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CHAPITRE VII

1. acheva gravement de lire la derniére livraison de V American Magazine, tandis que sa femme, avec un soupir, mettait de cété ses raccommodages et considérait avec envie les modéles de lingerie dans une revue féminine. La piéce était trés silencieuse.

Elle était conforme au meilleur style-type des Hauteurs Fleuries. Les murs gris étaient divisés en faux panneaux par des bandes de moulures laquées blanc. De la précédente habitation des Babbitt provenaient deux fauteuils 4 bascule trés sculptés, mais les autres étaient neufs, profonds et confortables, recouverts de velours bleu a raies dorées. En face de la cheminée, un divan de velours bleu, derriére lequel était une table en cerisier et une trés grande lampe de piano avec un abat-jour de soie vieil or. (Deux maisons sur trois aux Hauteurs Fleuries avaient devant la cheminée un divan, une table en acajou, ou en imitation, et une lampe de piano avec un abat-jour en soie jaune ou rose.)

Sur la table étaient un tapis en fil d’or de fabrication chinoise, quatre magazines, une boite a cigarettes en argent, et trois livres offerts en cadeaux, grandes et précieuses éditions de contes de fées, illustrés par des artistes anglais, et que n’avait encore lus aucun des Babbitt, sauf Tinka.

Dans un coin, prés de la fenétre, un grand gramophone dans son meuble spécial. (Huit maisons sur neuf des Hauteurs Fleuries en avaient un pareil.)

Parmi les cadres, accrochés bien au centre de chaque panneau gris, figuraient une simili-gravure de chasse anglaise en rouge et noir, une pale épreuve de gravure galante avec un titre francais, dont la moralité avait toujours inspiré des doutes a Babbitt, et la photographie, colori¢ée a la main, d’une piéce coloniale avec tapis, jeune fille au rouet et chat a l’air doucereux devant une cheminée blanche. (Dix-neuf sur vingt des maisons des Hauteurs Fleuries avaient ou une gravure de chasse, ou une Madame a sa toilette, la photographie coloriée d’une maison de la Nouvelle-Angleterre, une vue des montagnes Rocheuses, ou les quatre a la fois.)

C’était un salon aussi supérieur comme confort au « parloir » de lenfance de Babbitt que son auto l’était au « buggy » de son pére. S’il ne contcnait rien d’intéressant on n’y trouvait non plus rien d’offensant: il était aussi net, aussi négatif qu’un bloc de glace artificielle. La froideur de la cheminée n’était atténuée ni par des cendres légéres ni par des briques noircies de suie: les chenets en cuivre faisaient l’effet de modéles dans une boutique, marchandises désolées, inutiles, sans vie.

Contre le mur, un piano, avec une autre lampe, mais personne ne s’en servait, sauf Tinka. La rude vivacité du gramophone leur suffisait, leur collection de disques de jazz leur donnait Villusion d’étre riches et cultivés, et leur talent de musicien se bornait a bien ajuster une aiguille de bambou. Les livres posés sur la table étaient immaculés et bien alignés, pas un coin de tapis relevé, nulle part une crosse de hockey, un livre d’images déchiré, une vieille casquette ou un chien qui mit du désordre.

Babbitt chez lui ne s’absorbait jamais dans une lecture. Il avait l’esprit assez tendu a son bureau: ici il croisait les jambes et s’agitait. Lisait-il une histoire intéressante, il citait 4 sa femme les meilleurs passages, c’est-a-dire les plus drdles; le livre ne le captivait-il pas, il toussait, se grattait les chevilles ou Voreille droite, mettait son pouce gauche dans l’entournure de son gilet, faisait sauter son argent dans sa poche, balangait le coupe-cigare et les clefs attachés au bout de sa chaine de montre, baillait, se frottait

le nez et trouvait quelque chose a faire. Il montait mettre ses pantoufles — ses élégantes pantoufles de phoque — de forme moyenageuse. Ou il allait chercher une pomme dans le baril qui était 4 cété du cabinet de débarras au sous-sol.

« Chaque jour une pomme — conserve son homme », expliquait-il 4 madame Babbitt, et c’était vraiment la premiére fois ce jour-la.

— Parfaitement!

— Une pomme c’est le meilleur régulateur que nous ait donné la nature.

— Oui, c’est...

— Le malheur, avec les femmes, c’est qu’elles n’ont jamais la raison de s’astreindre a des habitudes réguliéres.

— Oh! moi, je...

— Elles ne font que grignoter et manger entre les repas. — George! — Elle leva les yeux de dessus son livre. — Avez-

vous fait un déjeuner léger comme vous le deviez? Moi, oui.

Cette attaque malicieuse, que rien ne provoquait, le stupéfia.

— Il n’a peut-étre pas été aussi léger que... j’ai déjeuné avec Paul, ce n’était pas beaucoup le moment de se mettre au régime. Oh! pas la peine de faire une grimace de chatte en colére! Si je n’étais pas la pour ouvrir l’ceil et surveiller notre table... je suis le seul de la famille qui comprenne que la farine d’avoine est le meilleur des petits déjeuners. Je...

Elle pencha de nouveau la téte sur son livre, pendant qu'il coupait et avalait dévotement sa pomme, tout en discourant:

— Une chose que j’ai faite, c’est de supprimer le tabac... Nous nous sommes un peu attrapés avec Graff au bureau. I] a vraiment des prétentions exagérées... je veux bien me montrer coulant, mais de temps a autre je suis obligé d’affirmer mon autorité, et j’ai saisi l’occasion. Je lui ai dit: « Stan... », enfin je lui ai dit ce qu'il fallait... Drdle de journée... on ne se sent pas d’aplomb. Ah ah ah ah!

De tous les bruits celui qui donne le plus envie de dormir, le baillement final. Madame Babbitt fit chorus et parut enchantée quand il langa:

— Si on allait se coucher, hein? Je ne pense pas que Rone et Ted rentrent avant Dieu sait quelle heure. Oui, une drdle

de journée... pas tellement chaude, mais tout de méme... Ah! bon Dieu, je voudrais... un de ces jours, je partirai pour un long tour en auto.

— Qui, ¢a nous ferait beaucoup de bien, fit-elle en baillant.

I] détourna les yeux, conscient qu’il n’avait aucune envie d’emmener sa femme. En fermant les portes, en vérifiant les fenétres, en mettant le régulateur du chauffage au point voulu pour que les soupapes d’aération s’ouvrent automatiquement le lendemain matin, il soupira légérement; il sentait peser sur lui un sentiment de solitude qui l’intriguait et l’inquiétait. Il était si distrait qu’il ne pouvait se rappeler quelles étaient les fermetures de fenétres qu’il avait inspectées et que, dans l’obscurité, tatonnant pour éviter de dangereuses chaises, il retourna les essayer toutes encore une fois. Ses pas retentissaient bruyamment sur Pescalier comme il remontait a la fin de ce jour, important et perfide, de révoltes dissimulées.

Avant le premier déjeuner il en revenait toujours 4 son enfance villageoise et reculait devant les exigences complexes de la ville, obligation de se raser, de se baigner, de décider si la chemise en train pouvait encore aller un jour. Chaque fois qu’il restait chez lui le soir, il se couchait de bonne heure et, en homme économe, se mettait en avance pour ces ennuyeux petits devoirs. Son luxe était de se raser, commodément assis dans un bain chaud. On aurait pu le voir ce soir-la, gras, potelé, la peau rose et lisse, a moitié chauve, ayant perdu la gravité que lui donnaient ses lunettes, accroupi dans l’eau qui lui montait jusqu’au cou, grattant ses joues enduites de mousse avec un rasoir de stireté, tondeuse en miniature, et cherchant, d’un air digne et mélancolique, a rattraper sous l’eau un morceau de savon glissant et fugace.

La tiédeur caressante de l’eau l’entrainait a la réverie. La lumiére, tombant a l’intérieur de la baignoire, y tragait un réseau délicat de lignes brisées qui glissaient en étincelles vertes sur la porcelaine 4 mesure que frissonnait Peau claire. Babbitt les contemplait paresseusement; il remarquait que le long de ses jambes, dont la silhouette se détachait sur le fond lumineux de la baignoire, les ombres des bulles d’air accrochées aux poils ressemblaient a des touffes de mousse. II] frappait l’eau, et la lumiére

qui s’y réfléchissait chavirait, sautait, éclatait. Il était heureux comme un enfant, il jouait. Il rasa une large place sur un de ses gros mollets.

Le tuyau de vidange gouttait; c’était un chant doux et vif, « drippety drop drip dribble, drippety drip drip drip», qui Venchantait. Il considéra la solide baignoire, les magnifiques robinets de nickel, les murs revétus de faience, et se sentit puissant, en possession de cette splendeur.

Il se leva et dit d’un ton bourru a ses accessoires de bain: « Allons, venez. Assez badiné!» Il blama le perfide savon et défia la rude brosse 4 ongles avec un « Oh! tu voudrais bien, n’est-ce pas...? » Il se savonna, se ringa et se frotta sérieusement, et, découvrant un trou dans la serviette-éponge, il y passa le doigt d’un air méditatif et se dirigea vers sa chambre avec lallure d’un citoyen grave et inflexible.

I] avait un moment de somptueux abandon, une seconde dramatique, comme il en trouvait en conduisant son auto au milieu de la presse, quand, sortant un col propre, il s’apercevait qu'il était effrangé au bord et le déchirait avec un bruit magnifique, ziiling.

Le plus important de tout c’était la préparation de son lit et de la véranda. On ne sait pas s’il tenait a sa véranda a cause de Pair frais qu’il y respirait, ou parce que c’était la chose a faire de dormir en plein air.

De méme qu'il était un Elan, un Booster, un membre de la Chambre de commerce, de méme que les ministres de l’Eglise presbytérienne déterminaient toutes ses croyances religieuses, et que les sénateurs qui dirigeaient le parti républicain décidaient, dans leurs petites piéces enfumées, 4 Washington, ce qu’il devait penser du désarmement, des tarifs douaniers et de l’Allemagne, de méme c’étaient les grands annonciers nationaux qui réglaient toute sa vie extérieure, qui lui donnaient ce qu’il croyait étre sa personnalité. Ces marchandises déclarées comme des denrées types, pates dentifrices, chaussettes, pneumatiques, appareils photographiques ou a chauffer eau instantanément, étaient pour lui des symboles et des preuves de I’excellence, signes de joie, de passion, de sagesse, et finissant par en tenir lieu.

Mais aucun de ces témoignages, pronés par la publicité, du

succés social et financier n’était plus significatif qu’une véranda pour y coucher avec aerium au-dessous.

Les rites de la préparation du lit étaient compliqués et immuables. I] fallait border les couvertures au pied du lit — pourquoi la bonne ne l’avait-elle pas fait? c’était un point a discuter avec madame Babbitt. La descente de lit était disposée de sorte que ses pieds nus pussent la rencontrer quand il se levait; il montait le réveil, remplissait le cruchon d’eau chaude et le mettait exactement a deux pieds du bout du lit.

Sa détermination venait 4 bout de ces entreprises considérables; elles étaient une par une annoncées 4 madame Babbitt, puis menées a bonne fin. Enfin son front se rassérénait et dans son « Bonne nuit! » vibrait une male vigueur. Mais il lui fallait encore du courage. Au moment ot il sombrait dans le sommeil, juste a la minute exquise de la premiére détente, la voiture de Doppelbrau rentrait. I] tressautait, complétement réveillé, et se lamentait: « Pourquoi diable y a-t-il des gens qui ne peuvent jamais se coucher a une heure raisonnable? » II était si habitué a toutes les manoeuvres pour rentrer sa propre voiture qu’il attendait chaque phase, comme un bourreau habile condamné a subir la torture.

L’auto dans Vallée montrait une gaieté insultante. La portiére de la voiture s’ouvrait, puis se refermait en claquant, ensuite la porte du garage glissait en grattant le seuil, puis c’était de nouveau le bruit de la portiére. Le moteur repartait pour grimper dans le garage et faisait entendre quelques explosions avant d’étre arrété. Pour la derniére fois, ouverture et claquement de la portiére. Alors le silence, un affreux silence rempli d’attente, pendant que M. Doppelbrau examinait tout a loisir l’état de ses pneus et fermait enfin la porte du garage. Instantanément commencait pour Babbitt le bienheureux oubli.

A la méme heure, dans la ville de Zénith, Horace Updike faisait la cour aA Lucile Mac Kelvey, dans son salon mauve de Royal Ridge, en rentrant d’une conférence faite par un éminent romancier anglais. Updike était le célibataire professionnel de Zénith : quarante-six ans, la taille fine, une voix efféminée, et du gotit en matiére de fleurs, de cretonnes et d’écharpes. Madame Mac Kelvey, les cheveux rouges, un teint de créme, était mécon-

tente, exquise, sévére et honnéte. Updike essaya sa premiére manceuvre, invariablement la méme : il lui toucha le poignet.

— Ne faites pas limbécile! dit-elle.

— Cela vous offense beaucoup?

— Non, mais ga me déplait.

Il changea de méthode et se langa dans la conversation: il y avait une réputation. I] parlait convenablement de psychanalyse, du polo de Long Island et du vase Ming qu’il avait découvert 4 Vancouver. Elle promit de le retrouver 4 Deauville, l’été suivant.

— Pourtant, soupira-t-elle, ca devient terriblement banal: rien que des Américains et des baronnes anglaises défraichies.

la méme heure, 4 Zénith, un trafiquant de cocaine et une prostituée buvaient des cocktails dans le bar de Healey Hanson, dans Front Street. La prohibition nationale étant en vigueur, et Zénith étant notoirement partisan de la loi, ils étaient forcés, pour rendre les cocktails inoffensifs, de les boire dans des tasses a thé. La demoiselle jeta sa tasse a la téte du fournisseur de drogue et celui-ci, tirant son revolver de la poche ménagée dans sa manche, la tua négligemment.

A la méme heure, 4 Zénith, deux hommes se tenaient dans un laboratoire. Depuis trente-sept heures sans arrét ils travaillaient a un rapport exposant leurs recherches sur la synthése du caoutchouc.

cette méme heure, a Zénith, avait lieu une conférence entre quatre chefs de syndicats pour décider si douze mille mineurs, qui travaillaient dans un rayon de cent milles autour de la ville, devaient se mettre en gréve. L’un d’eux ressemblait 4 un épicier bourru et prospére, le second a un charpentier yankee, le troisiéme a un garcon de café, le quatriéme a un acteur russe et juif. Ce dernier citait Kautsky, Gene Debs et Abraham Lincoln.

A la méme heure, mourait un vétéran de la G. A. R.1. Il était venu tout droit de la guerre civile dans une ferme qui, bien qu’officiellement comprise dans les limites de Zénith, était primitive comme la forét vierge. I] n’était jamais monté dans une auto, n’avait jamais vu une baignoire, jamais lu autre chose que

1. Grande armée de la République. Nom donné pendant la guerre civile (1861- 1865) aux troupes du Nord.

la Bible et les brochures religieuses de Mac Guffey; il croyait quela terre était plate, que les Anglais sont les dix tribus perdues d’Israél, et les Etats-Unis une démocratie. la méme heure, la ville d’acier et de ciment que forme Pusine de la Société des Tracteurs Pullmore de Zénith faisait travailler ses équipes de nuit afin d’exécuter une commande pour !’armée polonaise. Elle bourdonnait comme un million d’abeilles et ses larges fenétres étincelaient comme un volcan. Le long des hautes grilles de fer,la lueur des projecteurs balayait des cours couvertes de cendres, des aiguilles de voies ferrées et des patrouilles de gardes armés. la méme heure, Mike Monday cléturait une réunion. M. Monday, l’évangéliste distingué, le plus connu en Amérique des pontifes protestants, avait été jadis boxeur. Satan ne s’était pas montré juste envers lui. Comme boxeur, il n’avait gagné que son nez cassé, son vocabulaire fameux et ’habitude de paraitre sur la scéne. Le service du Seigneur avait été plus profitable: il était sur le point de se retirer aprés fortune faite. Et il avait bien gagnée, car, pour citer sa derniere déclaration : « Le Révérend M. Monday, le prophéte aux coups de poing, a prouvé qu’il est le plus grand vendeur de salut du monde et que, grace a une organisation efficace, les frais généraux de la régénération spirituelle peuvent étre réduits 4 un minimum sans précédent. Il a converti plus de deux cent mille 4mes perdues et inestimables a un taux moyen inférieur a dix dollars piéce. » Parmi les grandes villes du pays, seule Zénith avait hésité a soumettre ses vices a Mike Monday et a sa méthode éprouvée de correction. Les organisations les plus entreprenantes de la ville avaient été d’avis de l’inviter. M. George F. Babbitt avait un jour célébré dans une allocution au club des Boosters. Mais Vopposition venait de certains ministres épiscopaux et congrégationalistes, ces renégats que M. Monday appelait si finement: « Une gerbe d’exploiteurs de I’ Evangile, qui n’ont dans les veines que de l’eau de vaisselle au lieu de sang, une bande de braillards, qui ont besoin d’avoir plus de poussiére sur les genoux de leur pantalon et plus de poils sur leur vieille poitrine décharnée. » Cette opposition avait été vaincue le jour ot le secrétaire de la Chambre de commerce avait déclaré a un comité de fabricants que, dans toutes les villes ot il s’était montré, M. Monday avait

détourné les esprits des ouvriers des questions de salaires et d’heures de travail vers des préoccupations plus hautes, et ainsi évité des gréves. On l’invita immédiatement.

On avait fait une souscription de quarante mille dollars, et élevé sur le terrain de la foire du comté un « Temple Mike Monday » pouvant contenir quinze mille personnes. C’est 1a que le prophéte achevait en ce moment sa harangue:

— Il y a dans ce bourg un tas de brillants professeurs de collége et de gueux buveurs de thé qui prétendent que je suis un homme rude et sans-géne et que mes connaissances historiques ne sont pas a la page. Oh! il y a toute une clique de rongeurs de bouquins 4 favoris laineux, qui croient en savoir plus que le Dieu tout-puissant, et qui préférent la science et la critique dont sont barbouillés les Allemands, 4 la parole divine simple et directe. Oh! oui, il y a un joli lot de gigolos, de suceurs de citrons, a faces de lune, d’écrivailleurs incrédules et bouffis de biére, qui n’aiment rien tant que décharger leur gueule orduriére et hurler que Mike Monday est un gros plein de soupe vulgaire. Ces petits animaux-la disent maintenant que je fais la parade pour |’Evangile, que je n’en tiens que pour le pognon. Eh bien! écoutez un peu, mes petits gars. Je vais leur offrir un moyen, a ces oiseaux-la. Ils n’ont qu’a se lever et a venir me dire en face que je ne suis qu’un bourreur de crane, un menteur, un fumiste. Seulement s’ils le font, ah! s’ils le font, ne vous épatez pas si un de ces sacrés farceurs encaisse de Mike un bon direct foudroyant, avec, pour compléter la tournée, tous les coups de pied de la Justice Divine Flamboyante. Eh bien, allez-y, les gars: qui vient me le dire? Qui vient me dire que Mike Monday est un bluffeur, un yahoo!? Allons? Je ne vois personne se lever... Ah! vous voila bien! J’imagine qu’a présent les gens de cette ville vont cesser d’écouter tous ces boniments, qu’on lance quand on est de l’autre cété de la barriére, je pense que vous allez renoncer a croire tous ces braillards qui bavent, qui cognent et qui débinent, et qui vomissent un athéisme dégotitant, et tous tant que vous étes vous allez venir a nous, et avec toute Pardeur, toute la vénération dont vous étes capables, vous

1. Nom que donne Swift dans ses Voyages de Gulliver & une race d’ignobles brutes, soumis aux Houyhnhnms, les chevaux doués de raison.

tiendrez bon pour Jésus-Christ, pour sa miséricorde et sa tendresse infinies.

cette méme heure encore, Seneca Doane, l’avocat radical, et le docteur Kurt Yavitch, Vhistologiste dont le mémoire sur la destruction des cellules épithéliales par le radium avait fait connaitre le nom de Zénith 4 Munich, 4 Prague et 4 Rome, causaient dans la bibliothéque du premier.

— Zénith, disait Doane d’un air pensif, est une ville qui a une puissance gigantesque, des édifices gigantesques, des machines gigantesques, des moyens de transport gigantesques.

— Jai horreur de votre ville. Elle a ramené 4 un modéle uniforme toute la beauté de la vie. C’est une grande gare de chemin de fer, ou tout le monde prend son billet pour le meilleur cimetiére, dit tranquillement le docteur Yavitch.

Doane se monta.

— Je consens a étre pendu si c’est vrai! vous m’énervez avec vos perpétuelles lamentations sur « la standardisation ». Est-ce que vous vous figurez qu’aucune autre nation n’y est soumise? Y en a-t-il une qui le soit davantage que l’Angleterre, ou dans toutes les maisons qui en ont le moyen on prend les mémes muffins et le méme thé a la méme heure, ov tout général en retraite va exactement aux mémes offices du soir, dans la méme église de pierre grise 4 tour carrée, ot tous les snobs qui jouent au golf en uniforme spécial répétent : « Vous avez raison » a tous les riches imbéciles du méme acabit? Et pourtant j’adore lAngleterre. Quant a l’uniformité... regardez seulement les terrasses de café en France et la facon de faire l’amour en Italie.

— La création d’un type uniforme est excellente en sot. Quand j’achéte une montre Ingersoll ou une automobile Ford, jobtiens pour moins cher un meilleur instrument, je sais exactement ce que j’ai et cela me laisse plus de temps et d’énergie pour avoir de la personnalité. Et puis... je me rappelle avoir vu une fois 4 Londres un faubourg américain représenté dans une annonce de pate dentifrice au verso de la couverture du Saturday Evening Post, une rue couverte de neige, bordée d’ormeaux, avec ces maisons nouvelles, géorgiennes certaines d’entre elles, ou avec des toits descendant trés bas et ce genre de rues que l’on trouve ici A Zénith, a « Hauteurs Fleuries » par exemple: de l’espace, des

arbres, des pelouses... et ca m’a donné le mal du pays. I] n’y a pas de ville au monde qui ait des maisons aussi charmantes. Je me moque bien qu’elles soient toutes sur le méme modéle! C’est un modéle délicieux.

« Non, ce que je combats a Zénith, c’est cette fagon de penser uniforme et, bien entendu, les traditions de la concurrence. Les véritables traitres de la piéce ce sont les propres, les braves et industrieux péres de famille qui ont recours a tous les procédés connus de fourberie et de cruauté pour assurer le bien-étre de leurs petits. Le pire de l’affaire avec ces gens-la, c’est qu’ils sont si bons et, dans leur métier au moins, si intelligents. On ne peut pas les hair vraiment et pourtant leurs esprits « standardisés » sont Pennemi.

— Et puis cet arrivisme... J’ai, en dessous, Pidée qu’il vaut mieux vivre 4 Zénith qu’a Manchester ou a Glasgow, a Lyon, a Berlin ou a Turin...

— Ce n’est pas vrai, et j’ai travaillé dans la plupart de ces villes, murmura le docteur Yavitch.

— Enfin, c’est affaire de gotit. Personnellement je préfére une ville dont l’avenir soit si inconnu que cela stimule mon imagination. Mais ce que je veux avant tout...

— Vous étes un libéral juste milieu, dit le docteur Yavitch et vous n’avez pas la moindre idée de ce que vous voulez. Moi, qui suis un révolutionnaire, je sais exactement ce que je veux... et pour le moment c’est quelque chose a boire.

A cette méme heure, 4 Zénith, Jake Offutt, le politicien, était en conférence avec Henry T. Thompson. Offutt disait:

— La chose a faire c’est de persuader 4 votre imbécile de gendre, Babbitt, de remettre ca a plus tard. C’est un de nos gaillards patriotes. Quand il met la main sur un morceau de terrain pour la bande, il s’arrange pour que nous ayons l’air de mourir d’amour pour le cher peuple, et j’aime bien acheter de Phonorabilité... a un prix raisonnable. Je me demande combien de temps nous pourrons tenir le coup, Hank? Tout va bien tant que les bons petits garcons, comme George Babbitt, et tous les gentils et estimables chefs d’industrie nous prennent pour des patriotes 4 tous crins. II y a de jolis fruits 4 cueillir ici pour un honnéte politicien, Hank: toute une ville qui travaille pour nous

fournir de cigares, de poulets rétis et de Martini bien sec, et qui se rallie autour de notre banniére avec indignation, oh, une indignation furieuse, dés qu’un braillard comme ce Seneca Doane montre son nez. Ma parole, Hank, un brave bonhomme comme moi rougirait de ne pas traire des vaches a lait comme celles-la, quand elles viennent vous le demander en beuglant. Mais la bande des Transports en commun ne peut pas voler en grand comme autrefois. Je me demande quand... Hank, je voudrais bien que nous trouvions un moyen de flanquer ce coquin de Seneca Doane hors de la ville. C’est lui ou nous...

la méme heure, a Zénith, les neuf dixiémes des gens ordinaires dormaient, énorme masse plongée dans l|’ombre. Dans un taudis, de l’autre cété de la voie du chemin de fer, un jeune homme, qui depuis six mois cherchait en vain du travail, ouvrit la conduite de gaz et se tua avec sa femme.

A la méme heure, le poéte Lloyd Mallam, propriétaire de la librairie Aux Livres d Hafiz, achevait un rondeau pour montrer a quel point la vie était agréable au milieu des luttes de la Florence du Moyen Age, et a quel point elle était triste dans une ville comme Zénith.

Et a cette méme heure, George F. Babbitt se retournait pesamment dans son lit, — le dernier tour signifiant qu’il en avait assez de se donner tout ce mal pour s’endormir et qu’il s’y mettait sérieusement.

Instantanément il fut plongé dans le réve magique. II était quelque part, au milieu de gens inconnus qui se moquaient de lui. Il se sauvait, courait dans les allées d’un jardin nocturne, et, a la grille, trouvait la fée-enfant qui l’attendait. Sa chére main, si calme, lui caressait la joue. Il était vaillant, et sage, et trés aimé; les bras de la fée étaient d’ivoire tiéde, et par-dela de dangereuses landes brillait la mer splendide.

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