THEATRE DE LA VIEILLE COLONIE
Venez tous bien vite voir les WROLLICKING WRENS
la plus jolie collection de belles filles en maillot de bain dans une bouffonnerie.
Pete Menutti et ses Oh! Dieu, bébés!
— Voila la bonne direction 4 prendre, Benny : les séduisantes poulettes des Wrollicking Wrens forment la troupe la plus caressante qui soit jamais venue en ville. En route! Prenez vos billets et tournez vos mirettes vers le spectacle le plus épicé que vous ayez jamais vu. Vous tirerez 111 % de votre galette dans cette féte du rire. Les Calroza sisters sont pour sir bonnes a voir, et vous en donneront pour votre argent. Jack Silbersteen est un as et vous
fera faire une pinte de bon sang. Vous taperez des pieds en l’honneur de Jackson et Wert et de leur danse gracieuse : ils sont imbattables. Provin et Adams chasseront vos idées noires par leur sketch désopilant Hootch Moon. Il y a de quoi faire, vous pouvez m’en croire!
— Qa me fait l’effet d’étre un spectacle savoureux, dit Babbitt. Allons tous voir ga.
Mais ils reculérent tant qu’ils purent le moment du départ. Ils se sentaient en sécurité assis 14, les jambes solidement croisées sous la table, mais ils n’étaient pas sdirs de leur équilibre. Ils redoutaient d’avoir a traverser tout ce parquet glissant du grillroom sous les yeux des autres dineurs et des garcons trop empressés.
Quand ils s’y risquérent, ils trouvérent des tables sur leur chemin et cherchérent a cacher leur embarras par une grosse jovialité au vestiaire. Quand la jeune préposée leur tendit leurs chapeaux, ils lui sourirent, espérant que, bon juge et pleine d’expérience, elle reconnaitrait en eux des gentlemen. Ils se criaient les uns aux autres: « A qui ce vieux galurin? » et « Choisissez-en un bon, George, je prendrai ce qui restera », et a la tenanciére ils bégayaient : « Venez donc avec nous, ma petite. La soirée s’'annonce belle et pleine de fantaisie! » Tous voulaient lui donner un pourboire, s’excitant mutuellement : « Non! Attendez! Voila! J’ai ce qu’il faut! » A eux tous, ils lui remirent trois dollars.
Fumant magnifiquement des cigares, ils s’installérent dans une loge du théatre qui représentait cette farce, les pieds posés sur le rebord, pendant qu’un chceur de vingt respectables matrones, lasses et enduites de fard, balangaient leurs jambes et exécutaient les évolutions les plus élémentaires, et qu’un pitre juif faisait de sinistres plaisanteries sur ses coreligionnaires. Dans les entractes, ils retrouvérent d’autres délégués solitaires. Une douzaine d’entre eux s’en allérent en taxi a l’Auberge des Fleurs brillantes ot: celles-ci étaient représentées par des guirlandes de papier poussi€reux dans une piéce basse et malodorante, qui rappelait une étable out l’on aurait sagement renoncé a mettre des animaux.
La on servait ouvertement du whisky dans des verres. Deux ou trois petits employés, espérant se faire prendre, leur jour de
paie, pour des millionnaires, dansaient gauchement, dans l’étroit
espace entre les tables, avec des demoiselles du téléphone et des manucures. Les professionnels tourbillonnaient de fagon fantastique : un jeune homme, en habit noir graisseux, et une femme mince en robe de soie verte, dont les cheveux d’ambre se dressaient sur sa téte comme des flammes. Babbitt entreprit de danser avec elle. Il trébuchait 4 chaque pas, trop gros pour qu’elle pit le guider, incapable de suivre la mesure d’une musique sauvage, et il serait tombé si elle ne l’avait soutenu avec une vigueur adroite et bienveillante. L’alcool de lére de la prohibition lavait rendu aveugle et sourd, il ne voyait ni les tables ni les figures, mais il était subjugué par cette femme, a la jeunesse tiéde et souple.
Quand elle l’eut énergiquement reconduit a son groupe, il se souvint, par une association d’idées inexplicable, que sa grand-mére maternelle était écossaise, et la téte renversée en arriére, les yeux clos, la bouche grande ouverte, en extase, il chanta, lentement, avec ampleur, Loch Lomond.
Mais ce fut son dernier moment de douceur et de bonne camaraderie. Le représentant de Sparta lui dit quil chantait « comme un pochard » et, pendant dix minutes, Babbitt se chamailla avec lui en hurlant son indignation d’une voix mal assurée. Ils demandérent a boire jusqu’a ce que le patron déclarat qu’on fermait. ‘Tout ce temps-la, Babbitt éprouvait un désir brutal d’amusements moins innocents. Quand W. A. Rogers, de son ton trainard lui dit: « ...C’que tu dirais d’aller voir des poules? » il accepta impétueusement. Avant de partir, trois d’entre eux prirent secrétement rendez-vous avec la danseuse professionnelle qui répondit : « Oui, oui, bien stir, mon chéri » a tout ce qu’ils demandaient, et qui eut soin de les oublier.
En traversant la banlieue de Monarch, en suivant des rues de petites maisons ouvriéres en bois, cellules toutes pareilles, en passant avec bruit dans des quartiers de fabriques qui, dans cette nuit de saoulerie, paraissaient vastes et redoutables, en approchant des lanternes rouges, des pianos mécaniques assourdissants, et des grosses filles au sourire niais, Babbitt eut peur. I] voulut sauter a bas du taxi, mais tout son corps brilait et il grommela: « Trop tard, maintenant, pour reculer! » sentant d’ailleurs qu’il n’en avait aucune envie.
Il y eut en route un incident trés comique. Un courtier de
Minnemagantic langa : « Monarch est une ville bien plus a la hauteur que Zénith. Vous autres grippe-sous 4 Zénith, vous n’avez pas d’endroits comme ga. » Babbitt était furieux : « Quel affreux mensonge! On trouve tout ce qu’on veut a Zénith. Croyez-moi, nous avons plus de maisons closes, de tavernes et de boites de toute sorte que n’importe quelle ville. »
Il comprit qu’on se moquait de lui, voulut se battre, mais oublia tout dans l’essai amoureux le plus décevant qu'il ett fait depuis ses années de collége.
Quand, le matin, il rentra a Zénith, il avait 4 moitié satisfait ses velléités de révolte: il était retombé dans un mélange de contentement et de honte. I] se sentait irritable. I] ne sourit méme pas quand W. A. Rogers se lamenta:
— Oh! ma téte! Sdrement, je subis ce matin la colére céleste. Ecoutez, je sais ce qui est cause de tout. Quelqu’un m/’a fourré de l’alcool dans mon verre hier soir.
La famille de Babbitt ne fut jamais au courant de cette fugue, ni personne a Zénith, en dehors de Rogers et de Wing. Lui-méme ne la reconnut jamais officiellement. Si elle eut des conséquences, on ne les a pas découvertes.