Animal australien qui ressemble a un petit ours
qu’en ce moment ou, avec Paul Riesling et le héros Mac Kelvey qu’il venait de retrouver, il méla sa voix aux autres pour crier:
Baaaaaattle-axe
Get an axe,
Bal-axe
Get naxe.
Who? Who? The U!
Hooroo !
Les Babbitt invitérent les Mac Kelvey a diner au début de décembre et ceux-ci non seulement acceptérent, mais, aprés avoir fait changer une ou deux fois le jour, vinrent en effet.
Les Babbitt discutérent 4 fond les détails du diner, depuis lachat d’une bouteille de champagne jusqu’au nombre d’amandes salées 4 mettre devant chaque convive. Ils examinérent tout spécialement la question des autres invités. Finalement, Babbitt en tint pour faire profiter Paul Riesling de la compagnie de Mac Kelvey. « Ce bon vieux Charley, insista-t-il, préféra Paul et Verg Gunch a quelque poseur prétentieux.» Mais madame Babbitt Pinterrompit avec un « Oui, peut-étre... je vais tacher d’avoir des huitres de Lynnhaven », et quand tout fut réglé, elle invita le docteur J. T. Angus, loculiste, et un lugubre et respectable avocat du nom de Maxwell, avec leurs femmes trop parées.
Ni Angus ni Maxwell ne faisaient partie des Elans ni du Club Athlétique, ni Pun ni l’autre n’avaient jamais appelé Babbitt « frére » ou ne lui avaient demandé son avis sur les carburateurs. Les seules « gens possibles » qu’elle efit invités, disait son mari rageur, étaient les Littlefield, et Howard, par moment, devenait a tel point Phomme des statistiques que lui Babbitt aspirait 4 se rafraichir en entendant Gunch lui lancer un de ses « Eh bien, vieux marron sculpté, qu’est-ce que vous me dites de beau? »
Immédiatement aprés le déjeuner, madame Babbitt commenga a mettre le couvert pour le diner, qui était pour sept heures et demie, et Babbitt, par ordre, rentra 4 quatre heures. Mais on ne trouva rien a faire pour lui et, par trois fois, madame Babbitt gronda : « ‘T’achez donc de ne pas étre toujours dans nos jambes! » Il se tint sur la porte du garage, la lévre tombante, souhaitant que
Littlefield, Sam Doppelbrau ou n’importe qui vint lui parler. Il apergut Ted qui tournait furtivement le coin de la maison.
— Qv’y a-t-il, mon petit? demanda Babbitt.
— C’est vous, vieux paternel? Bon sang, m’man est certainement sur le sentier de la guerre. Je lui ai insinué que Rone et moi nous aimerions autant ne pas étre admis a la féte de ce soir, et elle m’a mordu. Et elle dit qu’il faut que je prenne un bain. Mais, écoutez, les Babbitt males vont en ouvrir des yeux ce soir! Le petit Théodore en habit noir! »
« Les Babbitt males! » Ce mot réjouit Babbitt; il passa son bras sur les épaules de son fils, et souhaita que Paul Riesling eat une fille pour que Ted pit |’épouser.
— Qui, ta mére est un peu agitée et bondissante, dit-il, et ensemble ils rirent, et ensemble soupirérent, puis rentrérent docilement s*habiller.
Les Mac Kelvey arrivérent avec moins d’un quart d’heure de retard. Babbitt espéra que les Doppelbrau verraient la conduite intérieure des Mac Kelvey et leur chauffeur en livrée attendant devant la porte.
Le diner était trés réussi et trés abondant, et madame Babbitt avait sorti les candélabres d’argent de sa grand-mére. Babbitt s’'appliqua ferme et fut trés sage: il ne débita aucune des plaisanteries qu’il avait envie de placer, il écouta les autres. I] langa Maxwell avec un retentissant : « Racontez-nous votre voyage a Yellowstone. » Il fit des compliments, énormément de compliments. I] trouva moyen de déclarer que le docteur Angus était un bienfaiteur de ’humanité, Maxwell et Howard Littlefield de profonds érudits, Charles Mac Kelvey un exemple propre a entrainer les jeunes gens ambitieux, et madame Mac Kelvey lornement des cercles mondains de Zénith, de Washington, de New York, de Paris et autres lieux.
Mais il ne réussit pas a les dégeler. C’était un diner qui manquait d’4me. Sans que Babbitt pat s’expliquer pourquoi, un poids pesait sur eux et ils parlaient laborieusement et a contrecoeur.
Il se consacra particuliérement a Lucile Mac Kelvey ayant bien soin de ne pas regarder ses adorables épaules blanches, et le ruban de soie fauve qui soutenait sa robe.
— Je suppose que vous retournerez bientét en Europe, suggéra-t-il.
— Jaimerais bien aller passer quelques semaines 4 Rome.
— Ony voit, j’imagine, quantité de tableaux, de curiosités de toute sorte, sans parler de la musique? ;
— Non, j’y vais surtout pour une chose : ily a une petite trattoria, via della Scrofa, o4 on mange les meilleurs fettuccine du monde. — Ah! je... oh oui, ce doit étre délicieux d’y goiter, oui.
A dix heures moins le quart, Mac Kelvey découvrit, 4 son
and regret, que sa femme avait la migraine. Pendant que Babbitt P’aidait a endosser son pardessus il lui dit gaiement :
— Il faudra déjeuner ensemble de temps 4 autre et parler du passé.
Quand tous se furent retirés a dix heures et demie, Babbitt s’adressant 4 sa femme déclara:
— Charley m’a dit qu’il avait passé une soirée charmante et qu'il faudra que nous déjeunions... qu’ils voulaient nous avoir a diner chez eux d’ici peu.
— Oh! ajouta-t-elle, ¢’a été une de ces soirées tranquilles qui sont souvent bien plus agréables que ces réunions bruyantes ot tout le monde parle a la fois sans qu’on puisse s’amuser vraiment et avec calme.
Mais de son lit sur la véranda il l’entendit pleurer doucement, désespérément.
Pendant un mois ils surveillérent les « mondanités » dans les journaux, attendant une invitation a diner.
Comme hétes de Sir Gerald Doak, les Mac Kelvey étaient cités en téte pendant toute la semaine qui suivit le diner Babbitt. Zénith recevait avec enthousiasme Sir Gerald, venu en Amérique pour y acheter du charbon. Les journaux lui prenaient des interviews sur la prohibition, ’Irlande, le chémage, l’aviation navale, le cours des changes, l’usage du thé opposé a celui du whisky, la psychologie de la femme américaine, et la vie intime des familles anglaises en province. Sir Gerald paraissait avoir entendu parler de toutes ces questions. Les Mac Kelvey lui offrirent un diner cinghalais, et miss Eleonora Pearl Bates, rédactrice des mondanités de l Advocate Times, se surpassa. Babbitt, au premier déjeuner, lut a haute voix ce morceau :
« Décoration originale et orientale, menu rare et délicat, invités de marque, mattresse de maison délicieuse et maitre fameux : jamais Zénith n'a vu une réception si recherchée que le diner de Ceylan, suivi de bal, offert hier soir par monsieur et madame Mac Kelvey en Vhonneur de Sir Gerald Doak. Fe crots, ayant eu le précieux privilége de voir cette décoration exotique et féerique, que rien, a Monte-Carlo ou dans les milieux diplomatiques les plus selects, n’a jamais été plus merveilleux. Ce n’est pas sans raison que Xénith se fait rapidement la réputation d’étre la ville la plus raffinée de notre pays.
« Bien qu il soit trop modeste pour le reconnaitre, Lord Doak donne a notre élégant quartier un cachet qu’il n’a pas eu depuis la visite d jamais mémorable du duc de Sittingbourne. Il n’appartient pas seulement a la pairie anglaise, tl est aussi, dit-on, a la téte de Vindustrie métallurgique en Angleterre. Il est originaire de Nottingham, séjour favori de Robin Hood, devenue aujourd’ hut, nous apprend Lord Doak, une ville moderne et bien vivante de 275.573 habitants, importante par ses fabriques de dentelles et autres, et nous atmons a penser que dans ses veines coule du sang a la fows virilement rouge et délicatement bleu de Vancien Lord et généreux aventurier Robin des Bots.
« L’adorable madame Mac Kelvey n’a jamais été plus séduisante gwhier soir dans sa robe de tulle noir éclatrée par de ravissants rubans d’argent et, a sa jolie taille, un bouquet de brillantes roses Aaron
Ward. »
Babbitt dit vaillamment :
— Jeespére qu’ils ne nous inviteront pas a rencontrer ce phénoméne de Lord Doak. C’est un sacré spectacle. J’aime bien mieux un gentil petit diner bien tranquille avec Charley et sa femme.
Au Club Athlétique ce fut l’objet d’amples discussions.
— Je suppose, dit Sidney Finkelstein, que désormais nous serons tenus d’appeler Mac Kelvey « Lord Chaz ».
— Rien ne montre mieux, ruminait Howard Littlefield, cet ami de la précision, 4 quel point il est difficile pour certaines gens de faire les choses correctement. Ici on appelle ce personnage « Lord Doak » quand on devrait dire « Sir Gerald ».
Babbitt fut émerveillé :
— Ah! vraiment! Tiens, tiens! « Sir Gerald » hein? C’est
comme cela qu’on appelle ces gens-la, hein? Eh bien, monsieur, je suis content de savoir ¢a.
Par la suite il disait 4 ses agents :
— Crest plus dréle que tout de voir comment certaines gens, uniquement parce qu’ils ont la chance d’avoir un gros sac, reg¢oivent des étrangers fameux sans avoir la moindre idée de la fagon dont il faut les appeler pour qu’ils se sentent chez eux.
Ce soir-la, en rentrant chez lui, il croisa Pauto de Mac Kelvey et vit Sir Gerald, un gros Anglais teutonique au teint vermeil, 4 l’ceil vif, auquel quelques poils de moustache jaune donnaient un air triste et hésitant. Babbitt passa lentement, oppressé par un sentiment futile: il avait soudain la conviction inexpliquée, mais horrible, que les Mac Kelvey se moquaient de lui.
I] trahit sa dépression par la violence avec laquelle il déclara a sa femme:
— Les gens qui se consacrent réellement aux affaires n’ont pas de temps a perdre avec une bande comme celle des Mac Kelvey. Ces niaiseries mondaines, c’est comme n’importe quel autre dada: quand on se lance la-dedans, on n’en sort plus. Mais je ne suis pas faché d’avoir occasion de leur faire une visite avec vous et les enfants, au lieu de courir stupidement aprés ces cérémonies.
Ils ne reparlérent plus des Mac Kelvey.
I] était bien pénible d’avoir a penser, dans cette période de soucis, aux Overbrook.
Ed Overbrook, camarade de classe de Babbitt, n’avait pas réussi. I] avait une nombreuse famille et une petite affaire d’assurance dans le faubourg de Dorchester. Les cheveux gris, maigre, c’était un personnage sans importance, et il en avait toujours été ainsi. Il était de ceux que, dans un groupe quelconque, on oublie de présenter, puis qu’on présente enfin avec un enthousiasme exagéré. I] avait apprécié au collége la bonne camaraderie de Babbitt, et depuis ne cessait d’admirer sa situation dans les affaires immobiliéres, sa maison magnifique, ses merveilleux vétements. Babbitt en était heureux, mais en méme temps agacé, parce qu'il avait une impression de responsabilité. Au diner de promotion, il avait vu le pauvre Overbrook dans un
complet de serge bleue luisant, debout dans un coin, l’air timide, avec trois autres ratés. II était allé a lui et, cordialement :
— Hello, jeune Ed! J’entends dire que c’est toi qui, 4 présent, fais toutes les assurances de Dorchester. Rude besogne!
Ils se rappelérent le bon vieux temps, quand Overbrook faisait des vers. Celui-ci embarrassa Babbitt en lachant brusquement: —
— Ecoute, Georgie, ca me désole de penser comme nous restons chacun de notre cété. Je voudrais bien vous avoir a diner un soir, toi et ta femme.
Babbitt cria:
— Parfait, bien stir! Fais-moi signe. Et ma femme et moi nous serons ravis de vous avoir a la maison.
Il Pavait oublié, mais malheureusement Ed Overbrook n’en fit pas autant. A plusieurs reprises, il téléphona 4 Babbitt pour Pinviter a diner.
— Nous ferions aussi bien de nous en débarrasser, grommela Babbitt a sa femme. Mais n’étes-vous pas stupéfaite de voir a quel point ce pauvre diable ignore les régles les plus élémentaires de l’étiquette? Me téléphoner au lieu de nous faire écrire par sa femme une invitation dans les formes! Ma foi, je crois que nous voila pincés. C’est Pembétement avec toutes ces simagrées de camaraderie.
I] accepta la prochaine invitation plaintive d’Overbrook pour un soir, 4 deux semaines de 1a. Un diner pour dans deux semaines — méme un diner de famille — ne parait jamais si effrayant, jusqu’au jour ot les deux semaines ont coulé de fagon stupéfiante et ot l’on arrive, consterné, a l’heure menagante. II fallut changer la date, 4 cause de leur diner chez les Mac Kelvey, mais ils finirent par se mettre en route sans entrain pour la maison des des Overbrook, a Dorchester.
Ce fut lamentable dés le début. Les Overbrook dinaient a six heures et demie, tandis que les Babbitt ne se mettaient jamais a table avant sept heures. Babbitt se permit d’étre en retard de dix minutes. « Tachons, combinait-il, d’écourter la chose autant que possible. Nous nous esquiverons de bonne heure. Je dirai que je suis obligé d’étre au bureau exceptionnellement tot demain.»
Le logement des Overbrook était déprimant. C’était le
second étage d’une maison en bois pour deux familles : dans lantichambre, des voitures d’enfants, de vieux chapeaux accrochés, une odeur de chou, et une Bible des familles sur la table du salon. Ed Overbrook et sa femme étaient aussi gauches, aussi rapés que d’habitude, et comme autres invités il y avait deux affreuses familles, dont Babbitt n’entendit jamais le nom — il n’en avait d’ailleurs aucun désir. Mais il fut touché, et déconcerté par la facon dont Overbrook le loua avec un manque de tact complet:
— Nous sommes joliment fiers d’avoir ce vieux George ici ce soir! Bien entendu, vous avez tous lu dans les journaux l’éloge de ses discours et allocutions — et puis, c’est un bel homme, hein? Mais surtout, je repense toujours a notre temps du collége; quel bon garcon c’était avec tout le monde, et un des meilleurs nageurs de la classe!
Babbitt essaya de se montrer gai, il s’y acharna, mais il ne trouvait pas moyen de s’intéresser a lair timoré d’Overbrook, a Pinsignifiance des autres convives ou a la stupidité fonciére de madame Overbrook, avec ses lunettes, sa peau brune et ses cheveux tirés et collés. I] raconta sa meilleure histoire irlandaise, mais elle tomba a plat, comme un gateau mou. Le moment le plus désastreux fut celui ot madame Overbrook, essayant de s’arracher aux soucis que donnent huit enfants 4 élever, la cuisine et le ménage, voulut faire la conversation.
— Vous allez fréquemment a Chicago et 4 New York, monsieur Babbitt, je suppose ? insinua-t-elle.
— Mon Dieu, a Chicago, assez souvent.
— Ce doit étre extrémement intéressant. Vous allez sans doute dans tous les théatres?
— A dire vrai, madame Overbrook, ce qui m’attire le plus cest un bon gros bifteck dans un restaurant hollandais de la Boucle.
Ils ne trouvérent rien de plus a se dire. Babbitt était désolé, mais il n’y avait aucun espoir: le diner était raté... A dix heures, se secouant pour échapper a la torpeur d’un bavardage insignifiant, il dit aussi gaiement que possible :
— Je crois malheureusement, Ed, que nous sommes obligés de partir. J’ai quelqu’un a recevoir au bureau demain matin 4 la premiére heure.
Comme Overbrook l’aidait 4 mettre son pardessus, il lui dit:
— Qa fait du bien de revivre le bon vieux temps. I] faudra déjeuner ensemble trés prochainement.
Pendant le trajet du retour, madame Babbitt soupira :
— (a été passablement pénible. Mais comme M. Overbrook vous admire!
— Oui. Pauvre bougre! I] a lair de me prendre pour un petit saint, et pour le plus bel homme de Zénith.
— Ce que vous n’étes certainement pas, mais... oh, Georgie, vous ne pensez pas que nous aurons a les inviter 4 la maison?
— Oh la la, j’espére bien que non!
— Voyons, George, vous n’avez rien dit de ca a M. Overbrook, n’est-ce pas?
— Non, par Dieu, non! Ma parole, je n’en ai pas dit un mot. J'ai simplement dit en lair qu’il faudrait déjeuner un jour ensemble.
— Ah bon!... Oh! mon Dieu, je ne voudrais pas les offenser, mais je ne crois pas que je pourrais supporter une autre soirée comme celle-ci. Et imaginez que quelqu’un comme le docteur et madame Angus vienne nous voir pendant que les Overbrook seraient la et les prennent pour de nos amis!
Pendant huit jours ils se tracassérent :
— Nous devrions vraiment inviter Ed Overbrook et sa femme, les pauvres gens!
Mais comme ils ne les voyaient jamais, ils les oubliérent, et au bout d’un mois ou deux ils dirent :
— C’était vraiment ce qu’il y avait de mieux 4 faire, les laisser tomber. Ce ne serait pas gentil pour eux de les recevoir ici; ils se sentiraient si peu a leur place, si génés dans notre intérieur.
Ils ne parlérent plus jamais des Overbrook.