PAR
Mark SCHORER Professeur a l’/Université de Californie (U. S. A.)
SINCLAIR LEWIS
Sa Lewis fut, en 1930, le premier Américain 4 remporter le Prix Nobel de Littérature. Rien dans ses débuts, aussi bien familiaux que littéraires, ne laissait prévoir que cet honneur international lui serait un jour dévolu.
Un étrange gargon, taciturne et vivant a Pécart
I] naquit le 7 février 1885 dans une petite ville obscure du Minnesota appelée Sauk Centre qui existait alors depuis moins de go ans. Sauk Centre avait a beaucoup d’égards le caractére d’une ville-frontiére américaine, et ses premiers habitants avaient été en fait de simples colons venus de lest dans des chariots couverts. Lewis lui-méme était le troisiéme fils d’un médecin de campagne assez dur et parcimonieux, venu du Wisconsin a Sauk Centre quelques années avant sa naissance. Le gargon fut appelé Harry Sinclair Lewis. Contrairement a ses deux fréres ainés, Lewis ne répondit jamais aux espérances que son pére avait formulées suivant la bonne tradition. On le considérait comme un garcon étrange et taciturne, objet de plaisanteries cruelles et vivant a Pécart. Enfant chétif, il ne pouvait participer 4 aucun des jeux et des sports pratiqués par les garcons de son 4ge. Il ne pouvait aller a la chasse ou 4 la péche, comme son pére et ses fréres, n’ayant ni l’habileté ni la patience nécessaires. I] était physiquement laid, ayant eu le visage précocement marqué par de
acné, et les jeunes filles qu’il courtisait sans espoir ne lui répondaient que par des rires. C’était 14 une misérable enfance; aussi dans les premiéres années de son adolescence, il décida que, lorsque viendrait le moment d’entreprendre ses études universitaires, il les ferait loin de sa ville natale.
Son pére, dont les ancétres avaient vécu prés de New Haven, dans le Connecticut, accepta aprés de longues discussions que le jeune garcon s’inscrivit 4 l’Université de Yale, mais avant de pouvoir y étre admis, celui-ci devait passer six mois a l’Oberlin Academy, dans |’Ohio, pour satisfaire certaines conditions d’entrée requises par Yale. Maintenant, pensait le garcon, tout allait changer pour lui. Mais 4 Yale il fut encore plus malheureux qu’a Sauk Centre. Université 4 la mode, fréquentée principalement par les fils d’opulentes familles de l’Est, Université de Yale plongeait le campagnard pauvre, simple et mal vétu du Middle- West dans une atmosphere aussi peu appropriée a lui que possible.
Son intelligence vive était reconnue par un grand nombre de ses professeurs, mais parmi les étudiants, il ne trouva presque pas d’amis, et continua 4 mener sa vie de solitaire, et méme de paria. Néanmoins, ses: dispositions littéraires s’étaient déja révélées. Il avait écrit des poémes au collége de Sauk Centre et il continua a Yale et commenga a écrire de la prose. Ses premiers vers furent publiés dans la revue universitaire, The Yale Literary Magazine, et peu aprés sa prose y fut également publiée, ainsi que dans une autre revue universitaire appelée The Courant. [1 écrivait alors des poésies conventionnelles, la plupart 4 limitation de Tennyson, poémes sentimentaux d’un style archaique, au contenu faussement médiéval. Les histoires qu’a la méme é€poque il écrivit en prose différaient presque autant de ses ceuvres de maturité que ces poémes artificiels et sans originalité.
Des études laborteuses, des débuts difficiles
Durant deux étés de son séjour 4 Yale, les étés de 1904 et de 1906, le jeune homme travailla sur des bateaux transportant du bétail a Liverpool et se soumit lors de ces traversées 4 un pénible effort physique, s’adonnant tout entier 4 la poursuite d’une expérience littéraire. Il commenga a prendre d’abondantes notes
sur ses aventures, dans le but de s’en servir plus tard. Durant |’été de 1905, il revint 4 Sauk Centre ot, se replongeant dans |’atmosphére de la province, il développa une idée pour un roman qui devait s'appeler The Village Virus, et qui devint par la suite son premier grand succés littéraire, Main Street, publié en 1920. Revenu a Yale a l’automne de l’année 1906, il y trouva l’atmosphére aussi pénible, dans son genre, que celle qu’il avait trouvée a Sauk Centre, durant l’été de 1905, et soudain, durant ce méme automne de 1906, il quitta Yale pour s’engager comme portier dans une cellule de vie en collectivité que Upton Sinclair venait de fonder dans un endroit appelé Helicon Hall dans le New Jersey. Lewis y séjournait depuis prés d’un mois, lorsqu’il quitta la communauté pour tenter de mener 4 New York une véritable existence d’écrivain indépendant. II réussissait de vendre de temps en temps quelques vers ou de la prose a d’obscures revues, mais c’était la en vérité une existence trés précaire, et il vivait dans une profonde pauvreté. Un bref emploi de traducteur de frangais et d’allemand dans une revue appelée Transatlantic Tales n’améliora pas beaucoup ses conditions d’existence. Son pére refusait alors de l’aider financiérement, et au cours de l’année 1907 Lewis partit de nouveau, cette fois 4 Panama ot depuis peu se construisait le canal, et ot il espérait trouver du travail. Comme aucun travail ne se présentait, il décida subitement de revenir 4 New Haven et de terminer ses études a Yale. Une dispense spéciale lui permit d’étre a nouveau admis 4 l’Université; il recut son dipl6me universitaire en juin 1908, un an aprés les éléves de sa promotion.
Pendant un certain temps il avait pensé qu’il pourrait continuer ses études a |’ Université de Yale, pour obtenir le doctorat de philosophie : il espérait devenir professeur, afin d’arrondir ses revenus d’écrivain. Auparavant, il avait songé a faire des études de droit et de médecine et, dans le méme temps, dans un juvénile acces d’enthousiasme religieux, il avait été jusqu’a faire le projet de devenir missionnaire protestant. Mais il décida finalement qu'il serait écrivain et uniquement écrivain, qu’il ne s’adonnerait 4 aucune autre tache, et qu’il ne prendrait un autre emploi qu’au moment ow la nécessité essentielle de survivre l’y contraindrait.
Il s’en suivit de nombreuses années d’aventures diverses. Il travailla quelque temps comme rédacteur dans un journal de
Waterloo dans I’Iowa. Quand il perdit cet emploi, il partit pour New York ov il trouva pour un certain temps du travail dans les bureaux d’une organisation philanthropique. Soudain, il réussit a vendre pour la somme de soixante-quinze dollars, une histoire 4 une revue de grand tirage ;c’est alors qu’ildécidade suivre un grandnombre de gens qui allaient de Helicon Hall s’installer dans une communauté qui venait d’étre créée 4 Carmel en Californie. La, il eut occasion de rencontrer, entre autres, Jack London, et tandis que Lewis lui-méme n’avait aucun succés dans la vente de ses histoires, il menait 4 bien un autre genre de tentative, en vendant a Londres des plans de romans a des prix variant de cinq a quinze dollars. Comme il pouvait tout juste vivre avec de pareilles sommes, il entra dans les bureaux du Bulletin de San Francisco, et il y travaillait depuis un peu plus de deux mois lorsqu’il fut congédié. Du Bulletin il passa dans les bureaux del’ Assoczated Press de San Francisco, et de nouveau n’y resta guére plus de deux mois. Pendant ces quelques mois de son séjour a San Francisco, il prit trés minutieusement des notes pour un roman qui devait s’appeler The Fathers, et passa beaucoup de temps a « faire des recherches » parmi les ouvriers de San Francisco; ce fut le début de ce « roman travailliste » qui hanta Lewis toute sa vie et qu’il ne fut jamais en mesure d’écrire. Lorsque son engagement a 1’ Associated Press prit brusquement fin, Lewis revint une fois de plus dans Est. A Washington, o4 un ancien camarade de Yale éditait une revue destinée 4 encourager les centres de rééducation pour les sourds, appelée The Volta Review, il trouva de nouveau un emploi de courte durée. Mais ses gains étaient alors inférieurs 4 ceux de tous ses précédents emplois, et cette association avec son camarade de Yale ne fut pas pour lui une collaboration heureuse. Ses principales publications parurent dans une étrange revue appelée Nautilus, consacrée au développement des idées semi-religieuses d’un mouvement appelé « La Pensée Nouvelle ». I] travaillait également aux premiers brouillons de ce qui allait finalement devenir son premier roman, Our Mr. Wrenn. I] sentait que, dans l’intérét de sa carriére d’écrivain, il devait étre a New York, et non 4 Washington; aussi, quand il cut la surprise de se voir proposer un emploi dans la Frederick A. Stokes Co. de New York, il abandonna sans cérémonie son modeste travail 4 Washington et fit une fois de plus ses valises.
Premiers succés littéraires
__ A partir de la fin de année 1910 jusqu’a décembre 1915, Sinclair Lewis travailla dans toutes sortes de maisons d’édition. Mais surtout, il ne cessait de travailler a ce qui devait €étre son premier roman, et bien que l’on dise que ses amis, auxquels il montra son brouillon, le découragérent dans sa tentative de devenir un romancier sérieux, il continua 4a travailler a cet ouvrage jusqu’a ce qu’il obtint ce qu’il pensait étre un manuscrit publiable. Aprés avoir été refusé par plusieurs éditeurs, le manuscrit fut enfin accepté par la maison Harpers et publié en février 1914. Deux mois plus tard, le 15 avril, Lewis se mariait pour la premiére fois, prenant pour épouse une jeune femme nommée Grace Livingstone Hegger qui renonca 4 son emploi dans les bureaux de Vogue Magazine pour installer le premier ménage Lewis a Port Washington. Lewis travaillait encore 4 Manhattan, alternant alors ses occupations, et écrivant fiévreusement avant et aprés son travail sur divers sujets, mais il attendait avec impatience le jour ot il pourrait abandonner son second métier pour se consacrer a la littérature. La publication de Our Mr. Wrenn! encouragea a croire que sa carriérelittéraire sérieuse allait commencer. Son apprentissage littéraire avait été long et poignant et, comme les événements allaient le prouver, il n’était pas du tout terminé. Ce roman eut une presse assez favorable, mais la vente en fut trés faible. Le méme sort était réservé au second roman de Lewis The Trail of the Hawk, publié en 1915. Travaillant a un troisiéme roman, il s’apercut soudain que sa situation avait complétement changé aprés|’été de cette méme année, lorsque Saturday Evening Post, revue commerciale a trés gros tirage, accepta son récit intitulé Nature, Inc. Trois autres nouvelles suivirent et furent rapidement acceptées; Lewis recut pour chacune d’elles dix dollars. Ayant pour la premiére fois de sa vie de l’argent en banque, il se démit a la fin de l’année 1915 de ses fonctions 4 la maison Doran et en décembre de cette méme année il commenga avec sa femme la vie errante qu’ils devaient mener pendant toute la durée de leur mariage. Ils allérent d’abord en Floride, puis se rendirent par chemin de fer dans le nord, 4 Chicago et 4 Sauk Centre. Ils achetérent ensuite une Ford et, traversant les Etats-Unis,
allérent 4 Seattle, puis descendirent en Californie, a la Nouvelle- Orléans, et revinrent 4 New York ow le premier fils de Lewis, Wells, naquit en 1917. Ils passérent l’hiver de 1918 a Saint-Paul, dans le Minnesota, et vécurent en 1919 4 Minneapolis. A partir de IgIg jusqu’en 1921, ils s’installérent 4 Washington. Pendant toute la durée de ces déplacements, Lewis écrivit avec une grande énergie. Tout en composant, par vingtaines, de courtes nouvelles, qui devaient presque toutes étre publiées dans des revues a gros tirage, il travaillait 4 un grand nombre de livres; le premier d’entre eux, intitulé The Innocents, fut congu comme un roman-feuilleton et c’est un des plus mauvais qu’il ait jamais écrits. Le second, The Fob, est parmi les plus réussies de ses premiéres ceuvres. Le cinquiéme intitulé Free Air est le récit romancé du voyage de Lewis a travers les Etats-Unis; il fut publié en 1917. Au moment ou il terminait Free Air, Lewis travaillait a ce qui deviendrait Main Street, mais ce roman fut en fait achevé 4 Washington au début de l’été 1920 et publié a ’automne de cette méme année. L’apprentissage était dés lors terminé; il avait brusquement pris fin dans un déchainement orageux de calomnies et de dénigrement. Sinclair Lewis était un homme célébre.
« Main Street » marque la rupture avec le passé
Lorsque Main Street parut, plongeant Amérique littéraire dans une controverse brilante et exceptionnelle, il sembla que rien de pareil n’avait été publié jusqu’alors, tant la mise en accusation de la bourgeoisie et de Amérique provinciale s’y révélait inflexible. Pendant longtemps les romans populaires américains n’avaient cessé de représenter la vie de province comme agréable et douce, et la bourgeoisie comme sympathique, sinon positivement digne d’admiration. Selon eux, la province offrait, dans sa candeur exquise, un frappant contraste avec la cruauté et la corruption des villes. Dans les cinquante années qui précédérent 1920, ily avait eu naturellement des exceptions — des romans qui critiquaient davantage la vie de province — mais on continuait généralement a croire au « village de la fraternité », et c’était cette croyance que Main Street écrasa brutalement et peut-étre d’une maniére définitive.
Si le public avait lu les cing premiers romans de Sinclair Lewis, il aurait vu qu’en fait Main Street, par certains cétés, ne différait pas tellement des ceuvres précédentes. I] y avait eu des traits satiriques dans les premiers romans; si la satire n’y était pas aussi généralement soutenue que dans Main Street, si elle y était plus souriante, elle était du moins perceptible et dirigée contre les mémes sujets généraux. De plus quand ces premiers romans touchérent le public, ce fut parce qu’ils contenaient un ensemble de détails matériels minutieusement observés mais présentés d’une facon plus atténuée et moins abrupte que dans Main Street. Certains personnages que Main Street devait rendre célébres avaient déja fait leur apparition; ce sont le bigot hypocrite, lathéiste de province, l’idéaliste ambitieux, etc. Et le theme de Main Street avait déja été traité par Sinclair Lewis : une jeune femme est prisonniére d’un milieu étouffant; elle entre en lutte avec lui, s’en échappe, se voit forcée d’y revenir, accepte un compromis.
Carol Kennicott, Phéroine de Main Street, n’a qu’une issue: le compromis. Ses valeurs, son désir d’une vie libre se contentaient d’une forme imprécise et vague, et lorsqu’elle essaya de les concrétiser 4 Gopher Prairie, dans le Minnesota, elle employa les moyens les plus artificiels et les plus sentimentaux. Méme alors, tandis que des milliers de femmes s’identifiaient a elle et a son cas, elle donna a certains lecteurs l’impression d’étre une femme assez sotte, et c’est encore l’impression qu’elle doit donner aujourd’hui a tout lecteur. Finalement, les valeurs véritables sont celles de son mari, « Doc » Kennicott, qui, en dépit d’une apparente stupidité, est honnéte, travailleur, économe, plein de bon sens. Aussi, est-ce lui qui a le dernier mot. A la fin, donc, la bourgeoisie et le Middle-West triomphent. Et il devait en étre ainsi, en fait, dans tous les romans de Sinclair Lewis.
Il stigmatise les défauts de la bourgeoisie
Il est plus exact de dire que Lewis fait triompher les qualités de la bourgeoisie et qu’il stigmatise ses défauts : le caractére « bourgeois », ’hypocrisie, l’épais matérialisme, l’affectation de la vertu. Tels sont les défauts que Sinclair Lewis allait continuer d’attaquer satiriquement, méme lorsque cette attaque devint moins
nette, comme dans Dodsworth. Ainsi, immédiatement aprés Main Street, il entreprit ses recherches dans les couches de la société américaine ow ces défauts étaient les plus manifestes, la, par conséquent, ov il pouvait les stigmatiser plus aisément que partout ailleurs : le monde commercial de homme d’affaires moyen, exercant ses activités dans une ville d’importance moyenne. Le mot « recherche » est exact, si l’on imagine un romancier opérant a la facon d’un sociologue qui se prépare a faire un rapport. Babbitt fut le roman qui établit ce qui allait étre désormais la méthode de travail propre a Sinclair Lewis.
Pour commencer, il choisissait un sujet — non pas, comme la plupart des romanciers, une situation caractéristique ou un simple théme — mais une couche sociale qu’il se proposait d’étudier systématiquement et de bien connaitre. C’était ordinairement une sous-classe 4 l’intérieur de la bourgeoisie, un corps de métier, ou un probléme particulier 4 cette sous-classe. Puis, armé de ses carnets de notes, il se mélait aux gens que son roman traiterait principalement. I] écoutait et observait dans les wagons-lits et dans les compartiments de fumeurs, dans les couloirs des hétels de second ordre, dans les associations sportives, dans d’innombrables ruelles sales, et consignait avec le soin le plus méticuleux dans ses carnets de notes, un choix complet d’expressions tirées du jargon ameéricain, élaborait des listes de noms propres et de détails matériels de toutes sortes. Cette habitude de carnets de notes qui remontait au temps ou, encore étudiant, il faisait des traversées sur des bateaux a bestiaux, avait pris alors la forme d’une véritable industrie. Il dessinait des plans trés détaillés, non seulement de la ville ot. se déroulait son roman, mais aussi des maisons dans lesquelles devait se situer l’action. II faisait aussi le plan des étages en localisant avec précision le mobilier, choisissait avec soin les rues, ainsi que la race et le pelage des chiens qui s’y promenaient. Ayant réuni cet ensemble de matériaux, il écrivait alors d’un bout a Pautre, un résumé de son roman, et a partir de ce résumé, un « projet », comme il lappelait, beaucoup plus étendu, dans lequel chaque scéne était ébauchée et qui était souvent presque aussi long que le livre lui-méme. Un premier brouillon suivait alors, beaucoup plus long habituellement que la version finale du livre; puis commengait une longue opération de révision et de
coupures qui aboutissait a la version a éditer. Bien qu’il ait parcouru dans tous les sens les Etats-Unis, en 1920 et 1921, en écoutant et en observant sans relache, pour écrire Babbitt, ce fut en fait Cincinnati, dans l’Ohio, qui fournit le cadre principal a ses recherches, prés d’un endroit appelé Zenith.
« Babbitt » attaque les vertus américaines
De nouveau, Babbitt, paru en 1922, plongea le pays dans la controverse. De nouveau le roman semblait étre d’une originalité absolue et ne ressembler a rien de ce qui avait été publié jusque alors. Une fois de plus l’attaque des vertus américaines parut a beaucoup de lecteurs brutale, inflexible et injuste. Sur toute Pétendue des Etats-Unis, Sinclair Lewis fut dénoncé comme traitre et scélérat, et partout aux Etats-Unis des milliers et des milliers de gens achetérent son roman. En Europe méme, il sembla qu’un Américain disait enfin toute la vérité sur l’effarante culture de ce lamentable pays. Une classe sociale avait été définie, dans la mesure ow elle avait regu une appellation. L’abstraction de H.L. Mencken du « Boobus Americanus » avait pris corps et vit encore dans l’imagination américaine.
Primitivement, l’intention de Lewis dans Babbitt, dit-il plus tard, était de raconter vingt-quatre heures de la vie de son personnage, « du réveil au réveil ». Les sept premiers chapitres du livre relévent de cette conception primitive. Les vingt-sept autres chapitres sont un assemblage systématique de morceaux, sans aucun lien entre eux, mais qui, réunis, nous donnent l’histoire sociologique de la vie bourgeoise américaine. La politique, la vie des clubs, les associations de commerce, la structure des classes sociales, la religion conventionnelle, le mariage et la famille, sont le théme de ces morceaux, ainsi que des sujets secondaires, tels que : la boutique du barbier et le débit de boissons clandestin.
Il n’y a aucune intrigue qui puisse effectivement rassembler ces sujets disparates, mais leur fragmentation est en partie compensée par le fait que le mécontentement croissant, la rébellion, la soumission et la résignation conduisent George Babbitt a les aborder tous. Chacun de ces trois états d’esprit forme, tour a tour, le centre d’un récit plus ou moins indépendant: le premier
aN)
raconte l’emprisonnement de Paul Riesling aprés le meurtre de sa femme; le second relate la tentative de Babbitt pour trouver la sympathie en la personne de Tanis Judique et son équipe; le troisitme expose les pressions exercées sur lui par la Ligue des bons citoyens et par ’heureuse coincidence de l’aide apportée par sa femme. II n’est pas étonnant que le développement général du théme et du récit, de méme que le personnage central lui-méme, soient souvent perdus de vue dans l’imbroglio des ajoutés successifs.
Le monde de Lewis est un monde damne
C’est 1a, sans aucun doute, un défaut des romans de Lewis, de méme que, probablement, la parodie excessive du jargon américain et les nombreuses concisions exagérées de son ironie. Mais ce n’est pas ce qui troubla les lecteurs de l’époque, que Babbitt laissa insatisfaits. Ce n’était pas non plus, en lui-méme, son exposé satirique du sens des affaires en Amérique qui leur déplut, mais plutét leur impuissance 4 trouver dans ce roman quelque chose qui en dépassat la lourdeur. Avec George Santayana « ils n’y voyaient aucune suggestion du cété... d’ot pouvait venir le salut ». Dans Babbitt, ils ne virent que la personnification du « boob » de Mencken, qui était incapable d’étre sauvé, et tout au long du roman, ils ne trouvérent personne qui en fit capable. Sinclair Lewis leur parut, comme a Mencken, étre dénué de «dons intellectuels ». Le monde de Lewis était nécessairement un monde damné, et T.K. Whipple, subtil critique américain, dont la mort prématurée fut une grande perte pour les lettres, le décrivait avec éloquence comme il le voyait: « Une vie que l’indifférence ou l’hostilité a toutes les valeurs humaines ont déshumanisée ». Voila la marque essentielle 4 la fois de Gopher Prairie et de Zenith. Cette animosité ne se révéle nulle part plus clairement que dans son hostilité a la vérité et a l’art. Les deux villes se caractérisent par une philosophie de la propagande, un optimisme creux et une fausse gaieté qui ménent directement a l’hypocrisie, comme a la croyance que la fourberie dans les affaires est un service social.
Les gens sont catégoriquement opposés aux idées susceptibles
de détruire cette chimére de prétention. Ils méprisent paresseusement les idées nouvelles, et ils sont insensibles aux autres idées! Intellectuellement, les deux villes sont des villes de morts, et dans toutes les deux les morts sont résolus 4 ne pas vivre. En somme, on reprochait a Lewis ce qu'il reprochait lui-méme 4 Babbitt: de « n’avoir aucun critére (de valeur) qui lui permit de parler avec autorité ».
L’optimisme des premiéres ceuvres s’était-il transformé en pessimisme menckenien? En fait, le théme essentiel de Babbitt n’avait pas changé: l’individu pris au piége d’un milieu, percoit au-dela de ce milieu les reflets d’une réalité plus désirable, essaie de s’en emparer, réussit ou échoue dans son effort. Babbitt échoue, ou presque, et, de ce fait, élément comico-satirique prend ici une ampleur qu’il n’avait pas dans les précédents romans. Clifton Fadiman, plus tard, parlant de Dodsworth, définit le théme essentiel de ce roman quand il décrivit Dodsworth comme un homme qui « ne peut ni s’adonner entiérement a la tache d’étre un homme d’affaires, ni s’adonner entiérement a celle, plus difficile, d’étre un homme. Cette irrésolution entre la partie et le tout constitue le théme de base des romans les plus réussis de Sinclair Lewis... » De méme, Frederick Hoffman suggéra qu’il existait deux Babbitts, dont l’un était le parfait « boob » de Mencken, et lautre le « Babbitt sceptique ». Une double question se pose alors: le Babbitt sceptique peut-il avoir une notion des qualités qui font un homme autant qu’un homme d’affaires, qui fondent aussi bien une société qu’une simple association de «joiners »? et Lewis le peut-il?
Remédes pour sauver Babbitt
Aprés avoir lu le roman, il est facile d’énumérer les valeurs qui auraient sauvé Zenith et Babbitt avec lui. Ce sont ’amour et Vamitié, la bonté, la tolérance, la justice et l’intégrité, la beauté, intelligence. S’il n’a point de capacité pour les deux premiéres, Babbitt du moins les désire ardemment. Des autres valeurs suivantes, il ne connait que des reflets. I] n’atteint la septitme que dans les réprésentations déformées de ses réveries, comme dans son réve du fairy child. La derniére valeur lui est totalement
étrangére. De Lewis on peut dire qu’il ressemblait beaucoup a Babbitt, en ce qui concerne l’amour et l’amitié. Il n’avait pour ces deux valeurs pas plus d’aptitude que son héros; on peut également dire que la bonté, la tolérance, la justice et l’intégrité constituent le fond de son caractére et de ses exigences envers la vie; que la beauté chez lui fut trop volontiers atténuée par le sentiment, comme chez Babbitt. Quant a l’esprit, on ne peut que dire, sur le témoignage des romans, que la chose demeure é€nigmatique.
Nous avons oublié, dans notre énumération, de souligner le pouvoir d’observation qui, dans son plein sens, peut dépendre de toutes les autres qualités prises dans leur ensemble, et, devenir la forme la plus élevée de Pintuition; mais dans le sens plus limité ou nous employons le terme 4 la fois dans nos relations sociales et dans les entretiens littéraires, c’est cette qualité qui différencie Lewis de son personnage. John O’Hara écrivit: « Lewis était né pour écrire lhistoire de Babbitt. C’était suffisant. Ce n’était pas tout, mais c’était suffisant. Un seul homme parmi des milliers d’écrivains, de journalistes, de poétes et de dramaturges se trouve convenablement doté de tous ou de presque tous les dons essentiels, ainsi que favorisé par le moment opportun de sa naissance pour étre capable d’observer, de rejeter et de créer finalement George F. Babbitt... Tous les autres romanciers et journalistes— et Babbitt lui-méme—se sont aveuglés également sur Babbitt, Zenith et les Etats-Unis d’Amérique, jusqu’en 1922. »
Grace a ce roman, Sinclair Lewis sembla a la majorité du public étre devenu le plus grand romancier d’Amérique.
Si le milieu de George Babbitt s’avére trop puissant pour lui, le héros de Lewis devait se révéler plus puissant que son milieu, et, aprés les deux précédents romans, les critiques estimérent encore qu’un «nouveau Lewis » venait d’apparaitre. En fait Arrowsmith paru en 1925, permettait simplement a l’idéalisme, qui n’avait jamais cessé d’exister, de prendre le dessus. L’idéaliste n’est plus une figure solitaire, car en dehors de Martin Arrowsmith, il y a Gottlieb, Sondelius, Terry Wickett et d’autres. Ce sont les vrais chercheurs de la vérité, les purs scientifiques qui ne veulent accepter aucun compromis avec les critéres commerciaux, ni s’incliner devant la pression des institutions, et si, finalement, pour
se maintenir eux-mémes, ils se voient obligés de se retirer complétement des institutions, leurs critéres néanmoins triomphent.
Lewts extériorise son désir d’idéalisme
Aprés Babbitt, Lewis n’avait pas l’intention d’écrire un roman sur les médecins. Revenant dans le Middle-West, il poursuivit ses recherches intermittentes en vue du « roman travailliste » auquel il pensait depuis si longtemps. A Chicago il rencontra, tout a fait par hasard, un jeune savant, Paul de Kruif, qui faisait des recherches médicales et travaillait depuis peu de temps en association avec le Rockfeller Institute de New York. Les deux hommes discutérent ensemble d’un projet de roman sur toutes les corruptions de la carriére et de la recherche médicales. L’idée s’empara de l’imagination de Lewis. Son frére ainé était docteur, ainsi que son pére et ses deux oncles. Et bien qu’il edt déja traité le type du médecin de campagne en la personne de Kennicott, dans Main Street, il n’avait pas encore eu affaire a la science médicale sous ses aspects plus élevés, et ce sujet l’avait aussi longtemps intéressé. Avec De Kruif, il prépara un voyage dans les Caraibes, ot une grande partie de l’action de Arrowsmith devait se dérouler, puis ils se rendirent en Angleterre ot. Lewis, ayant toujours prés de lui De Kruif, commenga a écrire son roman. Cette tache lui apporta probablement plus de satisfaction qu’aucun de ses travaux passés ou futurs; il libéra une tendance latente a Vidéalisme, tendance trés puissante dans son caractére, mais a laquelle ses autres romans n’avaient pas permis de s’exprimer librement.
L’autre aspect de cet idéalisme continue a s’exprimer comme avant, et implique le méme sujet de satire. Un étroit provincialisme, ’hypocrisie, la complaisance, la « sécurité » d’une activité organisée, la suffisance, esprit mercantile et Pidéal placé dans Vargent — tous ces thémes sont a nouveau présents. Leur présentation toutefois différe non seulement du fait que leurs interlocuteurs sont représentés d’une fagon plus soutenue, mais aussi quwils sont introduits dans un récit qui est en lui-méme plus captivant qu’aucun autre récit imaginé par Lewis. Cette histoire, de plus, met en scéne une héroine, Leora, la femme de
Martin, qui, contrairement 4 Carol Kennicott, pouvait étre sympathique a tout lecteur. I] n’est donc pas étonnant que ce roman, que précédaient des ouvrages trés controverses, ait éveillé attention des donateurs du Prix Pulitzer. Sinclair Lewis était devenu entre-temps une personnalité d’une réputation si démesurément grandie que lorsqu’il déclina ce prix, cela, non plus, ne surprit pas. Le prétexte peu convaincant qu'il invoquait était que de tels prix tendaient 4 légiférer le goat. Qu’il fat ou non de mauvaise foi, (peut-étre voulait-il punir les donateurs du prix, parce qu’ils ne le lui avaient pas accordé pour Main Street ou pour Babbitt?) le fait est que la notoriété que conférait ce refus lui paraissait infiniment plus précieuse que le prix lui-méme ou que la notoriété qu’il aurait acquise s’il avait accepté le prix. Ce geste, ainsi que les deux romans qui suivirent, compromirent rapidement sa réputation de romancier idéaliste.
« Elmer Gantry » attaque les valeurs américaines
Le premier de ces livres fut un ouvrage d’écrivain a gages, un ridicule récit d’aventures dans le nord-ouest canadien, appelé Mantrap et publié en 1926. Le second, Elmer Gantry, publié en 1927, fut une nouvelle explosion, le plus controversé de ses livres, Pattaque la plus brutale contre les valeurs américaines.
Elmer Gantry a pour théme la fange du protestantisme américain. Lewis choisit Kansas City comme champ d’investigations et chercha a rencontrer 1a des prétres de toutes confessions. Le résultat de ces recherches fut la satire la plus large et la plus cinglante qu’il devait jamais écrire et dans laquelle les valeurs positives devaient étre le moins représentées.
Cornme la plupart des romans de Lewis, Elmer Gantry est une chronique d’une composition assez lache, qui n’implique aucun conflit initial déclenchant l’action, ot la valeur recevra une définition complexe. Dans ce roman la lutte dramatique d’au moins deux ordres de valeurs que le conflit implique, sera menée a bonne fin. La chronique se divise en trois grandes parties 4 peu prés indépendantes. Dans chaque partie, la progression d’ Elmer est masquée, et dans deux d’entre elles menacée par ses relations avec une femme, mais chaque fois Elmer triomphe. Dans la
premiére partie, nous le suivons depuis son éducation anabaptiste et son ordination jusqu’a sa premiére chaire et son éloignement de Lulu; la seconde partie nous retrace sa carriére de prédicateur aux cdtés du fantasque Sharon Falconer; la troisiéme nous dépeint son expérience de la Pensée Nouvelle, son adhésion au Méthodisme, l’échec de son mariage avec Cléo et son éloignement de Hettie qui menace de le conduire 4 un échec social, mais qui est elle-méme déroutée lorsque, 4 la fin, Elmer promet que « nous allons faire malgré tout des Etats-Unis une nation morale ».
Le bien et le mal sont mis en opposition
Nous trouvons, dissimulés dans la trame de intrigue quelques personnages réprésentant le bien, d’honnétes pasteurs dont la foi est sincére, mais ces personnages, tous secondaires, n’ont jamais la possibilité de prendre part a l’action, ou de s’opposer efficacement aux personnages principaux, notamment a Elmer Gantry lui-méme, qui est Pune des grandes brutes de la littérature mondiale. L’histoire trés détaillée d’Elmer Gantry implique un compte rendu exceptionnellement complet de toutes les formes de décadence religieuse en Amérique, compte rendu auquel rien ne manque, si ce n’est Phumanité et la religion prises dans leur ensemble.
On stigmatisa le livre du haut de presque toutes les chaires du pays. Lewis recut des lettres anonymes dont les auteurs menacaient de le jeter en prison ou de le lyncher. Les critiques firent P’éloge de son livre et en dirent du mal avec une égale vigueur. De nouveau des milliers de gens l’achetérent. H.L. Mencken le considérait comme l’une des meilleures satires de tous les temps et comparait Lewis a Voltaire. Lewis ne put mieux faire que de lui dédier ce livre en ces termes : « Avec ma profonde admiration».
D’autres épreuves l’attendaient. A cette époque le premier mariage de Lewis était déja brisé, et il parcourait Europe seul, en quéte d’un nouveau sujet de roman, au moment ou dans son pays Elmer Gantry déchainait les passions. Il prit pour theme Phistoire d’un Babbitt plus riche, plus puissant et quelque peu plus sensible que le premier, appelé Samuel Dodsworth qui, mal marié, parcourait |’Europe et finissait par rencontrer une femme
supérieure qu’il épousait en secondes noces. De méme, se trouvant incidemment a Berlin, Sinclair Lewis rencontra une femme supérieure, la belle Dorothy Thompson, la journaliste la plus connue d’Europe, qui peu de temps aprés devint sa seconde femme.
« Dodsworth » réaffirme les qualités de la bourgeoisie
Aprés son mariage 4 Londres le 14 mai 1928, il revint avec sa nouvelle femme aux Etats-Unis ot il termina Dodsworth en 1929. Cet ouvrage donna une fois de plus aux lecteurs de Lewis lassurance qu’il était un homme généreux, car bien que la satire n’y fit pas négligeable, elle était dans une large mesure dirigée contre la prétention frénétique et la sottise « snob » de la premiére femme de Dodsworth, et le roman présentait Dodsworth lui-méme avec toutes ses solides vertus de bourgeois américain sous un jour tout a fait sympathique. Rien dans ce roman ne prétait 4 la controverse. Et ce en quoi Sinclair Lewis croyait lui-méme, au fond de son cceur meurtri, apparaissait enfin clairement: c’était une réelle confiance en soi, une sincére honnéteté, une décente modestie.
Le style de ce roman est, 4 peu de chose prés, ce qu’il avait toujours été chez Lewis, et le theme est le méme: c’est le theme de Phomme qui entrevoit un réve au-dela des réalités banales et des habitudes étouffantes de son existence et qui, maintenant, peut le réaliser. La vigueur des sentiments s’est seulement portée ailleurs, et le sujet de la satire s’est radicalement inversé. Alors que dans les précédents romans, il avait fait la satire de la bourgeoisie renfrognée du Middle-West, avec son provincialisme agressif et son étroit matérialisme, et approuvé les « outsiders » tels que Carol et Paul Riesling, Martin Arrowsmith et Frank Shallard (dans Elmer Gantry), cette fois il fait la satire de Phumble critique du « babbitterisme » qu'il choisit de présenter aux lecteurs et approuve la bourgeoisie du Middle-West en la personne de Dodsworth qui est plus riche que Babbitt et qui, par conséquent, a moins besoin que lui de songer a l’argent, mais qui n’est pas moins agressif que Babbitt, dans son propre genre de provincialisme.
Pour la premiére fois, il traitait un sujet qui n’était pas nouveau en soi — pendant des générations il y avait eu, en effet,
des romans sur les Américains en Europe, mais ce qu'il faisait, du moins le croyait-il, était nouveau: il approuvait la bourgeoisie aisée, les vertus de Middle-West, le meilleur de Babbitt. II avait naturellement toujours fait cela, et d’une facon trés explicite, dans ses premiers livres que le public connaissait mal; mais aprés Elmer Gantry et The man who knew Coolidge, cette attitude parut étre un revirement complet.
Aucun critique ne vit la signification plus large de Dodsworth dans la carriére de Sinclair Lewis et pour la littérature américaine moderne. Entre la fin de la guerre et le début de la crise, une révolution avait ébranlé la vie américaine dans ses moeurs et dans toutes ses convictions et, Main Street, Babbitt, Arrowsmith et Elmer Gantry, quelles que furent leurs imperfections esthétiques, ont joué un grand rdélje, probablement le rdle littéraire majeur dans cette transformation. A la fin de la deuxiéme décennie du xx® siécle, les €crivains restérent ou bien dans la situation de Scott Fitzgerald, essayant « de maintenir un équilibre entre le sentiment de l’inutilité de l’effort et celui de la nécessité de la lutte », ou bien dans la position des jeunes écrivains radicaux qui essayaient de transformer leurs écrits en action sociale, au nom d’un hypothétique « prolétariat ». Les attitudes extrémes seules apparaissaient comme possibles : c’étaient « l’aristocratisme » fatigué que l’on trouve dans l’ceuvre de Scott Fitzgerald (implicite dans une école telle que le Nouvel Humanisme, quelque éloignée de Scott Fitzgerald que cette école pit étre), et ’adhésion enthousiaste a la classe ouvriére révolutionnaire qu’illustrent les « New Masses » et un certain nombre d’écrivains « prolétaires ». Dans Dodsworth, Lewis refusait les solutions extrémes et se tournait vers une réaffirmation de cette méme bourgeoisie et de ces mémes vertus du Middle-West que les années 20 semblaient a jamais avoir détruites, et que du moins elles avaient profondément modifiées. Et lui qui devait désormais paraitre comme le plus démodé des écrivains modernes américains, resterait 4 l’avenir fidéle a ses valeurs.
Ce que Dodsworth découvre dans ce roman, c’est qu'il est un homme autant qu’un homme d’affaires. Et cet homme dans V’homme d’affaires, cet homme avec tout son américanisme franc et raisonnable, qui se fraye avec peine un chemin vers la poésie, la beauté et la vérité, cet homme, Sinclair Lewis laimait.
AD
Le Prix Nobel lui est décerné pour « Babbitt »
Cependant, ce fut le Lewis de Babbitt plutét que celui de Dodsworth qui, a la fin de 1930, détermina l’Académie suédoise a lui attribuer le Prix Nobel de littérature. Cet événement suivit de prés la naissance du second fils de Lewis, Michael, survenue au milieu de cette méme année, et fut probablement pour lui un événement plus inattendu que le second. Le bruit courait pourtant dans les milieux littéraires que, cette année-la, un Américain allait étre choisi et que le choix devait se faire entre Sinclair Lewis et Theodore Dreiser. Lorsque la décision du jury fut connue dans le public et parmi les journalistes, les avis furent immédiatement partagés sur la question de savoir si Lewis allait accepter ce Prix alors qu’il avait estimé, quatre ans plus tét, ne pas devoir accepter le Prix Pulitzer. Sa réponse fut un peu confuse: le Prix Nobel n’impliquait aucune condition, puisque l’Académie suédoise interprétait la clause du testament de Nobel « lceuvre la plus remarquable de tendance idéaliste », pour signifier seulement qu'il ne s’agissait pas simplement de choisir l’ceuvre la plus commerciale (il ne souligna pas que cette clause avait été avancée comme argument contre de nombreux candidats, dont Ibsen et Hardy), tandis que la clause correspondante dans le testament de Pulitzer met l’accent sur un critére de mérite non littéraire. Pour démontrer ce point, Lewis cita cinq romans, de grand mérite selon lui, qui n’avaient pas recu le Prix Pulitzer; il n’insista pas sur le fait que beaucoup d’écrivains qui avaient regu le Prix Nobel, dont le premier, Sully Prudhomme, n’avaient que peu de valeur littéraire. Une autre différence résidait dans le fait que le Prix Nobel était attribué 4 un homme pour l’ensemble de son ceuvre, alors que le Prix Pulitzer ne récompensait qu’un seul roman.
Or, dans une seule et méme année, il pouvait y avoir un grand nombre de romans de qualité égale, dont un seul serait retenu. (L’Académie suédoise fit clairement entendre qu’elle décernait 4 Lewis son prix pour un seul de ses romans, Babbitt). Ainsi dés le début Lewis put comprendre que beaucoup de gens trouvaient ses raisons suspectes et que beaucoup de ses confréres mettaient en doute ses mérites littéraires. Rebecca West se souvient que la plupart des écrivains britanniques se sentirent outragés par la
décision du jury, mais la presse britannique en général approuvait le choix de PAcadémie suédoise. Le New Statesman faisait plutét exception, lorsqu’il écrivait sans ménagement que « jusqu’a ce jour aucune décision de l’Académie suédoise n’avait été si notoirement ridicule ». Sur le continent, les critiques et les commentateurs étaient en général satisfaits, et la plupart étaient pleins d’enthousiasme. Mais aux Etats-Unis, il s’éleva, écrivit Ludwig Lewissohn, « une sorte de grognement de désapprobation chez la plupart des critiques et des écrivains ». L’état d’esprit que Lewis avait briévement illustré avec une incomparable vigueur dans ses romans des années 20, n’existait plus, et l’on considérait généralement Lewis comme un écrivain dépassé.
Les gens mal disposés 4 son égard ne l’avaient naturellement jamais pris au sérieux. Les expérimentateurs et les émigrés le considéraient comme un écrivain aux gages du commerce. Les critiques académiques, que ce soient de simples historiens de la littérature comme Fred L. Pattee, ou bien les partisans d’un autoritarisme dogmatique, comme le professeur Irwing G. Babbitt et ses disciples de l’Humanisme Nouveau, ou bien encore les conservateurs démodés, comme Henry van Dyke a l’Académie amé€ricaine, tous s’unissaient dans leur mécontentement. « Rien de ce que (Lewis) peut écrire, ne peut avoir d’importance maintenant », venait de déclarer le professeur Pattee, dans le nouveau American Literature, et le jeune et brillant critique radical T. K. Whipple venait de publier une appréciation préjudiciable pour Lewis (en fait une des rares appréciations réellement critiques qui aient été portées sur lui jusqu’alors et jusqu’a maintenant), dans son livre intitulé Spokesmen. Les jeunes radicaux trouvaient Lewis politiquement illettré. Les écrivains de la génération précédente qui n’avaient aucune allégeance particuliére, comme Sherwood Anderson, le désavouaient ouvertement pour des raisons d’art. Un écrivain plus jeune, Ernest Hemingway, qualifiait, dans une lettre 4 un ami, la décision de l’Académie suédoise d’« ignoble marché », dont le seul mérite était d’avoir éliminé la menace Dreiser. Dreiser boudait dans son coin. Peu avant que la décision du jury ne fit rendue publique, un journal de Stockholm, le Dagens Nyheter publia sur les deux écrivains une série d’articles écrits par un ami intime de Erik Axel Karlfeldt,
le Président du comité Nobel cette année-la, et les fit précéder par un autre article sur la situation effacée de la littérature américaine jusqu’au moment ot Lewis et Dreiser avaient commencé a publier leurs premiéres ceuvres. Dreiser, concluait cet article, ¢tait a certains égards plus grand que Lewis, mais Phumour de Lewis rendait ce dernier plus attrayant. Au comité de nomination de Académie suédoise, Lewis remporta par deux voix contre une & Dreiser, la majorité simple. Aux Etats-Unis, on rapporte que le distingué Dr. Henry van Dyke, l’académicien et l’écclésiastique de Princeton, déclara que la décision de l’Académie suédoise « était une insulte pour PAmérique ».
Le discours a Stockholm
Le 12 décembre 1930, dans l’aprés-midi, Lewis prononga a la Bourse de Stockholm son fameux discours devant les membres de l’Académie et leurs invités. Le discours donna tout a fait Yimpression d’avoir une valeur historique, et le tumulte qu’il provoqua aux Etats-Unis justifiait plenement cette impression. Mais en fait il fut historique dans la mesure seulement ov il contraignit au silence l’Académie américaine des Arts et Lettres, et ot il contribua indubitablement a mettre en déroute ses forces les plus conservatrices pour leur substituer des écrivains plus vivants et une conception plus actuelle de la littérature. Le Dr. Henry van Dyke fut plus utile 4 Lewis qu’il ne Pavait prévu, car le discours de Stockholm s’inspira largement de la désobligeante observation de Van Dyke.
Van Dyke, affirmait Lewis, faisait grand cas de tous ses débris de « distinction » dans les valeurs littéraires américaines, débris que représentait |’Académie, et qui étaient absolument antithétiques au caractére révolutionnaire des Etats-Unis durant les cent cinquante ans de leur histoire, et partant, anachroniques.
Ces débris démontraient le divorce entre la vie intellectuelle en Amérique et n’importe quel critére littéraire valable, entre les théories du Nouvel Humanisme et les réalités de l’expérience ameéricaine, entre les valeurs académiques enfin et ces mémes réalités. « Nos professeurs américains, comme leur littérature, nette, froide, pure et parfaitement inefficace », de méme que |’Académie
«ne représentent pas l’Amérique littéraire d’aujourd’hui, ils représentent seulement Henry Wodsworth Longfellow ». Lewis soutenait que la faute en incombait au prestige de William Dean Howells, oubliant que Howells avait fait l’éloge de Ibsen, de Zola et de Hardy, et qu’il avait risqué sa propre réputation en défendant des réalistes américains tels que Norris et Stephen Crane. De la méme fagon, pour évoquer Emerson comme «lun de nos reflets sentimentaux de l'Europe », Lewis devait oublier que, bien des années avant qu’il ne prit lui-méme la défense d’une littérature dépouillée de tout artifice, qu’il considérait comme indispensable, Emerson avait déja défendu la cause d’une telle littérature dans |’ American Scholar.
Irritation de la critique américaine
Quelles que fussent les préférences des gardiens « officiels » de la culture américaine, le succés fantastique qu’obtinrent les romans de Lewis dans les dix précédentes années semblait prouver que le public américain en général avait un goiit trés prononcé pour cette littérature plus substantielle. Toutefois, la notation exacte de la position de l’artiste dans la vie américaine contribue largement a mettre celle-ci envaleur, et son argument selon lequel notre développement économique avait dépassé de loin notre développement intellectuel est une évidence. En citant nos plus grands écrivains aux Etats-Unis — au tout premier rang desquels il plagait ses ennemis Dreiser et Anderson — ainsi que quelquesuns des meilleurs écrivains de la jeune génération, dont les lecteurs européens commengaient seulement a connaitre les ceuvres, il attirait bel et bien l’attention sur le fait que Amérique avait vraiment atteint sa majorité.
Aux Etats-Unis lirritation était telle qu’elle ne fut pas apaisée par cette observation que Calvin Coolidge faisait en une des plus étranges sentences anglaises qui aient jamais été prononcées: « I] n’y a pas de quoi fouetter un chat». La plupart des critiques admettaient que l’ceuvre de Lewis, autant que son discours, obtint la faveur de l’étranger parce qu’elle donnait a une Europe envieuse la triste image de la vie américaine en laquelle elle voulait croire. Et dans un sens oblique et secondaire, cette sup-
position n’était pas erronée. Pendant longtemps, on avait lu en Suéde le compte rendu autorisé du développement culturel en Amérique, dans le livre hautement dépréciateur de Knut Hamsun : La vie culturelle de l’ Amérique contemporaine, et lorsque Lewis obtint son premier succés en Suéde, avec Main Street, ce fut parce que ce roman, écrit dans un étonnant esprit d’auto-critique, semblait confirmer cette version.
Les autres romanciers américains qui étaient populaires en Suéde — Jack London, Upton Sinclair, Edith Warton, Theodore Dreiser, Sherwood Anderson — étaient lus presque dans le méme esprit que les critiques sociaux qui se penchaient sur le méme matérialisme et la méme complaisance chauviniste, et sans que Yon fit entre eux aucune distinction esthétique importante.
Lewis chef du mouvement littératre
Dans ces circonstances, il n’est pas surprenant que Lewis qui était de tous les romanciers américains, le critique le plus mordant et le plus précis, et qui paraissait cependant guidé par un réel amour de son pays, ait pu donner l’impression d’étre le chef d’un mouvement littéraire. Un mouvement littéraire aussi intéressant d’abord que n’importe quel autre au monde; mais démontrant aussi, par sa critique de la culture américaine, combien la littérature de ce pays ne correspondait plus a la vision d’Hamsun et comment elle ne pouvait demeurer plus longtemps ce qu’elle avait été. L’attribution du Prix Nobel a Sinclair Lewis fut un événement historique. Mais, en recevant ce Prix comme porteparole, Lewis mettait seulement en lumiére cet événement. Sa portée historique ne résidait pas simplement dans le fait qu’il plagait la littérature américaine sur le méme niveau que n’importe quelle littérature du monde, mais aussi dans celui qu’il reconnaissait a l’Amérique une puissance que vingt ans auparavant elle n’avait pas eue et que |’Europe jusqu’alors avait été peu disposée a admettre. En r1g9go, Sinclair Lewis était plus grand que ne le supposait l’Amérique; fier autant qu’il pouvait l’étre, et il Pétait surtout parce qu’on lui accordait la méme importance qu’A trois éminents savants. I] était plus grand qu’il ne l’avait jamais
été a ses propres yeux, plus grand qu’il ne le serait jamais. Ou bien pourrait-on dire qu’il était un écrivain moins grand qu’il ne le pensait, mais un symbole plus large?
Il était plus grand que ne le supposérent certains Suédois. Les Nouveaux Humanistes aux Etats-Unis avaient mis beaucoup d’énergie a soutenir la candidature de Paul Elmer More, et leurs efforts n’avaient pas été sans quelque influence. Immédiatement aprés !’élection du lauréat, le journal suédois Nya Dagligt Allehanda publia sur More un long article qui critiquait beaucoup le choix de l’Académie suédoise et déclarait: « Sinclair Lewis n’est qu’un sauvage tapageur ». Mais la majorité des journaux suédois, ainsi que les journaux de |’Europe entiére étaient enchantés de son discours, et le 13 décembre le correspondant de New York Times cablait: « Sinclair Lewis fut aujourd’hui le héros de tout Stockholm. »
Il erre a travers le monde
Lewis avait alors quarante-six ans et était auteur de vingt romans publiés. I] devait vivre encore vingt ans et publier dix autres romans. Les séductions de l’alcool étaient déja devenues pour lui un probleme dont la difficulté devait s’accroitre au cours de ces vingt années. Un deuxiéme mariage devait connaitre un échec plus désastreux encore que le précédent. Son premier fils devait étre tué pendant la seconde guerre mondiale. Son deuxiéme fils devait lui rester pour devenir acteur de second plan et justifier ses erreurs d’adolescence et ses irresponsabilités d’homme mur par l’exemple de la conduite de son pére. Lewis, dont Vinquiétude ne cesserait d’augmenter, devait perpétuellement changer de domicile, de ville, et parcourir le monde. I] occupait briévement des maisons splendides qu’il vendait a perte quelques mois aprés ou tout au plus un an ou deux plus tard, lorsqu’il s’en allait de nouveau, dans l’espoir de trouver une meilleure place. Comme il était loin, dans ces demeures magnifiques, de ses humbles origines 4 Sauk Centre! Et cependant, il y eut toujours dans ses maisons les plus luxueuses quelque chose de morne qui ne suggérait que trop clairement que la tristesse de Sauk Centre ne l’avait pas quitté et qu’elle continuait a vivre au plus profond
de son cceur. Comme sa réputation littéraire internationale l’avait également porté loin de ces mépris et de ces sarcasmes qui ont assombri sa jeunesse et ses premiéres années d’adulte! Dans une sorte de frénésie croissante, il chercha la consolation auprés de femmes plus jeunes que lui, particulitrement auprés de jeunes actrices, durant une période ov il se mit a écrire, sans succés, pour la scéne, et ow il alla jusqu’a jouer lui-méme; finalement, a la fin de 1940 et pendant une partie de année 1941, il fréquenta une jeune actrice qui essaya de lui apporter quelque réconfort. Mais a certains égards il ne pouvait étre ni réconforté ni consolé. Aprés qu'elle l’eut abandonné pour épouser un homme dont l’age correspondait davantage au sien, Lewis commencga une série d’incessants voyages 4 travers l’Europe, et c’est la, finalement, qu’en janvier 1951, il devait mourir seul, 4 Rome, parmi des étrangers. Et cependant, tout au long de ces désespérantes années de déclin, il continua 4 produire ses romans avec une sorte de régularité mécanique.
A la recherche de la femme supérieure
Le premier de ces romans fut Ann Vickers — Vhistoire d’une intellectuelle américaine — publié en 1933, alors que, si peu de temps aprés son second mariage, il souffrait déja de toutes les alternatives de sentiments qu’éveillait en lui la carriére de sa nouvelle femme, carriére qui devait connaitre un prodigieux succés tout au long de cette décennie et dans les années qui suivirent. Le roman entreprend d’esquisser, 4 travers une large partie de la vie d’un personnage unique, les classes dirigeantes dans une période de [histoire sociale américaine qui s’étend depuis la veille de la premiére guerre mondiale jusqu’a la grande crise qui éclata en 1929 aux Etats-Unis. Pour ce roman, Lewis s’inspira largement du milieu dans lequel vivait sa femme, mais en partie aussi de latmosphére de sa jeunesse: le socialisme chrétien de Pavant-guerre, le féminisme, les organisations de charité, les idées libérales et radicales, la réforme des prisons, l’émancipation sexuelle, la Crise, les carriéres féminines, l’égalité des droits, etc. A travers tous ces thémes divers revient toujours celui d’une femme qui essaie de se découvrir femme autant que femme
supérieure, tout comme Dodsworth était Phistoire d’un homme qui se cherche a l’intérieur de ’homme d’affaires.
Comme cela a été suggéré, ce qui est le plus intéressant dans ce roman, ce sont peut-étre les sentiments ambigus que l’auteur porte a son héroine, les sentiments mémes qu’il manifestait déja a légard de Dorothy Thompson. L’ayant prise comme modéle de Ann Vickers, lui-méme choisit de décrire sympathiquement les défauts qui le froissaient déja dans la vie: il approuve avec géne son dévouement aux «bons » principes; sa fagon de la représenter l’engagea a approuver les partis libéraux et radicaux qui lirritaient en fait; les touches satiriques sont disséminées, mais s’élargissent en se posant sur elle, sur lui, sur eux, sans toutefois les absorber dans une satire réelle. Plus intéressant est le portrait du mari d’Ann, étre faible, jaloux du caractére expansif de sa femme et de son prestige. Ann est délivrée de ce mariage par un homme aux cheveux roux — Sinclair Lewis était célébre pour ses cheveux roux, et était surnommé « le Roux » — mais sa ressemblance avec Sinclair Lewis s’arréte 1a; il lui est plutét tout a fait opposé, c’est une sorte de personnage idéal que Lewis aurait aimé étre, mais qu'il n’avait jamais été et ne serait jamais capable d’étre.
Un roman sérieux sans valeur littératre
Le roman suivant, Work of art, publié en 1934, était probablement le premier des romans « sérieux » de Lewis, depuis Main Street, qui soit complétement dénué de valeur littéraire. Il porte certainement a son extréme limite sa vieille et génante suspicion 4 l’égard de esprit et de l’art, et son profond respect pour la vertu bourgeoise et pour l’effort. Roman sur l’industrie hodteliére en Amérique, ce livre raconte l’histoire de deux fréres, Myron et Ora Weagle. Myron est sérieux et rangé, et, tout jeune encore, réve de posséder un jour un hétel parfait. Ora est un « littéraire », et passe ses journées de loisir 4 se complaire dans des réveries romantiques et a écrire des vers qui ressemblent fort a ceux que Sinclair Lewis écrivait dans son adolescence, et ce portrait, caricature fantastique du poéte, est l’exorcisation tardive de Lewis. Ora grandit pour faire une réussite commerciale, en
fait pour n’étre qu’un mercenaire toujours dégu par soi et plein de mépris pour la simplicité de son frére. Mais Myron est le véritable artiste, et Lewis décrit presque tous ses efforts comme des manifestations de création artistique. En dernier lieu, Myron tient méme un carnet de notes, « trés exactement ce qui doit étre appelé le carnet d’un poéte », dans lequel il consigne des idées concernant le perfectionnement de la gestion d’un hétel, et des réflexions sur son expérience d’hételier. Myron connait également une grande réussite, puis fait faillite a cause de l’esprit chicanier des concurrents, mais se reléve lorsqu’il conclut qu’aucun hétel ne peut étre parfait et qu’il peut encore faire d’un camp de touristes dans le Kansas une « ceuvre d’art ». Pour quiconque souhaite apprendre a gérer un hotel, le roman est indubitablement un guide admirable et pas plus ennuyeux qu’un authentique manuel; mais en ce qui concerne l’art, il n’y a rien a apprendre dans ce livre. Work of art est une fantaisie sur le parfait rotarien.
Dans ce livre, Sinclair Lewis ne faisait plus ’éloge du meilleur de Phomme moyen, mais de ce quwil y avait en lui de plus quelconque. Sa femme avait acquis en peu d’années une énorme réputation sur la scéne internationale, et plus son autorité grandis- Sait, ainsi que le prestige qui en découlait, plus Lewis s’enfongait profondément dans l’agressivité défensive, mais pathétique, de Sauk Centre. I] passe pour avoir dit que si jamais il s’était séparé de sa femme, il aurait désigné Adolf Hitler comme correspondant. Mais il n’aurait pas pu écrire son second roman, Jt can’t happen here, publié en 1935, s'il n’avait pas été intimement en butte a l’intense intérét qu’elle portait aux affaires internationales, sujet dont la discussion, se plaignait-il continuellement, lui ferait perdre la tete;
Lewis héros des libertés démocratiques
L’un au moins des romans de Lewis qui suivirent Jt can’t happen here devait lui rapporter de l’argent, mais plus aucun ne devait produire une telle impression. Dans ce livre, semblait-il, il était 4 son apogée: dénongant les éléments fascistes de la vie américaine, faisant l’éloge de lindépendance d’esprit, luttant pour la liberté. En 1935, les Etats-Unis étaient harcelés de tous
cotés par d’absurdes démagogues tels que Huey Long. Lewis, semparant de cette prolifération qui paraissait vraiment une menace pour les promesses démocratiques de la vie américaine, la traduisit dans les termes d’une organisation politique. L’horreur du fascisme en Europe et ses imitations locales furent suffsantes pour persuader beaucoup de lecteurs que Lewis avait écrit un livre étonnamment prophétique.
Ce qu'il avait écrit en fait était un tour de force; en effet il se chargeait de prouver que les coutumes politiques et sociales traditionnelles de PAmérique s’étaient transformées en leurs contraires. Le héros, Doremus Jessup, acculé 4 son attitude héroique a la fin du roman, n’est réellement pas si différent du héros suivant de Lewis, Fred Cornplow, des Parents prodigues, publié en 1938. Jt can’t happen here avait produit une impression considérable parmi les sympathisants de gauche auxquels ce roman donnait l’assurance que Lewis n’était pas un fasciste, mais Les Parents prodigues, roman déplorable, ne donna a ces sympathisants que peu de satisfaction, car Lewis défendait dans ce livre les attitudes bourgeoises les plus rigides contre les plus sottes opinions des « prolétaires ».
Considéré dans son ensemble, Jt can’t happen here différe des autres romans du genre par le fait qu’il n’a ni la cohérence intellectuelle de Aldous Huxley, ni la vision persuasive du cauchemar futur de George Orwell. Mais en 1935, aux Etats-Unis comme en Angleterre et en France, les lecteurs étaient sensibles a leur histoire immédiate, et c’était sur les possibilités directes de cette histoire que le roman de Lewis attirait leur attention. Le fait cependant d’avoir considéré le roman comme engageant Sinclair Lewis dans ce qui était appelé alors le « Front Uni » — effort de collaboration de tous les partis libéraux et radicaux contre la menace du fascisme — était une erreur; car, tout en étant libéral a sa facon, Sinclair Lewis ne fut certainement jamais politiquement radical. Ceci devint particuliérement évident dans le roman qui suivit — effort pitoyable — Les Parents Prodigues. Ce roman est l’histoire de Fred Cornplow et de sa femme Hazel qui refusent de reconnaitre l’attitude de leurs enfants sottement radicaux et irresponsables; sans aucun doute il met tristement fin a ambition que Lewis nourrit, un temps, d’écrire un roman sur
l’idéalisme politique. La politique radicale est parodiée en la personne d’un communiste de bande dessinée et a travers les lubies d’étudiants dont le lien absurde avec les problémes ouvriers est apparemment le seul résultat des observations que fit Lewis sur l’attitude des étudiants libéraux aux Etats-Unis dans les années 30. A ces faibles antagonistes est opposé le bon Américain, Cornplow, lourd ballot d’opinions recues, le stéréotype approuve.
Des romans sérieux qu’on ne prend pas au sérieux
A la fin de la quatriéme décennie du xx® siécle, alors que les Etats-Unis s’apprétaient 4 se plonger dans une nouvelle guerre mondiale, quelque peu différente de la premiére, Sinclair Lewis n’était qu’un homme déconcerté. Se réfugiant dans l’existence absorbante du théatre et recherchant la compagnie de jeunes actrices, il aborda, cela n’est pas surprenant, des sujets frivoles. Le roman qui suivit, Bethel Merriday, écrit en 1940, eut une jeune actrice pour héroine. Moins déconcertant que Les Parents Prodigues, il n’est guére plus réussi en tant que roman. A travers |’évolution de sa jeune héroine dans les tournées thédtrales, Lewis pouvait faire passer tout ce quil avait appris sur le théatre; cette substance des carnets de notes, rattachée plutét qu’incorporée au livre, n’est qu’un pale roman. Tout en apprenant beaucoup sur le thédtre, nous n’apprenons rien sur les impulsions qui conduisent un acteur ou sur le genre de satisfaction qu’un acteur trouve dans sa profession; et tout en efHeurant a un certain moment une relation « de Mai et de Décembre » le roman ne nous apprend rien non plus sur la passion de Sinclair Lewis pour les jeunes femmes et pour le théatre.
Gideon Plannish (1943) semblait promettre un certain retour au Lewis d’autrefois. Tout en se proposant de revenir, dans une attaque satirique contre la philanthropie organisée et les activités des « bienfaiteurs » libéraux, a la maniére brutale d’Elmer Gantry, il ne réalisa en fait pas autre chose qu’une grossiére parodie qui ne rappelle en rien la solidité de ses premiers romans. La satire de cette attaque atrabilaire engendrée par l’esprit provincial le plus étroit et dirigée contre les efforts des intellectuels de profession, dégénére en farce dés le début du roman. Un person-
nage du livre, Winifred Homeward, « la commére », caricature de sa femme, dont il venait de se séparer, ne fait que souligner le manque de sérieux qui caractérise ce roman. Et cependant, dégu par soi-méme, Sinclair Lewis put dédicacer en ces termes un exemplaire de cet ouvrage: « Mon livre le plus sérieux donc, naturellement, le moins pris au sérieux ».
On ne peut douter qu’il se fit proposé d’étre sérieux dans Gideon Plannish, du moins a l’origine. Et cependant, on éprouve une sorte de soulagement a se tourner vers son roman suivant: Cass Timberlane paru en 1945 dont le sujet était bien moins sérieux. Roman sur le mariage en Amérique, cette ceuvre est moitié sentimentale, moitié atrabilaire. C’est, légérement voilée, sa propre histoire d’amour, ou plutdét une extrapolation de cette histoire d’amour si bréve, comme il devait le dire lui-méme; et de cette situation résultérent ses principales difficultés 4 l’occasion de ce roman. Cass Timberlane est présenté comme un homme de quarante et un ans, amoureux d’une jeune fille de vingt-trois ans; mais il se comporte a certains égards comme un homme de soixante ans, et a d’autres comme un maladroit garcon de seize ans. La qualité la plus remarquable de Cass, qualité qui passe inapergue dans le roman lui-méme, est sa naiveté sexuelle. Lorsque la jeune Jinny Marshland le quitte pour goaiter un amour adultére avec un homme de |’4ge de son mari et le meilleur ami de ce dernier, ce n’est pas — le lecteur peut seulement le supposer — son Age qui fut l’obstacle de ce mariage.
L’histoire de Cass et de Jinny est dépeinte avec une sorte d’affection sentimentale et avec seulement les plus délicates touches d’ironie, et la fagon dont elle est traitée se distingue trés nettement de la facon dont il parle du mariage dans tout un ensemble d’études attenantes que le roman présente sous l’en-téte: un assemblage de maris et de femmes. Dans ces récits, souvent brutalement concus, d’obstination féminine, de tyrannie et de luxure, le matriarcat américain est aussi clairement reconnu que la méthode en est inflexiblement satirique. C’est comme si le romancier essayait de dire deux choses a la fois. ‘Tous ces mariages représentent le mariage americain en général, et ces deux unions personnelles en font bien partie; celui qui se trouve au centre du roman est encore autre chose, il représente union que Lewis
aurait réalisée s’il avait pu. En changeant légerement de méthode, c’est-a-dire en modifiant quelque peu sa propre situation, ce mariage-la serait devenu tout autre dans le grand ensemble des unions. Mais l’on ne doit pas oublier que, méme dans ses meilleurs romans, Lewis ne se distinguait pas par la clarté de sa vision ou par sa faculté d’estimation de soi-méme. Devait-on espérer que Lewis acquerrait tout cela a soixante ans?
La question ractale
C’est ainsi qu’il alla vers sa fin. Dans Kingblood royal (écrit en 1947), il fit un dernier effort énergique pour affronter les réalités américaines, en abordant les problémes de la minorité noire dans la vie américaine. Le livre éveilla un certain intérét en tant que document social, mais ne produisit aucune impression en tant qu’ceuvre littéraire. Son utilité sociale méme, cela est clair maintenant, est réduite du fait de la simplification excessive et mécanique chez Lewis de ce qui est naturellement une des controverses les plus complexes et les plus pressantes de la vie nationale aux Etats-Unis. Aprés cette tentative pour affronter le présent immédiat, Lewis se consacra au passé historique du Minnesota. The God-seeker, écrit en 1949, est apparemment la premiére partie de ce qui devait finalement étre une trilogie sur le travail aux Etats-Unis. Mais c’est une ceuvre inexpressive, « costumée » dont les fidéles éditeurs mémes de Lewis désespérérent. Son dernier roman, World so wide, publié en 1951, aprés sa mort, est une faible tentative pour écrire un nouveau Dodsworth. C’est la parodie finale de soi-méme. Comme [lécrivit Malcolm Cowley, ses personnages donnaient désormais l’impression d’étre «les survivants d’un monde disparu, des gens qui viennent de sortir d’orphelinat et de prison ov ils avaient tendu Poreille pendant trente ans pour n’entendre que des enregistrements de romans de Lewis ».
De méme qu'il avait connu un long et ingrat apprentissage avant de connaitre son extraordinaire succés pendant dix ans, il éprouva la souffrance d’un long et cruel déclin. Ce début et
cette fin ne permettent pas pour finir d’exprimer facilement la moindre opinion littéraire sur Sinclair Lewis.
Il appartenait naturellement a cette classe d’artistes qui sont incapables par tempérament d’objectiver leurs anxiétés, ou méme d’avoir recours a elles en dehors des occasions les plus superficielles que leur offre leur art, et l’artiste aprés tout ne différe pas tellement de ’homme qui l’abrite. Il y a encore toutefois d’autres réalités que la réalité subjective. Ses vingt-deux romans somme toute avaient été une longue suite entiérement tendue vers une seule découverte: « la réalité » de Amérique. Ce but était son héritage de romancier formé dans la seconde décennie de ce siécle, au moment ot la découverte de la « véritable » Amérique, c’esta-dire d’une Amérique au-dela du chauvinisme sot et d’un optimisme purement et simplement sentimental, devint le but de presque tous les écrivains qui se prirent au sérieux. Ce fut une époque qui plaga sa confiance dans les promesses démocratiques de la vie américaine. Pour Sinclair Lewis Amérique fut toujours pleine de promesses, et c’est pourquoi, en 1950 il put dire qu'il Paimait, mais qu’elle ne lui plaisait pas parce qu’elle n’était jamais que des promesses, et des promesses que presque tous les autres pays avaient abandonnées depuis longtemps.
Des promesses de quoi? Des promesses d’une société qui depuis son début jusqu’a sa fin ne l’aurait pas seulement toléré, lui, mais encore l’aurait précieusement gardé. Ceci est la base personnelle. Généralisée, cette base devient lidéalisation d’une Amérique plus lointaine, l’Amérique du milieu du x1x® siécle, Amérique immense et informe, mais débordante de possibilités et de constante exaltation d’une liberté vaste et éventuellement humaine, d’une existence individuelle vécue dans un effort honnéte et peut-étre démesuré (ce qui est d’autant préférable), d’une vie sociale vécue dans un esprit qui avant tout tolére la variété. Ce fut l’Amérique idéale de Thoreau, de Whitman, du Mark Twain des débuts, de la caisse de biscuits dans la boutique de village et de l’athéiste de province. Comme Thoreau, Whitman et Twain, Lewis put aussi constater la différence entre l’idéalisation et la réalité. Ce fut Thoreau qui écrivit: « En ce qui concerne la vraie culture et la vraie maturité, nous sommes encore essentiellement provinciaux et non citadins — tout simplement des
Jonathans. Nous sommes provinciaux parce que nous ne trouvons pas chez nous nos critéres de valeurs; parce que nous sommes pervertis et diminués par l’intérét exclusif que nous portons aux affaires, au commerce, a l’industrie, a agriculture et au reste, qui ne sont que des moyens et non des fins. »
Lorsque Sinclair Lewis prétendait que Thoreau edit une influence prépondérante sur son ceuvre, il ne pouvait s’agir dans sa propre pensée que de cet élément de base : Pidéal thorovien de la liberté individuelle qu’il n’oubliait pas. De Thoreau, R. W. B. Lewis a écrit: « Probablement aucun écrivain de sa génération n’eut un sentiment plus profond de la possibilité d’une existence pure, libre et ordonnée; aucun certainement ne formula en des métaphores plus variées et plus captivantes la nécessité d’un sacrifice religieux du passé. C’est ce dont parle Walden; c’est le témoignage contemporain le plus pénétrant du désir d’un nouveau genre de vie... le renoncement total au traditionnel, au conventionnel, au socialement acceptable, aux lignes de conduite toutes tracées, et le retour total a la nature. »
Tous ces points, jusqu’au dernier, séduisirent Sinclair Lewis et allérent jusqu’a former |’élément positif dans sa représentation amplement négative de la vie américaine. Dans cet idéalisme, il n’était pas difficile d’introduire l’optimisme plus atténué qu’il avait trouvé dans les romans de H.G. Wells, cette heureuse croyance que le petit peuple, /homme obscur, homme moyen pouvait connaitre la liberté que Toreau envisageait.
La satire de Lewis découle du fait que Amérique n’a pas réalisé la possibilité américaine d’une liberté individuelle. Lorsqu'il tanga l’Amérique, ce fut parce que les Américains ne voulaient pas étre libres et il attaqua tout ce qui était 4 lorigine de leur trahison : le systeme économique, la rigidité intellectuelle, la doctrine théologique, la répression légale, le matérialisme, la timidité sociale, ’hypocrisie, affectation, la complaisance et la suffisance. L’impulsion individuelle vers la liberté et Pimpulsion sociale pour restreindre cette liberté constituent la base des intrigues de l'ensemble de ses romans. Méme lorsqu’il se servit de Europe comme d’une antithése, le conflit était moins entre ’ Amérique et l’Europe, qu’entre la véritable Amérique telle que Lewis la voyait — c’est-a-dire des Américains conformes 4 eux-
mémes — et la fausse Amérique dans laquelle ou bien les Américains se soumettent 4 des valeurs qui ne sont pas les leurs, ou bien a des valeurs moins étendues que les leurs auraient di l’étre. Le résultat est souvent, dans ses romans, un éloge apparent du provincialisme et méme du grossier philistinisme, mais dans son inspiration |’éloge est d’un contenu bien plus large.
Combien de fois cependant dans sa propre sentimentalité et dans son propre philistinisme il se contenta de la passivité méme qui caractérisait la vie américaine et qu’il stigmatisait. « Sinclair Lewis est le meilleur critique de la société américaine, écrivit T. K. Whipple, parce qu’il est lui-méme la meilleure preuve que ses accusations sont justes ». Cependant s’il fut l’intellectuel de province, l’athéiste de province, le rebelle, original non conformiste pour lequel le patois, la caisse de biscuits et les faux favoris servaient a atténuer ses prétentions de vouloir défendre ce que Lloyd Morris appelait «la vieille carriére libre démocratique, individualiste de la bourgeoisie », il fut en méme temps le toutpuissant banquier de province, le fort en gueule de village, Vheureux fabricant d’automobiles, le conservateur, le médiocre dans le médiocre. Sa foi dans la « culture » était égalée par sa foi dans les « choses ». Son respect pour la science dépassait certaines ment son respect pour l’art. Elevé dans un monde qui sous-estimait art et adorait la réussite, il trouva le moyen, dans cette Amériquela, de transformer I|’« Art » en réussite. Souvent, et de plus en plus, ce fut un art de mauvaise qualité, et la réussite fut a beaucoup d’égards corrompue et corrosive. Dans ses romans, il aima ce qu’il déplora. Dans la vie, il fut particuli¢rement heureux avec les gens qui auraient pu servir de modéles a ses propres caricatures.
Lewis a appris aux Américains a se connaitre
Il créa une galerie de portaits qui ont, en dehors de ses romans, une vie indépendante, avec toutes leurs restrictions évidentes, des personnages qui vivent maintenant dans la tradition américaine elle-eméme. Un ou deux de ces personnages sont devenus en fait des figures gigantesques, presque mythologiques, qui donnent un corps aux principaux traits de caractére de leur
classe. S’ils dépendirent souvent de l’exposé de petits détails sociaux et du jargon américain, et si, trop souvent, ils ne réussirent pas 4 réaliser cette substance dans l’imagination, du moins ont-ils dénoncé — comme I’a dit Joseph Wood Krutch — toute une série de vulgarités grotesques, qui n’auraient laissé une trace d’elles-mémes que pour lui, parce que personne d’autre que lui n’aurait pu les dénoncer de cette facon.
Il s’acquitta d’une fonction qui a presque disparu dans le roman américain, et le roman américain est plus pauvre en raison de cette perte. Il ne put apprendre aux Américains que peu de chose au sujet de leur vie subjective, il n’avait pas le sens de la nature tragique de l’expérience humaine, 11 était apparemment incapable de sentir ou d’exprimer l|’extase senuelle ou la joie lyrique. Mais il put donner aux Américains leur premiére vision frémissante d’une sorte de réalité terrifiante qu’il ignorait peut-étre complétement lui-méme. Comme l’écrivit Alfred Kazin : « Il y a peut-étre dans les romans de Lewis quelque chose qui peut passer pour une terreur plus suggestive que celle que nous trouvons chez un écrivain comme Faulkner, ou chez les écrivains endurcis, car c’est une terreur immanente dans la banalité, la terreur que suscitent les répressions, la mesquinerie, les plaisanteries blessantes du monde qui s’insinua en lui. »
Avec cette Amérique quil portait en lui, 11 put illustrer pour un énorme public le caractére d’un peuple et d’une classe et, sans les repousser, les critiquer tous deux et en rire. I] ne fut pas un grand écrivain dans le sens strict du mot, mais sans ses écrits nous ne pourrions imaginer la littérature américaine moderne; de méme, sans ses écrits, les Américains ne pourraient aujourd’hui se faire une idée d’eux-mémes.