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CHAPITRE XII

J Files le long du trajet, Babbitt avait l’assurance d’étre un autre homme. I] avait retrouvé sa sérénité. Il n’allait plus se tourmenter pour les affaires. I] allait s’intéresser 4 plus de choses, au théatre, a la politique, a la lecture. Et soudain, en finissant un cigare particuliérement fort, il résolut de cesser de fumer.

I] inventa un nouveau systéme, parfait, celui-la. I] n’achéterait plus de tabac, et serait obligé d’en emprunter : bien entendu, il aurait honte de le faire trop souvent. Dans un accés de volonté, il jeta son étui a cigares par la fenétre du compartiment des fumeurs. I] retourna prés de sa femme et se montra aimable avec elle, 4 propos de tout et de rien. Plein d’admiration pour sa propre vertu, il formula :

— Crest trés simple: ce n’est qu’une affaire de résolution.

Il se mit a lire dans un magazine un feuilleton, sur un policier scientifique. Pendant vingt minutes, il éprouva le désir de fumer. I] rentrait la téte dans les épaules, comme une tortue dans sa carapace; il avait l’air mal a aise, il sauta deux pages de son roman, sans s’en apercevoir. Cinq minutes plus tard, il se leva brusquement, chercha le garcon et lui dit:

— Dites-moi, George, avez-vous... heu... un... — Tautre attendait patiemment — avez-vous un indicateur?

Au premier arrét, il descendit acheter un cigare. Puisque ce devait étre le dernier jusqu’é Zénith, il le fuma jusqu’au bout.

Quatre jours aprés, il se souvint qu’il avait cessé de fumer, mais il était trop occupé a se remettre au courant de sa besogne pour s’arréter a cette idée.

Le baseball, décida-t-il, serait une excellente marotte.

« I] n’y a pas de bon sens a s’abrutir de travail. J’irai voir les parties trois fois par semaine. D’ailleurs, il faut encourager notre équipe. »

Et il alla prodiguer les encouragements et contribuer a la gloire de Zénith en hurlant : « Altaboy! » et « Honteux! » Il observa scrupuleusement ce rite. I] mit un mouchoir autour de son col, il fut couvert de sueur, il ouvrit la bouche et fit une large grimace, il but de la limonade 4 méme la bouteille. I] alla voir le jeu trois fois par semaine... pendant huit jours. Puis il transigea et se contenta de suivre les résultats sur les placards de |’ Advocate Times. I] se tenait au plus épais de la foule suante, et quand un garcon, sur la haute plate-forme, afficha les exploits de Big Bill Bostwick, le serveur, Babbitt confia a des gens complétement inconnus : « Pas mal! Bien travaillé! » et se hata de rentrer au bureau.

I] croyait sincérement adorer le baseball. I] est vrai qu’il n’avait pas depuis vingt-cing ans joué a ce jeu, si ce n’est tout doucement, en position d’« arriére », avec Ted, et juste pendant dix minutes. Mais c’était une tradition dans son milieu, et qui fournissait un exutoire aux instincts meurtriers et a lesprit de parti que Babbitt appelait « patriotisme » et « amour des sports ».

En approchant de son bureau, il marchait de plus en plus vite, en marmottant :

« Je ferais bien de me hater. »

Tout autour de lui, la ville se hatait pour le plaisir de se hater. Des hommes dans leur auto se hataient pour se dépasser les uns les autres dans la circulation hative. D’autres se hataient pour attraper des trains, alors qu’un autre suivait 4 une minute, et pour sauter a bas des wagons, pour galoper a travers la chaussée et se précipiter dans des maisons, se jeter hativement dans des ascenseurs express. D’autres dans les restaurants se hataient d’avaler la nourriture que des cuisiniers s’étaient hatés de cuire. D’autres,

dans les boutiques de coiffeur, jetaient hativement : « Passez-moi vite le rasoir, je suis pressé. » D’autres se débarrassaient fiévreusement de visiteurs, dans des bureaux ou s’étalaient ces inscriptions : « C’est aujourd’hui que j’ai le plus a faire » et « Le Seigneur a créé le monde en six jours, vous pouvez expliquer tout ce que vous avez a dire en six minutes». Des gens qui avaient gagné cing mille dollars ’avant-derniére année et dix la derniére s’usaient les nerfs et se torturaient le cerveau afin d’en gagner vingt cette année-la. Et ceux qui étaient tombés d’épuisement aussitét aprés avoir réalisé leurs vingt mille dollars, se hataient d’attraper des trains pour se ruer sur les vacances que leur avaient ordonnées des docteurs pressés.

Au milieu de tous ces gens, Babbitt rentrait en hate a son bureau, pour s’y asseoir, sans grand-chose a faire, sinon de veiller a ce que ses employés eussent l’air de se hater.

Tous les samedis aprés-midi, il se rendait en hate a son club champétre et se hatait de faire neuf trous de golf, pour se reposer de sa hate de la semaine.

Zénith, il était aussi nécessaire pour un homme arrivé de faire partie d’undeces clubs que de porter un col de toile. Celui de Babbitt était le « Club Champétre de Golf», agréable batiment a toit en bois gris, au large porche, situé sur une falaise toute parsemée de paquerettes, au-dessus du lac Kennepoose. I] y en avait un autre, le « Club Champétre Tonawanda » auquel appartenaient Charles Mac Kelvey, Horace Updike et autres gens riches qui déjeunaient non pas a l’Athlétique, mais au Club de Union. Babbitt expliquait volontiers :

« Rien ne me déciderait 4 m’inscrire au Tonawanda, quand bien méme j’aurais cent quatre-vingts dollars 4 perdre pour le droit d’entrée. Chez nous, nous avons un noyau de vraiment braves gens, et la plus jolie collection de petites femmes de toute la ville, avec qui on peut blaguer tout aussi bien qu’avec des hommes; au Tonawanda, il n’y a que des gens qui singent ceux de la haute 4 New York, des buveurs de thé! Beaucoup trop une coterie, en somme. Non, je ne voudrais pas me mettre du Tonawanda quand ils me... je ne m’en mettrais pas quand on me paierait. » ele ;

Quand il avait joué quatre ou cinq trous, il était un peu dé-

tendu, son coeur intoxiqué par le tabac battait plus normalement, et sa voix reprenait l’accent trainard des cent générations de paysans qu’il avait pour ancétres.

Une fois par semaine au moins, monsieur et madame Babbitt avec Tinka allaient au cinéma. Leur favori était le Chateau, dont la salle contenait trois mille spectateurs et avait un orchestre de cinquante musiciens qui jouait des arrangements d’opéras et des suites décrivant Une journée a la ferme ou Le tocsin pour incendie. Dans la rotonde de pierre, décorée de pseudo-tapisseries moyen- Ageuses et garnie de fauteuils de velours avec couronnes brodées, des perroquets étaient perchés sur des colonnes dorées.

Avec des exclamations comme «Eh bien, parbleu! » et « Il faudrait aller loin pour trouver mieux! » Babbitt exprimait son admiration pour le Chateau. Quand il regardait les milliers de tétes, plaine grise dans la demi-obscurité, quand il sentait les vétements élégants, les bons parfums et le chewing gum, il avait la méme impression que quand, voyant une montagne pour la premiére fois, il s’était rendu compte de tout ce que cela représentait de terre et de rochers.

I] aimait trois sortes de films: de jolies filles en maillots de bain et jambes nues; des agents de police et des cow-boys avec coups de revolver abondants, et de gros hommes comiques mangeant des spaghetti. Il se délectait, avec une profonde sentimentalité qui lui mouillait les yeux, quand, entre deux films, on projetait des petits chiens, des petits chats ou des bébés joufflus; et il pleurait devant les lits de mort ou les vieilles méres héroiques, dans une chaumiére hypothéquée. Madame Babbitt préférait les films ou de belles jeunes femmes en toilettes élégantes évoluaient dans des décors supposés représenter les salons des milliardaires de New York. Quant a Tinka, elle préférait — ou on croyait qu’elle préférait — ce que ses parents lui disaient d’admirer.

Toutes ces récréations — baseball, golf, cinéma, bridge, courses en auto, longues conversations avec Paul au Club Athlétique ou au Bon Beuf Rouge et au Vieux Restaurant Anglais — étaient nécessaires a Babbitt, car il entrait dans une année d’activité comme il n’en avait jamais connu.

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