PANE
— Hum! hum! Ce que ¢a a pu me manquer, une chique! Tu en veux?
Ils se regardérent avec une grimace d’intelligence. Paul prit la corde et y mordit. Ils restaient 14, immobiles; seules leurs machoires travaillaient. Ils crachaient gravement, l’un aprés Pautre, dans l’eau paisible. Ils s’étiraient voluptueusement, bras en l’air et dos creuse. D’au-dela des montagnes leur arriva le bruit haletant d’un train lointain. Une truite sauta hors de l’eau et retomba dans un cercle d’argent. Ils poussérent ensemble un soupir.
Ils eurent une semaine a eux avant l’arrivée de leurs familles. Chaque soir, ils projetaient de se lever de bonne heure le lendemain, pour pécher avant le petit déjeuner. Tous les matins, ils restaient au lit jusqu’a la cloche qui annongait celui-ci, avec le sentiment agréable que leurs femmes n’étaient pas 1a pour les faire lever. Les matinées étaient froides : le feu leur paraissait bon pendant qu’ils s’*habillaient.
Paul était d’une propreté désolante, mais Babbitt se complaisait dans une saleté reposante, ne se rasant que quand I|’envie Pen prenait. I] collectionnait taches de graisse et écailles de poisson sur son pantalon kaki tout neuf.
Toute la matinée, ils péchaient, sans grande conviction, ou parcouraient les étroits sentiers, pleins d’humidité, a travers des fougéres luxuriantes et des mousses parsemées de clochettes rouges. Ils dormaient tout l’aprés-midi, et jusqu’a minuit jouaient au poker avec les guides. Pour ceux-ci, le jeu était une affaire sérieuse : ils ne bavardaient pas, ils battaient les cartes graisseuses avec une dextérité terrible et menacante pour les pingres, et Joe Paradise, roi des guides, était impitoyable pour les trainards qui ralentissaient le jeu, fit-ce pour se gratter.
minuit, quand avec Paul ils pataugeaient dans lherbe mouillée et trébuchaient sur des racines de pins pour regagner leur pavillon, Babbitt se réjouissait de n’avoir pas a expliquer a sa femme ow il avait passé sa soirée.
Ils ne parlaient pas beaucoup. Ils avaient perdu la loquacité nerveuse et le dogmatisme du Club Athlétique de Zénith. Mais quand ils causaient, ils glissaient vite a l’intimité ingénue de leur temps de collége. Un jour, ils allérent dans leur canoé jusqu’au
ruisseau de Sunasquam, tout bordé de buissons d’un vert profond. Le soleil faisait rage sur les fourrés, mais 4 Pombre régnait une paix endormante, et l’eau était dorée et onduleuse. Babbitt plongea la main dans la fraicheur du courant et se mit a réver :
— Nous n’avions jamais cru venir ensemble dans le Maine.
— Non. Nous n’avons jamais rien réalisé comme nous Pavions pensé. Je comptais habiter l’Allemagne avec la famille de mes grands-parents et travailler le violon...
— C’est vrai. Et tu te rappelles que je voulais devenir avocat et faire de la politique? Je crois encore que j’aurais pu y faire mon chemin. J’ai la langue assez bien pendue — en tout cas, je retombe toujours sur mes pieds et je peux débiter mon petit laius a peu prés sur n’importe quoi — et c’est ce qu'il faut pour la politique. Par Dieu, si je n’ai pu aller a l’école de droit, Ted ira, lui. Enfin... tout a bien marché, en somme: Myra a été une excellente femme. Et Zilla a de bonnes intentions, Paulibus.
— Oui. Ici, j’imagine toutes sortes de moyens pour qu’elle ne s’ennuie pas. J’ai impression que notre vie va changer, maintenant que nous nous sommes bien reposés et que nous allons pouvoir repartir sur un nouveau pied.
— Je lespére, vieux frére... » Puis timidement: « Dis-moi... c’a été rudement gentil de flaner comme ga, de jouer un peu, sans faire aucun mal, tous les deux, hein, vieux brigand ?
— Tusais ce que ¢a signifie pour moi, Georgie : ¢a m’a sauvé la vie.
La honte de leur émotion les écrasait : ils lachérent quelques jurons pour se prouver qu’ils n’étaient pas des femmelettes, puis dans un silence attendri, Babbitt sifflant pendant que Paul fredonnait, ils rentrérent a l’hétel.
C’était Paul qui avait paru surmené et Babbitt qui avait été le grand frére protecteur; pourtant Paul retrouvait sa sérénité et son entrain, tandis que Babbitt devenait irritable. Sa lassitude accumulée ressortait un peu plus tous les jours. I] avait d’abord fait le fou pour Paul et cherché a l’amuser; a la fin de la semaine, c’était Paul le garde-malade, et Babbitt acceptait ses soins avec la condescendance que l’on montre toujours 4 un patient infirmier.
La veille du jour ot devaient arriver leurs familles, les dames pensionnaires de l’hétel étaient trés agitées.
— Oh! comme c’est charmant! Vous devez étre bien heureux! » et les convenances obligeaient les deux hommes 4 paraitre ravis.
Mais ils montérent se coucher de bonne heure et d’humeur maussade.
Dés qu’elle fut la, Myra déclara :
— Nous voulons, mes amis, que vous continuiez 4 vous amuser, a aller et venir exactement comme si nous n’étions pas ici.
Le premier soir, Babbitt resta 4 jouer au poker avec les guides, et sa femme dit avec un enjouement tranquille:
— Ma parole, quel mauvais sujet vous faites!
Le second soir, elle grogna dans un demi-sommeil :
— Dieu du ciel, est-ce que vous allez rester dehors tous les soirs ?
Le troisiéme soir, il ne joua pas.
Il se sentait maintenant fatigué jusqu’aux moelles.
« C’est drdle, gémissait-il, les vacances ne semblent pas m/’avoir fait le moindre bien. Paul gambade comme un poulain, mais moi je suis plus détraqué, plus nerveux qu’en arrivant ici. »
I] avait trois semaines a rester dans le Maine. A la fin de la seconde, il commenga a retrouver son calme, a prendre intérét a la vie. Il projeta une excursion pour faire l’ascension du Sachem et camper une nuit a Box Car Pond. Il éprouvait une faiblesse étrange, mais était de bonne humeur, comme s’il avait débarrassé ses veines d’un poison actif et qu’il les eit remplies d’un sang pur.
Il cessa de se tourmenter de la passion de Ted pour une serveuse de bar, — c’était sa septieme aventure « tragique » de année, — il fit des concours de péche avec lui, et lui enseigna avec fierté 4 lancer une mouche dans le silence de l’étang de Showtuit qu’ombrageaient les pins.
Finalement, il soupira:
« Sapristi, je commence juste a jouir de mes vacances. Mais enfin je me sens beaucoup mieux. Et ga va tre une année magnifique. I] pourrait se faire que le syndicat des agents immobiliers me nommat président a la place d’un faiseur vieux jeu comme Chan Mott. »