‹ B. Sarrette et les origines du Conservatoire national de musique et de déclamationChapitre 95 sur 149 · RAPPORT DE CHÉNIER · texte numérisé non relu

RAPPORT DE CHÉNIER

fallu lui donner ce nom, d’abord, en ce qu’il désigne mieux que tout autre l’objet de l’établissement, et en second lieu, parce qu'il empêche la confusion qui pourrait résulter de la conformité de l’ancien nom avec celui d’un établissement beaucoup plus vaste, qui vous est proposé dans un nouveau plan de constitution. Cet Institut central de musique est déjà provisoirement organisé; il consistait uniquement, lors de son origine, en un corps de musique exécutoire, attaché à la garde nationale de Paris.

C’est ainsi que, depuis le fameux \\ juillet, ces artistes patriotes sous la direction de Gossec, pour la partie qui tient à l’art, n’ont cessé de concourir à l’exécution des fêtes nationales, indépendamment du service qu’ils remplissent habituellement auprès des corps législatifs. Sous cette bannière civique, se sont rassemblés, à différentes époques, les premiers talens que la France possède dans l’art musical. Je résiste au désir qui m’invite à les désigner publiquement, et je n'en cite aucun, car, pour être juste, il faudrait les citer tous. Qu’il me suffise de dire, et je ne crains pas d’être démenti par la France, ni même par les étrangers, que, dans l’état actuel des choses, il n’existe point en Europe, soit pour la composition, soit pour l’enseignement, soit pour les différentes parties exécutoires, une aussi brillante réunion de talens précieux et d'artistes justement célèbres.

L’orateur rappelle ensuite que c'est de l’Institut que sont partis les nombreux élèves qui, répandus dans les camps français, animaient le courage des armées, avec les airs belliqueux et les hymnes composés par leurs maîtres; il insiste longuement sur le pouvoir de la musique et l’importance que les philosophes anciens lui reconnaissaient, puis, dans une courte péroraison, il démontre l’utilité de l’Institut, énumère les services qu’on peut en attendre et fait ressortir l’honneur qu’il y aurait pour la Convention de pourvoir à son établissement :

Si donc cet art est utile, s'il est moral, si même il est nécessaire pour les armées, pour les fêtes nationales, et, ce qui comprend tout, pour la splendeur de la République, hâtez-vous. Représentants, de lui assurer un asile. Déjà, depuis vingt ans, les progrès rapides qu’il a faits parmi nous ont augmenté la gloire que la France s’est acquise dans les beaux-arts. L’Allemagne et l’orgueilleuse Italie, vaincues en tout le reste par la France, mais longtemps victorieuses en ce genre seul, ont enfin trouvé une rivale.

Cependant nos fêtes nationales seraient inexécutables dans cette vaste commune, les corps de musique de nos armées ne se renouvelleraient plus, nos théâtres et leurs orchestres dépériraient; les musiciens, découragés, quitteraient nos contrées ingrates pour chercher une rive hospitalière; l’art luimême succomberait sous les attaques du vandalisme, si la sage prévoyance des législateurs ne prévenait tous ces inconvénients.

La suppression des Écoles de musique et des musiciens attachés aux anciennes cathédrales et aux chapitres a fait rentrer plus de quinze millions

dans le trésor public; il est instant de suppléer a leur existence par un établissement plus étendu, plus fertile en moyens d’enseignement et en moyens d’exécution, et dont les dépenses annuelles ne se monteront pas à 260 000 francs.

Il sera glorieux pour vous, Représentants, de prouver à l'Europe étonnée, qu’au milieu d’une guerre immense, qui n’a été pour la République qu’une suite non interrompue de triomphes, contenant k la fois, dans l’intérieur, le terrorisme anarchique et le terrorisme royal, décrétant, pour des siècles, une constitution sage, républicaine, vous savez encore donner quelques instants à l’encouragement d’un art qui a gagné des victoires et qui fera les délices de la paix *.

Ce discours, accueilli par de vifs applaudissements, fut suivi de la lecture du projet de décret, et plusieurs membres ayant fait observer qu’il paraissait lié à l'Instruction publique, on demanda le renvoi à la Commission des onze 1 2 3 , et, en adoptant cette proposition, la Convention ordonna l'impression du rapport de Chénier ainsi que du projet de décret, et ajourna la discussion*.

Elle 11 e fut pas différée longtemps, grâce à l'intervention du rapporteur. L’impression fut vite terminée, et le IG thermidor (3 août) « il reproduisait à la discussion », suivant l’expression du Moniteur , son projet de décret, qui fut adopté avec quelques modifications de détail faites dans l’intervalle. Ainsi, à la dénomination d 'Institut central fut substituée celle de Conservatoire, empruntée aux écoles d’Italie, malgré la différence de régime entre ces deux établissements; elle avait l’avantage de prévenir toute confusion avec l’Institut des Sciences et Arts en formation. La nomination des inspecteurs de l’enseignement, du bibliothécaire et des membres de l’Institut devant former le jury du concours d’admission aux nouveaux emplois de professeurs, qui, dans le projet de Chénier, était dévolue au Pouvoir exécutif (art. 5,11 et 9), fut attribuée à l’Institut national des Sciences et Arts, et, comme le Pouvoir exécutif n’était pas encore organisé (non plus que l’Institut), un autre décret 4 , exécutoire du premier, assignait ses fonctions au Comité d’instruction publique. En outre, une addition était faite à l’article 3 pour établir le choix proportionnel des élèves dans tous les départements.

1. Rapport . séance du 10 thermidor an III, in-8°, 8 p. (Bihl. nat., Le 38 , 157*2.

— Arch. nat., AD, XVIII e , 295. — Le Moniteur du 16 thermidor an III.)

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