CHAPITRE XV
Sz ascension vers la grandeur n’alla pas sans quelques faux pas désastreux.
La renommeée ne valut pas aux Babbitt l’avancement social quwils méritaient. Ils ne furent invités ni au Club champétre Tonawanda ni aux bals de Union. Babbitt, pour sa part, déclarait avec irritation « qu’il se moquait pas mal de tous ces faiseurs d’embarras, mais que sa femme aimerait assez figurer sur la liste des « Parmi les invités, remarqué... ». I] attendait avec nervosité le diner universitaire de sa classe et une soirée de furieuse intimité avec des personnalités de premier plan comme Charles Mac Kelvey, l’entrepreneur millionnaire, Max Kruger, le banquier, Irving Tate, le fabricant d’outils, et Adelbert Dobson, le décorateur d’intérieurs a la mode. Théoriquement il était leur ami comme il l’avait été au collége, et quand il les rencontrait ils Yappelaient toujours « Georgie », mais cela n’arrivait pas souvent, semblait-il, et ils ne l’invitaient jamais a diner (au champagne et avec un maitre d’hétel) dans leurs demeures de Royal Ridge.
Durant toute la semaine qui précéda ce diner de promotion, il se dit : « I] n’y a aucune raison maintenant pour que nous ne devenions pas de vrais copains ».
Comme tous les divertissements bien américains et les effusions spirituelles, le diner des étudiants de la promotion 1896 était consciencieusement organisé. Le comité tapait sur le clou, comme une corporation de marchands. Une fois par semaine ils envoyaient un rappel :
Aide-mémoire n° 3
Cher camarade, serez-vous des nétres au repas amical le plus animé que les nourrissons de la bonne vieille U aient jamais connu? Les étudiantes de o8 étaient au nombre de 60°/,. Allons-nous, nous les hommes, nous laisser battre par ces jupons? Allons, camarades, montrons un véritable enthousiasme et travaillons tous ensemble a faire le diner le plus brillant gu’on ait jamais vu. Menu délicat, bréves causertes powwrées, et échange de souvenirs des jours les plus éblouissants, les plus heureux de la vie.
Le diner se donnait dans un salon particulier du club de Union. Ce club était un édifice sombre, trois vieilles maisons prétentieuses réunies en une seule, et le vestibule d’entrée faisait penser a une cave 4 pommes de terre. Pourtant, Babbitt, que ne troublait pas la magnificence du Club Athlétique, était embarrassé en entrant. I] fit un signe de téte au portier — un négre a l’ancienne mode, |’air fier sous son habit bleu a boutons d’or — et traversa la piéce en cherchant a se donner l’allure d’un membre du cercle.
Soixante camarades étaient venus a ce diner. Ils formaient des flots et des remous dans le hall, encombraient l’ascenseur et les coins du salon particulier. Ils s’efforgaient d’étre intimes et pleins d’entrain. Is se revoyaient les uns les autres, exactement comme au temps du collége, de naifs jouvenceaux, dont les moustaches actuelles, la calvitie, le ventre et les rides n’étaient que de joyeux postiches qui les déguisaient pour un soir.
— Tu n’as pas changé d’un iota », se disaient-ils en s’émerveillant. A ceux qu’ils ne reconnaissaient pas, ils disaient : « Ah! c’est bon de te revoir, mon vieux. Et qu’est-ce que tu... tu fais toujours la méme chose? »
Sans cesse, quelqu’un langait des acclamations joyeuses ou une chanson de collége, qui s’éteignaient bien vite dans le silence.
Ils avaient beau vouloir se montrer démocratiques, ils se divisaient en deux clans : ceux qui étaient en tenue de soirée et les autres. Babbitt — tout ce qu’il y a de plus en tenue de soirée — allait d’un groupe 4 l’autre. II avait beau étre, presque ouvertement, en quéte de nouvelles relations sociales, il chercha d’abord Paul Riesling, qu’il trouva seul, élégant et silencieux.
Paul soupira :
— Je ne vaux rien pour tous ces serrements de mains et ces formules creuses, ces « Regarde un peu qui est 1a... » .
— Voyons, Paulibus, laisse-toi un peu aller, sois de bonne humeur. Nous avons 1a les meilleurs gargons du monde. Tu as l’air tout chose... Qu’est-ce qu'il y a?
— Oh! comme d’ordinaire : du tirage avec Zilla.
— Allons, viens, mélons-nous aux camarades et oublions nos ennuis.
Il garda Paul prés de lui, mais se dirigea vers le coin ot Charles Mac Kelvey, comme un soleil, réchauffait ses admirateurs de ses rayons.
Mac Kelvey avait été le héros de la promotion 96, non seulement comme capitaine de football, lanceur du marteau, mais aussi comme orateur dans les débats, et par ce que PUniversité considérait comme l’instruction. I] avait fait son chemin, s’était emparé de la Société de construction, naguére propriété des Dodsworth, la famille de pionniers la plus estimée de Zénith. Il avait construit des capitoles, des gratte-ciel, des terminus de voie ferrée. Les épaules lourdes, la poitrine large, il n’avait pourtant rien d’indolent. I] avait dans le regard un calme, dans la parole une douceur coulante qui intimidaient les politiciens et mettaient les reporters sur leurs gardes; en sa présence, le savant le plus intelligent, l’artiste le plus sensible se sentaient amoindris, peu hommes du monde et mal mis. I] se montrait, surtout pour influencer des législateurs ou engager des espions pour surveiller ses ouvriers, magnifique, plein d’aisance et d’amabilité. I] avait les allures d’un baron: c’était un vrai pair dans l’aristocratie américaine qui se constitue rapidement, et il ne le cédait qu’aux vieilles familles superbes. (A Zénith, « vieille famille » désigne toutes celles qui y sont arrivées avant 1840.) Sa puissance était d’autant plus grande qu’il n’était retenu par aucun scrupule,
ni par le vice, ni par la vertu des plus anciennes traditions puritaines. 25a:
Mac Kelvey, pour le moment, étalait une gaieté paisible au milieu des grands personnages, manufacturiers et banquiers, proprictaires, avocats ou chirurgiens, qui avaient un chauffeur et qui allaient en Europe. Babbitt se glissa parmi eux. Il aimait le sourire de Mac Kelvey autant que les avantages mondains que vous assurait sa faveur. Si, 4 coté de Paul, il se sentait important et protecteur, avec Mac Kelvey il se sentait un petit personnage en adoration devant lui.
Il entendit Mac Kelvey dire 4 Max Kruger le banquier:
— Qui, nous recevrons Sir Gerald Doak. » — La passion démocratique de Babbitt pour les titres en fut ravie. — « Tu sais, Max, c’est un des principaux magnats du fer en Angleterre... Trés grosse fortune... Tiens, hello, Georgie! Dis donc, Max, George Babbitt devient plus gros que moi. »
Le Président criait :
— Asseyez-vous, mes chers camarades.
— Y allons-nous, Charley? demanda Babbitt a Mac Kelvey, sans avoir lair d’y attacher d’importance.
— Parfait. Hello, Paul! Comment va? Et ce violon? Tu as une place spéciale en vue, George? Viens, prenons des siéges... Viens aussi, Max. Georgie, j’ai lu des éloges de tes discours pendant la campagne électorale... Belle besogne!
Des lors, Babbitt se serait jeté au feu pour lui. I fut trés occupé pendant tout le diner, tantét a dérider Paul un peu rudement, tantot a lancer a Mac Kelvey des : « J’ai appris que tu vas construire des jetées 4 Brooklyn »... tant6t remarquant de quel air d’envie les ratés de la classe, qui formaient 4 part un groupe piteux, levaient les yeux sur lui qui frayait avec la noblesse, et se complaisait maintenant dans un entretien mondain avec Mac Kelvey et Max Kruger. Ils parlaient d’un « bal de la Jungle » pour lequel Mona Dodsworth avait décoré ses salons avec des milliers d’orchidées; ils causaient, sur un ton de détachement fort bien imité, d’un diner 4 Washington ot Mac Kelvey avait rencontré un sénateur, une princesse des Balkans et un major-général anglais. Mac Kelvey appelait la princesse « Jenny » et ne cachait pas quwil avait dansé avec elle.
Babbitt était impressionné, mais pas assez écrasé de respect pour ne rien dire. Si ces gens-la ne l’invitaient pas a diner, il avait maintenant Vhabitude de parler a des présidents de banque, aux membres d’un congrés, a des femmes qui recevaient des poétes. I] se montrait avec Mac Kelvey enjoué et plein d’égards.
— Dis donc, Charley, tu te rappelles, en premiére année, comme nous avions affrété une guimbarde pour filer 4 Riverdale voir le spectacle que madame Brown avait coutume d’y donner? Et tu te souviens comme tu as rossé ce garde champétre qui voulait nous fourrer dedans, et que nous avions chipé l’enseigne d’un tailleur pour aller l’accrocher a la porte du professeur Morrisson ? Ah! sacrebleu, c’était le bon temps!
Mac Kelvey le reconnut, c’était le bon temps!
Babbitt en était arrivé a: « Ce ne sont pas les études que l’on fait au collége qui comptent, ce sont les amitiés qu’on y noue », quand les convives placés au haut bout de la table entonnérent une chanson. I] attaqua Mac Kelvey.
— Quel dommage, heu... oui, quel dommage de ne jamais se voir parce qu’on a des champs d’activité différents! J’ai eu tant de plaisir 4 causer du bon vieux temps. I] faudra que tu viennes diner un soir avec madame Mac Kelvey.
D’un ton vague:
— Qui, certainement.
— J’aimerais te parler du développement des propriétés par la-bas, du cété de tes entrepéts de Grantsville. Je pourrais peutétre te donner quelques tuyaux intéressants.
— Admirable! I] faut que nous dinions ensemble, Georgie. Fais-moi signe. Et nous serons ravis de te voir a la maison avec ta femme.
Le ton de Mac Kelvey était beaucoup moins vague.
Alors la voix du Président, cette voix prodigieuse qui jadis les avait soulevés pour lancer un défi aux partisans de Ohio ou du Michigan ou de !’Indiana, jeta un appel:
— Allons, wombats!! Tous ensemble pour le long hurlement!
Babbitt sentit que la vie ne serait jamais plus belle pour lui