MORT DE B. SARRETTE
Néanmoins, quand fut venue l’heure de lui rendre les derniers hommages, les jeunes artistes ne manquèrent pas de se joindre aux quelques anciens et fidèles amis que la mort avait respectés.
Sarrette s’éteignit le 11 avril 1858, à l’âge de quatre-vingt-douze ans et quatre mois 1 , après avoir eu la suprême joie d’apprendre, quelques jours auparavant, nous l’avons dit, que son buste serait placé par les soins du Gouvernement dans une des salles du Conservatoire.
On lui fit, le surlendemain, des obsèques solennelles, auxquelles tout ce que Paris comptait d’illustrations musicales tint à honneur d’assister. Les cordons du poêle furent tenus successivement par Auber, directeur du Conservatoire alors en fonctions, Halévy, fauteur de la Juive , Samson, sociétaire de la Comédie-Française, Tulou, l’incomparable virtuose, professeur de flûte au Conservatoire, Leborne, professeur de composition, Lassabathie, administrateur, Ed. Monnais, commissaire du Gouvernement près les théâtres impériaux, et Turcas, gendre de Cherubini. En tête du cortège venaient les professeurs et élèves du Conservatoire.
La cérémonie religieuse eut lieu en f église Notre-Dame de Bonne- Nouvelle, avec le concours de la société des Concerts du Conservatoire, des orchestres de l’Opéra et de f Opéra-Comique, et de plusieurs artistes choristes des théâtres de la capitale, qui exécutèrent la messe en faux-bourdon, le Dies iræ et Y Allegretto de la symphonie en la. de Beethoven, improprement qualifié Anclante et marche funèbre.
L’inhumation se fit au cimetière du Nord, dit Montmartre 2 .
1. Sans la précaution prise par le fils du défunt, toute trace de l’acte de décès de B. Sarrette eût disparu dans les flammes qui consumèrent les registres de l'état civil en 1871. Un extrait qui lui fut délivré le 26 avril 1858 par le maire du III e arrondissement, a servi à la reconstitution décrétée en 1872; en voici les passages
essentiels : « L’an 1858, le 12 avril. ont comparu Jules Sarrette, âgé de 51 ans,
« rentier, demeurant à Paris, rue Saint-Fiacre, n° 16, fils du défunt . lesquels
« nous ont déclaré que Bernard Sarrette, âgé de 92 ans 4 mois, né à Bordeaux, « département de la Gironde, pensionné de l’État comme ancien directeur du Con- « servatoire de musique, chevalier de la Légion d’honneur, veuf de Marie-Cathe- « rine-Pélagie Maillère, est décédé hier à 5 heures du matin en sa demeure à Paris, « rue Montmartre, n° 176. » (Arch. du département de la Seine. — Communica¬
tion de M. L. Lazard, sous-archiviste.)
Ce document établit l’erreur de Fétis, quant à la date du décès qu’il a fixée au 13 avril.
2. La tombe de Sarrette est située dans la 30 e division, 3 e ligne, chemin Guersant, n° 9 (côté de l’avenue de Montmorency). Concession perpétuelle n° 44-1855. acquise lors du décès de sa femme. Elle est formée d’une pierre légèrement inclinée avec une croix en relief et ces mots gravés en creux : FAMILLE SARRETTE. A la tête s’élève une pierre verticale de nature différente, portant le nom de Ch.-
LA RETRAITE
Au bord de la tombe, M. Ed. Monnais prit la parole au nom du Conservatoire et paya à son fondateur un juste tribut d’éloges. Son discours résume en ternies excellents le sentiment général et l’œuvre du défunt; c’est la meilleure conclusion que nous puissions donner à notre travail :
C’est au nom du Conservatoire que je viens dire un adieu suprême à l’homme éminent qui en fut le créateur, et qui le dirigea pendant près de vingt années d’une main si ferme et si habile.
Je n’essaierai pas de tracer une biographie : ni le temps, ni le lieu ne me le permettent. Seulement, je rappellerai que Bernard Sarretle était né à Bordeaux le 27 novembre 1765, et qu’il a joui du privilège de vieillir sans que Bage portât une atteinte sensible à ses rares qualités.
Cet homme, qui se signala par un si grand service rendu à l’art musical en France, n'était pas musicien lui-même; mais il était doué d’une de ces intelligences naturelles, qui souvent dans l’application d’une heureuse idée valent mieux qu’une éducation spéciale. Chargé d'abord d’organiser la musique de la garde nationale parisienne, associé plus tard à notre célèbre Gossec dans la formation de cette École de musique militaire, qui envoyait des musiciens aux quatorze armées de la République, il trouva dans cette École même le germe d’une Institution bien plus vaste et plus importante.
Un jour, en 1794, une pétition fut adressée à la Convention nationale dans l’intérêt de l’art musical menacé de périr si l’État ne le sauvait en lui ouvrant un asile public, une arche dans le naufrage universel, et le Conservatoire fut créé, sous la tutelle de cinq inspecteurs, de cinq grands artistes, Gossec, Grétry, Méhul, Lesueur et Cherubini. Sarrette leur fut adjoint en qualité d’administrateur. Le titre de directeur lui fut conféré peu de temps après.
Jusqu’alors la France avait eu sans doute une musique et des musiciens : elle avait enfanté des chefs-d’œuvre, mais elle n’avait pas d’École. De la fondation du Conservatoire date réellement l'École française, car, à partir de ce moment, il y eut une doctrine lixe, un enseignement régulier, un ensemble de méthodes composées par les maîtres les plus renommés. En un mot, il y eut un art français, longtemps contesté, mais enfin reconnu par les nations rivales, qui aujourd’hui rendent hommage à nos compositeurs, en nous empruntant leurs ouvrages; à nos professeurs, en venant leur demander des leçons, en étudiant leurs méthodes; à nos artistes, en les accueillant avec faveur, souvent même en leur décernant d’éclatanls triomphes.
Pour fonder le Conservatoire, Sarrette avait trouvé des appuis dans la sympathie des hommes influents de son époque, dans la communauté d’opinion qui l’unissait à plusieurs d’entre eux.
L’Empire comprit tout ce qu’il y avait de généreux, de fécond dans la pen-
S. Gatel, décédé en 1830, (pii paraît avoir été placée là par suite d’exhumation. Le second fils de Sarrette, Jules, a été inhumé en ce lieu (1890). Le défaut d’entretien laisse supposer que tous les descendants de Sarretle (v. p. 173) sont morts ou absents de Paris, car nous n’osons croire qu’ils n’aient pas le culte de leurs morts.