‹ B. Sarrette et les origines du Conservatoire national de musique et de déclamationChapitre 135 sur 149 · BANQUET OFFERT A SARRETTE · texte numérisé non relu

BANQUET OFFERT A SARRETTE

Dans un aperçu historique sur le Conservatoire, publié par la France musicale (12 janvier 1840), A.-L. Blondeau, ancien élève de rétablissement, qui avait obtenu le prix de Rome en 1808, à lage de vingt-trois ans, rendit justice à l’initiative et aux travaux de Sarrette. Après avoir mentionné sa destitution, il écrivait : « Mais « la reconnaissance des véritables amis de l’art a dédommagé am- « plement ce zélé et persévérant administrateur de tant d’ingrati- « tude; on ne saurait oublier qu’il a fondé et enraciné en France, « presque en dépit de nous et des circonstances, un monument « unique dans ce pays, auquel son nom est désormais attaché d’une « manière ineffaçable. »

Ce compositeur ne fut pas le seul à reconnaître les bienfaits de l’institution dans laquelle il avait fait d’heureuses études, et à proclamer les mérites de celui qui avait présidé à sa formation. Peu après, un groupe nombreux d’anciens élèves, pour la plupart brillants lauréats couronnés sous la direction de Sarrette, alors professeurs ou artistes distingués, se réunit pour organiser un banquet en son honneur. Il eut lieu le 23 juillet 1840 et procura à l’illustre vieillard une des plus douces émotions de sa vie, ainsi qu’il ressort du récit que la France musicale nous a laissé :

Les anciens élèves du Conservatoire de musique ont eu 1 heureuse idée d’offrir un banquet à M. Sarrette, fondateur et ex-directeur de ce bel établissement. Jeudi dernier, à 5 heures, cinquante personnes étaient réunies chez Véry, au Palais-Royal, attendant avec impatience l’arrivée de l’homme habile qui sut, dans les moments les plus difficiles de la Révolution, établir, d’une manière forte et brillante, ce magnifique Institut d’où sortirent tant de professeurs célèbres.

Il serait impossible a la plume la plus exercée de peindre cette touchante entrevue, de donner une idée exacte des émotions palpitantes qui remplissaient tous les cœurs lorsqu’il fut présenté à cette réunion d’artistes distingués, à ces hommes qui tous ont grandi sous ses yeux. Chacun lui serrait

les mains, le pressait dans ses bras. C’était un père qui se revoyait au

milieu de ses enfans après vingt-cinq ans d’absence !

La nouvelle école était représentée par notre célèbre Cherubini, qui se trouvait placé vis-à-vis du fêté. A la gauche de ce dernier était le spirituel etgra deux auteur de Montano ; à sa droite, le bon et vénérable père Adam, titre qui lui a été donné par ses nombreux élèves; à ses côtés, Habeneck; près de Berton, Tulou ; à gauche de Cherubini, Vogt et Dauprat; à sa droite, Dourlen, Halévy, puis Batton, Panseron, Lcborne, Kuhn, Meifred, Benoist, Ponchard, Samson (de la Comédie-Française), Menjaud, Duhamel, Levasseur, Rigaud, Zimmerman, Schneitzhœffer, Henry, Norblin, Moudrux, Mengal, Demouy,

LA RETRAITE

Barizel, Dacosla, Chaft, II. Lemoine, Goblin, Blangy, Prumier, Vaslin, Clavel, Philip, Droling, Léonard, Guérin, Nargeot, Labadens, etc.

Le premier toast a été porté ainsi à M. Sarrette par Dourlen, l’un des plus anciens élèves :

« A l’administrateur intègre et éclairé; à l’homme habile qui sut com- « prendre et féconder la pensée d’un gouvernement ami des grandes choses.

« A M. Sarrette, fondateur du Conservatoire. »

D’unanimes applaudissemcns ont éclaté de toute part.

M. Sarrette a demandé la parole, pour répondre; mais son émotion a été si grande, qu’il est resté pendant quelques minutes sans pouvoir prononcer un mot, lui, dont l’esprit est si facile.

D’abondantes larmes remplissaient ses yeux. Alors de nouveaux applaudissements se firent entendre et rendirent à son esprit toute sa force : il se leva et s’exprima ainsi :

« Mes amis, je vous propose une santé qui vous sera chère à tous ; c’est « celle de Cherubini, votre directeur. Ses belles productions et sa grande « école font l’ornement du Conservatoire depuis un demi-siècle. J’eus le « bonheur de le retenir dans des temps difficiles, et depuis cette époque « l’Europe n’a cessé de nous l’envier. A Cherubini! »

Le troisième toast fut porté par Tulou :

a A la mémoire des professeurs célèbres qui ont jeté les premiers fon- « demens de l’instruction musicale au Conservatoire ! A leurs illustres contcm- « porains que nous voyons assis à ce banquet! »

Le quatrième par Dauprat ;

« A la prospérité du Conservatoire de musique.

« Puissent les services rendus à l’art par cet établissement national, inspirer « au Gouvernement ce puissant intérêt qui doit s’attacher à toutes les insti- « tutions qui contribuent à la gloire du pays. »

Ensuite Samson (de la Comédie-Française) a demandé la permission de lire quelques vers qu’il venait d'improviser :

De celui qui fonda notre Conservatoire

Dans ce banquet heureux nous célébrons la gloire :

Il revoit ses enfans qui sont un peu barbons ;

Les cheveux ont blanchi; toujours jeunes et bons,

Les cœurs n’ont pas changé. Dans ce moment prospère.

Nous nous sentons enfans en voyant notre père.

Ces vers furent accueillis par un bis et d’unanimes bravos, qui déridèrent tous ces élèves à cheveux blancs, sauf quelques-uns qui ont la coquetterie de porter perruques.

Depuis cette soirée, dont le compte rendu nous paraît devoir être attribué au célèbre flûtiste Tulou, rien ne vint troubler le silence de la retraite à laquelle Sarrette se trouvait depuis trop longtemps condamné. Pendant les dix-sept années que se prolongea encore son inaction forcée, il vécut presque oublié de la jeune génération.

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