MISE EN LIBERTÉ PROVISOIRE. 6'J
« J’invite le citoyen Prieur à prendre en considération le contenu « du présent. »
Veny avait pensé juste, et l’effet désiré se produisit. En marge de sa lettre nous lisons cette note : « Renvoyé au Comité de Sû- « reté générale par celui de Salut public, avec invitation de statuer u promptement », suivie de la date du 5 floréal et des signatures de C.-A. Prieur, B. Barère, Collot-d’Herbois et Couthon. L’apostille fut efficace : le lendemain G (25 avril), la décision suivante — dont l’original était adressé à C.-A. Prieur — était prise par le Comité de Sûreté :
Vu la pétition du citoyen Veny et le renvoy de ladite pétition par le Comité de Salut public au Comité de Sûreté générale, le Comité de Sûreté générale arrête que le citoyen Sarrete jouira de la liberté provisoire avec un garde jusqu’après l’organisation du corps de la musique.
A.mar, Élie La Coste, Vadieu, Voulland, Jagot, P. Relu, Louis (du Bas-Rhin) 1 .
Il n’y avait là qu’une demi-satisfaction; mais n’était-ce pas déjà un résultat que de quitter la prison, en un temps où l’on n’en sortait guère que pour aller à l’échafaud!
Les ennuis résultant de la surveillance continuelle d’un gardien et surtout de l’obligation de pourvoir à son entretien se trouvaient largement compensés par la faculté qu’avait Sarrette de travailler lui-même à sa justification. D’ailleurs, tout en ne contestant pas l’influence de l’apostille du Comité de Salut public, on peut dire que, sans la garantie assez heureusement proposée par Veny, il n’est pas certain que Sarrette eût été mis aussi promptement en liberté provisoire.
Après une démarche faite le 7 floréal (26 avril), auprès du Comité d’instruction publique, par les artistes composant l’Institut national de musique, « pour l’engager à s’intéresser à l’élargissement » de leur commandant 2 , l’instruction de son affaire fut mise à l’ordre. En exécution d’un arrêté pris en ventôse an II (février-mars 1794), le Comité de Sûreté générale adressa au Comité de Surveillance de la section de Brutus le tableau qu’il avait à remplir « sous sa responsabilité, dans le délai de huit jours », pour chacun des détenus
t. Àrch. nat., AF*, II, 254, f. 67, 226.
2. Arch. nat., AF, II*, 30. Le Comité d’instruction renvoya la demande au Comité de Sûreté.
domiciliés dans son ressort. Les citoyens composant le Comité avaient à faire connaître : 1° l’identité du détenu ; 2° les circonstances de son arrestation ; 3° sa profession avant et depuis la Révolution; 4° ses ressources aux mêmes époques; 5° ses relations, ses liaisons; G 0 « le caractère et l’opinion politique qu'il a montrés dans les mois de may, juillet et octobre 1789, au 10 août, à la fuite et à la mort du tyran; au 31 mai et dans les crises de la guerre; s’il a signé des pétitions ou arrêtés liberticides ».
Cette fois, les membres du Comité de Surveillance de la section de Brutus n’avaient plus à intervenir comme amis ou concitoyens de Sarrette, mais comme corps constitué ; leur témoignage acquérait ainsi plus de valeur. Les renseignements contenus audit tableau nous confirment ce que nous savons de la situation sociale de Sarrette, et nous apprennent qu’il était père d’un enfant nouveau-né et que, « chef de l’établissement de la musique nationale », on le croyait peu fortuné : « son revenu consiste principallement dans les appointemens de sa place » (questions 1 à 4). Au point de vue politique (questions 5 et G), nous voyons que Sarrette était « l’âme des patriotes de la section et membre du Comité révolutionnaire depuis sa création », ne touchant pas l’indemnité de cette place. « Ardent « patriote — est-il dit ensuite — il a, dans toutes les époques, mani- « festé le plus sincère attachement en la Révolution. Lors de la fête « de Châteauvieux, il fut un des officiers de l’état-major de la garde « parisienne qui assistèrent à cette fête. Il a contribué de tous ses « moyens, à fortifier l’esprit public dans la section, et à abattre le fé- « déralisme. » C’est le 18 floréal (7 mai) que ce tableau fut transmis au Comité de Sûreté générale*.
De son côté, Sarrette ne négligeait rien pour faire mettre fin à sa
1. Cette pièce est signée : S. Jacob, D. Vallet, Decosse, Baillet, Lerouce, Tavel, Neveu, Sabatier, Ciiol président, Buinel secrétaire.
Voici l’opinion de Leymerie sur Ghol, le président de ce Comité : « Musicien de « l’Opéra (il y fut longtemps en qualité de violon solo), ce n’est point un révolu- « tionnaire, il a refusé d’agir contre des aristocrates, sous prétexte qu’il faisoit de « la musique avec eux et qu’il avoit peur que cela ne nuisit à son état, s’il les ar- « rètoit ou rédigeoit le procès-verbal d’arrestation. Le fait est constant, c’est de ces « patriotes à bonnet rouge qui crient .* Vive la République! à pleine gorge, mais « qui ne feroient pas le plus léger sacrifice pour la sauver, w {Notes,., précitées.)
Le même, écrivait de Decosse : « Cordonnier de toutes les femmes et filles aris- « tocrates. Il aime la Révolution, mais à condition qu’il restera maître cordonnier « et que les ouvriers ne gagneront pas tant. En général, il tient à l’aristocratie « mercantile. » (Notes, etc.) C’est ce Decosse que nous supposons être l’auteur de la diatribe contre Sarrette, dont nous avons parlé p. 13.