HOMMAGES POSTHUMES
de la musique, du chant et du théâtre. 11 y a à peine quelques mois que M. Sarrette n’est plus, et je joins aujourd’hui les regrets du Ministre et les miens à ceux dont l’un de vos membres s’est fait ailleurs l’éloquent interprète.
Il nous semble que Sarrette méritait mieux dans la circonstance, que ces paroles banales ; aussi ajouterons-nous les quelques lignes que Lassabathie lui a consacrées dans son Histoire du Conservatoire :
On ne saurait trop admirer la force de volonté et la haute capacité de cet homme qui sut fonder en France, non seulement un établissement aussi important et aussi bien organisé que le Conservatoire, mais qui constitua, pour ainsi dire, l’École musicale française, et qui sut y adjoindre, malgré des oppositions puissantes, l’étude raisonnée de l’art dramatique.
Tous nos compositeurs, nos professeurs les plus célèbres, sont sortis de cette École, dont la réputation est européenne, et doivent leur talent et leur renommée à son fondateur.
Un événement fortuit donna, quelques années plus tard, à FAssociation des artistes musiciens fondée en 1843 par le baron Taylor, l’occasion de manifester la sympathie et la reconnaissance des artistes pour la mémoire du fondateur du Conservatoire. Des pertes subies dans son négoce par le fils aîné de B. Sarrette avaient mis sa famille dans une situation difficile. Quand le baron eut connaissance de cette infortune, il pensa qu’en considération des services rendus à la corporation et à l’art par cet homme d’initiative, l’Association devait essayer de la soulager, bien que les membres de sa
famille ne fissent pas partie de la société. Il résolut. Mais le
récit de l’acte généreux qu’il provoqua heureusement a été fait par le secrétaire chargé, en J 865, du compte rendu des travaux, M. Émile Rety, aujourd’hui chef du secrétariat du Conservatoire; laissons-lui donc la parole :
Un jour, en arrivant au lieu ordinaire de nos séances, nous trouvons M. le baron Taylor singulièrement inquiet et agité. Presque aussitôt, de sa parole émue, entraînante, notre Président nous apprend les revers, les malheurs successifs, immérités, qui ont frappé, ruiné une famille honorable, portant un nom qui doit être éternellement cher aux musiciens, le nom de Sarrette, et il nous demande ce que nous voulons faire pour les descendants du créateur de notre École de musique, devenue et restée, depuis soixante ans, la première du monde. Notre réponse. Messieurs, ne pouvait être douteuse, et le sentiment qui nous la dicta, vous l’éprouvez comme nous, il vous domine ici, dans cette enceinte où tout parle de Sarrette et rappelle son
LA RETRAITE
souvenir : « L’Association des artistes musiciens, dût-elle rester seule, livrée « à ses propres forces, n'abandonnera pas les petits-enfants du fondateur de « notre Conservatoire de musique, une de nos gloires nationales. »
En un instant, nous venions d’augmenter considérablement nos charges déjà bien lourdes; mais notre Société comptait une belle page de plus dans ses annales, et nous avions payé une dette sacrée de reconnaissance. N’est-ce pas, chers camarades, que ce jour-là encore, nous nous sommes enrichis* ?
Dans sa simplicité, ce témoignage d’estime est autant à l’honneur de ses auteurs qu’à celui qui a su s’en rendre digne.
Il restait à la Ville de Paris, nous ne dirons pas à acquitter une dette de reconnaissance envers Sarrette, mais à conserver le souvenir de l’homme qui, durant plusieurs années, avait mis à sa disposition un corps d’artistes distingués pour faire le service de la garde nationale, et instruit gratuitement un nombre considérable d’enfants des citoyens de cette milice. Pouvait-elle oublier que cette École forma le noyau du Conservatoire, et que les membres de la municipalité de 1793 avaient eux-mêmes apprécié les services de l’organisateur en appuyant sa requête auprès de la Convention ? Longtemps elle l’oublia, et ce n’est qu’après de vives instances, plusieurs fois réitérées, que nos édiles se décidèrent à faire droit aux justes réclamations que faisait entendre l’un des fils de Bernard Sarrette.
Lors d’une révision de la nomenclature des rues de Paris, Jules Sarrette, ne voyant pas figurer, malgré sa pétition, le nom de son père dans les propositions du rapporteur, écrivit à M. A. Pougin, le 31 juillet 1879, une lettre de laquelle il résulte que MM. Lafont et Songeoti, conseillers municipaux, et M. Pascal Duprat, à ce moment rédacteur du Nouveau Journal républicain, lui avaient promis d’appuyer, près du Conseil, sa demande tendant à ce qu’une rue ou une place publique portât le nom de B. Sarrette*. Leurs efforts restèrent infructueux. Le 1 er février 1881, le sénateur préfet de la Seine, Hérold, fils de l’auteur de Zampa, informait M. Ambroise Thomas qu’il était saisi de plusieurs pétitions tendant à ce que le nom de Sarrette soit donné à la rue Sainte-Cécile, ajoutant qu’il était disposé à les accueillir favorablement, à moins d’avis contraire de sa part ou de celle des professeurs, cette rue « étant
1. Compte rendu des travaux.prononcé à l’assemblée générale de l’Association
dans la grande salle du Conservatoire. ( Annuaire de VAssociation des artistes musiciens.,. , 1865, p. 28.)