‹ BabbittChapitre 24 sur 56 · Best people on earth · texte numérisé non relu

Best people on earth

(Les meilleures gens du monde) ou : Vive Pioneer, Oh! Eddie. Galop-de-Vache, capitale de I’ Etat, n’était pas non plus a négliger. Le chef de sa délégation était un homme grand, rouge et tout rond, mais énergique. Il enleva son veston, langa par terre son vaste chapeau de feutre noir, releva ses manches, grimpa sur un cadran solaire, cracha et hurla:

— Nous ferons savoir au monde entier et a la bonne dame qui nous offre cette féte, cet aprés-midi, que la plus jolie ville de notre Etat est Galop-de-Vache. Vous pouvez, mes gaillards, parler de votre chic, mais vous me permettrez de vous chuchoter que c’est notre vieux Galop qui a la plus grande proportion de citoyens propriétaires de leur maison, et quand les gens sont propriétaires ils ne soulévent pas d’émeutes, ils font des enfants, au lieu de faire les cent coups. Vive Galop-de-Vache! C’est la ville de la famille! la ville qui les mange tout vivants, 6 Bosco! Nous le dirons au monde entier!

Les invités se retirérent, le jardin retomba dans son calme frissonnant. Mais madame Crosby Knowlton soupira en considérant un banc de marbre doré par cing cents étés d’Amalfi. Sur la face d’un sphinx ailé qui le supportait on avait, 4 la mine de plomb, dessiné une moustache. Les massifs de fleurs étaient parsemeés de serviettes en papier chiffonnées et, sur le sable d’une allée gisaient, lambeaux d’une chair adorable, les pétales de la derniére rose. Des bouts de cigarettes flottaient sur le bassin des cyprins, ot ils laissaient une trainée malpropre en se défaisant, et sous un si¢ége de marbre se dissimulait, les morceaux soigneusement rapprochés, une tasse a thé brisée.

En rentrant a hotel, Babbitt se disait : « Tout cet étalage de mondanités aurait ravi Myra. » Pour sa part il appréciait moins cette garden-party que les excursions en auto organisées par la Chambre de commerce de Monarch. I! visitait infatigablement des réservoirs 4 eau, des stations de trolley suburbaines et des tanneries. I] dévorait les statistiques qu’on lui fournissait et disait, émerveillé, 4 son camarade W. A. Rogers :

— Bien entendu, cette ville n’est qu’un hameau, comparée a Zénith, elle n’a ni notre avenir, ni nos ressources naturelles, mais saviez-vous, — je ne m’en doutais pas avant aujourd’hui, — quwils ont produit Pannée derniére sept cent soixante-trois

millions de pieds de bois de charpente? Qu’est-ce que vous dites de ¢a?

Il devenait nerveux 4 mesure qu’approchait le moment de faire sa communication a4 l’assemblée. Quand il fut debout a la tribune, devant les membres du congrés, il trembla et ne vit plus qu’une brume rougeatre. Mais il prit la chose au sérieux, et, quand il eut achevé sa lecture, il leur parla, les mains dans ses poches, la face ronde et luisante derriére ses lunettes, comme le réflecteur métallique d’un réverbére. On cria : « Voila ce qu’il nous faut! » et dans la discussion qui suivit on faisait allusion d’un air pénétré a « Notre frére et ami George F. Babbitt ». Il s’était en un quart d@heure transformé de petit délégué en personnage presque aussi connu que Cecil Rountree, ce diplomate du commerce. Aprés la séance, des délégués de n’importe ot lui disaient : « Comment va, ami Babbitt? » Seize personnages complétement inconnus de lui l’appelérent « George » et trois autres le prirent a part pour lui dire en confidence:

— Jesuis bien heureux que vous ayez eu le courage de vous lever pour défendre la Profession comme il faut. Pour moi j’ai toujours soutenu que...

Le lendemain, d’un air prodigieusement détaché, Babbitt demanda a la marchande de journaux de l’hétel ceux de Zénith. Il n’y avait rien dans la Presse, mais dans |’ Advocate Times, en troisiéme page... il resta saisi: On avait reproduit son portrait, avec un compte rendu d’une demi-colonne, sous ce titre : « Sensation au congrés annuel des marchands de biens. G. F. Babbitt, l’éminent Immobilier de Zénith, donne le ton dans une remarquable communication. »

Il murmura avec un accent pénétré:

— Jimagine que certaines personnes des Hauteurs Fleuries vont désormais tenir compte de ce vieux Georgie et faire un peu attention a lui.

C’était la derniére séance. Les délégations faisaient valoir les titres de leurs villes respectives a étre l’année suivante le siége du congrés. « Galop-de-Vache, la ville de premier ordre, qui posséde le Collége Kremer et les Usines de tricot Upholz, est le centre reconnu de la culture et des entreprises élevées. » Ou bien: « Hambourg, l’importante petite ville, avec son Lotissement

logique, od tout homme a le cceur sur la main, ot toute femme est une hétesse-née, vous ouvre toutes grandes ses portes hospitaliéres ».

Au milieu de ces invitations un peu timides, les portes dorées de la salle de bal, sur une sonnerie de trompettes, livrérent passage & une parade de cirque, composée des courtiers de Zénith costumés en cow-boys, en cavaliers de la Prairie, en jongleurs japonais. A leur téte marchait le grand Warren Whitby, sous la peau d’ours et la tunique écarlate et or d’un tambourmajor. Derriére lui, en clown, battant de la caisse, prodigieusement heureux et bruyant, s’avancait Babbitt.

Warren Whitby sauta sur la plate-forme, fit des moulinets avec sa canne, et déclara:

— Mesdames et Messieurs! Pheure a sonné d’en venir au fait. Un Zénithien bon teint aime bien ses voisins, sans doute, mais nous nous sommes mis en téte de nous assurer ce prochain congrés, comme nous nous sommes emparés de laffaire du lait condensé et de celle des boites en carton, et...

J. Harry Barmhill, président du congrés, l’interrompit :

— Nous vous sommes reconnaissants, cher Monsieur, mais il faut maintenant laisser aux autres le temps de faire leurs offres.

Une voix retentit, comme une siréne de navire dans le brouillard :

— A Eureka, nous promettons des promenades gratuites en automobile a travers le pays le plus ravissant...

Accourant par la galerie latérale frappant dans ses mains, un jeune homme maigre et chauve cria :

— Je suis de Sparta. Notre Chambre de commerce vient de me cabler qu’ils ont mis de cété huit mille dollars d’argent liquide pour la réception du congrés!

Un homme a Tlextérieur d’ecclésiastique se dressa pour crier :

— La parole est a Pargent! Mettons aux voix l’acceptation de loffre de Sparta!

On la vota.

La commission des résolutions siégeait. On y déclara que, puisque Dieu tout-puissant, dans sa bonté miséricordieuse, avait trouvé bon d’emporter l’année précédente trente-six immobiliers

dans une sphére de plus haute activité, le sentiment du congrés ici réuni était de déplorer ces pertes, et que le secrétaire était chargé de faire figurer cette résolution sur le procés-verbal, et d’en envoyer, a titre de condoléances, une copie 4 chacune des familles douloureusement frappées.

Une seconde résolution autorisa le président de A.O.A.I. a dépenser quinze mille dollars en pots-de-vin pour obtenir de PAssemblée législative des taxes raisonnables. Cette résolution en disait long sur les menaces dirigées contre les affaires honnétes, et la nécessité de débarrasser les zones du progrés, des entraves que prétendaient y mettre des gens mal avisés et 4 courte vue.

La commission supérieure délibéra 4 son tour, et, avec une émotion frémissante, Babbitt apprit qu’il avait été nommé membre du Comité des Titres Torrens!.

I] était radieux :

— Javais bien dit que ce serait une année extraordinaire. Georgie, mon vieux, tu as devant toi de grandes perspectives. Tu es un orateur né, un sympathique et ... Zou!

Aucun divertissement précis n’avait été prévu pour la derniére soirée. Babbitt avait projeté de partir, mais dans l’aprésmidi les Jered Sassburger, de Pioneer, proposérent a Babbitt et a W. A. Rogers de prendre le thé avec eux a l’auberge du Catalpa.

Les thés n’étaient pas chose inconnue pour Babbitt — sa femme et lui y participaient au moins deux fois par an — mais ils avaient un caractére assez exotique pour qu’il les prit au sérieux. Il s’assit 4 une table recouverte d’une glace dans la « Salle Artistique » de l’auberge, que décoraient des lapins et des inscriptions sur écorce de bouleau, et ot les serveuses portaient des coiffures hollandaises; il mangea de médiocres sandwiches a la salade et se montra gai et entreprenant avec madame Sassburger qui avait la douceur et les grands yeux d’un mannequin. IIs s’étaient connus, Sassburger et lui, l’avant-veille; aussi s’appelaient-ils Georgie et Sassy.

Ce dernier dit sur un ton de priére:

— Dites-moi, mes amis, avant de vous en aller, et puisque c’est la derniére occasion, j’en ai, la-haut dans ma chambre, et

1. La loi Torrens est celle qui autorise 4 délivrer des titres de propriété.

Miriam ici présente s’entend a faire les mélanges mieux que personne aux « Stadi Unidos», comme nous disons, nous autres Italiens.

Avec de grands gestes d’enthousiasme Babbitt et Rogers suivirent les Sassburger dans leur chambre. Madame Sassburger s’écria : « Oh! quelle horreur! » en s’apercevant qu’elle avait laissé sur le lit une chemise en crépe de Chine lavande. Elle la fit disparaitre dans un sac, tandis que Babbitt ricanait :

— Ne vous en faites pas pour nous, nous sommes de joyeux drilles!

Sassburger téléphona pour avoir de la glace et le groom qui Yapporta dit tout naturellement de lui-méme : « Verres ballons ou a cocktails? » Miriam fit le mélange dans un de ces affreux pots tout blancs qu’on ne trouve que dans les hétels. La premiére tournée finie, elle prouva, en lancant un « Je crois que vous seriez de taille 4 en prendre un second... vous avez droit a un dividende », que, toute femme qu’elle était, elle n’ignorait rien des rites établis pour l’absorption des cocktails.

Une fois dehors Babbitt suggéra a Rogers :

— Dites donc, W. A., vieux fétard, il me vient une idée: si au lieu de partir pour rejoindre nos épouses aimantes, nous passions encore a Monarch cette belle soirée, et faisions une petite bombe ? Hein? Ca m7 irait assez.

— George, c’est la sagesse et la sagacité qui parlent par votre bouche. La femme d’El. Wing est partie pour Pittsburg. Voyons si nous ne pourrions pas l’entrainer avec nous.

A sept heures et demie ils étaient dans leur chambre avec Elbert Wing et deux autres délégués. En bras de chemise, le gilet ouvert, la figure rouge, la voix pateuse, ils achevaient une bouteille de whisky de contrebande qui leur rapait le gosier et ils suppliaient le groom:

— Dis, mon fiston, peux-tu nous procurer encore de cette liqueur enchanteresse ?

Ils fumaient de longs cigares, dont ils jetaient les cendres ou les bouts sur le tapis, et, avec de gros rires bruyants, racontaient des histoires : bref, des males dans un heureux état de nature.

Babbitt soupira :

— Je ne sais pas ce que vous en pensez, mes petits sacripants,

mais pour ma part j’aime bien, pour changer, un petit coup de détente comme ga, une excursion par-dessus une ou deux montagnes, ou un voyage au Pole Nord en brandissant une aurore boréale.

Le délégué de Sparta, un jeune homme grave, ardent, balbutia :

— KEcoutez, je crois étre un aussi bon mari que le commun des mortels, mais, bon Dieu, j’en ai soupé de rentrer a la maison tous les soirs et de n’avoir rien d’autre a aller voir que le cinéma. Voila pourquoi je vais aux séances d’exercices de la garde nationale. Je suis str que j’ai la plus gentille petite femme de mon patelin, mais... Dites, savez-vous ce que je voulais faire quand jétais gosse? Le savez-vous? Un grand chimiste... voila ce que je voulais étre. Mais papa m’a envoyé sur les routes vendre de la batterie de cuisine, et voila... je suis la-dedans, j’y suis pour la vie... pas la moindre chance de m’évader! Oh! qui diable a mis sur le tapis ce sujet de conversation funébre? Qu’est-ce que vous diriez de boire encore un petit verre? Ga ne nous ferait aucun ma...a-al.

— Oui, assez de pleurnicheries, dit cordialement W. A. Rogers. Vous savez, les amis, que je suis le chantre de mon village? Allons-y, tous en choeur.

Dit le vietl Obadiah au jeune Obadiah, Je suis sec, Obadiah, je suis sec.

Dit le jeune Obadiah au vieil Obadiah, Moi aussi, Obadiah, mot aussi.

Ils allérent diner au grill-room mauresque de Tlhétel Sedgwick. N’importe ou, n’importe comment, ils avaient racolé deux autres camarades, un fabricant de papier tue-mouches et un dentiste. Ils buvaient tous du whisky dans des tasses a thé, ils étaient de bonne humeur, et ne s’écoutaient jamais les uns les autres, sauf quand W. A. Rogers « charriait » le gargon italien.

— Ecoutez, Giuseppe, disait-il d’un air innocent, je voudrais une paire d’oreilles d’éléphant réties.

— Je regrette, monsieur, mais nous n’en avons pas.

— Hein? Pas d’oreilles d’éléphants? Qu’est-ce que vous en savez? » et se tournant vers Babbitt : « Pedro prétend que toutes les oreilles d’éléphants ont été prises.

— Je veux que le diable m’emporte! dit le représentant de Sparte, qui avait grand-peine a dissimuler son rire.

— En ce cas, Carlo, apportez-moi une bonne tranche de bifteck avec un ou deux boisseaux de frites a la francaise et des petits pois. Je suppose que de retour dans leur chére Italie ensoleillée, les Italiens tirent leurs petits pois frais d’une boite de conserve ?

— Non, monsieur, nous avons d’excellents petits pois en Italie.

— Ah vraiment! Vous entendez ga, Georgie? En Italie ils ont des pois frais dans leurs jardins. Par Dieu, on apprend tous les jours du nouveau, n’est-ce pas, Antonio? Sirement on s’instruit en vieillissant, il suffit de vivre assez longtemps et de conserver sa vigueur. Trés bien, Garibaldi, envoyez-moi ce bifteck sur le pont-promenade avec environ une rame de papier pleine de frites frangaises, comprenez-vous, Michelovitch Angelino ?

La-dessus Elbert Wing fut plein d’admiration :

— Bon sang! vous lavez fait marcher ce pauvre Dago, on peut le dire. Il n’y comprenait goutte.

Dans le Herald de Monarch, Babbitt trouva une annonce qu’il lut tout haut, au milieu des applaudissements et des rires :

Page 1