Affiches , annonces, etc,, n° 69 du 19 brumaire an III
lourd et martelé, des chœurs secs de chants et d'expression, des places données à la protection plus qu’au vrai talent, tout en tin mot excluait le bon goût, le progrès et l’émulation ; pour le premier théâtre lyrique de Paris, on avoit forme une ccole de chant, et voila la seule école que la musique dramatique possédoit en France! Les cathédrales réformées, l’école de chant alToiblie d elle-meme, il n existoit plus en I rance un seul lyceeoù l’art de la musique eut des piofesscurs et des disciples. Dans vingt ans d’ici, on n'auroit peutêtre pas possédé un seul bon maître, un seul artiste célèbre. Les artistes musiciens de la garde nationale, pénétrés de cette réflexion affligeante, formerenl alors le projet d une association musicale destinée particulièrement aux concerts du peuple dans les fêtes nationales : c’est ce qu’on appelle aujourd’hui l'Institut national de musique. Cet Institut offre à l’art musical une foule de ressources, et, d'un autre côté, il présente quelques désavantages, que nous détaillerons franchement , par amour de l’art et pour ses progrès.'
D’abord il semble naturellement qu’on doive ouvrir un concours pour la réception des candidats qui se présentent. Ce concours a été promis; mais il a été éludé pour quelques artistes; nous en connaissons plusieurs, d’un talent Irès estimable, qui s y sont présentés et ont été rejetés sans concours, sans raison valable. Toute association qui n’est point ouverte à tous les artistes distingués, devient, par la suite, une corporation dangereuse, en ce quelle semble dispenser les réputations, en ce quelle rappelle les académies, en ce qu’elle parait en un mot jeter le mépris et l'obscurité sur tous ceux qu’elle n admet point dans son sein. Ces réflexions, tous les gens sensés les ont faites lors de la suppression des corps académiques. Voilà un des dangers de l'Institut.
En second lieu, l’Institut comptant dans son sein des artistes attachés aux orchestres des différents théâtres de Paris, il est à craindre que ces artistes ne soient souvent dérangés et ne puissent pas remplir avec exactitude les engagements qu’ils ont contractés avec les administrations auxquelles ils ont consacré leurs talents : ces administrations s’en sont aperçues le 17 ; encore l'Institut avoit il eu soin de ne pas choisir, pour son exercice, un jour d’Opéra '.
Une réponse officielle fut faite par les administrateurs de l’Institut, à ces deux objections, suggérées, on n’en peut douter, par des envieux, qui, sous prétexte d incompatibilité de fonctions, prétendaient faire exclure de l’Institut, au moment où ils allaient enfin recevoir la juste récompense de plusieurs années d’efforts et de dévouement, ceux qui avaient contribué, depuis la première heure, à sa constitution. Toutefois, avant d’en reproduire les termes, nous devons faire place à une notice officieuse, parue cinq jours après l’article ci-dessus (28 brumaire-18 novembre), auquel elle répond sous forme d’un historique de l’Institut, rappelant à grands traits
1. Affiches, etc., du 23 brumaire an III. Journal des Théâtres et des Fêtes nationales du 2o brumaire, p. 718.
les travaux des fondateurs — d'où découlaient leurs droits — et démontrant la parfaite compatibilité de la dualité de fonctions : enseignement et exécution. La citation en est un peu longue; néanmoins elle se justifie d'autant plus que la lettre B (initiale du prénom de Sarrette), qui tient lieu de signature, pourrait bien dissimuler sa personnalité :
Nous avions à rendre compte de l'exercice de cette réunion d’artistes, et qui a eu lieu à la salle de spectacle de la rue Feydeau, le 17 de ce mois; mais le rédacteur des Petites-Affiches nous ayant fourni les détails les plus circonstanciés sur ce concert, et ayant payé dans sa feuille et dans la nôtre du 24, où nous l’avons inséré, le juste tribut d’éloges que mérite chacun des artistes qui s’y sont fait entendre; en confirmant les éloges, pour la part que nous leur en devons, il ne nous reste qu’à rappeler à nos lecteurs, ce que la plupart, sans doute, n’a pas oublié : quelle est l’origine et quels sont les progrès de cet établissement si utile sous tant de rapports.
On sait ce qu’était le dépôt du régiment des gardes françaises. C’était une École militaire où l’on élevait et instruisait, à tout ce qui est nécessaire pofir la guerre, des jeunes gens que recrutait le régiment, s’ils avaient développé dans leur éducation martiale, tout ce qu’il faut pour faire un bon soldat ; si non, on leur laissait le choix d’un autre état.
Parmi ces jeunes gens, on en destinait quelques-uns à la musique, poulies instrumens à vent qu’emploient les armées, et ils recrutaient aussi le corps du régiment. Plusieurs d’entre eux montrèrent tant d’aptitude et acquirent si promptement tant de talents, qu’on leur permit d’en tirer parti à l’avantage des orchestres de nos théâtres et pour leur propre profit 1 .
Les choses en étaient là, lorsque la Révolution commença. On sait quelle part utile les gardes françaises y prirent. Les jeunes musiciens du dépôt s’y consacrèrent avec le même zèle et le même dévouement. Dès le i 3 juillet 1789, ils allèrent tous se réunir au peuple de Paris insurgé, et la fraction du peuple que l’on appelait alors le district des Filles-Saint-Thomas les recueillit dans son sein, d’abord dans une maison voisine du couvent de ce nom, et bientôt après au ci-devant hôtel de Richelieu, qui devint le chef-lieu de ce district, et ensuite la section qui l’a remplacé. Un des officiers premiers nommés de ce district, le citoyen Sarrette, fut chargé de tous les détails relatifs au logement, à la nourriture, aux vêtements et à la tenue de ce petit corps de musique militaire, qui, à tous égards, a reçu tant d’accroissement depuis. Ces jeunes gens, qui, d’abord, paraissaient être particulièrement attachés au district des Filles de Saint-Thomas, devenu ensuite section de la Bibliothèque, se rendirent utiles à tous les autres districts, depuis sections de Paris, chaque fois qu’ils en trouvèrent l’occasion. Mais on en fit bientôt un corps de musique commun à toute la garde nationale parisienne et entre-
1. Nous avons retracé, d’après des documents inédits, les origines de la Musique des gardes françaises dans VArt musical du 20 novembre 1893,
tenu parla municipalité, et pour les exercices duquel elle assigna une maison qui est située dans la section de Bru lus. Le citoyen Sarrette continua à être chargé de la direction administrative de cet établissement, auquel les artistes les plus distingués, dans les instruments à vent, des orchestres des principaux théâtres de Paris s’empressèrent à se réunir.
Cette sorte de Conservatoire, le seul qu’il y eut chez nous, en ce genre, dirigea ses vues vers un but d’utilité vraiment nationale. Il vit que la guerre que nous soutenions contre les puissances du nord et du midi, pourrait nous priver longtemps des artistes pour les instruments à vent que nous étions accoutumés précédemment à voir venir chez nous de l'Allemagne et de l’Italie; et il pensa que, si nous en formions nous-mêmes une école, elle deviendrait bientôt une source intarissable de richesse en ce genre, et que nous ne devrions plus à l’avenir aux étrangers. 11 fit donc demander par la municipalité à chacune des 48 sections de Paris trois jeunes gens qui voulussent devenir musiciens pour les instrumens à vent; et ces i44 élèves, formés par d’excellens professeurs, pris dans cette même école, dirigés dans l’instruction par le citoyen Gossec, donnèrent en moins d’un an les espérances les mieux fondées sur les succès de projet de ce Conservatoire. Ceux des élèves qui ne purent s’attacher aux instrumens à vent furent mis aux instrumens à cordes, au chant, à la composition, de sorte qu’aujourd’hui cet établissement offre tout ce que le Conservatoire de musique le plus étendu peut comprendre.
Les progrès des professeurs et des élèves parurent pourvoir (sic) d’une telle utilité générale, que la municipalité demanda à la Convention, il va un an. de déclarer cet établissement Institut national de musique , ce qui fut décrété alors en principe et renvoyé au Comité d'instruction publique pour faire un rapport sur le mode d’exécution de ce décret.
Depuis, la continuation de la guerre et la multiplicité du nombre de nos armées ont fait recourir les comités du Gouvernement à cet Institut, d’où ils ont mis en réquisition plusieurs artistes professeurs et élèves pour en former des corps de musique militaire, qu’ils ont envoyés à diverses armées et au camp des élèves de Mars.
Ce court historique rappelle que la plupart des artistes qui composent l’Institut national de musique sont, et depuis longtems, essentiellement attachés aux dilîérens orchestres des principaux théâtres de Paris, qu’ils en sont la partie la plus brillante et ne pourraient en être distraits sans un très grand préjudice pour les plaisirs du public qui suit ces spectacles et pour leurs sociétaires ou entrepreneurs; mais qu’il n’en résulte pas que ces artistes ne puissent continuer à exercer leurs talens précieux à ces théâtres et à consacrer un moment de leurs journées à former des élèves à l’Institut national, qui, comme nous le croyons, doit être composé de tous les artistes musiciens, en tous genres, que possède la France, et qui se trouvent à Paris : les Lefèvre, les llugot, les Devienne, les Ozi, les Sallantin, les Levasseur, les Kreutzer, les Duvernoy, les Blasius, et tant d’autres artistes si justement célèbres qui nous enchantent tous les soirs aux spectacles, ne doivent pas être privés de la douce satisfaction de former encore des élèves de leur art,
RÉPONSE DE L’TNSTITUT. 107
des émules de leurs talens et qui pourront un jour enchanter aussi nos neveux 1 .
La précision de plusieurs détails concernant les débuts du corps de musique n’indique-t-elle pas que Barrette a été l'inspirateur de cet écrit, s’il n’en est pas le véritable rédacteur? En y retraçant les diverses situations de la musique de la garde et en rappelant simplement, et à grands traits, les services, déjà nombreux, qu’elle avait rendus, il voulait d’abord discrètement poser en fait, que Les artistes qui la composaient avaient acquis le droit de continuer à en faire partie, sans qu’il en résultât d’inconvénients pour les théâtres qui les employaient. Dans le document qui va suivre, émanant des administrateurs de l’Institut et publié quinze jours après (3 décembre), se retrouve un aperçu historique de l’établissement, dans lequel ils énumèrent à nouveau leurs titres à la bienveillance du Gouvernement; ils y dévoilent la conduite des instigateurs de la réclamation des Affiches, puis se disculpent de leurs insinuations mensongères et posent adroitement un dilemme quant à la dualité de fonctions :
Réponse des administrateurs provisoires de VInstitut national de musique à l'article inséré dans les Petites-Affiches le a3 brumaire.
Les élèves musiciens, dits du dépôt des gardes françaises, se réunirent au premier signal de la Liberté en 1789 ; ils se rendirent utiles, et leurs services firent sentir au Comité militaire de la municipalité la nécessité d’établir un corps de musique nombreux pour marcher à la tète de la garde nationale. Une musique fut alors formée sur le pied militaire. C’étoit le patriotisme seul qui soutenoit le zèle des artistes qui la composoient, et non l’intérêt; car leur traitement n’étoit que de 54 o livres par année. L’activité du service et la modicité de ce traitement, n’empêchèrent pas néanmoins plusieurs grands talens de se réunir à eux : c’est alors que le projet d’une plus grande réunion fut conçu; la suppression des écoles de chapitres en démontroit la nécessité; une École de musique devenoit indispensable en France; et le double avantage d’une réunion d’artistes enseignant et exécutant détermina l’établissement de cette École.
Les artistes de la garde nationale demandèrent, à chacune des sections de Paris, trois élèves pour être instruits gratuitement dans l’art de la musique : en moins d’un an, le zèle des professeurs fut couronné par celui des élèves; et les résultats de cet établissement, formé par l’amour des arts, firent présumer que, sous la protection du Gouvernement, on en obtiendroit de plus
1. Journal des Théâtres et des Fêles nationales . *28 brumaire an III, n° 03, p. 741,
heureux encore. Les artistes se présentèrent à la Convention, le 18 brumaire an 2 P ; ils firent entendre les élèves qu’ils avoient formés; et, sur leur pétition, la Convention décréta la formation d'un Institut national de musique en la Commune de Paris, et chargea son Comité d’instruction publique de lui présenter le mode d'organisation de cet établissement.
Les occupations multipliées des Comités retardèrent ce travail; cependant, en ventôse an 2 e , les Comités de Salut public et d’instruction établirent provisoirement un supplément de professeurs dans la Musique de la garde nationale, et approuvèrent une liste de candidats, parmi lesquels se comptent les artistes les plus distingués. Depuis un an, sans organisation définitive, la Musique de la garde nationale a toujours continué ses soins à l’École qu'elle établit; elle a toujours fait le service des fêtes nationales et des concerts du peuple; et c'est sous ce rapport que le Gouvernement lui fit l’application du titre d Institut national de musique. La musique de la garde nationale continua son service près la garde nationale, et fournit de son école les élèves qui lui furent demandés par le Gouvernement pour les armées de la République.
Des artistes de mérite qui avoient dédaigné la Musique de la garde nationale dans son origine, lorsqu'elle coopéroit aux premières fêtes publiques, à la fête de Châteauvieux ; ces mêmes artistes, voyant la protection que le Gouvernement accordoit à l’Institut national, se présentèrent pour y entrer. On leur dit : Lorsque l'organisation sera décrétée, il n’y a point de doute que les places, dans cet établissement, ne soient données qu’au mérite : mais, en ce moment, sans organisation, sans place à vous offrir, convient-il de déplacer ceux qui, depuis cinq années, ont acquis, par leur zèle et leur désintéressement, des droits à la reconnoissance publique?
Depuis quatre mois, une place fut vacante; elle étoit relative à renseignement : Gherubini y fut appelle. Voilà la situation de l’Institut national, qui n’est encore que la musique de la garde nationale, ayant voulu seconder, de tous ses moyens, les vues sages du Gouvernement, empêcher que l’enseignement ne fût anéanti, enfin former une École nationale de musique en France; ses membres désirant ardemment l'organisation de l'Institut, et une plus grande réunion de talens pour coopérer, avec eux, à cette honorable fonction.
C’est par cet exposé que les artistes musiciens répondent aux observations faites dans la feuille des Petites Affiches du 23 brumaire, par le rédacteur, en l’assurant que l’Institut national, organisé par la Convention nationale, ne sera point une corporation académique, dont le régime aristocratique est trop incompatible avec les principes de ceux qui, livrés en entier à l’amour de la patrie et des arts, ont consacré (depuis cinq années) leurs veilles à la gloire de la Liberté.
11 ne convient point aux artistes de répondre à la seconde observation du rédacteur, considérée par lui comme un danger : c'est de partager les fonctions de VInstitut national avec celles des orchestres des diffèrens théâtres. L’alternative que présente le journaliste seroit-elle profitable aux plaisirs du peuple ou à l’instruction publique?