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CHAPITRE VIII

ibe grands événements du printemps furent, pour Babbitt, Pacquisition secréte d’options sur des propriétés sises a Linton, pour certains administrateurs des Transports en commun, avant que ne fat annoncé publiquement le prolongement de la ligne de tramways de l’avenue Linton, et ensuite un diner qui, comme il le disait avec joie 4 sa femme, ne fut pas seulement « un véritable pas en avant dans le monde, mais une réception de grande classe, avec quelques-unes des intelligences les plus vives, et un bouquet des petites femmes les plus brillantes de la ville ». Ce fut un événement si absorbant qu’il en oublia presque son désir de filer dans le Maine avec Paul Riesling.

Bien que né au village de Catawba, Babbitt s’était élevé a ce rang social ou des maitres de maison peuvent recevoir jusqu’a quatre personnes a diner sans le combiner plus d’un ou deux jours a lavance. Mais un repas de douze couverts, avec table fleurie et tous les cristaux taillés dehors, cela stupéfiait méme les Babbitt. . Pendant quinze jours ils étudiérent et discutérent la liste des invités.

Babbitt s’émerveillait:

— Bien sir, nous sommes nous-mémes a la hauteur, mais pourtant, songez que nous recevons un poéte fameux comme

Chum Frink, un gargon qui, rien qu’en écrivant un poéme et quelques réclames par jour, se fait cinquante mille dollars par an! — Oui, et Howard Littlefield, dit madame Babbitt. Figurezvous — Eunice me !’a dit l’autre soir — qu’il parle trois langues. — Bah! ga ce n’est rien. Moi aussi je parle l’américain, la langue du baseball et celle du poker.

— Je ne trouve pas malin de plaisanter sur un pareil sujet. Pensez donc comme ce doit étre merveilleux de parler trois langues, et si utile et si... Je ne vois pas pourquoi avec des gens comme ceux-la nous invitons les Orville Jones.

— Eh bien, mais Orville est un gaillard en train d’arriver joliment bien.

— Je sais, oul, mais tout de méme... une blanchisserie!

— (a n'est pas de la méme classe que la poésie ou les affaires immobiliéres, soit, mais malgré cela Orvy est rudement malin. L’avez-vous jamais mis sur le chapitre du jardinage? Ce type-la peut vous dire les noms de toutes les espéces d’arbres, et, pour certains, leurs noms grecs et latins aussi. De plus nous devons un diner aux Jones, et enfin, que diable, il nous faut du menu fretin pour écouter quand des artistes de la valeur de Frink et de Littlefield tiennent le crachoir.

— Justement, mon chéri, je voulais vous parler de ga: comme maitre de maison, vous devriez, il me semble, rester au second plan et écouter, pour laisser vos invités placer un mot de temps a autre.

— Ah! vraiment, il vous semble... ah oui, parbleu, je parle tout le temps! Et je ne suis qu’un homme d’affaires... bien sir. Je ne suis ni docteur en philosophie, comme Littlefield, ni poéte, et je n’ai rien a dire, moi! Eh bien, permettez-moi de vous l’apprendre, l’autre jour précisément votre sacré Chum Frink vient me trouver au Club pour savoir ce que je pense de |’émission des obligations de l’école de Springfield. Et qui l’a renseigné? Moi! Ah! je vous assure que je le lui ai dit! Pauvre de moi! Ah oul, jai dit ce que j’en pensais. Il est venu me le demander et je lai complimenté en détail. Vous pouvez me croire, et il était rudement content de m’écouter et de... Mon devoir de maitre de maison! Je le connais, j’imagine, mon devoir de maitre de maison, et vous me permettrez de vous dire...

Finalement les Orville Jones furent invités.

Le matin de ce diner, madame Babbitt était comme un rings 2

— Ecoutez, George, il faut me promettre de rentrer de bonne heure ce soir. Vous avez 4 vous habiller, ne l’oubliez pas.

— Heu... heu... Je vois dans l’ Advocate que lassemblée générale presbytérienne a voté qu’elle ne s’associerait plus au mouvement international des Eglises, et que...

— George, avez-vous entendu ce que je vous ai dit? Il faudra rentrer ce soir 4 temps pour vous habiller.

— M’habiller? Mais je le suis, bon Dieu, habillé. Vous figurez-vous que je m’en vais au bureau en B. V. D.?

— Pas de paroles inconvenantes devant les enfants, s’il vous plait! Vous aurez 4 mettre votre smoking...

— Mon Tux, vous voulez dire, sans doute? De tous les sacrés embétements les plus absurdes qu’on ait jamais inventés...

Trois minutes plus tard, quand Babbitt eut gémi: « Enfin je ne sais pas si je m’habillerai ou non » sur un ton qui indiquait qu'il le ferait, la discussion passa a autre chose.

— Et puis, George, vous n’oublierez pas de passer en rentrant chez Vecchia pour y prendre la glace. Leur voiture de livraison est démolie et je ne me fie pas pour l’envoyer 4...

— Ca va bien! Vous m’avez déja expliqué ¢a avant le déjeuner.

— C’est qu’il ne s’agit pas d’oublier. J’aurai bien assez a faire toute la journée 4 mettre au courant l’extra qui viendra servir le diner.

— Crest de la folie, d’ailleurs, de prendre une femme extra pour ca; Mathilde aurait trés bien pu...

— ...et jJaurai a aller acheter les fleurs, 4 les arranger, a mettre mon couvert, 4 commander des amandes salées, 4 jeter un coup d’ceil aux poulets et 4 m’occuper du diner des enfants en haut, a... Je ne peux compter que sur vous pour aller chercher la glace chez Vecchia...

— Boooon! Oui, j’irai la chercher, 1a!

— Vous n’aurez qu’a entrer dans la boutique et 4 dire que vous venez pour la glace que madame Babbitt a commandée hier par téléphone : elle sera toute préte.

A dix heures et demie elle lui téléphona au bureau de ne pas oublier la glace chez Vecchia.

Il fut alors brusquement frappé d’une idée : les diners des Hauteurs Fleuries valaient-ils la peine odieuse qu’ils donnaient ? Mais il eut un remords de ce sacrilége, qu’il chassa en achetant les ingrédients pour les cocktails.

Voici comment on se procure de l’alcool sous le régne d’une prohibition rigoureuse:

I] quitta les rues 4 angles droits du centre moderne des affaires et gagna les ruelles enchevétrées de la vieille ville, pleines de boutiques et de masures lépreuses, pénétra dans le « Berceau », jadis un joli verger, maintenant un amas de maisons meublées, de bicoques sordides et de mauvais lieux. De délicieux frissons lui couraient le long de |’épine dorsale, et il regardait tous les agents de police avec un air d’extréme innocence, en homme qui aime la Loi et admire la Force et qui souhaiterait avoir le temps de jouer avec elles. I] arréta sa voiture 4 bonne distance du débit de Healey Hanson, poursuivi par cette idée : « Ma foi, si quelqu’un me voit, on pensera que je viens ici pour affaires. »

I] pénétra dans une salle qui ressemblait étrangement aux débits d’avant la prohibition, avec son long comptoir graisseux et sa sciure de bois sur le plancher, sa glace toute rayée et sa table de bois blanc, a laquelle un vieux bonhomme dégoiitant était assis devant un verre de quelque chose qui ressemblait a du whisky; debout, devant le comptoir, deux hommes buvaient quelque chose qui avait l’apparence de biére, et donnaient Pimpression de former une foule, comme toujours deux hommes dans un bar. Le tenancier, un grand Suédois pale, un diamant a sa cravate lilas, considéra Babbitt qui s’avancait résolument et murmurait:

— Je voudrais... heu... c’est un ami de Hanson qui m’envoie... je voudrais du gin.

L’autre lui jeta de haut un regard d’évéque outragé.

— Vous vous étes trompé de porte, je crois, mon ami. Nous ne vendons ici que des boissons hygiéniques. ;

Et il essuya le comptoir avec un torchon auquel un petit coup de nettoyage n’aurait pas fait de mal non plus, tout en regardant par-dessus son coude qui se mouvait machinalement.

Le vieux réveur assis 4 la table implora le tenancier.

— Dis, Oscar, écoute.

Oscar n’écoutait pas. ‘

— Oh! dis, Oscar, écoute, veux-tu? Ecoute, dis.

La voix éraillée et endormie du questionneur, lagréable relent de biére donnérent des tiraillements d’estomac a Babbitt. Le garcon se dirigea d’un air sombre vers la foule des deux hommes. Babbitt le suivit avec autant de précautions qu’un chat et murmura d’un ton enjéleur:

— Dites-moi, Oscar, je voudrais parler 4a M. Hanson.

— Pourquoi voulez-vous le voir?

— J’ai un mot a lui dire. Voici ma carte.

C’était une magnifique carte, gravée du noir le plus noir et du rouge le plus vif, indiquant que M. Georges F. Babbitt s’occupait de « Propriétés, Assurances, Loyers ». Le gargon la prit comme si elle pesait dix livres et la lut comme si elle contenait cent mots. Et sans rien perdre de sa dignité épiscopale, il grommela:

— Je vais voir s’il est par la.

De l’arriére-boutique il ramena un extrémement vieux jeune homme, a lair tranquille et aux yeux vifs, en chemise de soie écrue, gilet 4 carreaux ouvert et pantalon d’un brun chaud, M. Healey Hanson. Celui-ci se borna a dire: « Oui», mais ses yeux implacables et méprisants fouillaient Ame de Babbitt et il ne semblait nullement impressionné par le complet neuf gris foncé que son possesseur — il avait déclaré 4 toutes ses connaissances du Club Athlétique — avait payé cent vingt-cing dollars.

— Enchanté de vous voir, monsieur Hanson. Dites-moi... heu... je suis George Babbitt, de la Société des immeubles Babbitt- Thompson. Je suis un grand ami de Jake Offutt.

— Et alors?...

— Dites-moi... hum... je regois quelques amis et Jake m’a dit que vous pourriez me procurer un peu de gin.

Et inquiet, obséquieux en voyant |’expression de plus en plus fermée de Hanson:

— Informez-vous de moi par téléphone auprés de Jake, si vous voulez.

Hanson répondit par un mouvement de téte qui indiquait

Pentrée de l’arriére-boutique et s’éloigna d’un autre cété. Babbitt se glissa, d’une allure mélodramatique, dans une piéce qui contenait quatre tables rondes, onze chaises, le calendrier-réclame d’une brasserie, et une odeur spéciale. I] attendit. Trois fois il vit passer Healey Hanson, chantonnant, les mains dans ses poches, semblant ignorer sa présence.

A ce moment Babbitt avait modifié son énergique engagement du matin : « Je le paierai sept dollars le quart, pas un cent de plus », en celui-ci: « J’irai bien jusqu’a dix ». Quand Hanson entra bientdt d’un air las, il lui demanda: « Pourrez-vous arranger ¢a? » L’autre grogna, d’un ton furieux: « Une minute, pour l’amour de Dieu, une minute! » De plus en plus humble, Babbitt continua a attendre et enfin Hanson reparut comme par hasard, un quart de gin — on dit simplement par euphémisme « un quart» — dans ses longues mains blanches et dédaigneuses.

— Douze piéces, aboya-t-il.

— Dites-moi, heu, voyons, patron, Jake pensait que vous pourriez me fournir ¢a dans les huit a neuf la bouteille.

— Non, douze. Ca c’est du vrai, passé en fraude du Canada. Ce n’est pas de ces alcools neutres parfumés avec une goutte de geniévre, affirma vertueusement Vhonnéte marchand. Douze piéces, si vous en voulez. Vous comprenez bien que je fais ¢a uniquement par amitié pour Jake.

— Bien sar, bien sir, je comprends! » Et Babbitt, reconnaissant, tendit douze dollars. Il se sentait honoré au contact de cette grandeur d’4me, tandis que Hanson, en baillant, fourrait les billets, sans les compter, dans son gilet éblouissant, et s’éloignait en se pavanant.

I] eut de petits frémissements de joie a cacher la bouteille de gin d’abord sous son manteau, puis dans le tiroir de son bureau. Tout l’aprés-midi il rit en dedans et se félicita 4 Pidée « qu'il allait pouvoir ce soir en jeter plein la vue aux camarades ». Il était en fait si enthousiasmé qu’il n’était pas a un quart de mille de chez lui quand il se souvint qu’il avait 4 faire une commission dont lui avait parlé sa femme: « aller chercher une glace chez Vecchia ».

— Oh! sacré nom de... et il retourna sur ses pas.

Vecchia n’était pas un fournisseur, c’était Le Fournisseur de Zénith. La plupart des soirées se donnaient dans la salle de bal

blanc et or de Vecchia; 4 tous les thés de la bonne société, les invités reconnaissaient les cinq espéces de sandwiches et les sept de gateaux de Vecchia, et tous les diners vraiment élégants se terminaient, comme sur un accord parfait, par la glace napolitaine de Vecchia, sous |’une des trois formes traditionnelles: melon, ovale ou pyramide.

Le magasin de Vecchia avait des boiseries bleu pale avec des guirlandes de roses blanches, des serveuses en tabliers tuyautés, et des tablettes de verre chargées de meringues, offrant tous les raffinements que permet le blanc d’ceuf. Babbitt se sentait lourd et géné au milieu de tant d’élégances, et, pendant qu'il attendait la glace, il constata, avec des brilures a la nuque, qu’une cliente lui faisait de l’ceil. Il rentra chez lui d’humeur irritable. Le-premier mot qu’il entendit fut celui que lui langa sa femme, trés agitée:

— George, avez-vous pensé a prendre la glace chez Vecchia ?

— La voila! Est-ce que j’oublie jamais quelque chose ?

— Oui, souvent.

— Eh bien, maintenant il est rudement rare que cela m/arrive, et je suis fatigué d’avoir été dans ce thé « extra-select » de Vecchia, ot j’ai di, en attendant, regarder une masse de jeunes femmes a moitié nues, toutes peintes et maquillées comme si elles avaient soixante ans, en train de manger un tas de saletés qui leur détraquent l’estomac.

— Oh! ¢a c’est trop mal a vous. J’ai déja remarqué que vous détestez regarder les jolies femmes.

Avec agacement Babbitt se rendit compte que sa femme était trop occupée pour étre touchée de cette indignation morale avec laquelle les males gouvernent le monde, et il monta docilement shabiller. I] eut en passant l’impression d’une salle 4 manger magnifique, remplie de cristal taillé, de bougies, de bois vernis, de dentelles, d’argenterie et de roses. Le coeur gonflé de ’anxiété qui convient a la grave entreprise de donner un diner, il résista 4 la tentation de porter pour la quatriéme fois sa chemise d’habit plissée, en prit une toute fraiche, noua sa cravate noire et frotta avec un mouchoir ses escarpins vernis. I] regarda avec plaisir sés boutons en argent et grenat, massa un peu ses chevilles, transformées, par des chaussettes de soie, de jambes vigoureuses en

membres élégants de ce qu’on appelle un clubman. Debout devant sa glace, il examina son smoking bien coupé, son superbe pantalon a triple ganse, et murmura dans un élan de.béatitude lyrique:

— Par Dieu, je ne marque pas trop mal, en tout cas je n’ai plus Pair de Catawba. Si les rustauds de la-bas me voyaient fringué comme ¢a, ils en feraient une maladie.

I] descendit noblement pour préparer les cocktails. En cassant la glace, en pressant des oranges, en rassemblant quantité de bouteilles, de verres et de cuilléres sur l’évier de l’office, il se sentait aussi plein de son importance que le tenancier du bar chez Healey Hanson. Madame Babbitt, il est vrai, déclarait qu’il était dans les jambes de tout le monde, Mathilde et la servante extra le bousculaient, le frélaient du coude, criaient: « La porte, s’il vous plait! » en passant avec des plateaux, mais en ce moment solennel elles ne comptaient pas pour lui.

En dehors de sa nouvelle bouteille de gin, sa cave se composait d’une demi-bouteille de whisky de Bourbon, d’un quart de vermouth italien et d’une centaine de gouttes de bitter a l’orange. I] ne possédait pas de shaker a cocktails. Cet instrument était une preuve de dissipation, le symbole d’un buveur, et Babbitt détestait encore plus l’idée d’étre tenu pour un buveur qu’il n’aimait boire. I] faisait ses mélanges en versant d’une ancienne sauciére dans un pot sans anse, et il opérait avec une dignité pleine de noblesse, tenant haut ses alambics sous la puissante lampe Mazda, la figure brdilante, son devant de chemise d’un blanc éblouissant, Pévier de cuivre bien astiqué brillant comme de lor rouge.

Il godta la liqueur sacrée.

— Hé, par Dieu! c’est bien prés d’étre un bon vieux cocktail d’autrefois. Une sorte de Bronx, qui ressemble un peu a un Manhattan. Hummmm! Hep, Myra, une larme, avant que les invités n’arrivent!

Tourniquant dans la salle 4 manger, déplagant chaque verre d’un quart de pouce, puis se reculant avec un air de résolution implacable, sa robe de diner, grise avec dentelles d’argent, protégée par un tablier, madame Babbitt le regarda et le rabroua:

— Bien sir que non!

Mais il prit un air détaché, plaisant:

— Je crois que mon vieil ami en prendra un peu.

Ce cocktail le remplit d’un entrain débordant derriére lequel s’éveillaient des désirs dévastateurs : se ruer en auto 4 cent vingt 4 Pheure, embrasser des femmes, chanter, lancer des mots d’esprit. Il chercha a reprendre sa dignité perdue en annongant a Mathilde:

— Je vais mettre ces cocktails dans le réfrigérateur. Attention a ne pas en renverser!

— Oui, Monsieur.

— Bien sar, n’est-ce pas? Ne mettez rien sur la tablette du haut.

— Oui...

— Alors, faites...

La téte lui tournait. Sa voix était gréle et comme lointaine... Whee!... Avec un sérieux impressionnant il commanda : « Alors, attention, n’est-ce pas? » et il se glissa, pour y chercher un abri, dans le living-room. Il se demanda s’il pourrait persuader a une bande d’endormis comme Myra et les Littlefield d’aller quelque part aprés le diner pour faire un peu la féte et, peut-étre, dénicher encore de quoi prendre un verre. I] s’apergut qu’il avait pour le libertinage un don qu’on avait négligé.

Quand les invités furent arrivés, y compris l’inévitable couple de retardataires, que les autres attendirent avec une amabilité hostile, un grand vide incolore avait remplacé dans la téte de Babbitt le tourbillon pourpré, et il dut faire effort pour trouver les paroles d’accueil chaleureuses qui convenaient a un héte des Hauteurs Fleuries.

Les invités étaient Howard Littlefield, le docteur en philosophie qui fournissait de la publicité et des comptes encourageants a la Société des transports en commun; Vergil Gunch, le marchand de charbon, aussi influent chez les Elans qu’au club des Boosters; Eddie Swanson, l’agent des automobiles Javelin, qui habitait de Pautre cété de la rue; Orville Jones, propriétaire de la blanchisserie Blanc de lys qui s’annongait 4 bon droit comme «la plus grande, la plus achalandée, la plus imbattable usine de nettoyage de Zénith ». Mais, bien entendu, le plus éminent de tous était T. Cholmondeley Frink, qui n’était pas seulement l’auteur des Poemulations, qui, reproduits chaque jour dans soixante-sept journaux de premier ordre, lui assuraient le plus grand nombre de lecteurs qu’eit aucun poéte au monde, mais aussi un conférencier

optimiste et le créateur des Annonces qui rapportent. Malgré la profonde philosophie et la haute moralité de ses vers, on y trouvait de Phumour, et un enfant de douze ans les comprenait aisément; et ce qui leur ajoutait encore quelque chose de plaisant, c’est qu’ils étaient imprimés non comme des vers, mais comme de la prose. D*une céte de Océan a l’autre, M. Frink était connu sous le nom de « Chum ».

Avec eux étaient leurs six épouses — y en avait-il plus ou moins? c’était difficile 4 dire au début de la soirée, car 4 premiére vue elles se ressemblaient toutes, et toutes disaient : « Oh! n’est-ce pas délicieux ? » sur le méme ton de gaieté bien décidée. Les hommes, a les juger par l’extérieur, étaient moins pareils : Littlefield, Pintellectuel cultivé, grand, avec une téte de cheval; Chum Frink, un petit bout d’homme aux cheveux souples, en dos de rat, annoncant sa profession de poéte par le cordon de soie qui tenait son lorgnon; Vergil Gunch, large, avec des cheveux noirs tout raides, coiffés en brosse; Eddie Swanson, chauve, quoique jeune, et vantard, qui manifestait son gotit pour l’élégance par un gilet de soie noire brochée a boutons de cristal; Orville Jones, personnage a lair posé, aux cheveux hérissés, peu impressionnant, avec une moustache en brosse a dents, couleur de chanvre. Pourtant ils étaient tous si bien nourris, si propres, ils criaient tous « B’soir, Georgie » avec une telle vigueur, qu’ils avaient l’air d’étre cousins, et le plus étrange était ceci: plus il y avait de temps qu’on connaissait les femmes, moins elles semblaient pareilles, et plus on étudiait les hommes, plus ils apparaissaient taillés sur le méme patron.

L’absorption des cocktails fut un rite aussi canonique que leur confection. Les invités attendaient, avec un peu de malaise et d’espoir, s’accordant pour constater d’un ton contraint quwil avait fait assez chaud, bien que le fond de lair fat frais, mais Babbitt ne parlait toujours pas de boisson. Ils commengaient a perdre courage. Mais quand le dernier couple — les Swanson — fut arrivé, Babbitt lanca: « Eh bien, mes amis, pensez-vous que vous auriez le courage de violer un peu la loi? »

Les yeux se tournérent vers Chum Frink, le roi reconnu de la parole. Celui-ci tira sur son cordon de lorgnon comme sur la corde d’une cloche, s’éclaircit la voix et prononga ces mots coutumiers:

— Je vais vous dire, George. Je respecte la loi, mais on prétend que Verg Gunch est un rebelle décidé, et comme il est plus fort que moi, je ne peux pas imaginer ce que je ferais s'il essayait de m’entrainer dans le crime.

Gunch riait aux éclats:

— Eh bien, je vais faire une tentative...» mais Frink leva la main et poursuivit:

— Si donc vous insistez, Verg et vous, Georgie, je ferai stationner ma voiture du cété interdit de la rue, parce que c’est, j’en suis certain, le méfait auquel vous faites allusion.

Ce fut un éclat de rire général. Madame Jones déclara:

— M. Frink est vraiment tordant: il a un air si innocent!

Babbitt cria:

— Comment avez-vous deviné ca, Chum? Eh bien, attendez un instant, le temps que j’aille chercher... les clefs de vos voitures!

Au milieu d’un pétillement de gaieté, il rapporta la promesse éblouissante, le grand plateau couvert de verres avec les cocktails d’un jaune trouble dans la cruche de cristal, au centre. Les hommes s’esclaffaient : « Oh! bon Dieu, regardez-moi ga! — Ca vous met du baume dans le coeur! — Oh! donnez-m’en un peu! » Mais Chum Frink, grand voyageur, et qui avait connu des déceptions, fut traversé par l’idée que ce breuvage pourrait bien n’étre que du jus de fruits avec un peu d’alcool neutre. I] parut inquiet quand Babbitt, distributeur d’aumdénes humides, l’air extatique, lui tendit un verre, mais dés qu’il l’eut goité il s’exclama:

— Oh! mon ami, laissez-moi y réver; ca ne peut étre vrai, mais ne me réveillez pas! Permettez-moi de sommeiller!

Deux heures plus tét, Frink avait achevé pour un journal des petits couplets qui débutaient ainsi:

Assis a Pécart, triste et pensif, je me grattais la téte en soupirant et je grognais : « Il y a encore des imbéciles, hélas, qui voudraient revoir le temps des distilleries de gin, ces antres qui font d’un sage un fou, V’ancien et affreux « saloon» a Podeur forte! » Leur poison ne me manquera pas tant que je pourrat jouir du printemps joyeux, qui me laisse, au frais matin, la téte aussi claire que celle d’un nouveau-né !

Babbitt buvait avec les autres, sa dépression momentanée avait disparu : il sentait que c’étaient les meilleurs garcons du monde, il aurait voulu leur donner mille cocktails.

— Croyez-vous pouvoir en supporter encore un? criait-il.

Les femmes refusaient, avec de petits rires, mais les maris, d’un ton large, joyeux, étudié:

— Mon Dieu, pour ne pas vous contrarier, Georgie...

— I) vous revient un petit dividende, disait Babbitt 4 chacun d’eux qui entonnait : « Pressez lorange, Georgie, pressez-la bien! »

Quand la cruche fut désespérément vide, ils restérent debout a parler de la prohibition. Plantés en arriére sur les talons, les mains dans les poches de pantalon, ils exposaient leurs vues avec la profondeur bruyante du male bien portant qui répéte une banalité usée jusqu’a la corde sur une question dont il ne connait pas le premier mot.

— Je vais vous dire ma facon de voir, pérorait Vergil Gunch, et elle s’appuie sur des autorités, parce que j’ai parlé 4 quantité de docteurs et de gens compétents en la matiére. Eh bien, la voici : c’est une bonne chose d’étre débarrassé des « saloons », mais on devrait autoriser la biére et les vins légers.

— Ce qu’on reconnait, en général, fit observer Howard Littlefield, c’est qu’il est dangereux d’empié¢ter sur la liberté individuelle. Ainsi prenez cet exemple : le roi de... Baviére... je crois que c’était de Bavieére... oui, c’est bien ca... en 1862, au mois de mars 62, lanca une proclamation contre le paturage du bétail sur le domaine public. Les paysans avaient supporté sans la moindre plainte les augmentations d’impots, mais 1a-dessus ils se révoltérent... ou c’était peut-étre en Saxe... Mais cela montre bien le danger qu’il y a a restreindre la liberté individuelle.

— Parfaitement, dit Orville Jones, personne n’a le droit de limiter les droits de Pindividu.

— Tout de méme, continua Gunch, n’oublions pas que la prohibition est une rudement bonne chose pour la classe ouvriére. Elle les empéche de gacher leur argent et d’amoindrir leur force de production.

— C’est vrai, insista Howard Littlefield, mais la difficulté est dans la facon d’exercer la contrainte. Le Congrés n’a pas bien vu le vrai systéme. Si j’avais réglé cette question-la, j’aurais combiné les choses de telle sorte que le buveur lui-méme pit acquérir une autorisation, et alors nous aurions pu veiller sur

l’ouvrier prodigue, l’empécher de boire... sans empiéter pour cela sur les droits, sur la liberté personnelle des gens comme nous.

Ils hochérent la téte en se regardant avec admiration et déclarérent:

— Parfaitement, ¢’aurait été un coup de maitre.

— Ce qui me tourmente, soupira Eddie Swanson, c’est qu’un tas de ces gaillards-la vont se mettre a la coco.

Ils secouérent plus violemment leur téte et grognérent:

— C’est vrai, il y a la un danger.

Chum Frink langa:

— Oh! dites donc, on m’a donné l’autre jour une nouvelle recette épatante pour faire sa biére chez soi. Vous prenez...

Gunch l’interrompit:

— De la biére, la belle affaire! Ce qu’il faut fabriquer, c’est du cidre.

Jones insistait:

— J’ai une recette qui fait merveille...

Swanson suppliait:

— Oh! dites, laissez-moi vous raconter histoire...

Mais Frink continuait résolument:

— Vous prenez des cosses de pois et versez six gallons d’eau par boisseau, puis vous faites bouillir le mélange jusqu’a ce que

Madame Babbitt se tourna vers ses hétes avec une amabilité émouvante et prononca gaiement:

— Le diner est servi.

I] y eut une longue et amicale discussion entre les hommes pour savoir qui passerait le premier, et, en traversant le vestibule qui séparait le salon de la salle 4a manger, Vergil Gunch les fit rire en lancant d’une voix de tonnerre:

— Sije ne suis pas a coté de Myra Babbitt et ne peux pas lui tenir la main sous la table, je n’en suis plus, je rentre chez moi.

Dans la salle 4 manger, ils restaient debout, embarrassés, pendant que madame Babbitt se démenait:

— Voyons un peu... je voulais avoir, pour inscrire les noms, de jolies cartes peintes a la main, mais... Oh! voyons... Monsieur Frink, mettez-vous ici...

Le diner était dans le style parfait des revues d’art féminines,

c’est-a-dire que la salade était servie dans des pommes creusées et que chaque plat — sauf l’invincible poulet réti — ressemblait a autre chose que ce qu’il était.

Les hommes d’ordinaire trouvaient la conversation difficile avec les femmes : le flirt était un art inconnu 4 Hauteurs Fleuries, et il n’y avait guére de points de contact entre le domaine du bureau et celui du ménage. Mais grace a Vinspiration des cocktails on bavardait avec animation. Chacun des hommes avait encore nombre de choses importantes a dire sur la prohibition, et maintenant que chacun avait en sa voisine une auditrice complaisante, il s’°en donnait:

— Jai trouvé un endroit ot je peux me procurer tout ce que je veux comme boisson pour huit dollars le quart...

— Avez-vous lu lhistoire de cet individu qui a donné mille dollars pour dix caisses d’ « Gil Rouge», qui, finalement, n’était que de l’eau? A ce qu’il semble, il était arrété A un coin de rue quand un type I’a abordeé...

— On prétend qu’a Détroit on fait passer en fraude des chargements complets de liqueurs...

— Ce que je répéte toujours, et ce dont quantité de gens ne se rendent pas compte au sujet de la prohibition...

— Et alors on vous vend tous ces affreux poisons, alcool de bois et autres du méme genre...

— Naturellement, j’y crois, en principe, mais je ne suis pas disposé 4 me laisser imposer par personne ce que je dois faire ou penser. Un Américain n’acceptera jamais ¢a.

Mais ils trouvérent tous qu’il n’était pas de bon goat de la part d’Orville Jones — d’autant qu'il n’était pas considéré comme une des lumiéres de cette réunion — de dire:

— En somme, toute la question de la prohibition aboutit a ceci: ce n’est pas la dépense initiale qui compte, il s’agit de ne pas CirG-sec,

Ce n’est que quand on eut épuisé ce sujet inévitable, que la conversation devint générale.

On disait souvent de Vergil Gunch, et avec admiration:

— Parbleu, ce garcon-la se tirerait d’affaire, eft-il commis un meurtre! Comment! Ii peut lancer une histoire bien raide devant des dames, elles riront de tout leur cceur, mais moi, diable,

que je me permette une anecdote le moindrement corsée, tout le monde me tombe dessus.

Ainsi, en ce moment, Gunch faisait la joie de tout le monde en criant 4 madame Eddie Swanson, la plus jeune des femmes présentes:

— Louetta, j’ai réussi 4 chiper la clef de votre porte dans la poche d’Eddie; que diriez-vous si nous filions tous les deux de Vautre cété de la rue, 4 un moment od on ne nous regarderait pas?» Et avec une ceillade irrésistible : « J’ai quelque chose d’excessivement important a vous dire. »

Les femmes se tordaient, et Babbitt voulut se montrer a la hauteur:

— Dites donc, mes amis, si j’osais, je vous montrerais un livre que j’ai emprunté au docteur Patten.

— Voyons, George, quelle idée! protesta madame Babbitt.

— C’est un livre... spécial n’est pas assez dire. C’est une sorte de mémoire d’anthropologie sur... sur les moeurs dans les mers du Sud, et qu’est-ce qu’il en dit! L’ouvrage n’est pas dans le commerce... Je vous le préterai, Verg.

— A moi d’abord, implora Eddie Swanson. Ce doit étre épicé!

Orville Jones annonga:

— Ecoutez, j’en ai entendu une bonne, l’autre jour, sur deux Suédois et leurs femmes...

Et avec un fort accent juif, il raconta hardiment la « bien bonne », en adoucissant légérement la fin. Gunch renchérit par une autre. Mais l’effet des cocktails s’atténuait, les causeurs retombaient avec circonspection dans la réalité.

Chum Frink avait récemment fait une tournée de conférences dans les petites villes, et il ricanait:

— Ah! que c’est bon de rentrer dans les pays civilisés! Ah! jen ai vu de ces milieux campagnards! Je veux dire... bien entendu, tous ces gens-la sont les meilleurs du monde, mais, Dieu de Dieu, que ces villages sur la grand-route sont en retard, et vous ne pouvez guére savoir, vous autres, ce que cela représente d’étre ici avec un groupe de gens dans le train.

— Je vous crois, fit Orville Jones, exultant. Ce sont les meilleures gens de la terre que ces habitants des petites villes, mais

quelle conversation, oh 1a 14, maman! IIs ne savent parler que du temps quil fait et de la nouvelle Ford, par Hécube!

— Trés exact! opina Eddie Swanson; ils parlent tous de la méme chose.

— Ah! grand Dieu, oui! Ils ne font que répéter les mémes phrases a satiété, appuya Vergil Gunch.

— Oui, c’est vraiment remarquable, dit Howard Littlefield. Ils semblent dépourvus de toute faculté de considérer les choses objectivement. Ils reprennent indéfiniment les mémes propos sur les Ford et sur la température.

— Pourtant la-dessus on ne peut leur en vouloir, dit Chum Frink. Ils n’ont aucun stimulant intellectuel, comparable a celui que vous trouvez a la ville.

— Absolument vrai, ma foi! dit Babbitt. Je ne veux pas vous donner de la vanité, 4 vous autres, éminents personnages, mais je dois dire que ca vous met bien d’aplomb d’avoir a sa table un poéte et Howard, ’homme qui a répandu la lumiére dans la science économique. Mais ces lourdauds de petites villes, qui ne peuvent causer qu’entre eux, rien d’étonnant qu’ils manquent a tel point de culture et qu’ils aient la parole si gauche et le cerveau si bouché.

— Et puis, ajouta Orville Jones, considérez nos autres avantages, le cinéma, par exemple. Ces élégants de Yapville se croient trés avancés s’ils ont un changement d’affiche par semaine, tandis qu’ici, en ville, n’importe quel soir vous avez le choix entre douze programmes.

— Bien sir, dit Eddie Swanson, sans parler de ce que nous gagnons a nous frotter tous les jours a des esprits actifs de premier ordre : ca nous fournit une nourriture corsée.

— D/autre part, dit Babbitt, il n’y a aucune raison pour trouver des excuses trop faciles a ces bourgs encrodtés. C’est la faute d’un garcon s’il n’a pas assez d’initiative pour quitter son village et venir a la ville comme nous... comme je l’ai fait. Et je vous le dis en confidence, puisque nous sommes entre amis, ils sont jaloux en diable des citadins. Chaque fois que je retourne a Catawba, il faut que j’aille faire des excuses a tous ceux avec qul jai été élevé parce que j’ai plus ou moins bien réussi, et eux pas. Parlez-leur sur un ton naturel, comme nous le faisons ici, montrez

de la finesse, et ce qu’on peut appeler des idées larges, ils se figurent que vous les méprisez. Ainsi voila mon demi-frére, Martin — il gére le petit magasin universel que tenait mon pére... — eh bien, je parie qu’il ne sait méme pas qu’il existe un vétement comme le Tux... le smoking. S’il entrait ici en ce moment, il nous prendrait pour une bande de... de... Ah! bon Dieu, je le jure, il ne saurait que penser. Oui, messieurs, ils sont jaloux.

— Parfaitement! acquiesga Chum Frink. Mais ce qui me frappe c’est leur manque de culture, leur indifférence devant le Beau, si vous me permettez ce langage pédant. J’aime a faire une conférence sur un sujet élevé, a lire quelques-uns de mes meilleurs poémes, pas la camelote des journaux, mais ceux que je publie dans les revues. Mais quand j’arrive dans les pays perdus, rien ne fait autant d’effet qu’un tas de vieilles histoires rabachées, de Yargot, des fadaises, telles que si l’un de nous s’avisait d’en faire autant, on lui ferait prendre la porte si vite que la téte lui en tournerait.

Vergil Gunch résuma le débat:

— Le fait est que nous avons une rude veine de vivre dans un milieu de citadins qui comprennent aussi bien les questions d’art que la lutte dans les affaires. Nous serions bigrement embétés si, fixés dans quelque village, sur la grand-route, nous essayions de faconner les vieux fossiles au genre de vie que nous menons ici. Mais, par Dieu, il y a ceci a dire en leur faveur: il n’y a pas une petite ville américaine qui ne travaille a accroitre sa population eta se moderniser. Et du diable si bon nombre d’entre elles n’y arrivent pas. Quelqu’un se met a débiner un hameau, dans un chemin de traverse, vous dit qu’il y était en 1900 et qu’il consistait en une rue boueuse, une seule, et neuf cents mollusques humains. Eh bien, vous y allez en 1920, vous trouvez du pavé, un joli petit hétel, un magasin de premier ordre pour la toilette féminine — en somme la perfection. I] ne faut pas considérer ce que sont ces petites villes, il faut voir ce qu’elles aspirent 4 devenir: elles ont toutes une ambition qui, a la longue, fera d’elles les séjours les plus délicieux de la terre; elles veulent toutes ressembler 4 Zénith.

Si intimes qu’ils fussent avec T. Cholmondeley Frink, comme voisin et emprunteur de tondeuse a gazon ou de clef anglaise, ils savaient qu’il était aussi un poéte fameux et un agent de publicité

distingué, que sous son aisance se dissimulaient d’accablants mystéres littéraires qu’ils ne pouvaient pénétrer. Mais ce soir-la, sous l’influence du gin qui l’entrainait aux confidences, il les admit dans le sanctuaire:

— Je suis aux prises avec un probléme littéraire qui m’ennuie a mort. Je compose une série de réclames pour la voiture Zeeco, et je veux que chacune d’elles soit un véritable petit bijou, qu’elle ait du style. Ma théorie, c’est qu’il faut atteindre la perfection ou ne pas s’en méler, et cette publicité-la, c’est l’ceuvre la plus difficile a laquelle je me sois jamais attaqué. Vous pourriez croire qu'il est plus malaisé de faire mes poémes, tous ces lieux communs sur le coeur, les joies du foyer, le bonheur... mais ce sont jeux d’enfants a cété. La, pas moyen de se tromper: on sait exactement quels sentiments doit éprouver toute personne dans le mouvement, si elle joue la régle, et on s’en tient a ceux-la. Mais la poésie de Pindustrie... voila un genre ot il s’agit d’explorer de nouveaux territoires. Savez-vous quel est le véritable génie américain? C’est un garcon dont vous ne savez pas le nom, ni moi non plus, mais on devrait conserver ses ceuvres pour que les générations futures puissent juger de la pensée et de loriginalité actuelles de PAmeérique. C’est celui qui fait la publicité pour le « Tabac du Prince Albert ». Ecoutez-moi ¢a:

C’est P. A. qui bourre de tant de joie nos pipes favorites. Ecoutez, je parte que vous avez souvent prété Poreille a ces cascades a éloquence, ou Von vous parle de sauter de cing a cinquante milles a Vheure, rien qu’en effleurant l’accélérateur. Evidemment ce n’est déja pas mal... Mais — entre nous — vous ferez mieux d’adopter une méthode efficace pour controler a quelle vitesse vous passerez d’un plarsir vulgaire a Venivrement du nec plus ultra, quand vous serez installé derriére une bonne pipe tout ardente de ce roi des copains qu’est le Prince Albert.

Le Prince Albert est un type toujours a la hauteur, qui a un joyeux gottt de revenez-y régulier, délicieusement frais et parfumé. Crest un fait, jamais en fumant vous n’avez gotité pareille volupté !

Courez a votre pipe, a toute allure, comme quand vous tombez sur une

aubaine. Bourrée de Prince Albert, vous dégusterez votre favorite avec ravissement, jusqu’au dernier grain. Et vous savez ce que cela veut dire!

— Eh bien ¢a, s’écria le courtier en automobiles, Eddie Swanson, c’est ce que j’appelle de la littérature! Ce bonhomme du Prince Albert — pourtant, quand le diable y serait, il ne peut pas y en avoir qu’un pour écrire toutes ces réclames: il doit y avoir toute une équipe d’écrivains de grande classe qui collaborent — mais en tout cas, celui-la il n’écrit pas pour de pauvres diables a cheveux longs, il écrit pour les Vrais Gaillards, il écrit pour moi, et je lui tire mon chapeau! I] n’y a qu’une chose: je me demande si ca fait vendre. Naturellement, comme tous ces poétes, ce gargon du Prince Albert laisse trotter sa plume. C’est trés joli a lire, mais ca ne dit rien. Je m’irais jamais acheter du tabac du Prince Albert aprés avoir lu ¢a, parce que ca ne m’apprend rien sur la marchandise. Autant en emporte le vent.

Frink le dévisagea:

— Mais vous étes piqué! Est-ce que c’est du style que j’ai a vous vendre? En tout cas, voila le genre de chose que je voudrais faire pour la Zeeco. Mais je n’y arrive pas. Alors, j’ai décidé de m’en tenir strictement a la poésie, et j’ai essayé d’attraper le ton relevé dans une réclame pour la Zeeco. Comment trouvez-vous cecl:

La longue route blanche appelle, appelle... Franchissez les collines et partez bien loin, vous tous, hommes et femmes qui avez du sang dans les veines, et sur les lévres la vietlle chanson des aventuriers. Au diable le pénible labeur et nargue des soucis ! Vitesse, enivrante vitesse... c’est plus qu’un moment de détente, c’est la Vie pour vous et pour mot. C'est cette grande vérité, st neuve, que les créateurs de la voiture Keeco ont en vue, tout autant que le prix et le style. Rapide comme l’antilope, souple comme le vol dune hirondelle, elle a en méme temps la puissance d’un éléphant qui charge. Elle a de la classe dans ses moindres lignes. Ecoutez-moi bien, mon ami: vous ne connaitrez jamais le noble art de dévorer Vespace tant que vous naurez pas gotité de ce qui donne a la vie toute saveur: la Zeeco.

— Oui, murmura Frink pensif, c’est d’une assez jolie couleur, si jose dire, mais ¢a n’a pas loriginalité de ces « cascades d’éloquence ».

Toute Passistance poussa un soupir de sympathie et d’admiration.

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