ETES-VOUS CAPABLE DE VOUS CONDUIRE EN HOMME
Quand vous vous promenez avec votre mére, votre seur ou votre petite amie, st quelqu’un fait sur elle une remarque blessante ou prononce un mot déplacé, n’aurtez-vous pas honte st vous ne pouvez prendre sa défense? Mars en étes-vous capable ?
Nous enseignons la boxe et Part de se défendre, par correspondance. Nombreux sont nos éléves qui nous ont écrit qu’aprés quelques legons ils ont eu raison d’adversaires plus grands et plus lourds qu’eux. Notre méthode débute par des mouvements simples, exécutés devant une glace : extension des bras en avant, brasse comme dans la natation, etc. Avant de vous en douter, vous savez frapper scientifiquement, éviter, parer, faire des feintes, exactement comme st vous aviez un véritable adversaire en face de vous.
— Oh! bébé, j’n’aimerai p’t’étre pas ca! chantonna Ted. Qu’on se le dise! Bon Dieu, il y a un type que je connais a l’école,
qui vous rase tout le temps a parler sans qu’on I’en prie, je voudrais Yattraper tout seul dans un coin...
— Absurde! En voila une idée! fulmina Babbitt, c’est bien la chose la plus inutile dont j’aie jamais entendu parler.
— Enfin, supposez que je me proméne avec maman ou avec Rone et que quelqu’un « fasse une remarque blessante ou prononce un mot déplacé »... qu’est-ce que je ferais?
— Ma foi, tu battrais probablement le record des cent métres!
— Non pas! Je reléverais vivement l’individu mal embouché qui se permettrait un mot malsonnant sur ma sceur et je lui montrerais...
— Ecoute, jeune Dempsey : que je t’attrape jamais a te battre et je te flanque une de ces tournées... et ¢a, sans avoir besoin de m’entrainer devant la glace, je t’en réponds.
— Voyons, Ted, mon chéri, dit madame Babbitt de son ton placide, ce n’est pas joli de parler de se battre comme ¢a.
— Ah! Dieu tout-puissant, voila une belle fagon de juger... Mais supposez, maman, que je soils avec vous, et que quelqu’un fasse une remarque blessante...
— Personne ne fera d’observation offensante sur personne, affirma Babbitt, si on reste chez soi a étudier sa géométrie et a se méler de ses affaires, au lieu de fréquenter des agences de paris, des patisseries avec fontaines de soda et des endroits ot personne n’a rien a faire.
— Mais, bon Dieu de Dieu, papa, si on znsulte...
— Eh bien, en ce cas, gazouilla madame Babbitt, je ne leur ferais pas ’honneur de m’en apercevoir. D’ailleurs, ¢a n’arrive jamais. On vous parle tout le temps de femmes qui sont suivies dans la rue et insultées, mais je n’en crois pas un mot, ou alors c’est de leur faute, c’est leur fagon de regarder les gens. Je n’ai certainement jamais été insultée par...
— Enfin, voyons, mére, supposez que cela se présente un jour, supposez-le simplement... Est-ce que vous ne pouvez pas supposer, imaginer quelque chose?
— Certainement si, je peux... quelle idée!
— Bien stir, ta mére peut imaginer, peut supposer. Tu crois étre le seul membre de la famille qui ait de l’imagination? inter-
rogea Babbitt. Mais a quoi bon toutes ces suppositions? Ca ne méne jamais a rien. C’est absurde de supposer quand il y a tant de faits réels 4 prendre en considération...
— Ecoutez, papa : supposez, je dis supposez, tout simplement, que vous étes dans votre bureau et qu’un de vos concurrents, un de ceux que vous détestez...
— Je ne déteste aucun courtier en immeubles.
— Mais supposez que vous en haissiez un!
— Je me refuse a toute supposition de ce genre! I] ne manque pas de gens dans ma profession assez bas pour hair leurs concurrents, mais si tu étais un peu plus 4gé et si tu t’entendais aux affaires, — au lieu de passer ton temps au cinéma et a courir partout avec une bande de petites écervelées qui ont des robes au genou et qui sont poudrées, peintes, fardées et Dieu sait quoi encore, comme des girls de music-hall, — alors tu saurais — et tu supposerais — que s’il y a une chose que je soutienne dans les milieux immobiliers de Zénith, c’est que nous ne devrions jamais parler les uns des autres que dans les termes les plus amicaux, et faire régner entre nous un esprit de fraternité, de coopération. Je ne peux donc pas supposer, il m’est impossible d’imaginer que je hais un agent immobilier, pas méme cet ignoble filou, ce pied-plat de Cecil Rountree.
— Mais...
— Il n’y a pas de mais et de si et de car! Mais si je devais cogner sur quelqu’un, je n’aurais pas besoin d’esquives ou de brasses de fantaisie devant une glace, ni d’aucune de ces fariboles et manigances. Suppose que tu ailles quelque part ot un individu t’insulte. Est-ce que tu te figures que tu aurais envie de boxer et de sautiller autour de lui comme un maitre a danser? Tu te contenterais de l’abattre froidement — du moins j’espére que c’est ce que ferait mon fils — et puis tu t’essuierais les mains et tu irais a tes affaires: voila tout ce qu’il y a a faire, et tune prendrais pas non plus des lecons de boxe par correspondance.
— Bon! mais... oul... je voulais seulement vous montrer combien il y a de sortes de ces cours par correspondance au lieu de toutes ces calembredaines qu’ils nous enseignent a la Supérieure.
— Mais je croyais qu’on vous apprenait la boxe a la gymnastique?
— Qa, c’est une autre histoire. On vous colle la, et un grand gaillard s’amuse 4 vous bourrer les cétes avant que vous ayez chance d’apprendre quoi que ce soit. Ah! bigre! Trés peu pour moi. Mais en tout cas... Ecoutez encore quelques-unes de ces annonces.
Elles étaient vraiment philanthropiques. L’une avait ce titre stimulant : Argent! Argent! Argent! Une autre révélait ceci: M. P. K., qui naguére ne gagnait que 18 dollars par semaine chez un cotffeur, nous écrit que, depuis qu’il a suivi notre cours, tl se fait $ 5.000 par an comme médecin ostéo-vitaliste, et une troisiéme, que Mademoiselle 7. L., gui, encore récemment, faisait les paquets dans un magasin, gagne maintenant dix dollars net par jour, a enseigner notre méthode hindoue de respiration vibratoire et de controle mental.
Ted avait collectionné cinquante ou soixante annonces tirées d’annuaires, de périodiques pour écoles du dimanche, de magazines et de journaux techniques. Un de ces bienfaiteurs suppliait: Ne faites pas tapisserie, répandez-vous dans le monde et gagnez plus dargent. Vous pouvez jouer de la guitare hawaienne ou chanter en société. Grace aux principes secrets d'une méthode nouvellement découverte pour Vensergnement de la musique, tout le monde — homme, femme ou enfant — peut, sans exercices fastidieux, sans entratnement spécial nt longues études, sans perte de temps, @argent et de force, apprendre a jouer du banjo, du piano, du cornet a pistons, de la clarinette, du saxophone, du violon ou du tambour, et a chanter en déchiffrant a premiere vue.
La suivante, sous forme de cet ardent appel : On demande des détectives pour empreintes digitales. Appointements élevés, proclamait ceci: Hommes et femmes énergiques, voici la profession gue vous cherchiez. Il y a de Pargent ay gagner, beaucoup @’argent, et on y trouve ces rapides changements de décors, et cet intérét qui transporte et entraine, cette fascination que demande votre esprit actif et aventureux. Songez donc: étre le personnage essentiel, le facteur déterminant dans la solution d’étranges mysteres et de crimes déconcertants. Cette merveilleuse profession vous met en contact, sur un pred d’égalité, avec des gens influents et vous améne souvent a voyager partout, parfors dans des pays lointains — tous frais payés ! On n’exige aucune connaissance spéciale.
— Oh! mon gosse! cria Ted, je crois que ga, ¢a gagne le gros lot. C’est ga qui serait chic: voyager partout et pincer un criminel fameux!
— Oh! moi, ca ne m’emballe pas: il y a rudement de chances d’attraper un mauvais coup. Pourtant, ce truc pour étudier la musique pourrait ne pas étre mauvais. I] n’y a pas de raison pour que, si des gens compétents s’y appliquent —comme ils Pont fait pour régler la production dans les fabriques — ils ne découvrent pas un procédé pour qu’on ne s’abrutisse plus dans tous ces exercices et ces études que |’on fait en musique.
Babbitt était frappé par cette idée et son sentiment paternel était délicieusement flatté en constatant que tous deux, les hommes de la famille, ils se comprenaient.
I] écouta les prospectus d’écoles qui enseignaient par correspondance a écrire des nouvelles et a développer la mémoire, a devenir acteur de cinéma et a fortifier la volonté, qui apprenaient la banque et l’espagnol, la chiropodie et la photographie, le métier d’ingénieur électricien et art de décorer une fenétre, Pélevage des poules et la chimie.
— Eh bien, eh bien... (Babbitt cherchait une expression a la hauteur de son admiration) ...je suis tout estomaqué! Je savais bien que ce systéme d’enseignement par correspondance était devenu un jeu trés profitable, la vente des immeubles en banlieue parait un enfantillage a cdté, mais je ne me rendais pas compte que c’était devenu une véritable industrie. Ce doit étre sur le méme pied que l’épicerie et le cinéma. Je me suis toujours figuré qu’il viendrait quelqu’un ayant lintelligence de ne pas laisser ’éducation a tous ces rats de bibliothéque, a ces théoriciens qui n’ont aucun sens pratique, et qu’il en ferait une grande chose. Oui, je vois trés bien comment une quantité de ces cours pourraient t’intéresser. I] faudra que je demande aux amis, a l’Athlétique, s’ils ont jamais essayé. Mais en méme temps, tu sais, Ted, a quel point les gens qui font de la publicité — certains du moins — exagérent. Je ne sais pas s’ils te feraient faire avec ces cours des progrés aussi rapides qu’ils le prétendent.
— Oh! bien sir, papa.
Ted avait l’infinie et joyeuse assurance d’un garcon que ses ainés écoutent respectueusement. Babbitt s’appuyait sur lui avec une affection reconnaissante.
— Je comprends l’influence que ces cours pourraient avoir sur tout le travail de l’éducation. Naturellement je ne le recon-
naitrai jamais publiquement: pour un homme comme moi, un gradué de l'Université d’Etat, il n’est que juste et patriotique d’emboucher la trompette et de célébrer l’Alma mater, mais, en réalité, on perd une masse de temps, méme a l’Université, a étudier la poésie et le frangais, et une foule de questions qui n’ont jamais rapporté un cent a personne. Je ne sais pas, mais il se pourrait bien que ces cours par correspondance se révélent comme une des inventions américaines les plus importantes.
« Le tort qu’ont quantité de gens est celui-ci : ils sont si affreusement terre 4 terre qu’ils ne voient pas le cété spirituel, intellectuel de la suprématie américaine. Ils croient que des inventions comme le téléphone, l’aéroplane et la télégraphie sans fil... non, celle-la est italienne, mais peu importe... ils croient que nous ne tenons qu’a ces progrés mécaniques; au contraire un véritable penseur comprend que des mouvements spirituels et qui... heu... qui s’imposent, tels que le Rendement, l’Organisation rotarienne, la Prohibition et la Démocratie, composent notre plus solide et plus véritable richesse. Et il se peut que ce nouveau principe de V instruction 4 domicile soit un autre... un autre facteur de notre prospérité. Je te le dis, Ted, il faut avoir la Vision.
— J’estime que ces cours par correspondance sont une chose terrible.
Les deux philosophes restérent bouche bée. C’était madame Babbitt qui avait lancé cette note discordante a4 travers leur harmonie spirituelle, et un de ses mérites était que, sauf quand elle donnait un diner et devenait une maitresse de maison déchainée, elle s’occupait de son intérieur et n’ennuyait pas les hommes en pensant. Elle poursuivit avec fermeté:
— Je trouve affreuse cette facon d’entortiller ces pauvres garcons pour leur persuader qu’ils vont apprendre quelque chose, sans avoir personne prés d’eux pour les aider et... Vous deux, vous vous assimilez les choses si vite, mais moi j’ai toujours été lente. Seulement, tout de méme...
Babbitt s’occupa d’elle:
— Erreur! On acquiert tout autant en étudiant chez soi. Vous n’imaginez pas qu’un gargon apprend davantage parce qu’il fait parade de Vargent péniblement gagné par son pére, qu’il
s'assied sur des fauteuils Morris, dans un dortoir luxueux de Harvard, avec tableaux et panoplies, nappes et autres accessoires, non, n’est-ce pas? Je vous l’affirme, moi qui suis un ancien étudiant, et je le sais. Il y a pourtant une objection que l’on pourrait faire. Je proteste sans hésiter contre tout effort pour faire passer une quantité de gens des boutiques de coiffeur ou des usines dans les professions libérales. Elles sont déja trop encombrées : qu’est-ce que nous ferons pour les ouvriers si tous ces gaillards-la acquiérent de instruction?
Ted se renversait en arriére en fumant une excellente cigarette. Pour le moment, il respirait avec son pére l’atmosphére des hautes spéculations, comme s’il eit été Paul Riesling ou méme le docteur Howard Littlefield. Il suggéra.
— Eh bien, alors, que pensez-vous, papa? Est-ce que ce ne serait pas une bonne idée que je m’en aille en Chine ou dans n’importe quel chic pays et que je fasse des études d’ingénieur ou d’autre chose, par correspondance?
— Non, et je vais te dire pourquoi, mon garcon. J’ai découvert que c’est une rudement bonne chose de pouvoir dire qu’on est B. A. (bachelier és arts). Un client qui ne sait pas qui vous étes et vous croit tout juste un méchant commercant se met a dégoiser sur Péconomie politique, la littérature ou les conditions de l’exportation; alors vous glissez tout doucement quelque chose comme: « Quand j’étais 4 Université... Bien entendu, j’ai mon B. A. en sociologie et autres histoires du méme genre... » Oh! ¢a leur en bouche un fameux coin! Mais ¢a n’aurait pas la moindre allure de dire : « J’ai pris le grade de « lécheur de timbres » a I’ Université par correspondance de Bezuzus». Tu comprends... Mon pére a moi était un bon vieux brave homme, mais qui n’a jamais eu beaucoup de titres, et j’ai eu a travailler rudement dur pour me faire une place au collége. Mais ga en a valu la peine, ga m’a permis de frayer avec tout ce qu’il y a de mieux a Zénith, dans les clubs et partout ailleurs, et je ne voudrais pas te voir déchoir et sortir de la classe des gentlemen..., des gens qui ne sont pas de sang plus noble que le commun des mortels, mais qui ont tout de méme du pouvoir et une personnalité. Ga me ferait de la peine, si tu faisais cela, mon petit.
— Jele sais, papa, soyez tranquille. Trés bien: jene flancherai
pas. Oh! bon Dieu, pchu! J’oubliais complétement ces petites que je dois conduire a la répétition du chceur. Je peux mettre les gaz!
— Mais tu n’as pas fait tous tes devoirs.
— ... Les finirai demain matin a la premiére heure.
— Alors...
Dix fois dans ces derniers temps Babbitt avait fulminé: « Tu ne les feras pas demain matin 4 la premiére heure, tu vas les faire immédiatement ». Mais ce soir-la il dit: « Alors, tu feras bien de te dépécher », et son sourire avait ce rare, ce timide éclat qu'il réservait 4 Paul Riesling.
— Ted est un bon garcon, dit-il 4 madame Babbitt.
— Oh! oui.
— Qu’est-ce que c’est que ces gamines qu’il va chercher? Sont-elles gentilles, bien élevées ?
— Je ne sais pas. Ah! mon Dieu, Ted ne me dit plus jamais rien. Je ne comprends pas ce qui se passe chez les enfants de cette génération. Moi j’étais habituée a tout dire a mes parents, mais il semble que les enfants d’aujourd’hui se dérobent a toute surveillance.
— J’espére que ce sont des jeunes filles comme il faut. Ted n’est plus un gosse et je ne voudrais pas le voir... hein... compromis et mélé a toutes sortes d’histoires.
— George, je me demande si vous ne devriez pas le prendre a part et lui parler de... certaines choses.
Elle baissa les yeux en rougissant.
— Je ne sais pas trop. A mon sens, Myra, il est absurde de mettre un tas d’idées dans la téte d’un garcon. II pense bien assez de lui-méme a toutes sortes de sottises. Mais je me demande... cest un probléme trés délicat... je me demande quelle est 1adessus l’opinion de Littlefield ?
— Papa est naturellement du méme avis que vous. I] dit que toute cette instruction est... il dit... que c’est inconvenant.
— Ah! vraiment, il trouve cela! Eh bien, vous me permettrez de vous dire que, quoi que pense Henry T. Thompson, — en matiére de morale, j’entends, — car on ne fait pas mieux que ce vieux nigaud...
— Oh! quelle fagon de parler de papa!
— ...on ne fait pas mieux que lui quand il s’agit d’amorcer
une affaire, mais je vous dirai que chaque fois qu’il émet une opinion sur des questions plus relevées, et par exemple sur l’éducation, moi je prends toujours le contre-pied. Vous ne me considérez peut-étre pas comme un cerveau de premier ordre, mais, croyezmoi, comparé a Henry Thompson, je suis un vrai directeur de collége. Pardieu oui, monsieur, je vais prendre Ted 4 part et lui expliquer pourquoi j’ai eu une conduite exemplaire.
— Oh! vous allez le faire? Quand?
— Quand? Quand? A quoi bon vouloir m’entraver par des quand, des pourquot,des ot et des comment ? Voila le travers des femmes, voila pourquoi elles ne font pas des chefs de haute valeur: elles n’ont pas le sens de la diplomatie. Quand l’occasion favorable se présentera pour que cela paraisse tout naturel, alors j’aurai avec lui un petit entretien amical et... et... Est-ce que c’est Tinka qu’on entend Ja-haut? Elle devrait étre endormie depuis longtemps.
Il marchait a travers le living-room et s’arréta dans l’aerium, cette piéce toute vitrée, garnie de siéges d’osier et de hamacs, ou ils flanaient les aprés-midi du dimanche. Dehors, seules les lumiéres de la maison Doppelbrau et la vague silhouette de lorme favori de Babbitt rompaient la douceur de cette nuit d’avril.
« Bonne conversation avec le fils. J’ai secoué la mauvaise humeur que j’éprouvais ce matin... et mon inquiétude... Pourtant, par Dieu, j’irai passer quelques jours dans le Maine, tout seul avec Paul!... Cette sacrée Zilla! Mais... Ted est en bonne voie... toute la famille d’ailleurs. Et les affaires marchent bien. I] n’y en a pas beaucoup, en somme, qui gagnent cing cents dollars aussi aisément que moi ce matin. Quand nous nous chamaillons, c’est peut-étre bien autant ma faute que la leur. Je ne devrais pas me mettre en rogne comme ¢a, mais... Je voudrais avoir été un pionnier comme mon grand-pére... seulement je n’aurais pas une maison comme celle-ci. Je... ah! flite, je ne sais pas... »
Et il pensa avec mélancolie 4 Paul Riesling, a leur jeunesse commune, aux femmes qu’ils avaient connues. é
Quand Babbitt avait pris ses grades a l’ Université d’ Etat, — il y avait de cela vingt-quatre ans, — il voulait étre avocat. Au collége il avait de l’autorité dans les discussions, il se sentait orateur et se voyait déja gouverneur de I’Etat. Tout en étudiant le droit, il
travaillait dans les ventes d’immeubles. Il mettait de l’argent de cété, habitait dans une pension de famille et dinait d’un ceuf poché et de hachis. Le joyeux Paul Riesling — qui irait certainement étudier le violon en Europe le mois... ou l'année prochaine — était son soutien, jusqu’au jour ot ce Paul fut séduit par Zilla Colbeck, qui riait, dansait et attirait les hommes du bout de son petit doigt potelé, qu’elle remuait si joliment.
Les soirées de Babbitt, alors, furent solitaires et il ne trouva de réconfort qu’auprés de Myra Thompson, une petite cousine de Paul, une fille douce et aimable, qui montra son talent en tombant d’accord avec le jeune et ardent Babbitt sur ce point qu’a coup sir il serait un jour gouverneur. Tandis que Zilla se moquait de lui comme d’un campagnard, Myra déclarait avec indignation qu’il était bien plus sérieux que les jeunes dandys nés dans la grande ville de Zénith, — une ancienne colonie qui, en 1897, avait cent cing ans d’existence et deux cent mille habitants, reine et merveille de Etat et, aux yeux de George Babbitt, venu de Catawba, si vaste, si prodigieuse et si luxueuse qu’il était flatté de connaitre une jeune fille qui avait Phonneur d’étre née a Zénith.
D’amour, il n’était pas question entre eux. I] savait que s’il devait étudier le droit il ne pourrait pas se marier avant des années, et Myra était, sans doute possible, une «jeune fille trés bien » : on ne Pembrassait pas, on ne « pensait pas du tout a elle de cette fagonla», a4 moins d’avoir lintention de l’épouser. Mais c’était une camarade sire, toujours préte a patiner, a marcher, toujours enchantée d’écouter ses dissertations sur les grandes choses qu’il allait faire, les malheureux pauvres qu’il défendrait contre les riches iniques, les discours qu’il prononcerait dans les banquets, les erreurs du peuple qu’il corrigerait.
Un soir qu'il était las et d’humeur douce, il s’apergut qu’elle avait pleuré: elle n’avait pas été invitée a une soirée donnée par Zilla. Sans qu’ils s’en rendissent bien compte, elle posa sa téte sur l’épaule de George qui sécha ses larmes sous ses baisers, et elle la redressa pour dire avec confiance:
— Maintenant que nous voila fiancés, nous marierons-nous bientét, ou faudra-t-il attendre ?
Fiancés? C’était la premiére allusion 4 un mariage entre eux. Son affection pour cette petite brune, cette tendre créature, se
glaga et il eut peur, mais il ne pouvait pas lui faire de peine, il ne pouvait pas tromper sa confiance. Il marmotta quelque chose sur la nécessité d’attendre et se sauva. Il marcha pendant une heure, s’efforgant de trouver un moyen de lui dire que c’était une erreur. Souvent, dans le mois qui suivit, il fut sur le point de le faire, mais il était agréable de tenir une jeune fille dans ses bras, et il pouvait de moins en moins l’offenser en lui déclarant brusquement qu’il ne l’aimait pas. Pour lui cela ne faisait aucun doute. La soirée qui précéda son mariage fut une agonie, et le matin de la cérémonie rempli d’un désir fou de fuite.
Elle fut pour lui ce qu’on appelle « une bonne femme ». Elle était fidéle, active et, a de rares moments, gaie. Elle passa d’un léger dégoit inspiré par leurs relations intimes 4 ce qui promettait de devenir une ardente affection, mais qui sombra dans une routine fastidieuse. Pourtant elle ne vivait que pour lui et pour leurs enfants, et elle fut aussi ennuyée, aussi désolée que lui-méme quand il renonga au droit pour s’engager dans l’orniére de la vente de propriétés.
« Pauvre petite! réfléchissait Babbitt, toujours debout dans Paerium devenu sombre, elle n’a pas eu beaucoup plus de bon temps que moi. Mais... j’aurais voulu pouvoir faire un essai dans le droit et dans la politique, pour voir de quoi j’étais capable. Enfin... j’ai peut-étre gagné plus d’argent dans ma profession. »
Il retourna dans le living-room, mais avant de s’installer il caressa les cheveux de sa femme, qui leva les yeux, heureuse et un peu surprise.