‹ B. Sarrette et les origines du Conservatoire national de musique et de déclamationChapitre 35 sur 149 · Journal des Débats , loc. cit · texte numérisé non relu

Journal des Débats , loc. cit

important pour l'histoire des origines du Conservatoire, et nous sommes heureux de pouvoir l’offrir au lecteur :

Les arlistes musiciens de la garde nationale parisienne à la Convention nationale.

Représentants du peuple,

La musique de la garde nationale parisienne, formée par la réunion des premiers artistes de l’Europe dans le genre des instruments à vent, sollicite 1 établissement d’un Institut national de musique, dans lequel, sous les auspices de la République, ces mêmes artistes puissent acroitre et perpétuer les connaissances que l’étude leur a fait acquérir.

L interest public, intimement lie à celui des arts, réclame impérativement en leur faveur la protection nationale.

Il doit l’annéantir enfin, cet engourdissement honteux, dans lequel ils furent plongés, par la lutte impuissante et sacrilège du despotisme contre la liberté.

Elle est victorieuse! son triomphe doit être dans nos fastes, l’Europe assurée de la Renaissance des beaux-arts, dont elle est l'essence (sic).

L’un d'eux, qui dans les combats soutient et anime par ses accents l’énergie des deffenseurs de l’égalité, la musique, ornera ce triomphe et dans le calme bienfaisant de la paix en célébrera le souvenir.

L’âme des Français, rendue à sa grandeur première, ne doit plus être amolie par des jours efféminés dans des salions ou dans des temples consacrés par l’Imposture.

La divinité tutélaire de la République est la liberté, son empire est l'univers; c’est sous la voûte céleste que doit se célébrer son culte. Des vastes arènes, des places publiques, doivent être désormais les salles de concert d’un peuple libre.

Les musiciens de la garde nationale réunis se présentent sous deux aspects principaux d utilité : Institut national et exécution dans les fêtes publiques. Sous le rapport de l’instruction, le résultat obtenu dans l’essai de l’École de musique formé sous les auspices de la municipalité indique sufisament ce qu'un établissement de ce genre développé par de plus puissants moyens peut devenir.

G est dans le sein de cet Institut, que se formeront les arlistes si nécessaires a 1 exécution des fêtes nationales ; placés au centre de la République, trois à quatre cents musiciens, distribués dans les fêtes qui y seront célébrées, y imprimeront le caractère et l’énergie : ils se répandront successivement dans tous les points de la République. Les départements, comme le point central, auront aussi leurs moyens d’exécution pour solemniscr les époques mémorables de notre régénération ; alors on formera plus facilement les corps de musique qui animent au combat nos phalanges républicaines.

La réunion des artistes delà garde nationale formée de soi-même au milieu des orages de la Révolution, régie par les principes de la Liberté, de l’Égalité, remplissant ses devoirs civiques, a néanmoins su cultiver son art et le

rendre digne d'obtenir de la confiance nationale une place dans l’instruction publique; elle ne peut être considérée comme un rassemblement académique, stagnant dans l'ignorance et la présomption; ce sont des artistes actifs, travaillant sans jalousie et dirigés par le seul désir de porter au dernier degré les connaissances de leur art.

Que la Convention nationale prononce, et l’art de la musique sera conservé par 1 émulation; la République française aura aussi son école, et nous n’emprunterons plus de l’esclave et molle Italie le mode de chant male et sévère qu’exige le culte sacré de la liberté; nous nationaliserons les talents si utiles a nos fetes publiques. L Allemagne asservie ne sera digne de les célébrer que lorsqu’elle aura brisé d’indignes fers.

Enfin, cest dans 1 Institut que non seulement on trouvera des moyens d execution pour les fêtes publiques; mais encore pour les spectacles du peuple et pour des concerts publics dignes de sa grandeur.

Le résultat d une institution de ce genre sera d’autant plus précieux, qu’il fournira des chœurs de jeunes garçons et de jeunes filles, qui embelliront nos jeux et nos fêtes, lesquels alors ne céderont en rien à la magnificence des spectacles de la Grèce, dont la musique et la poésie faisaient les majestueux ornements.

C’est dans une République fondée sur les vertus que la liberté règne, et le règne de la liberté est celui des beaux-arts. La Grèce libre, et ensuite dégradée sous le joug corrupteur du despotisme, atteste cette irréfragable vérité.

Le dernier et le plus intéressant motif d'utilité se trouvera même dans l’emploi de ceux qui, sortant de l’Institut, seront doués d’un talent moins transcendant; ils se transporteront au milieu de cette précieuse portion de la société, qui après s’être livrée aux pénibles travaux de l’agriculture, en se délassant célébrera les vertus et les bienfaits de la Révolution sous l’arbre sacré de la liberté.

SarretteL

Obscure en ses considérations initiales, et exposée avec une phraséologie quelque peu amphigourique, la proposition de Barrette devait rallier les conventionnels, déjà convaincus de Futilité de la musique pour les fêtes nationales, tous les projets de loi sur l’instruction publique leur faisant une part plus ou moins large, comme moyen d’éducation et de moralisation. On applaudit donc à ses soins, et il reçut « la récompense la plus douce et la plus précieuse pour un artiste, les suffrages de ses concitoyens » ; puis, le prési-

1. Copie de l'adresse présentée à la Convention nationale par les artistes musiciens de la garde nationale parisienne , le brumaire An II. (Arch. nat., D., XXXMII, 2, dossier Beaux-Arts, XXL) Cette pièce n’est datée qu’incomplètement; mais il n y a pas à en douter, c’est bien elle qui se rapporte à la pétition du 18 brumaire. Nous en avons respecté l’orthographe et le stvle confus. Ces lapsus incombent-ils à l’auteur ou au copiste?

dent, Laloi, le félicita au nom de la Convention « sur le succès de ses travaux ». Ensuite M.-J. Chénier fit remarquer combien les musiciens de la garde nationale s’étaient distingués dans la Révolution, et quelle influence la musique exerçait sur les patriotes: « Je « n’ai pas besoin, dit-il, de vous rappeler les preuves de civisme « données par les musiciens de la garde nationale, en différentes « circonstances; je ne vous parlerai pas de l’effet heureux que pro- « duit la musique sur le caractère national : l’exemple des anciens « prouve plus que je ne pourrois dire. Je pense que vous sentez « toute l’utilité d’un pareil établissement. Je convertis donc en « motion la demande du pétitionnaire, et je demande qu’elle soit « mise aux voix sur-le-champ 1 », ce qui fut immédiatement adopté.

Alors le précédent orateur reprit :

Citoyens, il est permis de parler de soi, lorsque l'on a été calomnié. Nous l’avons été par le ci-devant état-major de la garde nationale, pour avoir coopéré à la fête donnée aux soldats de Chateauvieux, surtout pour avoir eu le courage de ne jouer à la parade, même sous le règne constitutionnel de Capct, et malgré les ordres réitérés de La Fayette, que des airs patriotiques. On nous a menacés de l’Abbaye, et nous nous en sommes mocqués. Nous délions toute la République de prouver qu’aucun d’entre nous ail fait un acte incivique.

Telle est la version du Journal des Débats et des Décrets; celle du Moniteur , plus condensée, nous fait savoir que le morceau demandé par La Fayette était l’air Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille , et que les musiciens répondirent par l’exécution du Ça ira:

Un des musiciens : « Les citoyens qui vous ont parlé avant moi, vous ont dit que la musique de la garde nationale était un établissement unique en Europe : ils ne vous ont rien exagéré. Nous vous inviterons à venir le jour de repos de la troisième décade entendre parmi nous une exécution de musique. Vous entendrez 2 !\ solos d’instrumens à vent; vous entendrez les élèves que nous avons formés depuis 10 mois. Nous défions la République de dire qu’un seul musicien ait fait un acte incivique depuis la Révolution. Nous fûmes persécutés par l’état-major de la garde nationale, parce que nous avions assisté à la fête de Chateauvieux; nous fûmes obligés de prendre des habits de couleur pour y aller. En montant la garde au château des Tuileries, on nous demandait des airs qui satisfissent l'aristocratie royale; un jour La Fayette, se promenant avec le ci-devant roi, nous engagea à jouer l'air Où peut-on être mieux. Les musiciens s’y refusèrent, et jouèrent l’air Ça ira. »

J t Journal des Débats et des Decrets , loc. rit.

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