‹ BabbittChapitre 45 sur 56 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Orr il fut loin de sa femme, pendant qu'il tournait dans le garage, balayant la neige des marchepieds, examinant le joint d’un tuyau qui avait craqué, il eut des remords, inquiet et surpris d’avoir pu ainsi s’*emballer contre Myra, et songeant tendrement combien elle était plus sire que le frivole « Bouquet ». I] rentra pour murmurer « qu’il était désolé, qu’il n’avait pas voulu étre désagréable » et pour s’informer de ce qu’elle aimerait voir au cinéma. Mais dans lobscurité de la salle de thé- Atre il réfléchit « qu’il avait resserré tous les liens qui l’enchainaient a Myra ». Il ne fut pas faché de faire retomber sa colére sur Tanis Judique. « Au diable Tanis, en tout cas! Pourquoi l’avait-elle entrainé dans tous ces micmacs, et rendu si agité, si nerveux et si détraqué? Trop de complications! En voila assez! »

I] voulait la paix. Il resta dix jours sans voir Tanis ni lui téléphoner, et aussitét elle exerga sur lui la pression dont il avait horreur. Au bout de cing jours passés loin d’elle, pendant lesquels il avait, a toutes les heures, été fier de sa résolution, et s’était représenté a quel point il devait lui manquer, mademoiselle Mac Goun vint annoncer :

— Madame Judique est au téléphone; elle désire vous parler au sujet de réparations.

Tanis fut rapide et calme:

— Monsieur Babbitt? Oh! George, c’est Tanis qui vous parle. Voila des semaines, des jours au moins, que je ne vous ai vu. Vous n’étes pas malade, j’espére?

— Non, mais j’ai été trés surmené. Je... hem... je crois que la construction va reprendre trés énergiquement cette année. J'ai... hem... j'ai a travailler trés dur.

— Bien sir, mon ami, et c’est ce que je souhaite pour vous. Je suis, vous le savez, trés ambitieuse en ce qui vous touche, bien plus que pour moi-méme. Seulement je ne veux pas que vous oubliiez votre pauvre Tanis. Me ferez-vous bientdt signe?

— Bien sir, bien sir! Vous pensez!

— N’y manquez pas. J’attendrai votre coup de téléphone.

Il réfléchit :

« Pauvre petite!... mais diable, elle ne devrait pas me téléphoner au bureau... Elle est merveilleuse... quelle sympathie... ambitieuse pour moi... Mais, bon Dieu, je ne veux pas étre forcé de lui téléphoner avant d’étre prét a le faire. Sacrées femmes, cette facon de demander! II] se passera un bon bout de temps avant que je la voie!... Pourtant je voudrais parbleu bien la retrouver ce soir... la chére mignonne... Oh! pas de ga, mon gargon: maintenant que tu as rompu, tache d’étre sage! »

Elle ne retéléphona pas, lui non plus, mais au bout de cinq autres jours elle lui écrivit :

« Vous ai-je offensé? Vous devez savoir, mon chéri, que je n’en at jamais eu intention. Fe suis st seule et aurais besoin de quelqu’un pour me remonter. Pourquoi n’étes-vous pas venu a la jolie soirée que nous a donnée Carrie hier? Elle vous avatt invité, je le sais. Ne pourriez-vous pas venir ict demain soir, jeudi? Fe serai seule, et j’espére vous voir. »

Cette lettre lui fit faire de nombreuses réflexions :

« Sacrebleu, elle ne peut donc pas me laisser tranquille? Les femmes ne comprendront donc jamais que les hommes ont horreur d’étre cramponnés? Et elles prennent toujours avantage sur vous en gémissant qu’elles sont bien seules... Allons, ce n’est pas gentil 4 toi, mon petit ami. C’est une femme charmante, nette, droite, et en effet elle est trés seule... Jolie écriture... papier

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de bon goat, simple, mais raffiné. Il faudra, je crois, que j’aille la voir... Enfin, grace 4 Dieu, je suis en tout cas débarrassé d’elle jusqu’a demain soir... ;

« Elle est délicieuse, mais... quand le diable y serait, je ne veux pas avoir la main forcée! Je ne suis pas marié avec elle, et ne songe pardieu pas a létre!

« Oh! flate, je ferai mieux d’aller la voir. »

Le jeudi qui suivit la réception du mot de Tanis fut rempli d’incidents pathétiques. Au club, a la table des « Sans facon », Verg Gunch parla de la « Ligue des Bons Citoyens » et, a ce qu’il sembla 4 Babbitt, omit délibérément de lengager a s’y inscrire. Le vieux Mat Penniman, grande utilité dans le bureau de Babbitt, avait des ennuis et entra chez son patron pour se lamenter: son fils ainé n’était bon a rien, sa femme était malade, et il s’était disputé avec son beau-frére. Conrad Lyte lui aussi avait des soucis, et comme c’était un de ses meilleurs clients, Babbitt était bien forcé de les écouter. M. Lyte souffrait, parait-il, d’une névralgie particuliérement intéressante, et son garagiste exagérait ses prix. Quand Babbitt rentra chez lui, tout le monde avait des ennuis: sa femme songeait a mettre a la porte la nouvelle bonne qui était insupportable, et en méme temps se tourmentait a l’idée de la perdre, Tinka avait a se plaindre de son professeur.

— Oh! pas d’histoires! s’écria Babbitt. Vous ne m’entendez jamais gémir sur mes embétements! et pourtant si vous aviez a diriger une agence immobiliére... Ainsi aujourd’hui j’ai découvert que mademoiselle Bannigan est en retard de deux jours dans ses comptes, je me suis pincé le doigt en fermant un tiroir et Lyte est venu, aussi assommant que jamais.

I] était si exaspéré, qu’aprés le diner, quand il fut ’heure de filer adroitement chez Tanis, il se borna 4 grogner, en s’adressant a sa femme:

— Jai a sortir. Je rentrerai vers onze heures sans doute.

— Oh! vous sortez encore?

— Encore? Qu’est-ce que ¢a veut dire « encore »? Je n’ai pour ainsi dire pas mis le pied dehors depuis une semaine.

— Est-ce que... est-ce que vous allez aux Elans?

— Non. J’ai quelqu’un a voir.

I] eut beau, cette fois, entendre sa voix, et avoir conscience

qu’elle était cassante, elle eut beau, de ses yeux grands ouverts, lui lancer un regard de reproche, il passa dans le vestibule, enfila son grand manteau et ses gants fourrés et sortit prendre sa voiture.

Ce lui fut un soulagement de trouver une Tanis enjouée, sans un mot de reproche, élégante dans une robe en broché d’or voilé de tulle brun.

— Pauvre ami, avoir a sortir par ce froid terrible! Vous ne croyez pas qu’une petite fiole de whisky serait la bienvenue?

— Ah! par Dieu, voila une femme qui s’y entend! Je crois que nous pourrions plus ou moins faire un sort 4 un flacon, pourvu qu'il ne fit pas trop grand... pas plus d’un pied de haut!

Il Pembrassa avec une cordialité insouciante, il oublia ses exigences indiscrétes, s’enfonga dans un vaste fauteuil et eut l’impression d’étre délicieusement rentré au bercail. Il se montra soudain loquace, il lui dit a quel point il était un homme noble, incompris, et supérieur a Pierrot, 4 Fulton Bemis et 4 tous les autres de leur entourage, et elle, penchée en avant, le menton dans sa jolie main, l’approuvait avec empressement. Mais quand faisant un effort, il lui demanda: « Mais vous, mon amour, comment vont vos affaires? » elle prit au sérieux sa question imposée par le devoir, et il découvrit qu’elle aussi avait des ennuis.

— Oh! tout va bien, pourtant... je suis furieuse contre Carrie. Elle a dit a Minnie que je lui avais confié que Minnie était affreusement avare, et Minnie m’a affirmé que Carrie le lui avait dit; naturellement j’ai soutenu que je n’avais rien prononcé de pareil, mais alors Carrie a découvert que Minnie me lavait raconté et elle était hors d’elle a Pidée que Minnie l’avait fait, et moi, naturellement, j’étais indignée que Carrie lui ait soutenu que je le lui avais dit, et ensuite nous nous sommes toutes retrouvées chez Fulton — sa femme est absente, Dieu merci! — Oh! & propos, son parquet est le plus étonnant que j’aie jamais vu pour la danse — nous étions toutes trés montées les unes contre les autres et alors... Oh! j’ai horreur de ce genre d’histoires, pas vous ? Je veux dire que c’est si ordinaire, mais... Ah! et puis ma mére veut venir passer un mois avec moi : bien entendu, je l’aime beaucoup, oui, j’en suis sire, mais, a parler franc, elle va bien me géner dans mes mouvements... elle ne peut pas se passer de faire des commentaires, elle veut toujours savoir ou je vais quand je sors

le soir, si je ne lui dis pas la vérité elle surveille tout, elle furette partout, finit par découvrir ou j’ai été et fait une figure!... la Patience sur un monument... c’est 4 crier. Et puis, il faut que je vous le dise... je ne parle jamais de moi, vous le savez, je déteste ¢a, vous aussi, n’est-ce pas? mais enfin... je me sens toute béte ce soir, et je dois vous ennuyer avec tout ¢a, mais... Qu’est-ce que vous feriez, vous, pour ma mére?

Il lui donna un conseil d’homme, bien simple. I] fallait remettre 4 plus tard le séjour de sa mére, et, quant a Carrie, Yenvoyer promener. Elle le remercia de ces précieuses révélations et ils abordérent les potins habituels sur le « Bouquet ».

— Quelle toquée sentimentale que cette Carrie, quel grand paresseux que ce Pierrot, et comme Fulton Bemis pouvait étre agréable! Naturellement, beaucoup de gens ne voyaient en lui qu’un vieux grincheux quand ils le rencontraient, parce qu'il ne leur sautait pas au cou dés la premiére fois, mais, quand on le connaissait, c’était un type épatant.

Mais comme ils avaient déja mainte autre fois consciencieusement analysé tous ces personnages, la conversation languissait. Babbitt essaya de se montrer intellectuel et d’émettre des idées générales : il dit des choses pleines de bon sens sur le désarmement, sur la largeur d’esprit et le libéralisme, mais il lui sembla que les idées générales n’intéressaient Tanis que dans la mesure ou elle pouvait les appliquer a Pierrot, 4 Carrie ou 4 eux-mémes. Ils tombérent dans un silence qui le remplit de détresse. I] essaya de l’entrainer de nouveau a bavarder, mais le silence se dressait entre eux comme un fantéme gris.

— Je... heu... fit-il péniblement, je suis frappé de voir 4 quel point le ch6mage diminue.

— Peut-étre alors Pierrot trouvera-t-il une situation convenable.

Silence.

I] fit un essai désespéré :

— Qvu’est-ce qui ne va pas, mon petit chou? Vous semblez bien peu en train ce soir.

— Vraiment? Mais non... D’ailleurs, y attachez-vous vraiment une importance quelconque ?

— Sij’y attache... mais bien stir, voyons.

— Sérieusement?

Elle se jeta sur lui, s’assit sur le bras de son fauteuil.

Il avait horreur d’étre contraint 4 se montrer épris d’elle. Il lui caressa la main, lui sourit d’un air soumis et se renfonca dans son fauteuil.

— George, je me demande si vous m’aimez vraiment.

— Naturellement, je ¢’aime, petite sotte.

— Tout de bon, mon trésor? Vous m’aimez un peu?

— Certainement, voyons! Sinon, est-ce que je serais ici?

— Oh mais, écoutez-moi, mon petit ami, je ne veux pas que vous me parliez sur ce ton de gronderie.

— Je n’avais pas l’intention de gronder. Seulement... son accent eut quelque chose d’offensé et d’enfantin. — Dieu toutpuissant, je suis las d’entendre tout le monde me dire que je grogne quand je parle tout naturellement. Qu’est-ce qu’on veut? Que je chante, ou quoi?

— Que voulez-vous dire par « tout le monde »? Combien de femmes avez-vous déja consolées ?

— Oh! vous savez, je ne veux pas de ces insinuations.

Elle se fit humble :

— Je le sais, mon chéri, c’était pour vous taquiner. Je sais que vous n’aviez pas l’intention de gronder... ce n’était que de la fatigue. Pardonnez a votre méchante Tanis. Mais dites que vous m’aimez, dites-le!

— Je t’aime... bien entendu je ¢’aime.

— Qui, tu m’aimes!

Puis cyniquement :

— Oh! chéri, je ne veux pas étre désagréable, mais... je suis si seule, je me sens si inutile... Personne n’a besoin de moi, je ne peux rien faire pour personne. Et vous savez, mon trésor, je suis trés active, je pourrais l’étre si j’avais quelque chose a faire. D’ailleurs je suis jeune, n’est-ce pas? Je ne suis pas un vieux machin, je ne suis pas vieille et imbécile, pas vrai?

I] dut la rassurer. Elle lui caressa les cheveux, et il dut paraitre heureux de cet attouchement, le plus exigeant dans sa douceur trompeuse. II était impatient, il avait envie de fuir dans un monde viril, dur, sir, exempt d’émotion. A travers ses doigts délicats et caressants elle percut peut-étre quelque chose de sa

répugnance. Elle le quitta — et il en éprouva sur le moment un léger soulagement — tira un tabouret aux pieds de son ami et s’y assit, en levant sur lui un regard scrutateur. Mais de méme que, chez beaucoup d’hommes, la servilité d’un chien, le recul d’un enfant effrayé éveillent non de la pitié, mais une cruauté brusque et étonnée, ainsi ’humilité de Tanis ne fit que ’ennuyer. Et il la vit alors en pleine maturité, commengant a vieillir: il pouvait bien détester ces pensées, elles l’envahissaient quand méme. « Elle est vieille! » se dit-il avec un tressaillement. Vieille! Il remarqua comment la chair grasse se plissait sous le menton, sous les yeux, au-dessus des poignets. Une partie de sa gorge avait de légéres rugosités, comme les menus débris d’une gomme a effacer. Vieille! Elle était plus jeune que lui, sans doute, pourtant il était écoeurant de la voir lever sur lui de grands yeux langoureux... comme si — il en eut un frisson — c’était une tante qui lui manifestat son désir.

I] se dit en dedans:

— J’en ai assez de toutes ces aneries et imbécillités. Je vais couper la ficelle. C’est une rudement gentille femme et je ne veux pas lui faire de peine, mais ca lui fera bien moins de mal si je tranche le lien tout net, comme dans une opération chirurgicale bien exécutée.

I] était déja debout et parlait d’un ton pressant. Toutes les régles de l’amour-propre lui enjoignaient de prouver 4 Tanis — et a lui-méme — que c’était sa faute a elle.

— Il est possible que je ne sois pas tout a fait dans mon assiette ce soir, mais sérieusement, mon chou, quand je suis resté quelque temps sans venir parce que j’avais du travail a rattraper et que je voulais voir ow j’en étais, vous auriez dd étre plus habile et attendre que je revienne de moi-méme. Vous ne comprenez donc pas que quand vous m’avez fait venir, ma chérie, moi qui suis en somme une assez mauvaise téte, je devais avoir tendance a résister ? Ecoutez, chérie, maintenant je m’en vais.

— Oh! encore un moment, mon trésor! Ne partez pas!

— Si, sur-le-champ. Et puis un jour nous réglerons l’avenir.

— Qu’est-ce que vous voulez dire, chéri, par « lavenir »? Ai-je fait quelque chose que je n’aurais pas dai? Oh! je suis affreusement désolée.

Il mit résolument les mains derriére son dos.

— Rien du tout, Dieu vous en préserve, rien du tout. Vous étes aussi bonne qu’on peut l’étre. Seulement voila... Seigneur, vous rendez-vous compte que j’ai a faire en ce bas monde? J’ai une profession a exercer, et, vous ne le croirez peut-étre pas, mais jai aussi une femme et des enfants que j’adore. — Et alors, pendant qu’il commettait son meurtre seulement, il put se sentir noblement vertueux. — Je veux que nous soyons amis, mais je ne peux pas continuer comme ¢a, avec l’impression que je suis obligé de venir ici si souvent...

— Oh! chéri, chéri, et moi qui ai pris bien soin de vous dire que vous étiez absolument libre. Je voulais seulement que vous passiez ici quand vous étiez fatigué et que vous aviez envie de causer avec moi, ou quand nos réunions pouvaient vous amuser...

Comme elle était raisonnable, comme elle voyait juste! Il lui fallut une heure pour réussir a s’en aller sans rien fixer, et néanmoins tout étant atrocement réglé. Dehors, sous un vent glacé du nord, dans une liberté stérile, il soupira :

« Dieu merci, c’est fini! Pauvre Tanis, pauvre chérie, si convenable! Mais c’est fini... absolument! Me voila libre. »

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