LES PROFESSEURS VOTENT UN MONUMENT
et de son dévouement, jaloux de la gloire de l’établissement qu’il avait fondé et auquel ils s’honoraient d’appartenir, les professeurs voulurent « manifester d’une manière durable les sentimens dont ils étaient animés », et prirent, à cet effet, le 2 germinal an X 123 mars 1802), en assemblée générale, la résolution suivante :
Les membres du Conservatoire de musique, considérant que c’est aux soins du citoyen Sarrette, directeur du Conservatoire, qu’ils doivent la formation et la conservation de l’établissement depuis les premiers instans de la réunion des artistes qui le composent; voulant établir d’une manière durable la preuve des sentimens qui les animent, et transmettre aux artistes qui par la suite seront appelés à partager leurs travaux les motifs de la reconnoissance due à celui dont la sollicitude active a opéré la fondation du Conservatoire,
Arrêtent : Il sera élevé par le Conservatoire de musique un monument de la gratitude des membres de cet établissement envers le citoyen Sarrette;
Une commission de cinq membres sera nommée en assemblée générale pour s’occuper des moyens de remplir le vœu des membres du Conservatoire ;
Les vues de cette commission seront présentées sous dix jours à l’assemblée générale.
Ce document est revêtu de 74 signatures, dont 36 de membres ayant appartenu à la Musique de la garde nationale, et s’étant trouvés à la première fête de Sarrette 1 , et 38 de professeurs entrés depuis l’organisation de l’an IV 2 , soit à peu près l’effectif total du personnel enseignant.
Comme nous l’avons dit, cette décision fut le signal d’un redoublement d’attaques et de calomnies : on insinua que les membres du Conservatoire cédaient à un hommage commandé par la crainte; on accusa Sarrette d’avoir provoqué une souscription pour se faire ériger un buste, et deux indignes factums, d’une violence grossière, furent imprimés contre lui à ce propos : Appel du citoyen Sarette et Un ex-membre du ci-devant Comité révolutionnaire (v. p. 19, note 2, et p. 13, note 1). Tous ses actes s’y trouvent dénaturés, sa personne avilie, et sa conduite passée fortement censurée.
Sarrette ne répondit pas personnellement, mais les membres du
1. Parmi ceux présents à cette première fête, 25 avaient été réformés lors de la réduction de l’an VIII.
2. A l'exception de ceux dont le nom est précédé d’un astérisque et de ceux qui, pour une cause quelconque indiquée, avaient quitté le Conservatoire en mars 1802^ tous les artistes compris sur les listes p. 36, 52 et 132 à 135, sauf Devienne, Chelard, Gobert, H. et L. Jadin, Janson, Fournier, Rey et Rodolphe, signèrent ce document. Pour les connaître, il suffit donc de rechercher les noms qui ne sont marqués d’aucun signe ni d’aucune mention de sortie antérieure à 1802, et ceux qui sont marqués de deux astérisques.
LA RETRAITE
Conservatoire le défendirent et se disculpèrent dans le Recueil de pièces à opposer h divers libelles..., dont la publication fut décidée en assemblée générale, le 29 prairial an X (18 juin 1802), et le texte adopté le 26 messidor (15 juillet), pour éclairer le Gouvernement, plus que pour réfuter les allégations mensongères des détracteurs de l’institution et de son directeur 1 .
Ils firent observer qu’il n’était pas question de souscription, et qu'il ne s’agissait pas davantage d’élever un buste; que le monument proposé devait transmettre les motifs de leur reconnaissance, et qu'un buste ne pouvait remplir un tel objet : « Le vœu seul que « renferme cet arrêté, inscrit dans l’intérieur du Conservatoire, eût « été un monument de gratitude, aussi simple dans son exécution « que juste et naturel dans son objet », disaient-ils.
Il ne fut pas donné suite à ce projet, mais la cause ne saurait en être attribuée aux protestations du dehors; à notre avis, il faut la chercher dans la réduction inopinée du budget, qui entraîna la suppression déplus delà moitié du personnel enseignant (septembre 1802).
Le Gouvernement donna à Sarrette différents témoignages de satisfaction. A la date du 10 prairial an VII (29 mai 1799), le Ministre de l’Intérieur, François de Neufchateau, l’informa qu’en considération de l’état florissant du Conservatoire et des peines qu’il prenait pour l’organisation des fêtes nationales, un exemplaire des œuvres de Voltaire (édition Palissot) était mis à sa disposition.
Lorsque l’heure de la retraite eut sonné, bien que prématurément, Sarrette reçut encore, de la part de l’autorité, des marques de considération : c’est ainsi qu’il faut envisager l’offre qui lui fut faite en 1830 de reprendre la direction du Conservatoire, offre qu’il déclina par amitié pour Cherubini. Un hommage plus solennel et moins éphémère lui fut rendu par le Ministre d'Etat, quand il arrêta, dans le courant de mars 1858, qu’un buste en marbre du fondateur et premier directeur du Conservatoire serait exécuté sur les fonds de son Ministère. Sarrette était alors dans sa quatre-vingt-treizième année et bien proche de ses derniers moments; cette honorable récompense dut lui être précieuse : elle formait la consécration officielle et perpétuelle des nombreux témoignages privés qui s’étaient antérieurement manifestés directement ou par des écrits.
1. Le 21 thermidor an X (9 août 1802), le préfet de police eut communication de ce recueil, et le 24, le secrétaire particulier du Ministre, L. Bonaparte, en accusait réception.