‹ B. Sarrette et les origines du Conservatoire national de musique et de déclamationChapitre 137 sur 149 · OBSÈQUES DE SARRETTE : DISCOURS · texte numérisé non relu

OBSÈQUES DE SARRETTE : DISCOURS

sée et dans l’œuvre. 11 adopta l'institution, jeune encore, l’étendit, l’éleva, l’enrichit, comme un des établissements destinés à l’honneur du pays.

Par un retour fatal, dans un autre temps, sous un autre régime, ce qui avait été une protection se changea en péril. Sarrette fut banni de l’École dont il était le père : l’existence meme de l’École fut gravement compromise, et son titre aboli, pour reparaître bientôt, il est vrai, et inaugurer une ère nouvelle.

Depuis i8i5, Sarrette vécut étranger au Conservatoire, et demeura simple spectateur de ses fortunes diverses. Cependant, quelle dut être sa joie intime, et, j’ose le dire, son légitime orgueil, en voyant sa création lui survivre en quelque sorte et devenue assez vigoureuse pour pouvoir se passer de lui! Quelle fut sa consolation, lorsque parmi ses successeurs dans la direction du Conservatoire il compta Cherubini, l’un des cinq inspecteurs désignés par lui-même, et M. Auber, l’élève du grand maître, l’illustre chef de l’École française !

Félicitons-nous de ce que S. Exc. le Ministre d’État, par une de ces résolutions qui lui sont familières, a décidé récemment qu’un buste en marbre de Sarrette serait placé dans une des salles principales de l’École.

Cette décision, prise si à propos, a dû être, pour le vieillard parvenu au terme de sa noble vie, la plus touchante des récompenses, et en même temps le gage d’une immortalité qui commence aujourd’hui pour sa mémoire et planera désormais sur ce tombeau 1 .

Au commissaire du Gouvernement succéda Samson, l’éminent artiste du Théâtre-Français, ancien élève de l’École, devenu l’un des plus fidèles et des plus dévoués amis de Sarrette. 11 fit entendre une chaleureuse improvisation où s’exhalent sa reconnaissance pour les services rendus à l’art dramatique et sa profonde admiration pour l’homme qui sut se dévouer pour les artistes :

Messieurs, après le discours que vous venez d’entendre, je devrais peut-être garder le silence; mais, ancien élève de l’Ecole créée par M. Sarrette, honoré, j’ose le dire, de sa constante amitié, il me semble que je ne puis ni ne dois me taire dans cette solennité douloureuse.

La tombe que nous entourons vient de recevoir un honnête homme, un homme de bien. Ses quatre-vingt-douze années que Dieu a voulu lui reprendre, étaient sans doute un poids léger pour lui, car elles ne servaienl qu’à lui rappeler un passé honorable.

Messieurs, les arts occupent une place importante dans la civilisation; quand ils viennent à naître, ils en sont le présage; plus tard, ils en sont l’ornement.

Honneur donc à ceux qui les cultivent avec éclat! Mais honneur encore à ceux qui, sans les exercer, en conservent, en propagent le culte par les services

1. Une feuille in-4° lithographiée (Bibl. du Conservatoire). — La France musicale, 1858.

LA RETRAITE

éminents qu’ils leur rendent; ils méritent leurs lettres de naturalisation parmi les artistes et conquièrent, ce qui vaut mieux, leur estime, leur sympathie et leur éternelle reconnaissance.

Vous savez quelle a été la tâche entreprise et accomplie par M. Sarrctte, vous en comprenez toutes les difficultés. Poser presque seul les fondements d une grande institution, réunir par le lien puissant de la centralisation toutes les branches d’un enseignement si multiple; en un mot, donner à la France une École de musique qui lui manquait, et l’élever en peu d’années, à une telle hauteur qu’elle disputait déjà de succès et de renommée avec les plus célèbres établissements du même genre formés dès longtemps en Europe, voilà certes un beau titre d’honneur : telle fut l’œuvre de celui que nous pleurons; voilà le monument qu’il a édifié; c’est là, si je puis parler ainsi, son Parthénon consacré, non connue celui de l’artiste grec, à des divinités fabuleuses, mais à ces arts enchanteurs, dieux des intelligences délicates et des natures d’élite.

L’art que j’ai l’honneur de représenter ici (honneur trop peu justifié, je le sais) a des obligations toutes spéciales envers la mémoire de M. Sarrette. Le fondateur eut de la peine à l’introduire dans le programme des études du Conservatoire. A en croire des opinions qui parfois se reproduisent encore, le comédien ne devait avoir d’autres maîtres que l’inspiration et le public. Moins une prévention est fondée, plus il est difficile de la vaincre; l’obstination est le partage habituel de l’erreur; toutefois, sans se laisser décourager, M. Sarrctte plaida notre cause et la gagna. L’art de dire la tragédie et la comédie eut sa classe à côté des classes musicales.

La politique, qui ne devrait jamais approcher de nos arts, arracha M. Sarrette à ses fonctions si bien remplies : il cessa d’être notre Directeur, mais jamais il ne cessa d’être notre ami. Il suivait avec intérêt tous nos pas dans la carrière qu’il nous avait ouverte, il ressentait autant que nous la joie de nos succès. Comme il était heureux de nous revoir, de causer avec nous! C’étaient là, disait-il, ses bons moments; c’étaient aussi les nôtres. Professeurs et élèves de son temps et de son école, nous nous regardions tous comme une famille dont il était le vénérable chef. Aujourd’hui le père de famille n’est plus, il nous quitte. Puisse-t-il du moins nous entendre cette fois encore! Puisse-t-il accueillir notre dernier adieu avec celte aimable et touchante bonté clonl il nous avait fait une si douce habitude ! Adieu donc, notre digne et excellent Directeur, adieu !

Bien qu’il fût difficile d’ajouter aux hommages et aux regrets des précédents orateurs, on pouvait s’attendre à ouïr quelques paroles éloquentes ou un souvenir ému dans le discours prononcé à la distribution des prix aux élèves du Conservatoire. Le secrétaire général du Ministère d’État, J. Pelletier, ne trouva que ces deux phrases, que ron jugera peut-être un peu concises :

. Aussi devons-nous honorer la mémoire de l’homme de bien et de goût

qui a fondé le Conservatoire, cette pépinière de talents, cette École normale

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