CHAPITRE XIV
C automne-la, un M. W. G. Harding, de Masion (Ohio) fut nommé Président des Etats-Unis, mais Zénith se passionna moins pour la campagne nationale que pour l’élection locale. Seneca Doane, tout avocat qu’il fait et gradué de |’Université, était candidat 4 la mairie de Zénith avec un programme travailliste alarmant. Pour le combattre, Démocrates et Républicains se mirent d’accord sur le nom de Lucas Prout, fabricant de matelas, bien connu pour ses idées parfaitement raisonnables. M. Prout était soutenu par les banques, la Chambre de commerce, tous les journaux bien pensants et George F. Babbitt.
Celui-ci était une autorité reconnue aux Hauteurs Fleuries, mais son quartier était sdr et il aspirait a des luttes plus violentes. La lecture de son papier au Congrés lui avait assuré un commencement de réputation comme orateur, aussi le « Comité Central Républicain Démocratique » lenvoya-t-il dans le septiéme arrondissement et a Zénith-Sud pour haranguer des réunions peu nombreuses d’ouvriers, d’employés et de femmes, embarrassés de leurs droits nouveaux. Il y acquit pendant des semaines une véritable célébrité. De temps a autre, un reporter assistait 4 l’une de ces réunions et les titres — bien que pas trés gros — indiquaient que George F. Babbitt avait été acclamé par une foule enthou-
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siaste, et, en homme d’ affaires distingué, avait mis en évidence les mensonges de Doane. Une fois, dans les pages illustrées de |’ Advocate Times du dimanche, figurait une photographie de Babbitt et d’une douzaine d’autres commercants avec cette mention:
« Les maitres de la Finance et du Commerce de Zénith qui patronnent Prout. »
I] méritait sa réputation. I] faisait une excellente campagne. I] avait la foi: il était certain que Lincoln, s’il efit encore vécu, aurait été Pagent électoral de M. W. G. Harding, 4 moins qu’il ne fait venu a Zénith combattre pour Lucas Prout. II ne troublait pas ses auditeurs par d’absurdes subtilités: Prout représentait le travail honnéte, Seneca Doane la paresse qui réclame, et il fallait choisir. Avec ses épaules larges et sa voix sonore, c’était évidemment un brave type, et, chose si rare, il aimait vraiment ses semblables — et presque méme jusqu’aux plus modestes ouvriers. Ils voulaient qu’ils fussent bien rémunérés, capables de payer des loyers élevés — a condition, bien entendu, de ne pas prétendre diminuer les revenus raisonnables des capitalistes. Ainsi, plein de nobles intentions, et monté a un diapason élevé par la découverte de ses dons oratoires, il devenait populaire parmi les électeurs et se déchainait dans sa campagne, fameux non seulement dans les septiéme et huitiéme arrondissements, mais encore dans certaines parties du seiziéme.
Empilés dans son auto, ils se rendaient au Turnverein Hall, dans Zénith-Sud, Babbitt, sa femme, Verona, Ted, ainsi que Paul et Zilla Riesling. Cette salle était au-dessus d’une boutique de confiseur, dans une rue qui retentissait du bruit des tramways et qui sentait l’oignon, le pétrole et le poisson frit. Une nouvelle harangue de Babbitt les remplit tous de satisfaction, y compris Babbitt.
— Je ne sais pas comment tu y résistes : parler dans trois réunions le méme soir! dit Paul. Je voudrais étre aussi vigoureux que toi.
Et Ted s’adressant a Verona:
— Ah! ils’y entend, le vieux pére, 4 mener tous ces gaillardsla par un petit chemin!
Des hommes en chemise de satinette noire, la figure fraichement lavée, mais encore quelques traces de saleté sous les yeux, se
tenaient sur le large escalier. Babbitt et les siens traversérent poliment leurs groupes et pénétrérent dans la salle blanchie a la chaux, ou, au fond, une estrade supportait un tréne en peluche rouge et un autel peint en bleu, dont usaient la nuit les Grands Maitres et Suprémes Dignitaires d’innombrables loges. Cette salle était comble. Quand Babbitt se fraya un chemin a travers les rangs du public debout, il entendit le précieux hommage : « C’est lui! » Le Président se précipita vers lui avec un émouvant : « L’orateur ? Tout est prét, Monsieur! Heu... voyons... quel nom, Monsieur? »
Et, alors, Babbitt déversa des torrents d’éloquence :
— Mesdames et Messieurs du seiziéme arrondissement, il y a un homme qui ne peut pas étre parmi nous ce soir, un homme tel qu'il n’y a pas dans !’aréne politique un lutteur plus vaillant: je veux dire notre chef, Phonorable Lucas Prout, porte-étendard de la ville et du comté de Zénith. Puisqu’il n’est pas ici, j’espere que vous me permettrez, en ami et en voisin, fier de partager avec vous le privilége d’étre un habitant de la grande ville de Zénith, de vous dire en toute candeur, honnéteté et sincérité, sous quel jour se présentent les conséquences de cette campagne, décisive aux yeux d’un simple homme d’affaires, d’un homme qui, élevé dans la bienfaisante pauvreté et dans le travail manuel, n’a jamais oublié, méme quand le sort l’a condamné a s’asseoir devant un bureau, ce que c’est, parbleu, que de se lever a cinq heures et demie pour étre a l’usine, le panier du déjeuner dans la main calleuse, quand le sifflet retentit 4 sept heures, a moins que le patron ne vous gratte dix minutes en le faisant sonner plus tét. (Rires.) Pour en arriver aux conséquences essentielles de cette campagne, la grande erreur, formulée par Seneca Doane, qui n’y croit pas luiméme...
I] y eut quelques ricanements, de la part de jeunes ouvriers cyniques, étrangers pour la plupart, Juifs, Suédois, Irlandais, Italiens; mais les autres, plus agés, les charpentiers et mécaniciens a cheveux blancs, voités par le labeur, l’acclamérent, et quand il amena sa petite histoire sur Lincoln, leurs yeux se mouillérent...
L’air modeste, affairé, il sortit vivement de la salle, escorté de délicieux applaudissements, et partit 4 toute vitesse vers sa troisieme réunion de la soirée.
— Ted, si tu conduisais, dit-il, je suis un peu a plat aprés ce
discours. Eh bien, Paul, comment ¢a a-t-il marché? Est-ce que je les al eus?
— Epatant, merveilleux! Tu as eu un cran de tous les diables.
Madame Babbitt était en adoration.
— Oh! que cétait beau! Si clair, si intéressant, et de si belles idées! Quand je vous entends parler, je me rends compte que je n’appréciais pas jusqu’ici a leur valeur la profondeur de vos pensées, et ce cerveau, ce vocabulaire que vous avez. C’est magnifique, tout simplement.
Verona, par contre, était agacante:
— Papa, s’enquit-elle, comment savez-vous que la propriété collective de toutes les nécessités de la vie ne pourra jamais se réaliser ?
Madame Babbitt protesta :
— Rone, vous pourriez comprendre, il me semble, que quand votre pére est épuisé par un discours, ce n’est pas le moment de lui demander des explications sur des questions si compliquées. Quand il sera reposé, il se fera un plaisir, j’en suis sire, de vous donner tous les éclaircissements. Maintenant tenons-nous tous tranquilles et laissons papa se préparer pour son prochain discours. Songez donc! Juste en ce moment ils se réunissent dans le Temple de Macchabée et nous attendent!
D. Lucas Prout et les saines affaires l’emportérent sur M. Seneca Doane et la lutte de classes, et Zénith fut encore une fois sauvé. On offrit 4 Babbitt plusieurs emplois secondaires a distribuer a des parents pauvres, mais il préféra des renseignements anticipés sur l’extension des rues pavées, et une administration reconnaissante les lui fournit. I] fut aussi ’un des dix-neuf orateurs qui furent seuls invités au banquet par lequel la Chambre de commerce célébra le triomphe de la bonne cause.
Sa réputation d’orateur étant bien établie, ce fut lui qui prononga l’allocution annuelle au diner de la «Société de la Propriété immobiliére de Zénith ». L’ Advocate Times reproduisit ce discours, du moins des fragments d’une importance peu habituelle :
« Un des banquets les plus brillants qui aient été donnés récemment a eu lieu hier soir pour la féte annuelle de la « Société
de la Propriété immobiliére de Zénith », qui se donnait dans la salle de bal vénitienne de la maison O’Hearn. Le propriétaire, Gil O’Hearn, s’était comme toujours piqué au jeu, et les convives firent honneur a une série de plats dont on ne trouverait |’équivalent nulle part 4 l’ouest de New York, et peut-étre méme pas 1a, et ils firent couler cette plantureuse nourriture avec un breuvage qui éveille l’esprit sans griser, le cidre provenant de la ferme de Chandler Mott, président de la Société et du banquet, qui remplissait ses fonctions avec autant d’esprit que de zéle.
« M. Mott souffrant d’un léger mal de gorge, ce fut G. F. Babbitt qui prononga le principal discours. Non content d’esquisser les progrés des titres immobiliers de Torrensing, M. Babbitt s'est exprimé a peu prés en ces termes :
« — Au moment ot je me léve pour vous adresser la parole, mon improvisation soigneusement pliée dans la poche de mon gilet, je me souviens de l’histoire des deux Irlandais, Mike et Pat, qui voyageaient dans le Pullman. Tous deux, j’oubliais de le dire, étaient dans la marine de guerre. Mike occupait la couchette du bas et il entendit bient6t un terrible tintamarre dans celle d’en haut; quand il appela pour savoir ce qu’il y avait, Pat répondit : « Stir et certain que je ne pourrai pas dormir de la nuit, du tout, « du tout. Voila huit heures que j’essaie de me fourrer dans ce « sacré petit hamac! »
« Eh bien, messieurs, en me levant devant vous, j’éprouve a peu prés la méme chose que Pat, et peut-étre aprés vous en avoir débité pendant quelque temps me sentirai-je si petit que je pourrai me glisser dans un hamac de Pullman sans aucune peine du tout, du tout.
« Une chose me frappe, messieurs : chaque année, en cette occasion ou amis et ennemis se réunissent et enterrent la hache de guerre, pour laisser les flots de la bonne camaraderie les porter sur les pentes fleuries de l’amitié, il nous sied, les yeux dans les yeux, épaule contre épaule, comme concitoyens dans la premiére ville du monde, de considérer ot nous en sommes, aussi bien en ce qui nous concerne personnellement qu’en ce qui touche la prospérité générale.
« Il est vrai que, malgré nos 361.000, ou, en fait, 362.000
habitants, il y a, d’aprés le dernier recensement, aux Etats-Unis, prés d’une vingtaine de villes plus importantes. Mais, messieurs, si au prochain recensement nous n’arrivons pas au moins dixiéme, Je serai le premier a réclamer qu’un exécuteur quelconque m’éte ma chemise et l’avale, avec les compliments de G. F. Babbitt, Esquire. Il peut étre vrai que New York, Chicago et Philadelphie continueront a nous dépasser en étendue. Mais en dehors de ces trois villes, dont le développement est notoirement si excessif que pas un blanc comme il faut, pas un homme aimant sa femme et ses gosses et le bon air que Dieu fait, et heureux de serrer amicalement la main de son voisin, ne voudrait y vivre — et laissez-moi vous dire immédiatement que je n’échangerais pas un lotissement de premier ordre a Zénith contre toute la longueur et la largeur de Broadway ou de State Street — en dehors, dis-je, de ces trois villes, il est évident, pour quiconque comprend les choses, que Zénith est le plus bel exemple de vie et de prospérité américaine que l’on puisse trouver n’importe ou.
« Je ne veux pas dire que nous soyons parfaits. Nous avons beaucoup a faire au point de vue de l’extension des boulevards pavés pour automobiles, car, croyez-moi, c’est Vindividu qui posséde, disons de quatre a dix mille dollars par an, avec une auto et une gentille petite famille dans un bungalow 4 la lisiére de la ville, qui fait tourner la roue du progrés.
« Voila le type d’ homme qui dirige aujourd’hui Amérique; en réalité c’est ’idéal auquel doit tendre le monde entier, si un avenir convenable, bien équilibré, chrétien et hardi est réservé a notre vieille petite planéte. De temps a autre, tout naturellement, je me renverse sur ma chaise pour mesurer de l’ceil, avec une prodigieuse satisfaction, ce robuste citoyen américain.
« Notre Citoyen-Idéal, je me le représente avant tout plus affairé qu’un chien de chasse, ne perdant pas un temps précieux a révasser ou a fréquenter les thés et réceptions mondaines, ou a se méler de choses qui ne le regardent pas, mais mettant toute son ardeur 4 son magasin, sa profession ou son art. Le soir, il allume un bon cigare, monte dans le petit omnibus, ou peut-étre maudit son carburateur, et rentre vite chez lui. I] tond sa pelouse ou s’occupe de quelque autre travail pratique, puis se prépare pour le diner. Aprés il raconte une histoire a ses petits, emmene sa
famille au cinéma, ou joue quelques parties de bridge, ou lit le journal du soir et, s’il a des goats littéraires, un ou deux chapitres d’un bon roman de |’Ouest, bien mouvementé, peut-étre aussi les voisins entrent-ils le voir et ils causent de leurs amis et des incidents du jour. Enfin, il va joyeusement se mettre au lit, la conscience pure, ayant, pour sa petite part, contribué a la prospérité de la ville et augmenté son compte en banque.
« En politique et en religion, ce citoyen raisonnable est V’homme le plus sage du monde, et en art, il a réguliérement un gout naturel qui lui fait toujours mettre la main sur ce qu’il y a de mieux. Dans aucun pays vous ne trouverez autant de reproductions des maitres anciens et de tableaux connus que sur les murs des salons aux Etats-Unis, aucune contrée n’approche de la ndtre pour le nombre des phonographes, qui ne font pas seulement entendre des danses ou des chansonnettes comiques, mais aussi les meilleurs opéras, comme ceux de Verdi, chantés par les artistes qui touchent les plus gros cachets.
« Dans les autres pays, l’art et la littérature sont abandonnés a un tas de pauvres diables qui habitent dans des mansardes et vivent d’alcool et de spaghetti, mais en Amérique, l’écrivain ou le peintre qui réussit ne se distingue en rien de n’importe quel homme d’affaires prospére. Pour ma part, je suis trop heureux de constater que Phomme qui a le rare talent d’assaisonner de choses intéressantes ce qu’il nous donne a lire, et qui montre 4 la fois une intention et de la vigueur dans le maniement de ses denrées littéraires, a le moyen de se faire ses cinquante mille dollars par an, de fréquenter les plus gros producteurs sur un pied de parfaite égalité, et de posséder une maison aussi importante et une auto aussi belle que n’importe quel « capitaine d’industrie ». Mais, remarquez-le bien, c’est Vestime que lui témoigne le brave commerg¢ant que je viens de vous peindre qui a rendu cela possible, et vous devez lui accorder autant d’honneur qu’aux auteurs euxmémes.
« Enfin, et c’est le plus important, notre « Citoyen standardisé », fit-il célibataire, adore les enfants, et est un défenseur du foyer, qui est la base fondamentale de notre civilisation, depuis toujours et 4 jamais, et la chose qui nous distingue le plus des peuples en décadence de |’Europe.
« Je n’ai encore jamais visité l’Europe et, en somme, je ne sais pas si j’y tiens tellement, du moment que nous avons nos puissantes villes et nos montagnes a parcourir, mais, d’aprés ce que je me figure, il doit y avoir par la-bas bon nombre de gens dans notre genre. Et, ma foi, un des Rotariens les plus enthousiastes que jaie jamais rencontrés soutenait les principes du cent pour cent avec des roulements d’r qui sentaient la bonne vieille Ecosse et vous toutes, douces collines de Bobby Burns. Mais en méme temps, une chose qui nous distingue de nos bons fréres, les arrivistes de Pautre cété de l’eau, c’est qu’ils sont disposés 4 compter beaucoup sur les snobs, les journalistes et les politiciens, tandis que ’homme d’affaires américain moderne sait parler net pour lui-méme, et faire comprendre clairement qu’il entend manceuver les commandes. II n’a pas besoin de faire appel a un salarié prétentieux, quand il a a répondre aux critiques entortillées de la vie saine et effective. I] n’est pas muet comme [était le négociant vieux jeu, il a son vocabulaire et sait frapper ot il faut.
« En toute modestie, je me présente ici comme homme d’affaires représentatif, et je vous dis doucement a Voreille:
« Voila nos gens, voila les caractéristiques du citoyen amé- « ricain standardisé, voila la nouvelle génération des nétres: « des gaillards qui ont du poil sur la poitrine, le sourire dans les « yeux et des machines a calculer dans leur bureau. Pas de « fanfaronnades, mais nous avons bonne opinion de nous-mémes, «et si nous ne vous plaisons pas, ouvrez lceil... il est plus « prudent de vous mettre a l’abri avant que le cyclone balaye la « ville. »
« Voila! A ma facon, bien gauche, j’ai essayé d’esquisser le portrait du « vrai male », du gaillard qui a du chic et du cran. Et c’est parce que Zénith en compte une forte proportion de ce genre que c’est la plus solidement établie, la plus considérable de nos villes. New York aussi a ses milliers de « vrais types », mais il est infesté par d’innombrables étrangers (Chicago et San Francisco de méme). Oh! nous avons tout un livre d’or de villes, Détroit et Cleveland, avec leurs usines fameuses, Cincinnati qui produit tant de machines-outils et de savons, Pittsburg et Birmingham avec leurs aciers, Kansas-City et Minneapolis et Oklahoma qui ouvrent leurs portes opulentes au sein de plaines de céréales semblables a
Océan, et d’innombrables cités magnifiques, sceurs de celles-ci, car au dernier recensement, il n’y avait pas moins de soixante-huit superbes villes américaines de plus de cent mille habitants. Et toutes ces villes tiennent ensemble pour l’autorité et la vertu contre les idées étrangéres et le communisme, Atlanta avec Hartford, Rochester avec Denver, Millwaukee avec Indianopolis, Los Angeles avec Scranton, Portland (Maine) avec Portland (Oregon). Un bon esprit bien vif de Baltimore, de Seattle ou de Duluth est le frére jumeau de tout camarade booster de Buffalo ou d’Akron, de Fort-Worth ou d’Okaloosa.
« Mais c’est ici, 4 Zénith, au foyer des hommes virils, des femmes vraiment femmes et des enfants bien doués, que vous trouvez la plus grande proportion de ces braves gens, et c’est ce qui fait d’elle une ville 4 part, c’est pour cela qu’on se souviendra de Zénith dans l’histoire comme ayant mis en train une civilisation qui durera encore quand les anciens moyens de tuer le temps auront a jamais disparu, et que le jour de l’effort sérieux et efficace aura brillé sur le monde entier.
« Le temps viendra, je l’espére, ot: on cessera de ne mettre en honneur qu’un tas de vieux bonnets de nuit européens mangés aux vers, couverts de moisissures, démodés, et ot on accordera la confiance qu’il mérite au fameux esprit de Zénith, a cette résolution nettement combative de remporter le succés, qui a rendu la chére petite « Cité chic » célébre dans tous les pays, sous tous les climats ot l’on connait le lait condensé et les boites en carton. Croyez-moi, le monde s’est trop longtemps prosterné devant ces pays usés qui ne produisent rien que des cireurs de bottes, des décors et des liqueurs, qui n’ont pas une salle de bains par cent habitants, et ne savent pas distinguer le grand-livre d’une boite a fiches, et le moment est venu pour le Zénithien de serrer les dents et de montrer ce qu'il sait faire.
« Je vous le déclare, Zénith et ses villes sceurs sont en train de produire une nouvelle forme de civilisation. Il y a plus d’une ressemblance entre Zénith et ces autres cités, et j’en suis rudement content! L’extraordinaire développement et la juste standardisation des magasins, bureaux, rues, hétels, vétements et journaux dans tous les Etats-Unis montrent a quel point notre type est fort et résistant.
« J’ai toujours plaisir 4 me rappeler un morceau que Chum Frink a écrit pour les journaux sur ses tournées de conférences. Beaucoup d’entre vous le connaissent bien, sans doute, mais, si vous le permettez, je vais me risquer a vous le lire. C’est un de ces poémes classiques comparable a Si de Kipling ou a L’Homme qui en vaut la peine de Ella Wheeler Wilcox, et j’en porte toujours un exemplaire dans mon carnet :
« Quand je suis sur la route, poéte chargé de mon ballot de colporteur, Je chante dordinatre une chanson joyeuse, puis je prends une chique et poursuis ma course, offrant mes beaux échantillons de doux et clair soleil, marque Cheero, et répandant mes vues optimistes et mes séries de facéties et bons mots dans les lyceums et autres clubs, ceux des Rotariens ou de Kiwanis, et j’at le sentiment de ne pas ressembler a tant d’autres imbéciles. Alors le vieux major Silas Satan, ce malicteux coquin qui guette toujours, tortille vivement sa queue et se met bien vite a sa sale besogne. Il me donne le cafard, al me reléve les cheveux en arriére, je me sens, par sa faute, plus isolé qu’un chien le dimanche, quand tout le monde est parti. Et en ce cas, par Dieu, jaimerais mieux ne jamais étre un conférencter, circulant en autos magntfiques et fumant des cigares a cinquante cents, et Jat envie de ne plus jamais voyager, je désire simplement étre de retour chez mot, y manger des crépes, du hachis et du jambon, avec des gens qui savent qui je suis.
« Mais quand j’éprouve cette impression de solitude, je cherche tout simplement le meilleur hétel, en quelque ville que je sots, Saint-Paul, Toledo ou K. C., ad Washington, Schenectady, a Louisville ou Albany. Et dans cette auberge, je me figure que je suis rentré chez mot. Si je restais longtemps sous ce charme, devant cet hétel de premiére classe, qui aime a nourrir les mustciens d’un grand cinéma situé en face, st je regardais autour de mot, et me demandais dans quelle ville je suis, je jure que je ne pourrats le dire. Car tout le monde serait aussi élégant, porterait les mémes jolis coutils que chez mot, et toutes les reines auratent des chapeaux coquets, tous les hommes en cercle débiteraient sans cesse, j’en jurerais, sur les autos, la politique et autres balivernes, et sur les joueurs de baseball fameux, les mémes joyeuses banalités que les gens de bon ton échangent dans la ville que yhabite.
« Puts en entrant dans cet hétel, je dirats, aprés un regard circulaire : « Bien! bien! » Car il y auratt le méme ktosque a journaux, les mémes magazines et les mémes bonbons, les mémes marques fameuses de tabac, que je trouve chez mot, j’en suis str. Et en voyant la bande joyeuse arriver, la
démarche légere, pour déjeuner et s°installer, en pimpantes totlettes, devant de grands plats de frites a la frangaise, alors je me dresserais et Je crierats : « Fe ne suis jamais sorti de chez moi! » Et tout heureux je m’assiérats a cété de quelque gaillard en melon brun,sur une chatse couverte de peluche, et je lui murmurerais bien vite : « Hello, Bill, dites-mot, mon bon vieux, comment se comportent vos valeurs ? » Et nous nous lancerions, en bons copains, a bavarder, comme des filles écervelées dans leur Ford, sur le temps, sur la maison et sur nos femmes, devenus fréres pour toute la vie. Ainst quand Sam Satan vous donne des idées noires, mon bon amt, voila ce qu’il faut faire a mon sens, car dans ces Etats, partout ow vous allez, vous ne quittez jamais votre cher foyer. »
« Oui, messieurs, ces autres villes sont nos véritables partenaires dans le grand jeu de la vie. Mais ne nous trompons pas a ce sujet. Je prétends que Zénith est le meilleur partenaire de tout le groupe, celui qui se développe le plus vite. Vous me pardonnerez, jespére, de vous donner quelques statistiques a l’appui de mon affirmation. Si ce sont de vieilles connaissances pour certains d’entre vous, pourtant les avis de réussite, comme les bonnes nouvelles de la Bible, ne sont jamais désagréables aux oreilles d’un véritable lutteur, si souvent qu’on lui répéte la charmante histoire. Tout individu intelligent sait que Zénith fabrique plus de lait condensé et de créme, plus de cartons et d’appareils d’éclairage qu’aucune autre ville des Etats-Unis, sinon du monde entier. Mais on sait moins, en général, que nous arrivons également second dans la fabrication du beurre en paquets, sixiéme dans immense domaine de |’automobile, et environ troisiéme pour le fromage, les outils a travailler le cuir, les toitures goudronnées, les aliments pour le premier déjeuner et les salopettes!
« Notre grandeur, néanmoins, ne consiste pas seulement dans une prospérité effective, mais aussi dans cet esprit public, dans cet idéalisme, cette fraternité, tournés vers l’avenir, qui ont toujours caractérisé Zénith depuis sa fondation par nos péres. Nous avons le droit, et méme j’ose dire le devoir, envers notre belle ville de proclamer dans le monde entier la vérité sur nos Ecoles supérieures, remarquables par leur organisation matérielle, ot rien ne manque, et par le meilleur systeme de ventilation que posséde aucune école, sans exception, dans notre pays; sur nos
magnifiques hétels tout récents et nos banques, avec leurs peintures et marbres sculptés, et sur la Seconde Tour Nationale, le building pour bureaux, le second en hauteur de toutes les villes d’Amérique. Si j'ajoute que nous avons un nombre incomparable de milles de rues pavées, des salles de bains, le nettoyage par le vide, et tous les autres signes extérieurs de la civilisation, que notre bibliothéque et notre musée sont bien entretenus et logés dans des batiments spacieux et appropriés, que l’ensemble de nos parcs est plus qu’a la hauteur, avec ses belles routes carrossables, ornées de pelouses, de buissons et de statues, je ne ferai que donner un apercu de la grandeur infinie de Zénith a tous les points de vue.
« Je crois cependant avoir gardé le meilleur pour la fin. Si je vous rappelle que nous avons une automobile par cinq habitants et 7/8 de la ville, je donne un renseignement pratique et d’une solidité a toute épreuve sur le genre de progrés et d’ouverture d’esprit qui est synonyme de Zénith.
« Mais sur la route de la justice on ne rencontre pas que des roses. Avant de terminer, je dois appeler votre attention sur un probléme que nous avons a envisager l’année qui vient. La pire menace pour un gouvernement raisonnable ce n’est pas le socialiste avoué, mais une masse de laches qui travaillent sous main : ces gens a longs cheveux qui s’intitulent « libéraux » ou « radicaux » ou « non-partisans » ou « intellectuels », et Dieu sait de combien d’autres faux noms! Ce sont des maitres, des professeurs irresponsables qui composent la plus grande partie de cette clique, et j'ai honte de dire que certains d’entre eux sont dans les facultés de notre grande Université! L’U. est mon Alma mater et je suis fier de me proclamer son nourrisson, mais il y a la certains éducateurs qui semblent croire que nous devrions confier la direction de la nation a des vagabonds et a des révolutionnaires.
« Ces profs-la sont les serpents qu’il faut écraser, eux et toute leur engeance. Le commergant américain pardonne généreusement une faute, mais il y a une chose qu'il exige de tous les professeurs, conférenciers et journalistes: si nous les payons avec notre bon argent, il faut qu’ils nous soient utiles en vendant de ’énergie et en encourageant par leurs appels la prospérité rationnelle. Et puisque nous nous occupons de ces bavards, de ces esprits critiques et pessimistes, de ces cyniques professeurs de
PUniversité, permettez-moi de vous dire que, durant la brillante année qui vient, il est autant de notre devoir d’user de notre influence pour faire chasser ces coquins, qu’il en est de vendre toutes les propriétés et d’amasser toutes les piéces d’or que nous pourrons.
« Quand cela sera fait seulement, nos fils et nos filles verront que l’idéal de la virilité et de la culture américaine, ce n’est pas un tas de gaillards en train de se chamailler sur leurs mérites et leurs torts, mais un brave gargon qui craint Dieu et qui se pousse, qui réussit, grace 4 deux bons poings, appartenant a une église a laquelle il témoigne zéle et piété, affilié aux Boosters, aux Rotariens, ou aux Kiwanis, aux Elans ou aux Hommes Rouges, aux Chevaliers de Colomb, ou a l'une des nombreuses organisations de bons et joyeux compéres, rieurs, blagueurs, actifs, énergiques, préts a donner un coup de main, s’amusant ferme et travaillant dur, et qui, pour répondre a ses détracteurs, a une bottine a bout carré qui apprendra aux grinchus et aux jolis freluquets a respecter le male et a se mettre en campagne pour soutenir l’Oncle Samuel, U.S. A.!»
Babbitt promettait de devenir un orateur apprécié. Il régala un fumeur, du Club des hommes de l’église presbytérienne de Chatam Road, d’histoires en dialectes irlandais, yiddish et chinois.
Mais nulle part il ne se révéla plus nettement comme un citoyen éminent que dans la conférence qu’il fit sur « Les points essentiels dans la propriété immobiliére », au cours sur les méthodes de vente 4 ?Y. M. C. A. de Zénith.
L’ Advocate Times en fit un compte rendu si complet que Vergil Gunch dit a Babbitt:
— Vous devenez un des orateurs les plus cotés de la ville. Je ne peux pas ouvrir un journal sans y lire quelque chose sur votre éloquence bien connue. Tout ce battage devrait amener une masse d’affaires a votre bureau. Bien joué! Ne lachez pas ca!
— Allons, ne vous fichez pas de moi », dit mollement Babbitt, mais a cet hommage de Gunch, qui avait lui-méme une jolie réputation d’éloquence, il s’*épanouit délicieusement et se demanda comment, avant ses vacances, il avait pu douter de la joie qu’on éprouve a étre un personnage important.