exhorta ses soldats à bien faire leur devoir. Il n'était venu en France, leur dit-il, que pour recouvrer son héritage ; le droit était à lui ; ils pouvaient combattre sans crainte pour une juste cause; il ajouta que leurs pères, leurs femmes, leurs enfants étaient restés en Angleterre et qu’il s'agissait de les revoir glorieux et glorifiés ‘ ; il rappela les souvenirs si flat-

1 Le roi n'épargna rien à son retour en Angleterre pour justifier cette parole. Ses compagnons d'Azincourt obtinrent de lui les priviléges les plus flatteurs, et pendant un moment même cette qualité fut presque un motif de noblesse. C’est ainsi que dans une recherche faite par ordre de Henri V des usurpateurs d’armoiries et de coites d'armes, « coate armures , » délit qui, s’il faut en croire l'ordonnance, se serait beaucoup multiplié pendant les premières années de son règne, le roi exempte de toute amende ceux qui auront prouvé avoir fait partie de l’armée d’Azincourt. (Rymer, t. IV, part. 11, p. 201.) Il est incroyable, à côté de tant de générosité, de rencontrer tant d’ingratitude; nous n'en voulons pour preyve que l’histoire du brave porte-étendart de la bannière de Saint-George à Azincourt, Thomas de Strickland, qui n’était encore qu'écuyer alors, et pour qui, malgré ses instances, Henri V ne fit jamais rien. En 1424, il se qualifiait « pauvre écuyer » en demandant à Henri VI de récompenser ses longs et glorieux services, et de lui faire payer sa solde dont depuis neuf ans il n’avait touché qu'une demie année. (Rymer, t. IV, part. iu.) La récom-

leurs et toujours vivaces aux cœurs des Anglais, de Crécy et de Poitiers, caressa leur vanité en déclarant que l'honneur de sa couronne était entre leurs mains, et termina sa courte allocution en prévenant les archers que les Français s'étaient vantés d'avance de couper à leurs prisonniers les trois premiers doigts de la main droite, afin de les empêcher de se servir jamais de leurs redoutables arbalètes ‘. Cette harangue eut tout le résultat qu'il s’en était promis. Les soldats y répondirent par d'énergiques vivats et s'écrièrent : « Sire, nous prions Dieu qu’il vous donne bonne vie et la victoire sur vos ennemis *! » Le roi choisit ensuite parmi les meilleurs écuyers de son « host » quelques gentilshommes à qui il conféra la chevalerie : ce furent sir John Feries, sir Ranold Graystoke, sir Peter Tempest, sir Christopher Morisby, sir Thomas Pekeringe, sir William Hodeloton et sir John Hosbalton *.

Le connétable, de son côté, n’était pas demeuré inactif, et pendant que ses adversaires s’établissaient et se fortifiaient, il avait profité des premières heures de la matinée pour rectifier ce que ses disposi-

pense si longtemps attendue arriva enfin; Thomas fut créé chevalier et on le trouve revêtu de ce titre en 1430. — Henri V créa aussi, le & mars 1419, un héraut d'armes du nom d’Azincourt et lui assigna une pension annuelle de 20 francs, à prendre sur les terres confisquées à Colart du Gardin, dans le comté d'Eu et dans le village de Criel. (Rymer, t. 1V, part. it1, p. 96.) — 11 y eut enfin des gentilshommes qui, n'espérant avec raison rien de la reconnaissance des princes, s’attribuèrent eux-mêmes des distinctions honorifiques de nature à rappeler à leurs descendants la part qu'ils avaient prise à l'un des plus glorieux événements de l'histoire d'Angleterre. C'est ainsi, pour ne citer qu'un exemple entre bien d'autres, que sir Richard Waller qui aurait, dit-on, fait prisonnier le duc d'Orléans, ajouta à son cimier les armes du prince, et que John Woodhouse prit pour cri de guerre le mot : Azincourt et le transmit à sa postérité. (Harris Nicholas, p. 398. — Burke’s lended gentry, passim, et du même: Vicissitudes of families, t. I.)

1 Chron. de Saint-Remy, ch. 60.

? Chron. de Saint-Remy, ch. 62.

# The battle of Agincourt, by Harris Nicholas. Preuves, p. 79.

tions prises à la hâte, la veille au soir, pouvaient avoir de défectueux. Il ne changea rien à son ordre de bataille et se contenta de ranger les trois corps afin qu'ils formassent ensemble une ligne droite parfaite, à partir de Ruisseauville et de Canlers, jusqu’à l'entrée du défilé formé par les bois d’Azincourt et de Tramecourt. L'avantgarde, composée de huit mille bassinets, c'est-à-dire de chevaliers et d'écuyers exclusivement ‘, de quaire mille archers et de quinze cents arbalétriers ?, barrait loute la largeur du défilé et ne présentait qu'un front égal à celui des Anglais; mais où ceux-ci n'avaient que quatre rangs de profondeur les Français en avaient trente?. Cette troupe brillante, hérissée de lances, était flanquée de deux ailes : celle de droite, commandée par le comte de Vendôme, était forte de quinze cents hommes d'armes, et celle de gauche, commandée par l'amiral Clignet de Brébant et Louis Bourdon, chevaliers, de huit cents hommes d’armes tous à cheval et spécialement destinés à enfoncer les deux corps d'archers anglais sous les poitrails bardés de fer de leurs lourds destriers. Dans le corps de bataille, sous les ordres des ducs de Bar et d’Alençon, des comtes de Nevers, de Vaudémont, de Blamont, de Salm, de Grandpré, de Roussy * et de Salins ‘, on ne comptait que des gentilshommes : il était campé en avant de Ruisseauville. Quant à l'arrière-garde ou troisième corps, adossé au village de Canlers, elle était formée des milices de Normandie, de Picardie, d'Artois et de Champagne, et d'un certain nombre d'hommes d'armes à cheval : elle avait pour chefs les comtes de Marle, de Dammartin et de Fauquemberghes et le sire de Longroy, capitaine d'Ardres, qui avait amené les communaux du Boulonnais.

4 Chron. de Saint-Remy, ch. 61. — Chron. de Monstrelet, Liv. I, ch. 154. * Chron. de Monstrelet, Liv. I, ch. 154.

8 Chron. anglaise mss. p. 191.

* Chron. de Monstrelet, Liv. I, ch. 154.

5 Cron. de Saint-Remy, ch. 61.

La disproportion entre les deux armées était donc effrayante, et ce n'est pas sans raison que le chapelain anglais, en énumérant les forces françaises, s'écrie que le nombre des ennemis était vraiment terrifiant ‘. Il n’y a pas lieu de reproduire les diverses évaluations fournies par les historiens, et qui ont trouvé place dans une autre partie de ce récit. Mais si, effectivement, les Français avaient pour ‘ eux les gros bataillons, cel avantage était compensé par des fautes très-graves et très-dangereuses quand on avait affaire à un adversaire aussi habile que le roi d'Angleterre. Tout se réunissait pour accabler notre armée. Sans parler de la position déplorable que le connétable avait choisie, où les féodaux étaient si serrés qu'à peine pouvaient-ils porter la main à leurs épées pour les tirer du fourreau, le terrain où ils manœuvraient, fraichement labouré, détrempé par la pluie du jour et de la nuit précédentes, piétiné par les chevaux que les pages et les valets y avaient promenés en main, était devenu une sorte de boue liquide dans laquelle les hommes s’enfonçaient jusqu'aux genoux *. Pour comble de malheur, les barons de l’avantgarde et du corps de bataille, malgré le funeste exemple de Poitiers où la cause réelle du désastre n'avait été autre que l'inauguration de cette inexplicable tactique, s'étaient mäs tous à pied, sans comprendre qu’en changeant de rôle il fallait changer de costume ou du moins approprier leur vêtement guerrier, fait pour combattre à cheval, à toutes les exigences du métier de fantassin. Bien loin de là, ils avaient conservé leurs lourdes et embarrassantes armures : aïnsi ils portaient tous de longues cottes de mailles tombant jusqu'aux genoux, des jambards d'acier, et par-dessus la cotte l'armure com-

1 Chron. angl. mss. p. 185.

? Chron. de Monstrelet, Liv. I, ch. 154.

3 « Et étoit l'avant-garde moult à détroit et entroyent moult parfont de leurs piés en le terre. » (Chron. de Ruisseauville.)

plète, et des bassinets à camail couvrant les épaules ‘. Gènés dans leurs mouvements, pouvant à peine lever les bras pour manier leurs lances qu'ils avaient raccourcies de moitié, ils étaient plantés dans la boue comme autant de statues de fer.

Les seuls cavaliers que l’on remarquât dans l'armée étaient les deux ailes de l'avant-garde et les hommes d'armes de l’arrièregarde. Malgré leur minime quantité, les Anglais en furent frappés et trouvèrent que les chevaliers de France paraissaient plutôt prêts pour la fuite que pour le combat * ; tant l’usage de renoncer à un puissant auxiliaire dans les batailles, au cheval, était devenu général. Le connétable, les ducs de Bourbon et d'Orléans, les comtes d’Eu et de Richemont, le maréchal Boucicaut, David de Rambures, grand-maitre des arbalétriers, le sire de Dampierre, amiral de France, Guichard Dauphin et tous les chefs de l'avant-garde, avaient en revanche apporté une autre innovation qui n’était pas plus heureuse dans son genre que la première. Au lieu de couvrir les premiers rangs de leurs quatre mille archers et de leurs quinze cents arbalétriers qu'ils auraient fait passer en avant, selon un usage immémorial et toujours observé, pour supporter les premières décharges des Anglais, ils prétendirent qu'ils n'avaient pas déjà assez de place pour eux-mêmes sans s’embarrasser de ces ribauds qui, comme à Crécy, leur eussent barré le passage : ils les renvoyérent donc aux derniers rangs et se privèrent complètement de leur concours *. La défaite du premier corps rejeta ces arbalétriers sur le second, et le second ayant été anéanti à son tour, ils se mélèrent aux fuyards de l’arrière-garde sans avoir Liré une flèche, sans avoir été d'aucune utilité.

1 Chron. de Saint-Remy, ch. 63.

3 Chron. angl. mss. p. 193.

3 Chron. du religieux de Saint-Denis, t. V, p. 559, et Chron, de l’abbaye de Ruisseauville.

Les rangs étaient formés, on n'attendait plus que le signal pour marcher en avant ; mais le connétable, moins confiant peut-être que la plupart de ses lieutenants, ou bien conseillé au dernier moment, donna l'ordre aux troupes de s'asseoir par compagnies autour de leurs bannières, sans quitter leurs places ; il fit distribuer des vivres et chacun but et mangea gaiement *.

Ïl venait aussi de s'opérer dans l'esprit des féodaux un subit revirement. Au moment où ils allaient courir les mêmes dangers, au moment où pour beaucoup d’entr'eux, ils le savaient, allait s'ouvrir l'éternité, leurs divisions, leurs querelles, tout fut oublié. Ils s’embrassèrent et se demandèrent mutuellement pardon des dommages et des injures qu'ils avaient pu se faire. Le duc de Brabant, que l’on avait négligé de prévenir et que son frère le duc de Bourgogne aurait voulu retenir auprès de lui*, arriva tout à coup avec une douzaine d'hommes seulement ; il avait quitté Lille avec une telle précipitation qu’il n’avait pris ni casque ni cuirasse ; il s'était fait une cotte d’armes avec l’étendard blasonné d'un de ses trompettes, dans lequel il avait fait un trou pour passer la tête et qui flotiait sur ses épaules. C'est dans cet étrange équipage que traversant Fruges et successivement les trois divisions, il était accouru se mettre à la tête de l'avant-garde où il avait trouvé avec joie les chevaliers dans les plus édifiantes dispositions. Sa présence significative acheva ce que les émotions du moment avait si bien commencé. Les réconciliations furent sincères et on ne s'occupa plus, sans aucune acception de parti ou d'intérêt, qu'à soutenir l'honneur du nom français.

La création de cinq cents nouveaux chevaliers était aussi, pour

1 Chron. de Saint-Remy, ch. 62. — Chron. de Monatrelet, liv. I, ch. 184. * Hist. des ducs de Bourgogne, par M. de Barante, t. IV, p. 248. 3 Chron. de Saint-Remy, ch. 62.

l'ambition des jeunes écuyers, un stimulant qui produisit les plus heureux effets. Cependant il était déjà dix heures et comme l'ennemi n'avait fait aucun mouvement, comme il s'était fortifié sur place, le connétable, qui s'était promis de ne pas attaquer mais de rester au contraire sur la défensive, se relâcha un peu de la sévérité de ses ordres et permit aux chevaliers de rompre leurs rangs. Trempés par la pluie qui n'avait cessé de tomber que depuis peu, ils en profitèrent pour allumer de grands feux autour desquels ils se groupèrent comme si l’action eût été remise au lendemain !. Le roi d'Angleterre, surpris d’une telle inaction, comprenant un projet dont les conséquences, dans l'état de misère et de disette auquel ses troupes étaient réduites eussent été déplorables pour lui, songea, tandis que les soldats consommaient le reste de leurs vivres, à renouer des négociations qu'il avait essayé d'entamer dans le cours de sa marche le long des bords de la Somme*. Les historiens

sont partagés sur la question de savoir de quel côté vinrent les pre-

mières ouvertures ?, Il est incontestable qu'Henri fit les avances et qu'il députa un certain nombre de bannerets pour s’aboucher avec autant de Français sur l'espace compris entre les deux armées *. Le roi offrait, si l’on voulait lui vendre des vivres, et le Jaisser regagner paisiblement Calais *, de se contenter du duché de Guyenne avec cinq villes qu'il disait en faire partie, du comté de Ponthieu et de la main de Catherine de France avec huit cent mille écus. Moyennant cela il promettait de renoncer pour jamais à ses

1 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 461.

3 Hist. de France, par M. H. Martin, t. IV, p. 47.

3 La Chronique de Ruisseauville affirme que pendant la nuit du jeudi au vendredi le roi d'Angleterre envoya des hérauts convenir avec le connétable d'une entrevue pour le lendemain. Il ajoute, ce qui vient encore à l'appui de notre opinion sur l'existence de cet entretien, que le lendemain eut lieu « leur parlement qui pau dura. »

+ Chron. de Saint-Remy, ch. 62. — Mém. de P. de Fénin, p. 68.

5 Chron. de Wavrin, part. V, Liv. I, ch. 11.

droits et d'effacer de son blason les lis français :. Le conaétahle d'Albret réplique qu'il fallait rendre Harfleur et renoncer purement et simplement à la couronne de France at à l'alliance projetée ; qu'à cette conditiop, seulement, on lui céderait Calais et ee que les Anglais tenaient en Guyenne. L'on ne put se mettre d'accord et le conférence fut rompue.

Sur ces entrefaites, le sire de Heilly, maréchal de Guyenne, qui, après avoir été longtemps prisonnier en Angleterre, s'en était enfui, disait-on , au mépris de la foi jurée ?, se présenta avec Guichard Dauphin et ua autre chevalier pour parler au roi, Il lui dit qu'ayant appris ce dont an l'accusait, il venait offrir le combat à quiconque se ferait l'écho de bruits mensongers et entachant son honneur, — « Le moment n’est pas prapre aux combats singuliers — répondit Henri, — allez dire à vos compagnons de se préparer pour la bataille avant la nuit et ne doutez pas qu’à raison de la première violation de votre serment vous ne perdiez encore la liberté, si vous ne perdez la vie. — Sire, — répliqua le chevalier , blessé de la bauteur de ce langage, — je n'ai point d'ordres à recevoir de vous et je ne ane chargerai pas de votre message. Nous sommes, moi et mes frères d'armes, sujets du roi de France et non pas de vous et nous commencerons la bataille à notre bon plaisir et pas au vôtre. — Va-t-en, s'écria Henri, et prends garde de ne pas te trouver devant nous ?. » Le sire de Heilly avait offensé un prince dont l'orgueil ne pardonnait guère, aussi ne voulut-on pas, pendant le combat, le recevoir à merci, et il fut massacré sans pitié *.

1 Chbron. de Saint-Remy, ch. 62.

* Voir, à la liste des personnages tués à Azincourt, la notice biographique sur le sire de Heilly.

3 The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 845. — Hist. d'Angleterre, par Lingard, t. IV, p. 80. — Titus Livius, p. 17.

+ Juvénal des Ursins.

Quoique tout espoir d’une issue pacifique se fût évanoui, le connétable ne pouvait croire chez les Anglais la témérité de se rendre agresseurs. La conversation d'Henri avec le sire de Heilly fut considérée comme une bravade impuissante et l’on ne fit rien pour se mettre en garde contre une attaque. Le roi, de son côté, semblait ne pouvoir se décider à prendre l'offensive ; il avait encore envoyé un chevalier gallois, nommé David Game ‘, reconnaitre les Français. De retour après trois quarts d’heure, David dit au roi et d’un ton joyeux : «a Sire, il y en a assez pour être tués, assez pour être prisonniers, assez pour prendre la fuite *. » Sous l'impression favorable causée aux assistants par cette plaisanterie toute militaire, Henri prit son parti et s'écria : « bannières en avant! » puis il mit pied à terre et se mêla à la foule des gentilshommes qui l'entouraient. Thomas de Erpyngham, jetant en l'air le pieu qu’il tenait à la main, dit à son tour d’une vaix puissante: « Now strike! » (Frappez maintenant *). Une immense clameur lui répondit. Les archers s’agenouillèrent, prirent un peu de terre dans leur bouche *, se rele-

1 Game n’était pas le véritable nom de ce brave écuyer à qui le roi venait de conférer la chevalerie. Ce n'était qu'un surnom qui signifiait « le louche. » Il était le fils de Liewelyu qui possédait une grande seigneurie dans les paroisses de Garthbrengy et Llanddew, et il était né dans le Brecknockshire où il tenait sa terre de l'honneur d'Hereford. A la suite d’une rixe dans les rues de Brecknock où il tua son cousin, il fut obligé de chercher un refuge en Angleterre. Ses descendants tinrent à honneur de conserver comme nom de famille le surnom que leur ayeul avait gravé par ses exploits à Azincourt dans l’histoire d'Angleterre. (Note de Harris-Nicholas, p. 120).

3 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 458. Il ne donne pas la source à laquelle il a puisé cette anecdote dont il convient par conséquent de lui laisser la responsabilité.

3 Tous les chroniqueurs anglais et français.

4 M. Harris Nicholas (the battle of Agincourt, p. 346) prétend que les archers exprimaient par là qu'ils étaient décidés à redevenir terre s'il le fallait, c’est-à-dire à mourir ; il est bien permis de douter de ce « memento quia pulvis es. » Suivant un autre historien, cet acte fut chez les Anglais le souvenir d'une précédente bataille

vèrent en poussant un second cri !, couvrirent d’une nuée de flèches les bataillons français qui s'étaient reformés à la hâte et plantèrent devant eux leurs pieux aiguisés.

Surpris par un mouvement si brusque et si inattendu, le connétable n’eut que le temps de recommander en quelques mots à ceux qui pouvaient l'entendre, de se bien comporter, et ordonna à la cavalerie de charger. Il avait été convenu la veille que les quinze cents chevaux de l'aile droite, commandés par les comtes de Vendôme et de Richemont, le vicomte de la Bellière et le sire de Combourg, et les huit cents chevaux de l'aile gauche, conduits par l'amiral Clignet de Brébant, le baron d’Ivry, les sires de Bacqueville, d'Aumont, de la Roche-Guyon et tous les officiers de la maison du roi, chambellans, écuyers, échansons, pannetiers et autres *, écraseraient les archers et feraient une trouée par laquelle la division du connétable pénétrerait jusqu’au centre des Anglais. Quand ils voulurent obéir et s'élancer, enfoncés jusqu’au genou dans les terres labourées, les chevaux se consumaient en efforts impuissants. Beaucoup s'abattirent et soixante chevaliers de l'aile gauche, à peine, parmi lesquels Philippe de Saveuses, Ferry de Mailly, Aléaume de Gapennes, Alain de Vandonne et Lamon de. Lannoy purent-ils se dégager pour fondre sur les archers. Neuf cents hommes sur trois mille se ruèrent sur les pieux et vinrent se briser

où, au moment où un évêque administrait la communion à l'un des combattants, tous pour s'unir d'intention au sacrement, se mirent un peu de terre sur la langue. Cela est-il plus vrai? On peut encore en douter. — Ne serait-il pas, dès lors, une autre explication beaucoup plus simple? Les archers avaient besoin de mouiller, pour l’assujettir sur la corde, l’encoche de la flèche; un corps étranger dans la bouche, un caillou, voire mème un peu de terre entretient et augmente la salivation.

{ « Et adont les Englès commenchièrent à brayre, à cryer et a huer par trois fois en venant contre nos gens. » (Chron. de Ruisseauville).

? Berry.

contre cet obstacle. Guillaume de Saveuses y fut tué le premier *. Accablés de flèches tirées à bout portant, se pressant dans un étroit espace où ils tombaient les uns sur les autres, les chevaliers furent promptement mis dans un épouvantable désordre. John Cornwall fit prisonnier le comte de Vendôme *. Les chevaux, affolés par leurs blessures, emportaient leurs cavaliers dans toutes les directions ; les uns se jetaient d'eux-mêmes sur les pieux et s’y enferraient ; d'autres écrasaient leurs maitres dans leur chûte ; d'autres encore revinrent se jeter tête baissée dans l'avant-garde qui s’avançait à leur secours et y causèrent un grand désarroi.

Sans se laisser émouvoir par ce premier échec, le connétable continua son mouvement. Baissant la tête pour que les flèches qui sifflaient de toutes parts et retentissaient sur le fer, comme la grêle sur un toit, ne pussent pénétrer par la visière ou le ventail du casque, les chevaliers, serrés les uns contre les autres de manière à ne pouvoir remuer les bras, marchaient pesamment, mais sans se troubler, contre les redoutes improvisées des archers. Le premier choc leur fut favorable ; les Anglais reculèrent, mais bientôt ramenés par Thomas de Erpyngham, ils jetèrent leurs arcs désormais inutiles, s'armèrent d'épées, de dagues, de haches, de maillets, de becs-defaucon * et se précipitèrent en désespérés au milieu de cette masse compacte de gentilshommes *. Le terrain mouvant, la pesanteur des

1 Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 154. — Chron. de Saint-Remy, ch. 63.

3 Rymer, t. IV, part. 11, p. 149. — Par charte datée de Westminster le 148 novembre 1415, le roi, après avoir pris l’avis de son conseil, donna à John Cornwall le comte de Vendôme, son prisonnier, en toute propriété: l'autorisa à recevoir du prince telle rançon qu'il lui plairait de fixer et à délivrer sous la garantie royale des saufconduits au comte pour qu’il pôt aller en France s'occuper de sa rançon. (Ibidem).

# Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 154. — Chron. angl. mss. p. 948.

* Le religieux de Saint-Denis, auteur de la chronique de Charles VI, (t. V, p. 563 remarque que les Anglais se servirent à Azincourt d'une arme-jusqu'alors inusitée

armures de leurs adversaires, leur firent la partie belle et ils massacrèrent les barons presque sans courir de risques personnels, cherchant à loisir le défaut des brassards ou des gorgerins pour y enfoncer leurs dagues eflilées.

La mèlée était horrible. Des chevaux sans cavaliers, ou trainant des cadavres restés engagés dans les étriers par leurs longues poulaines d'acier, bondissaient éperdus dans la foule et broyaient sous Jeurs sabots tous ceux qu'ils rencontraient. Sir William Marshall, sorti du bois de Tramecourt avec ses deux mille archers, criblait le flanc gauche de la colonne qui ondulait dans le fatal défilé sans pouvoir avancer et sans vouloir reculer. Le roi d’Angleterre jugea alors que le moment était venu d'entrer en ligne à son tour : « Donnons en l'honneur de la Sainte-Trinité ‘, » s'écriat-il; et, suivi de sa noblesse, il s'enfonça au milieu des Français, l'épée au poing et combattant comme un soldat. Le connétable * et le duc de Brabant furent tués * ; le maréchal Boucicaut, frappé au visage, tomba et fut bientôt recouvert d’un monceau de cadavres ; le duc d'Orléans, blessé en plusieurs endroits, venait d'être fait prisonnier, Une terreur panique s'empara enfin des survivants ; ils se débandèrent et coururent se jeter sur la seconde division, celle des ducs d'Alençon et de Bar, qui, par suite de la position qui lui

«a C'étaient des massues de plomb dont un seul coup appliqué sur la tête tuait un homme ou l'étendait à terre privé de sentiment. »

1 Vies des Grands Capitaines, par M. Masas, t. IV, p. 464.

? On ne trouve que dans la chronique de Ruisseauville l’insinuation suivante sur je mort du connétable : Elle nous a paru trop importante pour ne pas trouver place ici « et voloit-on dire que aucuns seigneurs de Picardie le tuèrent au commencement de la bataille pour chou que ils se perchurent de la traïson que li et autres avoient fait. »

3 Le duc de Brabant, s’il faut en croire la chronique de Ruisseauville à qui on emprunte ce détail, n'aurait pas eu le temps de s'armer complètement quand le moment de douner ful arrivé. « 11 n'étoit (quand il fut tué) encore nient bien armés. »

avait été assignée, sans être d'aucun secours à la première, ne pouvait que venger sa défaite et recueillir ses débris.

Les Anglais ne laïssèrent pas au duc d’Alençon le temps de rétablir dans son corps l'ordre troublé par les vaincus qui cherchaient à pereer les rangs, pour fuir au delà. Henri V reforme «or on nouveau champ de batsille son armée qui avait pet souffert et attendit. Les chevaliérs de la deuxièthe colonne, animés par l'exemple du brave duc Jean, arrivèrent avec un ensemble parfait sur les archers qui ne purent lâcher qu’une seule décharge. Le choc fut terrible. Enfoncés en un clin d'œil avec une perte considérable, les archers se jetèrent dans Azincourt et dans le bois de Tramecourt. Les hommes d'armes anglais furent aussi profondément entamés et le due d’Yorck, oncle du roi, trouva tüne mort glorieuse. La fortune <e déelarait en faveur des Français, mais ici encore l'énergie et le sang-froid d'Henri V le sauvèrent d'une perte imminente. Sa bravoure électrisait son entourage. Le duc de Clarence, son frère, était tombé blessé à ses pieds ; il s’élança et engagea sur son corps une lutte acharnée, avec les ennemis qui voulaient l'enlever. Il vint, dit le chroniqueur : « mettre le pied sur luy de peur qu'il ne fust tué ‘, » et réussit à le faire emporter paf ses écuyers. Lionel de Maldinghen, Gaviot de Bournonville et seize autres gentilshommes, qui s'étaient dévoués pour tuer le roi parvinrent à la faveur du tumulte à s'approcher très près de lui : ua d'eux l’atteignit sur son casque d'un si violent coup de hache qu’il fit sauter un des fleurons de sa couronne. Henri s’abattit sur un genou *, mais il fut bientôt relevé et ses gardes décimèrent tous ces braves gens. David Game en tua deux pour sa part”, mais

1 Vie d'Artus de Richeinont, par G. Gruel, p. 4. ? Chron. de Saint-Remy, ch. 62.

3 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 467.

Gaviot de Bournonville lui fendit la tête avant de rouler lui-mème sur le corps du gallois. Les archers, honteux de leur faiblesse, s'étaient ralliés et ils reparurent sur les flancs des Français en poussant de grands cris et en tirant « à la volée » sur les hommes d'armes qu'ils transperçaient à travers leur double armure de mailles et de fer. Cette heureuse diversion apporta quelque incertitude dans la division. Un corps de milice, effrayé par les cris sauvages que triplaient les échos des bois, lâcha pied. Le roi mit à profit ce temps d’arrêt pour tenter un vigoureux effort et lança de nouveau ses troupes sur les gens d’armes du duc d'Alençon. Privé d'une partie de ses forces, le prince fut contraint de reculer. Ses soldats se dispersèrent et, malgré lui, il se vit entrainé dans leur retraite précipitée ‘.

Le duc d'Alençon était destiné à devenir le véritable héros de la journée. Il parvint à rallier trois mille hommes auxquels s'adjoignirent les baïllis de Sens, de Mâcon, de Caen, de Senlis et de Meaux, qui détachèrent leurs soldats, au nombre de quatre mille, du troisième corps dont ils faisaient partie *. Avec ces sept mille guerriers animés des plus généreuses résolutions, le prince pouvait faire des prodiges et rappeler encore la victoire sous ses drapeaux, si le troisième corps avait voulu agir. ou plutôt s’il avait été moins éloigné du théâtre de l’action. Jamais encore, depuis le commencement du combat, le roi d'Angleterre n'avait couru d'aussi graves dangers. Le duc Jean savait qu'il le trouverait au pied de l'étendard aux fleurs de lys et aux léopards ; il s'ouvrit un passage jusque-là,

‘ Le chapelain d'Henri V prétend que les Français, mème les plus grands seigneurs, étaient saisis d’un tel effroi qu'on en vit se rendre à dix personnes différentes, de peur qu'on ne les crût pas assez prisonniers et qu'on ne les épargnât pas comme tels (p. 321).

2 Journal d'un bourgeois de Paris, année 4415.

tua d'un coup de hache le duc de Glocester ‘, frère du roi, qui couvrait Henri de son corps et d'un second et terrible coup atteignit Henri lui-même sur son casque et le jeta à genoux, au moment où le roi se penchait sur Glocester. Il relevait le bras et Henri était mort, si les barons ne l'avaient assailli de tous côtés. En vain le prince releva-t-il sa visière en s'écriant : — « Je me rends, je suis Alençon ! » — Il tomba percé de coups, avant que le roi eût pu, — ou peut-être eût voulu prendre le gantelet qu il lui tendait *.

Sa chüûte arrèta l’élan de ses compagnons et fut le dernier acte de ce drame sanglant. Beaucoup d’entre eux purent s'enfuir, car les Anglais, occupés à ramasser des prisonniers pour en tirer rançon, n'essayérent pas de les poursuivre et firent quartier à ceux qui voulaient se rendre *.

De grands cris, cependant, s’élevèrent tout à coup dans la direction de Maisoncelles, sur les derrières de l'armée et attirèrent l'attention d'Henri de ce côté. On vit sortir du village quelques-uns des archers qui avaient été préposés à la garde des bagages: ils accouraient en toute hâte et annoncèrent qu’un détachement français avait tourné la position et prenait l'armée à revers. Au même moment, le troisième corps qui stationnait en avant de Canlers fit mine de s'avancer. Le roi crut qu'il allait ètre entouré et qu'il faudrait livrer un troisième combat. Ses nombreux prisonniers devenaient un très-grave danger : il donna l'ordre barbare de les égorger : les soldats s’y refusèrent, non par humanité, mais par intérèt. L’instant était critique. Un gentilhomme et deux cents archers furent désignés pour cette boucherie ; ils firent asseoir les pri-

Et non pas le duc d'Yorck, comme beaucoup d’historiens l'ont prétendu à tort. — Elmbam. — The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 953.

1 Hist. d'Angleterre, par Lingard, t. VI, p. 32. # Cbron. de Saint-Remy, ch. 62.

sonniers à qui les Anglais avaient Ôôté leurs casques pour les reconnaitre, et commencèrent à les assommer à coup de masses. L'armée faisait entendre des murmures, les chevaliers pleuraient en pensant au déshonneur que cette horrible exécution allait faire rejillir sur eux, et à la quantité de braves gentilshommes auxquels elle coûtait la vie *. Il aurait fallu, dit le chapelain d'Henri V, un cœur de pierre pour contempler d’un œil sec et avec sang-froid un tel spectacle.

Ce qui avait donné lieu à ce terrible épisode n'était qu'une fausse alerte. Isembart d’'Azincourt, Robert de Bournonville et Rifilart de Plamasse *, croyant la bataille gagnée, s'étaient jetés avec six cents paysans * sur les bagages du roi d'Angleterre pour les piller. Ils réussirent en effet à prendre sir John Carew * et à enlever quelquesuns des joyaux du roi, entre autres une épée ornée de pierres précieuses * qu'ils donnèrent plus tard au comte de Charolais pour s'assurer la protection de ce prince contre le duc de Bourgogne‘. Mais au lieu des éloges qu'ils avaient espéré mériter ils ne recueillirent que le blâme universel pour une entreprise dont le résultat unique avait été de faire sacrifier tant de leurs compatriotes, de plonger dans le deuil un si grand nombre de familles *. Le duc

4 Chron. de Sain{-Remy, ch. 63. — Chron. de Wavrin, part. V, liv. [, ch. 1%. — Cron, 4e Monstrelet, Kv. !, ch. 154. —— Mêm. de P. de Fénis, ch. 6$.

4 Ghrorz. anglaise, ras. p. 226.

& Monstrelet dit : Clamasse.

* « Les gens de Hesdin et dou pays dentour. » (Chron. de Ruisseauville). La mème

chronique ajoute que ce détachement était assez nombreux pour avoir pu à lui seul « déconfire tous les Englès apriés le bataille. »

# The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 362.

® « Lespée dou roi Arîus qui valoit tant de finanche que on ne le saroit exposer. à (Chron. de Ruissesauvillo).

T Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 154.

8 Les Anglais avaient eu soin de choisir, pour les égorger,les gentilshommes de petit

Jean-sans-Peur, leur seigneur immédiat, punit sur ces trois gentilshommes le crime des Anglais et leur infligea une longue détention, Les paysans furent pendus. Le roi pourtant ne perdit même pas ses bijoux, car le sire de Gaucourt, ancien capitaine de Harfeur, fait prisonnier pour la seconde fois, promit, si on lui rendait sa liberté sans rançon, de retrouver tous les objets enlevés, et il parvint à les racheter pour un prix très-élevé ‘.

état et de qui il n'y avait à attendre que peu ou point de rançon. On épargna naturellement les princes du sang qui pourtant devaient coûter cher à l'Angleterre et ne lui rien rapporter, les plus grands seigneurs et les officiers de la maison du roi de France (Chron. du chapelain.

1 La liste de ces joyaux est conservée dans Rymer. t. IV, part. 3, p. 163:

Une salière d’or émaillé ornée de chaines d'or : — Une longue serpentine pesant 4 livres et 5 onces, évaluée 46 livres 14 shellings 4 deniers. — Trente cuillers d'argent marquées d’une petite couronne, estimées 38 shellings 9 deniers. — Trois salières d'argent et leurs couvercles, en forme de cloche, ornées de cygnes en émail, estimées 29 livres 15 shellings. — Une cuiller d'argent marquée d’une petite conronne, pesant une once, et estimée 3 shellings 6 deniers. — Une cuiller d’or estimée 68 shellings 4 deniers. — Six cuillers d'argent non marquées, évaluées t6 shellings 10 deniers et demi. — Sept cuillers d'apgent non marquées, estimées 16 sbellmgs 10 deniers et demi. — Une salière d'or de travail mauresque, ornée de 3 améthystes, de petits grenats et de petites émeraudes, et sarmontée d'un caillou d’Éeosse.

H faut ajouter à cela : l'épée ornée de pierres précieuses qui devint le partage du comte de Charolais, la couronne royale ou plutôt les deux couronnes royales « dont l’une le roi devroit porter quant il se devroit accoutrer devant le peuple de Franche, et li autre pour li couronner à Rains. » (Chron. de Ruisseauville). Une eroix d'or et de pierreries dans laquelle était enchassé np moreeau de la vraie croix, les vêtements royaux d'Henri V, et les sceaux de sa chancellerie, et l'on n'aura encore évidemment qu'une faible partie de ce qui dut être enlevé au roi d'Angleterre pendant cette bagarre. Les détails les plus curieux concernant les négociations saus fin auxquelles donna lieu la mise en liberté du sire de Gaucourt et du aire d'Estouteville, son compagnon d'infortune, sont consignés dans le factum inédit du sire de Gaucourt que nous allons reproduire malgré son étendue. 11 n’est pas nécessaire d'expliquer les motifs de ce document ; ils y sont déduits de le façon la plus claire. Bornons-nons à constater que le héros de l'Angleterre, le grand politique, le conquérant, Henri V enân, se faisait un jeu de la foi jurée et au mépris de sa parole

Lorsqu'on s'aperçut que ce n’était qu'un coup de main au lieu d’une attaque sérieuse, le roi fit cesser le massacre, mais un millier d'hommes avait déjà été égorgé de sang-froid. Quelque soient les

royale gardait la rançon loyalement payée par les bannerets normands et laissait à son successeur, Henri VI, le soin de les mettre en liberté après leur avoir fait payer une seconde rançon. On trouvera dans le factum suivant la preuve irréfutable de cette action indigne d'un roi, d'un chevalier, fait monstrueux et unique dans les annales du moyen-âge : — Le duc de Bourbon encore plus malheureux, paya quatre fois sa rançon et mourut prisonnier, en 1483, après 19 ans de captivité : (Voir à ce nom dans la liste des prisonniers :)

« Le cas de moy Gaucourt duquel dépend le procès que jay aux requestes à Paris à l'encontre de Mons. Louys, à présent seigneur Destoutevile comme héritier de son feu père en son vivant seigneur Destoutevile, est tel come il s'ensuit :

Et premièrement il est vray que du temps que le feu roy d'Angleterre derrenier trespassé mit son siége devant la ville de Harfleu, en laquelle estoit led. feu seigneur Destoutevile, led. de Gaucourt avec plusieurs autres chevaliers et escuiers, il nous convint par deffault de secours de vivres et de la mortalité qui estoit dedans ladite ville, rendre icelle ville, et feusmes tous prisonniers du roy d'Angleterre.

Iteru et pour ce que la plus grant part d'entre nous qui estions dedans Harfien estions très griefvement malades, le roy d'Angleterre nous donna respit parmy ce que nous jurasmes et promeismes et baillasmes scelle de nous rendre tous à Calais devers lui à la Saint-Martin lors prouchainement venant; laquelle chose nous feismes.

Item et nous venus audit Calais, lui requismes Mons. Destoutevile et moy, que ainsy come nous luy avions tenues noz promesses que les promesses qui nous avoient estées faictes par ceulx qui de par luy avoient fait le traitié audit Harfieu nous feussent tenues, et il nous respondi quelque chose que ilz nous eussent dit, il nous tenoit tous ses prisonniers.

Item et aprez nous dit que il avoit plusieurs de ses serviteurs et subjectz prisonniers en France jusques ‘au ‘nombre de vit à vin #5, qui estoient très durement traitties et se nous voulions estre délivrés que nous feissons quilz le fussent, et pour ce que ilz nestoient point de si grant estat come nous, seroit advisé par deux gentilshommes de France, et par deulx d'Angleterre à ce comis, que chascun devroit raisonuablement payer, et par cestre manière nous serions délivré.

Item et sur ce nous parlasmes Mons. Destoutevile et moy à Mess. les ducs d'Orléans et de Bourbon, à Mess. les contes Deu, de Richemont, de Vendome et Mons. le mareschal Bouchigaut, tous lesquelz estient ensemble prisonniers à Calais, et tout regardé nous dirent se nous nacordions à nous y employer veues les condicions du

motifs qui aient inspiré à Henri V cette résolution inoule, elle restera imprimée comme une tache indélébile sur la réputation du héros de l'Angleterre. Quant au mouvement que l'on avait cru re-

roy d'Angleterre, nous serions en grant péril que ledit roy ne nous tensist longuement en Angleterre, sans pourveoir à noz délivrances.

itew et sur celuy dismes Mons. Destoutevile et moy que nous ferions tout nostre pouvoir à la délivrance des dessusditz prisonniers Angloiz.

Item et pour ce que moy Gaucourt nestoie point bien gary de ma grande maladie, il me donna respit de retourner en France pour pourchasser la délivrance desdiz prisonniers, et en oultre nous dit quil avoit perdu plusieurs de ses joyaulx à la bataille d’Agincourt, et se nous povions trouver manière de les recouwger, ils le recognoistront grandement au faict de nos délivrances, et avec ce nous requist que luy feissions amener u queues de vin de Beaune à Londres, et que pareillement le recognoistroit envers nous.

Item et sur lesdictes paroles men retournay en France et feys tant à très grant peine et meschief que je traitay de recouvrer jusques de vi à V1" prisonniers, tant gentilshomes marchans que archers, et baillay erres afin de les pouvoir recouvrer à certain jour en payant le surplus.

Item et aussi feys je diligence de recouvrer lesditz joyaulx qui estoient desja despartis en pluseurs mains, et feys tant que je mis en seureté de recouvrer la couronne du roy d'Angleterre qui estoit en ses coffres, et une croix d'or et de pierres bien riche, en quoy avoil de la vraye croix de demi pié de long et la croisure de mesure de plus de ung grant pouse de large, et labillement de quoy on sacroit le roy d’Angleterre, et pluseurs autres choses quil avoit grand désir de recouvrer, et si recouvray les seaulx de sa chancellerie et les foys sceller du contreseau de la chancellerie dudit roy.

Item aussy feisje acheter 1 queues de vin de Beaune et en baillay erres avant men partement, et sur ce men retournay en Angleterre, et lui raportay et presentay ses seaulx et lui dis coment a très grant peine je avais mis a seureté et délivrance de vi à vus prisonniers Anglois et ses joyauix dessus desclairies et les 11 queues de vin de Beaune, mais Mons. Destoutevile ne moy ne pourrions trouver manière de recouvrer ses autres amis de les povoir délivrer ne amener en Angleterre que nosdits seigneurs etamis ne veissent que nous eussions seureté de avoir par ce moyen noz délivrances.

Item et lors ledit roy d'Angleterre dit il estre bien content de la diligence que en avions faicte et que nous feissions tout amener à Londres, et lors il apointeroit de nostre ‘lelivrance en la fourme et mauière qu'il nous avoit dit à Calaiz et que nous nen feissons aucune doubte.

marquer dans la troisième division française, il y avait eu, en effet, quelque chose de vrai et on ne s'était pas tout à fait trompé. Cette division était, comme on l'a déjà dit, composée de milices des

Item et sur ce”nous nous conseillasmes à Mess. les ducs et contes dessusditz et en leur présence fu la chose bien débatue et leur sembla que le parti estoit dur pour nous et n’estoit pas bien raisonnable ; d'autre part fu débatu que se nous ne fasiens come ledit roy d'Angleterre vouloit que nous fasiens, il pourroit bien dire que puisque nous navions fianses en ses paroles il scauroit bien que auroit à faire touchant nos délivrances.

Item et en fu advisé et conclu tout bien regardé quil vauldroit mieulx que nous feissions toutmener à Londres devers luy, et que veu ce que sur ce nous avoit dit à Calaiz et audit Londres et devant plusieurs notables gens qu’il le devroit ainsy faire et acomplir, et aussi se nous ne les faisions mener à Londres que perderions ce que y avions mis et serions en voie destre longuement en prison et très mal traitiez.

Item, et sur ce moy Gaucourt employay tous mes seigneurs et amis et feys tant par responses et obligacions que je feys délivrer tous les prisonniers Angloiz dessusdits de vr à vit 25 et les feys chausser et vestir tous de neuf et d'une livree et feys louer une nef dedans laquelle ilz vindrent à Londres, et si luy feys aporter tous lesditz joyaulx et ordonna que luy rendissons lesditz joyaulx, et que lesdits prisonniers fussent mis en la tour de Londres. Et environ quinze jours après vint à Londres la nef qui aporta les 11 queues de vin de Beaune dessusdictes.

Item, et ce faict acomply nous luy requeismes et feismes requerir que ainsy que nous avons fait et acomply tout ce qu'il nous avoit dit, que aussi luy pleust apointer de noz délivrances, ainsi comme il nous avoit dit audit lieu de Calais et de Londres.

Item, et quelque diligence que en faissons il se parti de Londres sans nous en faire aucune response et me fist payer les dépens des dessusditz Angloiz prisonniers estans dedans ladite tour par lespace de quatre mois et demie ; et après ce sans parler à Mons. Destoutevile ne a moy, il fist délivrer tous lesditz prisonniers pour tele finance qu’il luy pleust sans nostre sceu et consentement, et sans nous en faire aucune récompensacion de ce qu‘ilz avoient cousté à racheter ne de toutes les mises et despens que f'avois faites pour eulx ne aussi desdittes bagues et joyaulx, qui se montoient lesdites mises et rachaptz plus de xIII® escus; et depuis ja soit ce que avant qu'il partist d'Angleterre pour retourner en France et aussi en France quard il y fa nous luy eussions faict présenter plusieurs requestes par escript pour noz délivrances. Néantmoins oncques ne nous en voult faire aucune response ne donner apoinctement aucun, et ainsi chent ladite somme de xrit= escus ou plus en partie sur led. feu Mons. Destoutevile et moy, dont icelluy Destoutevile ou son dit fils

— Ai —

communes : les comtes de Fauquemberghes, de Marle, les sives de Longroy et de Chin! avaient tout mis en œuvre pour leur inspürer l’ardeur qui les animait, et n'avaient pu y réussir. Désespérés de

pour luy il est encores tenu à moy Gaucourt pour la moitié qui se monte à vr= escuz et plus.

tem, et par ainsi demourasmes led. feu sg Destontevile et moy toujours prisonniers eneores jusque après la mort dudit roy d'Angleterre.

Itern, mais après la mort et trespassement dudit Roy d'Angleterre, les parens et

amis de moy Gaucourt firent tant par le moien du comte de Houtindon qui estoit prisonnier en France, que en faisant le traitié de sa délivrance il me délivrerait pour IX salus et de ce bailla ses letres a mes ditz seigneurs et amis. * Item, et quand ce viut à ls congnoissance du seigneur de Cornouaille qui avait en garde led. ag' Destoutevile et moy led. de Gaucourt, il dit et jura que se ledit sg° Destontevile ne se mettoit à finance jamais il ne me délivreroit, et à ceste cause demouray empeschié pour led. sg Destoutevile et telement qu'il me convint mettre à autre finance avec led. sg” Destoutevile, et fusmes mis à finanee les deux à la some de xx = eseus qui estaient pour chascun de noùs x® escus.

Item, et après ce que nous fusmes ainsi mis à finance fu délibéré tant par nous lesdits Destoutevile at de Gaucourt que par les autres seigneurs de France que moy ledit de Gaucourt vendrois en France faire diligence de recouvrer ladite some en France ds xx= escus, et lors me fist led. sg” Destoutevile bonnes letres de moy rendre et payer bien et loyaument tout ce que je payerois pour luy a lPaequit de sa finance etraençon. °

Item, et pour avoir et recouvrer la some de z = eseus pour led. sgr Destoutevile et pour sa moictié, il me baïilla une procuration espécial pour vendre sa terre de Houtot, et autres choses contenues et plus à plain deselairées en ladite procuration, et avec ce escrivy par moy à de ses amis qui estaient en France pour luy aidier au fait de sa délivrance qui en tiendrent peu de compte.

Îtem, et moy Gaucourt voyant le peu dayde que les amis dud. feu sg” Destoutevile lui faisoient et pour la grande et bonne amour que je avoie à luy, je feys tant du mien propre que aussy par emprunts et pourchatz envers mes seigneurs et amis je recouvray jusques à la some de xx= escus et sans vouloir proceder à la vente de ladicte terre de Houtot comme je eusse pu faire par le moyen et vertu de ladicte procuracion dudit feu sg’ Destoutevile, je payay pour ledit sgr Destoutevile et pour l’'acquit de sa finance et raençon jusques à la some de 1x=rxeLxit1 escus d'or,

1 Hiet. d'Angleterre, par Lingard, t. VI, p. 86,

leur insuccès, les trois barons ne voulurent pas survivre à leurs compagnons d'armes ; ils vinrent se jeter, avec six cents hommes à

espérant que ledit sg” Destoutevile luy délivré mendeust bien loyaument payer : comme tenu et obligié mestoit et come je crois qu’il eut fait se Dieu luy eust donné plus longue vie.

Item, et est vray que luy estant malade au lit de la mort il manda quérir ledit sg° Destoutevile qui est à présent son flz et luy enchargea expressément de lacquiter envers moy Gaucourt de tout ce ouquoy il me povoit estre tenu. Et ce a dit et raporté le beau père qui confessa ledit feu sgr Destoutevile luy estant malade au lit de la mort.

Item, et après la mort et trespas dudit feu sg" Destoutevile, moy, ledit de Gaucourt, ay requis par plusieurs fois ledit messire Loys à présent son fils qu'il me voulsist contenter et payer de ladite somme de xvu1= escus en quoy son dit feu père mestoit tenu, tant pour le principal de ladite finance que autres frais et mises comme dit est dessus, dont ledit Mons. Loys a esté contredisant et en demeure.

Item, et par ce sest assis procès entre nous aux requestes à Paris à cause de ladite somme de xvi® escus pour le principal et pour frais et mises que moy led. de Gaucourt demande aud. sg' Destoutevile come dit est.

Item, et à quoy par ledit Destoutevile fu seulement respondu qu’il nyoit les letres, seigns et sceaulx dicelles que produisoit led. de Gaucourt et quelles estoient de nulle valeur ; et si de valeur estoient qu'il n’estoit tenu en la demande dudit demandeur, pour ce qu’il ne sestoit fondé héritier de son dit feu père.

Item, et sur ce a tant esté procédé entfe nous les d. parties, que enquestes ont esté faictes de la part de moy Gaucourt, et depuis avons esté apointiez a produire letres et a mettre devers la court soubz droit.

Item, et pendant ledit delay pour oyr droit led. sg’ Destoutevile ou son procureur pour luy plus de cinq ans après la production desdites letres, a obtenu ung relievement pour estre receu à produire nouvelles letres, à quoy il a esté receu, et a produit entre autres choses une petite letre par laquelle il veut dire et maintenir que tous les dons et aydes qui furent fais en France audit sg' de Gaucourt pour le fait de sa finance et rsençon doivent venir et retourner par moitié à la deschsrge de la finance dudit sg Destoutevile.

Item et laquele dite letre ledit sg de Gaucourt contredit et rédargue de faulx,come il appert par les articles et alégances de droit plus a plain contenues en ung quayer de papier signé en teste G. |

Et se est en effect tout le demeurant de ceste présente matières.

(Fonds Latin, 5228, Bibl. Imp. Mss. de Baluze).

peine, dans les rangs ennemis où ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient, la mort ou la captivité 1.

Les Anglais étaient brisés de fatigue, couverts de blessures, et il importait beaucoup qu'ils n’eussent plus aucun combat à soutenir, car alors ils auraient pu périr dans leur triomphe. Henri se hâta de dépècher à Canlers le sire de Ross pour représenter aux milices que le roi vainqueur leur permettait de se retirer en paix, mais que si elles ne le faisaient pas elles s'exposeraient à de terribles traitements et qu'on ne ferait de quartier à personne. Le sire de Ross les trouva déjà très-ébranlées et son message acheva de les décider. Repliant leur drapeau et faisant volte-face, elles prirent la chaussée de Fruges et disparurent à l'horizon. Un millier d’archers anglais les suivirent pour prévenir un retour offensif dans le cas où le courage leur serait revenu *.

La bataille était enfin gagnée : elle n'avait duré que trois heures. Les Anglais n'avaient à déplorer que la perte de seize cents hommes *, deux princes du sang, les ducs d'Yorck et de Glocester, et de quelques grands seigneurs, notamment le comte de Suffolk *, sir Richard Kighley, David Game, Thomas Fitz-Henry, sir Roger Vaughan , sir Walter Llwyd et John de Peniton ‘. Sir Jobn Carew

{ Mss. de Monstrelet, 3684, fonds français, Bibl. imp., ch. 168.

2 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 471,

8 Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 154.

® Chron. anglaise mss. 242. — Elle accuse seulement 14 morts. — Elmham et Titus Livius disent 100.— La chron. de la Bibl. Harleienne, 23. — Les records de Salisbury, 17. — Pierre de Fénin et Berry, de 400 à 500, et la chron. de Ruisseauville, 600.

5 Sir Roger Vaughan de Bedwardine, Herefordshire, était le gendre de David Game dont il avait épousé la fille Gwladis: celle-ci se remaria à un des vainqueurs d'Axincourt, sir William Thomas, de Raglan. (Note de Harris Nicholas, p. 120).

$ Chron. anglaise, mss.

avait été fait prisonnier. Le duc de Clarence, grièvement blessé, ne succomba pas à ses blessures.

Quand la résistance eut entièrement cessé le roi traversa le champ de bataille et aperçut parmi les prisonniers William Olandyne, ce banneret qu'il avait chassé de son camp à Southampton, et qui était venu se mettre au service de la France : il le fit percer de mille coups sur-le-champ ‘. Il appela ensuite Montjoie, roi d'armes de France, qui avait également été pris et lui dit en ne cherchant plus à cacher la joie qui rayonnait sur son visage : « Nous n’avons pas fait cette occision ; ains a été Dieu tout-puissant, comme nous croyons, pour les péchés des Français *. » Puis il lui demanda d'un ton moqueur à qui la victoire devait appartenir, de lui ou du roi de France. — À vous, sire, — répondit Montjoie — et à qui voulezvous qu'elle soit? — Quel est, — continua le roi, — le nom de ce chastel que je veois assez près de moi ? — Il a nom Azincourt. — Pourtant, — dit encore Henri — que toutes les batailles doivent porter le nom de la plus prochaine forteresse, village ou bonne ville où elles sont faites, celle-ci dès maintenant et perdurablement aura en nom la bataille d’Azincourt ?. »

1 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t, IV, p. 473. 3 Cbron. de Monustrelet, liv. I, ch. 154.

8 Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 154. — Chron. de Saint-Remy, ch. 63. — Le récit de la chronique de Ruisseauville diffère complètement ici de tous les autres: Ce fut, selon elle, après son dîner que le roi d'Angleterre demanda aux principaux prisonniers français qui l’entouraient ce qu’ils pensaient de la journée. Ils lui répondirent qu'elle lui appartenait sans aucun doute. Le roi reprit alors que les Anglais n’y avaient été pour rien, que c'était Dieu et saint Georges qui avaient tout fait « et tout par vos pekiet, car quand vous alez en bataille en orguel et à grant benbanche, violant pucelles, femmes mariées et aultres et ossi tout desreubant le plat pays et toutes les églises, et tant comme vous ferez ensi ja diex ne vous aidera ; car vechi toutes mes gens et tous chil qui vinrent au lès decha avec mi ne montèrent onques sur nulle: femmes et aussi ne desreuberent ils nuls hommes ne églises, ne ossi bontet

Le théâtre de l'action offrait un aspect terrible. Sur plusieurs points où la lutte avait été la plus acharnée, les cadavres s’élevaient à uné hauteur de six pieds 4. Les hérauts français et anglais et les clercs du roi, qui, par son ordre, parcoururent la plaine pour faire le recensement des morts, en enregistrèrent dix mille, dont huit mille gentilshommes *. Jamais désastre aussi grand n'avait été infligé à la France *. Courtray, Crécy et Poitiers étaient surpassés. Aussi l'effet de cette défaite fut-il immense et eut-il un profond retentissement par tout le royaume. Il y eut bien peu de familles qui ne changeassent les vêtements d’or et de soie contre des habits de deuil : il y en eut beaucoup qui s'éteignirent et où il ne se trouva plus personne pour porter ces funèbres insignes *. Mais aucune province ne fut aussi cruellement éprouvée que la Picardie dont la noblesse fut décimée. |

nuls feux en Franche. » Ce discours en forme de sermon à l’allure dogmatique et où l'on remarqne cet étrange alliage d’orgueil et d’humilité hypocrite qui distingue tous les écrits, lettres ou ordonnances émanées d'Henri V, a un cachet trop particokier pour que l'on puisse en suspecter l'authenticité. Pour quiconque a lu Rymer, it doit être évident que les paroles rapportées par la chronique de Ruisseauville farent les propres paroles du roi.

4 The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 854.

3 Monastrelet est d'accord avec Saint-Remy, Wavrin, Titus Livinus et Elmhem dans l'évaluation des pertes subies par la France. — P. de Fénin dit 8 ou 4,000, comme les records de Salisbury. — Walsingham dit 4,600 nobles. — Otterbourne accuse 1,500 chevaliers tués. — La chron. de Ruisseauville parle de « 46 ou 4,800 cottes d'armes sans les aultres gentilshommes qui nulles n’en avoient,» en tout 6,000 hommes.

3 On lit dans les mémoires de Pierre de Fénin, que le cours des monnaies se ressentit beaucoup du désastre que la France venait d’éprouver et que « depuis que la bataille d'Azincourt fut, y eut grant tribulacion des monnoyes. Et dura ceste tribulacion depuis lan mil quatre cens et quinze desy à lan mil quatre cens vingt et un, que les choses se mirent à point touchant les monnaies. » (Edit. Dupont, p. 189).

# Chron. dn religienx de Saint-Denis, t. V, p. 578.

Les prisonniers étaient au nombre de quinze‘ à seize cents ?, tous nobles *. Le comte de Richemont, légèrement blessé, fut reconnu à sa cotte d'armes ensanglantée ‘+. Le duc d'Orléans et le maréchal Boucicaut furent retrouvés sous des monceaux de cadavres 5.

{ Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 158.

* Chron. de Saint-Remy, ch. 55. — a Vint deux cens. » (Chron. de Ruisseauville). c'est à dire 2,200.

3 « Disoit-on communément que ceux qui prins estoient n'avoient pas esté bons ne loyaux à ceux qui moururent en la bataille. (Journal d'un bourgeois de Paris).

* Vie d'Artus de Bretagne, p. 5.

5 Le comte d'Eu, le comte de Richemont, le maréchal Boucicaut, Pierron de Lupé et Guichard de Sesse furent confiés à la garde de Robert Waterton, écuyer. Celui-ci dépensait pour l’entrelien des trois premiers captifs 33 sous et 9 deniers par jour, et 16 sous par semaine pour les deux autres. Il paraît que le roi oublia d'indemniser Waterton de ses dépenses, car celui-ci les 15 et 25 mai 1416 réclamait instamment « par Dieu et en œvere de charité » le remboursement de ses avances se montant en totalité a 276 livres, 6 sous 10 deniers oboles, que le roi ordonna, le 40 juiu suivant lui être payées. (Rymer, t. IV, part. 11, p. 142). — À cette pièce il convient d'ajouter un autre document relatif aux prisonniers d'Azincourt, qui, en indiquant les diverses localités où ils furent tout d’abord internés, donne la mesure des premières précautions prises par le roi pour assurer leur bien-être.

« Eidem domino Regi in eamdem cameram suam, ad diversos lectos, curtyns, travers, linth, fustians, panes, blanket, coopertor, et tapetes de Worsted, pailet, canvas, fetherbeddes, materas et alia diversa res et necessaria ordinanda et facienda pro apparatu et ordinatione erga adventum ducum d'Orleans, Burbon, et aliorum dominorum, militum et scutiferorum, de partibus Franciæ, prisoniarium domini nostri Regis, apud Eltham, turrim Londoniæ, Westmouasterium, ct Wyndesorum, et ad alia diversa loca, ad xtv lecta de statu, et pro quolibet lecto 1n pailet, de mandato domini Regis,

il pann. color. long.

ty pann. blanket. long.

xv pann. dimid. blanket. curt.

d. assis.

zi1 pec worsted. med. assis

1 boltes rotul.

x pec. fustiao.

Le roi ne se lassait pas du spectacle de sa victoire. Il resta quatre heures sur le champ de bataille et n’en fut chassé que par la pluie qui, vers le soir, recommença à tomber. Il regagna alors Maisoncelles et s’y établit dans le logement où il avait déjà passé la nuit précédente. Lui et ses chevaliers seuls prirent un repos dont ils avaient grand besoin. Les archers et les valets s’occupèrent sans relâche à transporter dans le village leurs morts et à dépouiller les vaincus ‘. Quand le roi vit le lendemain la quantité d'armes et d'armures qu’ils avaient ramassées, il défendit à chaque homme de prendre plus d’un équipement pour sa part et fit entasser tout le reste dans une grange à laquelle on mit le feu *. On fit bouillir les

% b.Lxxn uln. tel. lin. Reyns.

cCcaLv uln.'dim. tel. lin. champeyn.

CCCLxXVA uln. dim. tel. lin. flandr.

ccxxiv uln. tel. lin. braban.

cccciI uln. Westval.

CCxxIX uln. canab. p. cu4 de vis.

Il bolsteres.

Il fetherbeddes.

xII materas. materas.

In pec. Worsted magor. ass.

XvIIL pec. tarterni.

x pec. satyn.

(Rymer, t. VI, part. 11, p. 455.)

‘ ls rançonnèrent mème les blessés et ceux qui donnaient à peine quelques signes de vie. Cet horrible détail est fourni par le religieux de Saint-Denis, t. V, p. 569. — La chronique de Ruisscauville donne cet autre détail bien plus horrible encore, à savoir que le roi fit armer 500 hommes et les envoya reconnaître les morts, les dépouiller de leurs cottes d'armes et de leurs armures et avec de petites haches « les décoper tous les morts et les vivants ens leurs visaiges afin que on ne les reconnust point. » Ceci, qu'on ne voudrait point croire si un contemporain ne l'avait enregistré, n'avait eu lieu qu'après le recensement individuel des morts fait par les hérauts.

3 Chron. de Saint-Remy, eh. 64.

restes du duc d'Yorck' et du comte de Suffolk pour pouvoir emporter leurs os en Angleterre; et, après avoir placé les prisonnjers entre l'avant-garde et le corps de bataille, les Anglais se mirent en marche vers Calais *.

1 Les barons, dans les guerres qu'ils se livraient incessamment au moyen-âge, faisaient porter, dans leur bagage, une chaudière neuve destinée, en cas de mort. a faire bouillir leur corps pour qu'on pût rapporter leurs os dans la sépulture de famille. V. Cantu : Hist. des Italiena. T. 1V.

3 Itinéraire de l'armée anglaise denuis le jour du départ de Henri Y de l'Angleterre jusqu’au jour de son retour à Londres.

Départ d'Augleterre, dimanche 14 août.

Entrée dans la Seine, mardi 13.

Débarquement, mercredi 14.

Investissement d'Harfleur, samedi 17.

Reddition de la place, dimanche 22 septembre. Entrée du roi dans Harfleur, lundi 98.

Départ d'Harfleur, mardi 8 octobre.

Passage à Arques, vendredi 41.

Passage et coucher à Eu, samedi 12.

Passage à Abbeville, dimanche 48.

A Amiens, lundi 14.

À Boves, mardi 45.

A Corbie, jeudi 17.

À Nesles, vendredi 18.

Passage de la Somme, samedi 19.

Réception des hérauts français, dimanche 90.

Passage de la Canche, mardi 99.

Coucher à Bonnières, mercredi 23.

Coucher à Maisoncelles, jeudi 24.

Bataille d'Azincourt, vendredi 95.

Départ de Maisoncelles, samedi 96.

Arrivée à Calais, mardi 929.

Arrivée à Douvres, samedi 17 novembre.

Départ de Douvres, dimanche 48.

Coucher À Eltham, vendredi 98.

Entrée à Londres, samedi 24.

(Chron. anonyme de Henri V.)

Le roi dut traverser de nouveau dans toute sa longueur le théâtre de la triple action de la veille. Les archers et les goujats avaient fait leur besogne en conscience : les cadavres « estoient tout dénués, comme quand ils issirent du ventre de leur mère‘. » Quelques blessés, ranimés par la fraicheur de la nuit, s'étaient relevés du milieu des morts, et s'étaient trainés dans les bois de Tramecourt où ils moururent ; d'autres, plus heureux, purent gagner, à la faveur de l'obscurité, les villages de Buscamp et d’Ambricourt : les Anglais en découvrirent plusieurs qui respiraient encore et les achevèrent impitoyablement *.

Après le départ du roi d'Angleterre qui s’était arrêté pour jeter ses regards autour de lui, et quand les derniers trainards eurent disparu à l'horizon dans les profondeurs de la forèt de Ruisseauville, les paysans des environs s'abattirent dans la plaine, comme des oiseaux de proie, et firent main basse sur tout ce qui n'avait pas tenté la cupidité des vainqueurs, sur les vêtements, et surtout sur les armes dont les Anglais n'avaient choisi que les plus précieuses ?. Après eux il ne resta plus rien à recueillir.

Dès le mème jour, quelques personnes charitables s'occupèrent à faire donner une sépulture chrétienne à tous ces pauvres cadavres qui gisaient nus dans la boue : le connétable d’Albret fut enterré dans l’église des frères mineurs de Hesdin ; les ducs de Brabant, de Bar et d'Alençon, les comtes de Nevers, de Blamont, de Vaudémont, de Fauquemberghes et l'amiral de Dampierre furent relevés, bien lavés et remis aux mains de leurs valets qui les avaient reconnus et qui les emportèrent dans leurs domaines ‘. On porta les

1 Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 156.

3 Chron. de Saint-Remy, ch. 68,

5 1] y avait, — dit le chapelain anglais, — des charriots chargés d’arbalètes, de viretous et de lances.

& Philippe de Wissoc fut enterré dans l’église de Sainte-Aldegonde, à Saint-Omer

gentilshommes des environs chez eux et on les enterra dans les églises de leurs seigneuries ‘. Le comte de Charolais, qui fut plus tard Philippe-le-Bon, commit l’abbé de Ruisseauville * et le bailli d’Aire pour faire ensevelir à ses frais les corps abandonnés, tant ceux que l'on connaissait, mais que personne ne réclamait ou qu’à raison de la distance de leurs manoirs on ne pouvait y transporter, que ceux que l'on ne reconnut pas. L'abbé et le bailli achetèrent un champ de vingt-cinq verges carrées et y firent creuser trois fosses profondes ”, de la largeur de deux hommes chacune *. On y déposa en leur présence cinq mille huit cents cadavres sans compter ceux qui étaient allés mourir de leurs blessures dans les villages, dans les villes ou même, comme on l’a dit, dans les bois d'alentour, et qui furent mis en terre en divers endroits *. Jacques Déla, dominicain,

Jean de Croy, grand bonteiller de France, fut inhumé dans l’abbaye de Saint-Bertin ; Guillaume d'Averhoult fut déposé dans le caveau d'une chapelle de Saint-Denis, à Saint-Omer, où l’on retrouva son cercueil, en 1808. — Puits artésien, année 1837, p. 381 et suiv. — Les deux Colart de Mailly furent enterrés à Saint-Nicolas d'Arras, Pierre de Tourzel dans l’église de Notre-Dame de Clermont, Henri de Gavre dans le chœur de la cathédrale de Cambrai, etc., etc. (Voir aux listes des tués).

1 La cbron. de Ruisseauville affirme que l'évèque de Thérouanne défendit bientôt d'emporter aucun cadaÿyre « pour la cause des pleurs et des lamentations des bonnes gens. » C'était là, certes, uue singulière humanité que celle qui consistait à refuser aux familles en deuil les corps de ceux dont elles pleuraient la perte.

3 L'abbé de Blangy, selon la chron. de Ruisseauville.

3 Cinq fosses dans chacune desquelles on mit 1300 hommes c et fist mestre Loys de Luxeibourg évêque de Térouenne, sur chascune sépulture une grande croix de bas. (Chron. de Ruisseauville).

# Chron. de Monstrelet, liv. EL, ch. 156. — C'est à tort que le religieux de Saint- Denis, seul entre tous les chroniqueurs d’aillewrs, attribue l'initiative de cette mesure généreuse au roi d'Angleterre. Le priuce était trop pressé d'aller récolter les hurrahs de ses sujets enthousiastes pour s'occuper de ces détails d'humanité, de religion et de convenance.

5 Churon. de Monstrelet, liv. I, ch. 156.

évèque in-partibus d'Esquinnes, bénit, en qualité de procureur de l'évèque de Thérouanne, ce cimetière de la noblesse française qui fut entouré d'une haie d'épines et d’un large fossé *.

La plus vaste tranchée avait été ouverte dans un champ nommé encore La Gacogne, de plus d’un arpent d’étendue et presqu'attenant au bois de Tramecourt *. Jusqu'en 1734 cet enclos avait été l'objet ” des respects et mème de l'effroi des paysans ; il était planté d'arbres qui mouraient sur pied sans que l'on y portât la cognée ; ni hommes ni bestiaux n’y pénétraient. En 1734 on y érigea une chapelle qui fut démolie en 1793, pendant que le cimetière était livré à la

culture ?.

Pendant l'occupation de 1816 un officier supérieur anglais porta une main sacrilêge sur cet asile des morts et moyennant une somme de 500 francs acquit du nouveau propriétaire le droit d'y faire pratiquer des fouilles par ses soldats. Ses recherches, auxquelles l'autorité municipale se hâta de mettre fin, furent couronnées de succès ‘. Outre une grande quantité d’ossements qui furent portés

1 La chron. de Ruisseauville prétend que l’on ne put jamais savoir au juste le nombre des morts, car l'évêque de Thérouanne après l'avoir appris de ceux qui firent l'office de fossoyeurs, leur fit prêter un serment solennel de ne jamais le révéler à qui que ce fût.

4 La Gacogne est un hameau de 18 habitants, à 4 kilomètre de son chef-lieu de “commune, Azincourt. Les autres hameaux ou sections dépendant d’Azincourt sont : Appegarbe (21 habitants, 1 kilomètre), Bucamp (115 babitants, 2 kilomètres), et Sénécoville (40 habitauts, 1 kiloméëtre du chef-lieu). La population totale d'Aziucourt, en y comprenant celle des quatre hameaux ci-dessus mentionnés, est de 425 habitants. Maisoncelles a 225 habitants, et Tramecourt en a 167. (Lieux habités de la France, Bibl. Imp. Mss. 10031, fonds Fr. et dictionn. Imp. des Postes de l'Empire).

3 La chapelle avait été batie par Mme de Tramecourt, née de Béthune. (Reuseignements fournis par M. le curé d'Azincourt).

* Ce terrain qui n’a jamais été exploré depuis, a été racheté depuis quelques années par M. le marquis de Tramecourt qui l'a fait entourer d'une haie. (Renseignements dus à l'obligeance de M. le curé d'Azincouri}.

dans le cimetière d’Azincourt avec tous les honneurs militaires, il y trouva beaucoup de débris d'armes, de pointes de flèches, quelques pièces d'or et d'argent aux effigies des rois Jean, Charles V et Charles VI et trois magnifiques oliphants en ivoire sculpté, couverts de légendes latines et garnis en cuivre !.

Un pli de terrain, la butte de l'ancienne forteresse, sur laquelle est construite une ferme appartenant à M. le marquis de Tramecourt, voilà tout ce qui indique aujourd'hui au passant le champ de bataille d'Azincourt : Et le souvenir de ce grand désastre survit à peine dans la mémoire des paysans qui chaque jour foulent à leurs pieds le terrain qui en fut le théâtre.

Henri V, qui était parvenu à Calais sans encombre, le 29 octobre, n'y resta que dix-neuf jours. Son triomphe l'avait épuisé ; une seconde victoire aurait anéanti son armée et il n'était d'ailleurs plus capable de tenir la campagne. Il s'embarqua donc le 16 novembre et revit le lendemain les côtes de l'Angleterre *.

{ Revue anglo-française, année 1835, p. 148.

% La traversée ne s’accomplit pas sans encombre, bien que le vent fùt favorable. La mer était si agitée que les prisonniers déclarèrent avoir vu pendant ce voyage la mort de plus près que sur le champ de bataille d'Azincourt. Les pauvres chevaliers, si braves partout ailleurs, s'avouaient sans force et sans énergie contre les intolérables douleurs du mal de mer. Deux navires appartenant à sir John Cornwall furent les seuls dont on eut à regretter la perte : mais il y en eut plusieurs que la tempête entraîna dans divers ports de la Hollande. Le vaisseau royal et la plus grande partie de la flotte arrivèrent pourtant à Douvres sans encombre. Henri V y demeura un jour entier et s’achemina ensuite à petites journées vers Londres, par Cantorbéry et Eltham où il coucha. Le lendemain, à Blackheath il rencontra le lord-maire, les aldermen et les principaux habitants de Londres qui grossirent son cortége jusqu'à la capitale où l’on avait fait pour recevoir le prince victorieux d'immenses préparatifs. Le prètre qui avait prié pour le roi sur le champ de bataille était encore à sa suite dans cette triomphante journée. Nous lui devons un récit très détaillé des fêtes, une peinture très finie de l'aspect de Londres fétant un triomphe dont le souvenir est aussi vivace en Angleterre aujourd'hui qu'il y a quatre siècles. Cette description

malgré son étendue, nous a paru digne d’être rapportée ici toute entière, quand ce ne serait que pour servir de terme de comparaison avec les solennités de même nature racontées par nos chroniqueurs et pour apprendre comment les graves et importants bourgeois de Londres entendaient les réjouissances nationales:

«.....Les habitants de Londres qui vinrent au devant du roi jusqu'à Blackheath étaient le lord-maire et vingt-quatre aldermen en robes écarlates, et une grande foule de bourgeois, tous à cheval, au nombre de près de vingt mille, vêtus de rouge avec des chaperons mi-partis rouge et blanc. Il était dix heures du matin. Quand le roi eut reçu les félicitations qu’ils lui adressèrent pour sa noble victoire et pour ce qu'il avait fait pour le bien de l'Etat, ils se mirent en marche vers la ville, précédant le roi qui était suivi de ses officiers et de sa propre compagnie de gens d'armes. Quand on approcha de la tour qui commandait l'entrée du pont, on aperçut au sommet de cette tour une gigantesque statue tenant une hache de la main droite et de la main gauche les clefs de la ville suspendues au bout d'une baguette; à sa droite était placée une statue de femme revètue d’un manteau de pourpre ; autour de ces statues se déployaient des bannières aux armes royales, et dans la tour au fronton de laquelle on lisait cette devise: Crviras REGIS JUSTICIE on entendait retentir des trompettes et des clairons qui jouaient des airs mélodieux. Des deux cotés du pont, et un peu en avant de lui, s'élevaient deux minces colonnes en forme de tourelles, faites en bois, couvertes de toile peinte imitant le marbre blanc et le jaspe ; au sommet de celle de droite se dressait une antilope portant à son cou un bouclier sur lequel étaient peintes les armes du roi, et tenant dans sa patte droite le sceptre; sur celle de gauche était un lion, debout, tenant dans sa griffe droite l'étendart royal déployé. Au pied du pont et en travers de la route s'élevait une tour peinte comme les colonnes; au milieu de celle-ci, sous un riche pavillon, était placée une image de saint Georges, entièrement armé à l'exception de la tête sur laquelle était posée une couronne de laurier ornée de perles et de pierres précieuses ; derrière lui s’étendait une riche tapisserie ornée de ses armes répétées sur un grand nombre de boucliers (d'argent à la croix de gueules) : à sa droite était accroché son heaume et à sa gauche son bouclier: de la main droite il tenait la garde de son épée, et de ia main gauche une banderolle sur laquelle étaient écrits ces mots : SOLI DKO HONOR ET GLORIA. Au sommet de la tour on lisait : FLUMINIS IMPETUS LETIFICAT CIVITATEM DEI. Dans une maison joignant la tour se tenaient des enfants représentant l'armée céleste, habillés de robes blanches avec des ailes et des courognes de laurier, qui à l'approche du roi entonnèrent de leurs voix mélodieuses une hymne de triomphe.

«.…….Quand on arriva à la tour de Uornhill on la trouva recouverte de toile cramoisie disposée en forme de tente, et entourée des étendarts d'Angleterre, de saint Georges, de saint Edouard et de saint Edmond mélangés des armes du roi,

avec cette pieuse devise : QUONIAM REX SPERAT 1N DOMINO ET IN MISERICORDIA ALTISSIMI NON COMMOVEBITUR. Sous la tente étaient des prophètes habillés de drap d'or et la tête enveloppée de turbans de drap d'or et d'écarlate, qui, lorsque le roi passa devant eux, donnèrent la liberté à une quantité de petits oiseaux, en chantant ce pseaume : CANTATE DOMINO CANTICUM NOVUM, ALLELUIA !

La rue que l’on parcourut ensuite était ornée de tentures vertes avec les armes de la cité : On y voyait douze vieillards représentant les douze apôtres, avec les douze rois martyrs et confesseurs, la couronne en tête, le sceptre à la main et des colliers d’or autour du cou. Ils jetèrent sur les pas du roi des feuilles d'argent et des oublies, et répandirent du vin sur le pavé, en mémoire de la reception que Melchisédech fit à Abraham quand il revint vainqueur des quatre rois. — Plus loin, la croix de Cheap avait disparu pour faire place à une construction en bois, représentant un château avec tours et bastions, supporté sur deux arches qui barraient la rue et paraissaient se perdre Jans les maisons adjacentes : Au-dessus de ces deux arches sous lesquelles le peuple circulait librement étaient tracées ces paroles : GLORIOSA DICTA SUNT DE TE, CIVITAS DEi, et elles étaient recouvertes d'une toile peinte imitant le marbre blanc et vert. Les armes de saint Georges ornaient la plus haute tour de la forteresse ; sur les autres étaient placées celles du roi et celles de l’empereur, écartelées d'argent à l'aigle éployée de sable et de gueules au lion d'argent. Du milieu du château se développait un pont-levis recouvert de tapisseries, sur lequel s'avancèrent à la rencontre du roi une troupe de jeunes filles richement habillées dansant et chantant WELCOME HENRY THE FIFTE, KYNGE OF ENGLOND AND OF FRAUNCE ! Sur les remparts du château se pressait une foule de jeunes gens qui jetèrent sur le cortége royal, quand il passa à leurs pieds, des poignées de petites pièces d'or et de branches de laurier. Après la rue de Cheap, en allant vers Saint-Paul, était encore une tour ceinte de pavillons sous chacun desquels se tenaient des jeunes filles, magnifiquement vêtues, couronnées de laurier, et tenant des coupes d'or pleines de feuilles du même métal qu’elles souffièrent sur le roi : la tour elle-même était surmontée d'un pavillon d'azur semé de nuages imités avec beaucoup d'art, chacun desquels supportait l'image d'un archange : les quatre lances qui supportaient le pavillon reposaient entre les bras de quatre anges. Sous le pavillon et sur un trône était assis un personunage représentant le soleil entouré d’anges qui chantaient les louanges du roi. Ajoutez à cela que les rues étaient remplies d'une foule telle que c’est à peine si les cavaliers pouvaient faire avancer leurs chevaux. Aux fenêtres se pressaient les plus graudes dames et les plus grands seigneurs du royaume dans leurs plus somptueux atours. Au milieu de cette foule ivre de joie s’avançait le roi vètu d'une robe écarlate et suivi de ses prisonuiers eutourés d'une nombreuse escorte...» (Harris-Nicholas, the battle of Agincourt, p. 373-392).

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PRINCES

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