‹ BabbittChapitre 4 sur 56 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

jaye tours de Zénith se dressaient au-dessus de la brume matinale, tours austéres d’acier, de ciment et de pierre, hardies comme des rocs et délicates comme des baguettes d’argent. Ce nétaient ni des citadelles, ni des églises, mais franchement, magnifiquement, des édifices pour bureaux.

Le brouillard prenait en pitié les batisses lépreuses des générations précédentes, ’hdtel des postes au toit mansardé, les minarets en briques rouges de vieilles maisons pataudes, les fabriques aux fenétres rares et noires de suie, les échoppes en bois couleur de boue. La ville était pleine de ces constructions baroques, mais les tours nettes les chassaient du centre des affaires et, sur les collines plus éloignées, brillaient des maisons neuves, foyers, semblait-il, faits pour le rire et la tranquillité.

Sur un pont passa, rapide et silencieuse, une limousine au long capot brillant. Les occupants, en tenue de soirée, revenaient de la répétition de nuit de la piéce d’un petit théatre, divertissement artistique égayé par beaucoup de champagne. Au-dessous du pont s’incurvait une ligne de chemin de fer, dédale de lumiéres vertes et rouges. Le rapide de New York se précipita avec fracas, et vingt rais d’acier poli bondirent dans la clarté.

Dans l’un des gratte-ciel on coupait les communications de la Presse Associée. Les opérateurs du télégraphe relevaient d’un air las leurs visiéres de celluloid aprés une nuit de conversations avec Paris et Pékin. Les balayeuses se répandaient dans le bAtiment en baillant et en trainant leurs savates bruyantes. La brume de l’aube se dissipait. Des hommes, leur déjeuner dans une boite, se dirigeaient en longues files vers d’énormes fabriques neuves — feuilles de verre et briques creuses — et des boutiques étincelantes, ot cing mille employés travaillent sous le méme toit a répandre les honnétes marchandises qui seront vendues sur les rives de l’Euphrate et a travers le veldt. Les sifflets saluaient cette aube d’avril en un choeur aussi joyeux qu’elle, chant du travail dans une ville batie, semblait-il, pour des géants.

Il n’y avait pourtant rien du géant dans Phomme qui commengait a s’éveiller sur la véranda d’une maison de style colonial hollandais, dans le quartier de Zénith connu sous le nom de « Hauteurs Fleuries ».

Il s’appelait George F. Babbitt, il avait, en ce mois d’avril 1920, quarante-six ans, et ne faisait rien de spécial, ni du beurre, ni des chaussures, ni des vers, mais était habile 4 vendre des maisons a un prix plus élevé que les gens ne pouvaient mettre.

Sa téte, qu’il avait grosse, était rose, ses cheveux bruns, fins et secs. Sa figure gardait dans le sommeil quelque chose d’enfantin, en dépit de ses rides et des marques rouges laissées par ses lunettes de chaque cété de son nez. Il était pas gras, mais extrémement bien nourri; ses joues étaient rebondies, et sur la couverture kaki reposait avec abandon une main potelée, légérement bouffie. Il avait un air de prospérité, d’homme tout ce qu’il y a de plus marié et de moins romanesque, aussi peu romanesque que cette véranda qui donnait sur un ormeau de taille moyenne, deux petites pelouses, une allée cimentée et un garage en tdle ondulée. Pourtant Babbitt révait encore a la fée-enfant, réve plus romanesque que des pagodes écarlates au bord d’une mer d’argent.

Depuis des années, cette fée-enfant l’avait hanté. La ot les autres ne voyaient que Georgie Babbitt, elle discernait un beau jeune homme. Elle l’attendait dans l’ombre, au-dela de bosquets mystérieux. Quand il réussissait enfin 4 se glisser hors de la maison encombrée, il volait vers elle. Sa femme, ses amis, avec

de grands cris, cherchaient a le suivre, mais il leur échappait, la fée voltigeait ses cétés et ils s’étendaient ensemble sur une pente ombragée. Elle était si mince, si blanche, si ardente! Elle criait quwil était gai et vaillant, qu’elle l’attendrait, qu’ils partiraient sur un navire...

Fracas du camion du laitier.

Babbitt geignit, se retourna et s’efforca de retrouver son réve. Il ne voyait plus maintenant que la figure de la fée, par-dela les eaux brumeuses... Le chauffeur du calorifére claqua la porte du sous-sol, un chien aboya dans la cour voisine. Comme Babbitt sombrait avec volupté dans un flot tiéde, le porteur de journaux passa en sifflant et le rouleau serré de l’Advocate Times heurta la porte d’entrée. Babbitt, réveillé en sursaut, se sentit l’estomac barré. Quand il se détendit de nouveau, un bruit familier et irritant lui perga les oreilles, quelqu’un tournait la manivelle d’une Ford : snap-ah-ah, snap-ah-ah. Fervent automobiliste lui-méme, Babbitt mettait en marche avec le chauffeur invisible, attendait avec lui un temps interminable que le moteur ronflat, avec lui s’exaspérait quand le bruit faiblissait et que recommengait Pinfernal, ? obstiné «snap-ah-ah», cette cadence ronde et plate, cette cadence de matin glacé, affolante et acharnée. Ce ne fut que quand la voix du moteur s’élevant lui révéla que la Ford se mettait en mouvement qu’il fut soulagé de cette tension haletante. I] jeta un coup d’ceil sur son arbre favori, branchages d’orme se détachant sur un ciel doré, et s’efforca de trouver le sommeil, comme on cherche une drogue. Lui, qui avait été un enfant plein de confiance dans la vie, ne s’intéressait plus beaucoup aux aventures possibles, mais improbables de chaque journée nouvelle.

Et il échappa a la réalité jusqu’a ce que son réveil sonnat, a sept heures vingt.

C’était le meilleur de tous les réveils que prénait et répandait la publicité, doté de tous les perfectionnements modernes, y compris un carillon, une sonnerie intermittente et un cadran lumineux. Babbitt était fier d’étre réveillé par une invention si compléte: au point de vue social cela vous posait presque autant un homme que de payer trés cher des pneus cablés. fale

Il reconnut en boudant qu’il n’y avait plus a reculer, mais il resta couché, maudissant la besogne fastidieuse des affaires

immobiliéres, détestant sa famille et se détestant lui-méme pour ce sentiment. La veille au soir il avait joué au poker chez Vergil Gunch jusqu’a minuit, et, aprés les séances de ce genre, il était irritable jusqu’é son petit déjeuner. Peut-étre aussi cela lui venait-il de l’effroyable biére domestique de cette période de prohibition et des cigares que ce breuvage l’avait entrainé a fumer, peut-étre était-ce leffet du ressentiment éprouvé en retombant, de ce milieu viril et affranchi, dans le cercle restreint des épouses et des sténographes ot on |’exhortait 4 ne pas tant fumer.

De la chambre a coucher contigué a la véranda lui arriva, odieux et enjoué, le « Il est temps de se lever, mon petit Georgie » de sa femme, avec le bruit crissant et énervant d’une brosse dure sur les cheveux.

Il grogna, tira de sous la couverture kaki ses jambes enveloppées d’un pyjama bleu fané, s’assit sur le bord du lit, passa ses doigts dans ses méches en désordre, tout en tatonnant machinalement de ses pieds gras pour trouver ses pantoufles. I] jeta un regard de regret a la couverture, qui évoquait toujours pour lui une idée de liberté et d’héroisme: il Pavait achetée en vue d’une partie de camping qu’il n’avait jamais faite. Elle symbolisait une somptueuse flanerie, d’abondants jurons et des chemises de flanelle viriles.

I] sauta sur ses pieds, en gémissant sous la douleur lancinante quil sentait derriére les yeux et, tout en attendant son retour brialant, il jeta dans la cour un regard encore brouillé de sommeil. Elle ’enchanta comme toujours: c’était bien la cour d’un homme d’affaires prospéres de Zénith, c’est-a-dire une perfection qui faisait de lui également un homme parfait. I] considéra le garage en tole ondulée. Pour la trois cent soixante-cinquiéme fois depuis un an il se fit cette réflexion: « Pas a la hauteur, cette baraque en zinc: il faut que je me construise un garage en planches et charpente. Mais, par Dieu, c’est la seule chose qui ne soit pas au point. » Cet examen le fit songer 4 un garage public pour son lotissement de Glen Oriole?. Il cessa de souffler, de s’agiter et mit les poings sur ses hanches. Les traits de son visage pétulant, encore

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