CHAPITRE XIII
@ fut par hasard que Babbitt eut occasion de prendre la parole devant PA. O. A. I.
L’A. O. A. I., comme la désignaient ses membres, avec ce gout maintenant universel pour les initiales auxquelles leur mystére donne de l’importance, c’était « l’Association Officielle des Agences Immobiliéres », la Société des courtiers et marchands de biens. Elle devait tenir son assemblée annuelle a Monarch, la principale ville rivale de Zénith dans |’ Etat. Babbitt était délégué officiel avec Cecil Rountree, que Babbitt admirait pour sa maison de spéculateur intrigant, et détestait pour sa situation mondaine, car il était invité a toutes les réceptions élégantes de Royal Ridge. Rountree était président du Comité directeur.
Babbitt lui avait dit en grommelant:
— Je suis excédé de la fagon dont tous ces docteurs, professeurs et précheurs se donnent des airs parce qu’ils sont des « professionnels ». I] faut 4 un bon «immobilier » plus de connaissances et de finesse que n’en a aucun d’eux.
— Vous avez bien raison. Mais dites donc, pourquoi n’écrivez-vous pas cela, suggéra Rountree, et ne le lisez-vous pas devant FARO SASL? :
— Ma foi, si ca devait vous aider a régler votre ordre du jour... Je vais vous dire, voici comment je considére la chose : tout d’abord nous devrions insister pour qu’on nous appelle « Immobiliers » et non pas « Marchands de biens ». Cela sonne mieux, comme le nom d’une véritable profession. Ensuite... Qu’est-ce qui distingue une profession, d’un simple commerce, d’une affaire ou d’une occupation? Ce que c’est? Mais le fait d’étre un service public, et Phabileté, le talent acquis, et le savoir et, heu... tout ¢a, tandis que celui qui ne vise que la galette ne tient aucun compte du service 4 rendre au public, du savoir-faire acquis et ainsi de suite. Comme professionnel...
— Parbleu, oui, tout cela est excellent, absolument épatant! Ecrivez-nous cela, dit Rountree en s’éloignant rapidement.
Si accoutumé qu’il fit au travail littéraire des annonces et de la correspondance, Babbitt fut terrifié quand il s’assit le soir pour préparer un papier dont la lecture devait durer dix minutes.
I] ouvrit un cahier d’écolier tout neuf a 50 cents sur la table a ouvrage pliante de sa femme, dressée dans le living-room pour la circonstance. Toute la maisonnée avait été réduite au silence, Verona et Ted priés de disparaitre et Tinka menacée:
— Si je t’entends proférer un son... si tu demandes une seule fois un verre d’eau... tu feras mieux de ne pas t’y risquer: c’est tout ce que j’ai a te dire.
Madame Babbitt, assise prés du piano, cousait une chemise de nuit et contemplait avec respect Babbitt en train d’écrire sur son cahier, au balancement rythmique et accompagné de craquements de la table a ouvrage.
Quand il se leva, moite et courbaturé, la gorge desséchée par la fumée des cigarettes, sa femme s’émerveilla :
— Je ne comprends pas comment on peut tirer tant de chose de sa téte.
— Oh! c’est l’entrainement que l’imagination acquiert pour construire dans la vie moderne des affaires.
Il avait écrit sept pages, dont voici la premiére:
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Les six autres pages ressemblaient assez 4 la premiére.
Toute une semaine, il circula, l’air important. Le matin, en s’habillant, il pensait tout haut:
« Avez-vous jamais réfléchi, Myra, qu’avant qu’une ville puisse avoir des édifices, ou de la prospérité ou quoi que ce soit de ce genre, il a fallu un immobilier pour vendre les terrains? Toute civilisation part de lui. Vous en étes-vous jamais rendu compte ? »
Au Club Athlétique, il prenait des gens 4 part pour leur demander :
— Dites-moi, si vous aviez a lire un papier dans une grande réunion, débuteriez-vous par les anecdotes pour faire rire, ou les répandriez-vous tout du long?
Il pria Littlefield de lui fournir « une série de statistiques sur les ventes immobiliéres, quelque chose de sérieux et de frappant», et son ami le munit de quelque chose d’extrémement sérieux et frappant.
Mais c’est a T. Cholmondeley Frink que Babbitt s’adressait le plus souvent. I Pattrapait tous les jours au Club vers midi et lui demandait — et Frink prenait lair évasif d’un homme aux abois:
— Dites donc, Chum, vous étes un as sur ces questions de style, comment écririez-vous cette phrase, vous voyez, la, sur mon manuscrit... mon manuscrit... voyons, ot diable est-ce? Ah! oui, voila. Diriez-vous : « Nous ne devrions donc pas seulement penser » ou bien : « Nous ne devrions donc pas penser seulement... » Ou encore...
Un soir que sa femme était sortie et qu’il n’avait personne a impressionner, Babbitt oublia les régles du style, de la composition et autres mystéres et griffonna ce qu’il pensait tout de bon des affaires immobiliéres et de lui-méme, et il trouva bientdt son exposé achevé. Quand il le lut a sa femme, elle en fut tout émue:
— Oh! mon chéri, c’est magnifique, admirablement écrit, si clair, si intéressant et plein de si belles idées! Mon Dieu, c’est... c’est tout simplement... magnifique!...
Le lendemain il chambra Chum Frink dans un coin et lui dit triomphalement :
— Eh bien, vieux frére, je l’ai terminé hier soir! Je viens de le pondre, mon laius! Je me figurais que vous autres, les écrivains, vous aviez une rude tdche a faire, mais, Seigneur Dieu, c’est enfantin. Vous vous la coulez douce, mes gaillards, vous le gagnez aisément, votre argent. Un jour, quand je serai mir pour la retraite, je me mettrai a écrire et je vous montrerai, mes petits, comment ¢a se pratique. Je me disais toujours que je pourrais écrire des choses plus intéressantes, avec plus de mordant et d’originalité que tout ce qu’on voit imprimé; eh bien, maintenant jen suis parfaitement sar.
Il fit taper quatre exemplaires de son travail, en noir avec un éblouissant titre rouge, les fit recouvrir d’un fort papier manille bleu pale, et en offrit un aimablement au vieil Ira Rungon, directeur de l Advocate Times, qui déclara que... oui, il était vraiment... oui... trés heureux de avoir, et qu’il ne manquerait pas de lire... dés qu’il en aurait le temps.
Madame Babbitt ne pouvait aller a Monarch : elle avait une séance de son club féminin. Son mari dit qu’il le regrettait infiniment.
En dehors des cing délégués officiels 4 l’assemblée — Babbitt, Rountree, W. A. Rogers, Alvin Thayer et Elbert Wing — il y en avait une cinquantaine de non officiels, la plupart accompagnés de leur femme.
Ils se retrouvérent a la gare de Union pour y prendre le train de minuit pour Monarch. Tous, sauf Cecil Rountree, si snob quil ne portait jamais d’insignes, étalaient un bouton de celluloid de la taille d’un dollar avec cette inscription : « Nous en tenons pour Kénith! » Les délégués officiels étaient magnifiques avec
leurs rubans argent et magenta. Le petit garcon de Martin Lumsen, Willy, portait une banniére ornée de glands, avec ces mots : « <énith, la cité chic, — la ville de l’entreprise et du gott — un million d’ habitants en 1935 ». Une fois arrivés, non pas en taxis, mais dans les automobiles de famille conduites par le fils ainé ou le cousin Fred, les délégués formérent un cortége improvisé a travers la salle d’attente.
C’était une immense salle toute neuve, a pilastres de marbre, avec des fresques représentant l’exploration de la riviére Chaloosa par le Pére Emile Fauthoux en 1740. Les bancs étaient en acajou massif, le kiosque a journaux en marbre, avec une grille de bronze. A travers ce hall aux échos sonores, les délégués défilérent derriére la banniére de Willy Lumsen, les hommes agitant leurs cigares, © les femmes fiéres de leurs robes neuves et de leurs colliers, chantant tous, sur l’air de Auld Lang Syne (Le Temps jadis), Phymne officiel de la ville, écrit par Chum Frink:
Bon vieux Kénith, Notre parent et ami, Ou que nous soyons, Chapeaux en Pair, Nous célébrerons avec allégresse Ta prospérite.
Warren Whitby, le courtier, qui avait le don des petits vers pour banquets et anniversaires, avait ajouté 4 ’hymne de Frink un couplet spécial pour l’assemblée des « immobiliers ».
Oh! nous voict Les citoyens de Kénith, la cité chic.
Nous le déclarons :
Dans les ventes d@immeubles Il n’y a pas st ardent que nous.
Babbitt eut un accés aigu de patriotisme local. I] sauta sur
un banc et cria a la foule é — Comment va Zénith?
— Admirablement!
— Quelle est la premiére ville des U.S.A.?
— Zeeeceenith!
Les pauvres gens qui attendaient le train de minuit les regardaient avec stupeur mais sans envie : Italiennes enveloppées de chales, vieillards las, 4 souliers éculés, vagabonds ayant l’expérience de la route, en complets jadis élégants, maintenant fanés et chiffonnés.
Babbitt sentit qu’en qualité de délégué officiel il devait garder plus de tenue. Avec Wing et Rogers il marcha de long en large sur le quai, devant le Pullman qui les attendait. Des chariots a bagages automobiles et des porteurs 4 casquette rouge chargés de sacs passaient rapidement en donnant une agréable impression d’activité. Les lampes a arc brillaient et clignotaient au-dessus de leur téte. Le jaune éblouissant des wagons-lits luisait de fagon impressionnante. Babbitt, tendant le ventre, gronda, sur un ton modéré et impérieux :
— ll faudra veiller 4 ce que notre Congrés fasse comprendre a Assemblée législative qu’elle exagére dans cette question des taxes sur les transferts de propriétés.
Wing proféra quelques grognements approbatifs et Babbitt se gonfla, le regard fier.
Le store d’un compartiment Pullman était levé et Babbitt jeta un regard sur un monde qui ne lui était pas familier. Il était occupé par Lucile Mac Kelvey, la jolie femme de l’entrepreneur millionnaire. Peut-étre partait-elle pour Europe, se dit Babbitt en frémissant. Sur le si¢ge a cété d’elle une gerbe d’orchidées et un livre 4 couverture jaune, étranger sans doute. Tandis qu’il la contemplait, elle prit le volume, puis regarda par la fenétre, d’un air ennuyé. Elle fixa les yeux sur lui et, bien qu’il Peat déja rencontrée, ne sembla pas le reconnaitre. Elle baissa nonchalamment le store et il resta 1a, immobile, le coeur glacé par le sentiment de son peu d’importance.
Mais dans le train il retrouva sa fierté en rencontrant des délégués de Sparta, de Pioneer et autres petites villes, qui l’écoutérent respectueusement quand, en imposant représentant de la méthode Zénith, il exposa des idées politiques et la valeur d’une bonne et solide administration d’affaires. Puis ils se mirent avec
joie 4 « causer boutique », ce qui est le genre de conversation le plus séduisant.
— Comment ce Rountree va-t-il s’y prendre pour ce grand hétel a appartements qu’il compte organiser? Que va-t-il faire? Lancer des actions pour réunir des fonds? demanda un courtier de Sparta.
— Eh bien, je vais vous dire, répondit Babbitt; si c’était moi...
— Alors, expliquait Elbert Wing de sa voix trainante, j’ai loué cette devanture de magasin pour une semaine et j’ai mis une grande enseigne : A la Ville des jouets pour les tout-petits et j’ai exposé quantité de maisons de poupées avec de jolis petits arbres, et puis en dessous cette inscription: Baby aime bien cette vallée des poupées, mais papa et maman préféreront nos magnifiques bungalows, et, vous savez, on en a certainement parlé et la premiére semaine nous avons bien vendu...
Les wagons chantaient leur chanson « poum-poum-poum, poum-poum-poum », tandis que le train traversait la région des usines. Les flammes jaillissaient des fournaises et les marteauxpilons retentissaient. Des lumiéres rouges, vertes, blanches éblouissaient au passage, et Babbitt était redevenu important et plein d’ardeur.
I] fit une chose qui fut pour lui une volupté : il fit repasser ses vétements a la vapeur dans le train. Une demi-heure avant l’arrivée a Monarch, le matin, le garcon, s’approchant de sa couchette, lui murmura :
— Il y a un salon vacant, monsieur, j’y ai mis votre complet.
Enfilant son pardessus couleur de tan sur son pyjama, Babbitt, par le couloir a rideaux verts, se glissa pour la premiére fois, tout fier, dans un compartiment réservé. Le garcon montra qu’il savait Babbitt habitué au service d’un valet de chambre : il tint les extrémités du pantalon, pour que le vétement si bien nettoyé ne se salit pas, il remplit la cuvette du cabinet de toilette particulier, et tendit la serviette.
Quel luxe d’avoir son cabinet de toilette personnel! Si réjouissant que fit, le soir, un compartiment de fumeurs de Pullman, il était déprimant le matin, méme pour un Babbitt, bondé de
gros hommes en gilets de flanelle, avec des chemises chiffonnées accrochées 4 toutes les patéres, la banquette de cuir couverte d’affreux nécessaires de toilette, et lair rendu nauséabond par Vodeur du savon et de la pate dentifrice. Babbitt, d’ordinaire, n’attachait pas beaucoup d’importance a Visolement, mais il s’y complaisait maintenant, il jouissait d’avoir un valet, et il ronronnait de plaisir en lui donnant un dollar et demi de pourboire.
Il espéra bien qu’on le remarquait quand, dans son costume remis 4 neuf, il descendit 4 Monarch suivi de son serviteur qui, plein de considération, portait sa valise.
Il devait partager une chambre a Vhdétel Sedgwick avec W.A. Rogers, le spécialiste de Zénith en ventes de fermes, si malin sous son air de paysan. Ensemble ils prirent un excellent petit déjeuner, avec des gaufres, et du café, non pas en de petites tasses, mais en de larges bols. Babbitt se montra expansif et expliqua a Rogers l’art d’écrire; il donna un quart de dollar a un groom pour aller lui chercher un journal du matin, et envoya une carte postale 4 Tinka: « Papa voudrait bien t’avoir ici avec lui pour tout visiter. »
Les réunions du congrés se tenaient dans la salle de bal de P Allen House. Un salon d’attente était transformé en bureau pour le président du comité directeur. C’était ’homme le plus occupé du monde, si occupé qu’il n’aboutissait 4 rien du tout. Il restait assis devant une table en marqueterie, dans une piéce jonchée de papiers froissés, et toute la journée, hommes d’ affaires, solliciteurs, orateurs désireux de participer aux débats, venaient lui chuchoter quelque chose, sur quoi, prenant un air vague, il déclarait vivement : « Oui, oui, excellente idée, nous ferons cela », et oubliait instantanément le tout, puis allumait un cigare et ne s’en souvenait pas non plus, tandis que retentissait impitoyablement la sonnerie du téléphone, et qu’autour de lui des gens ne cessaient de quémander : « Dites-moi, monsieur le Président... Dites-moi, monsieur le Président... » sans réussir 4 se faire entendre.
Dans une salle d’exposition se voyaient les plans des nouveaux faubourgs de Sparta, des vues du nouveau Capitole 4 Galop-de- Vache, et de gros épis de blé avec cette étiquette : Or de la Nature, provenant du Comité de Shelby, le jardin du pays de Dieu.
Le véritable congrés consistait en conversations dans les chambres d’hétel, ou par groupes, au milieu de la foule ornée d’insignes, dans les vestibules; mais on tenait, pour la forme, des réunions publiques.
La premiére s’ouvrit par une allocution de bienvenue du maire de Monarch. Le pasteur de la Premiére Eglise Chrétienne de Monarch, gros homme dont le front s’ornait d’une énorme boucle de cheveux humides, informa Dieu que les trafiquants de propriétés immobiliéres étaient arrivés.
Le vénérable «immobilier » de Minnemagan, le major Carlton Tuke, lut un papier pour attaquer les sociétés coopératives. William A. Larkin, d’Eureka, donna des apercus encourageants sur les « Perspectives du développement de la Construction » et rappela a ses auditeurs que le prix des glaces avait baissé de deux points.
Le congrés battait son plein.
Les délégués ne cessaient d’étre invités a des fétes. La Chambre de commerce leur offrit un banquet et l’Association des fabricants, dans l’aprés-midi, une réception a laquelle chaque dame eut en présent un chrysanthéme et chaque homme un carnet en cuir portant cette inscription : De Monarch, le grand marché des moteurs.
Madame Crosby Knowlton, femme du constructeur des automobiles Fleetwing, ouvrit ses fameux jardins a litalienne, et y servit le thé. Six cents marchands de biens en compagnie de leurs femmes parcoururent les allées que touchait déja Pautomne. Peut-étre trois cents d’entre eux étaient-ils paisibles et insignifiants, peut-étre trois cents s’écriérent-ils avec vigueur : « Voila qui est joliment arrangé, hein? » et cueillirent subrepticement les derniers asters pour les fourrer dans leur poche, et s’efforcérent de s’approcher assez de madame Knowlton pour serrer son adorable main. Sans qu’on les en priat, les délégués de Zénith, a l’exception de Rountree, se groupérent autour d’une nymphe de marbre et entonnérent : Oh! nous voict — les citoyens de Kénith — la cité chic.
Le hasard voulait que tous les délégués de Pioneer appartinssent a4 «l’Ordre fraternel et protecteur des Elans» et ils déployaientune énorme bannieére ot se lisaient les lettres B.P.O.E.(*)