‹ BabbittChapitre 46 sur 56 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

S. femme était encore debout quand il rentra.

— Eh bien, vous étes-vous bien amusé ? dit-elle en reniflant.

— Non. Q’a été assommant. Ai-je encore a rendre compte d’autre chose?

— George, comment pouvez-vous me parler sur ce ton? Oh! je ne sais pas ce qui vous est arrivé.

— Mais, bon Dieu, il ne m’est rien arrivé du tout. Pourquoi cherchez-vous tout le temps a faire des histoires ?

I] s’avertissait lui-méme :

« Attention, ne sois pas si désagréable! Il est naturel qu’elle ait souffert d’étre laissée seule toute la soirée. »

Mais il oublia cette sagesse quand elle poursuivit :

— Pourquoi allez-vous voir toutes sortes de gens bizarres? Vous allez encore probablement me raconter que vous avez été a une réunion de comité quelconque!

— Non: j’ai été voir une femme. Nous sommes restés assis devant le feu a échanger des douceurs et nous avons passé 1a une heure délicieuse, si vous tenez a le savoir.

— Eh bien!... A la facon dont vous le dites, c’est ma faute, jimagine, si vous y avez été. C’est moi qui vous y ai envoyé, probablement.

— Parfaitement.

— Ah! par exemple...

— Vous détestez les gens «bizarres», comme vous les appelez. Si cela ne dépendait que de vous, je ne serais qu’un vieux pantouflard, tout comme Howard Littlefield. Vous ne voulez jamais recevoir ici des gens qui aient un peu de montant, vous ne voulez voir qu’un tas d’empaillés qui restent assis en rond a parler de la pluie et du beau temps. Vous faites de votre mieux pour me vieillir. Mais vous me permettrez de vous dire que je ne vais pas me laisser...

Accablée, elle courba la téte sous cette tirade sans précédent, et pour toute réponse gémit :

— Oh! mon chéri, je ne crois pas que ce soit vrai. Je n’ai aucune envie de vous vieillir, soyez-en sir. Mais vous avez peutétre raison sur un point: j’ai sans doute de la peine a faire de nouvelles connaissances. Mais quand on pense a tous les bons moments que nous passons, a nos diners, au cinéma et a tant d’autres...

Avec une fourberie bien masculine, il ne se convainquit pas seulement qu’elle avait outragé, mais par la violence de son ton et la brutalité de son attaque il l’en convainquit elle-méme, et bientdt c’est elle qui lui fit des excuses parce qu’il avait passé la soirée avec Tanis. I] monta se coucher trés satisfait, redevenu non seulement le maitre, mais le martyr du ménage. Pendant un moment désagréable, une fois étendu dans son lit, il se demanda si, en somme, il avait été juste.

« Je devrais avoir honte de la secouer si fort. Son point de vue n’est peut-étre pas si faux... il est bien possible qu’elle n’ait pas joui elle non plus d’un bonheur parfait. Mais tant pis, ga lui fera du bien d’étre un peu réveillée. Et moi je vais rester libre, je vais m/’affranchir et d’elle, et de Tanis et des camarades du club, et de tout le monde. Je vais vivre ma vie! »

Dans ces dispositions il fut particuliérement hargneux le lendemain au déjeuner du club des Boosters. Ils eurent a écouter une conférence faite par un membre du congrés qui venait de rentrer aprés une étude é€puisante, pendant trois mois, des finances, de l’ethnologie, des gouvernements, des divisions linguistiques, des ressources minérales et de Vlagriculture en

Allemagne, en France, en Grande-Bretagne, en Italie, en Autriche, en Tchécoslovaquie, en Yougoslavie et en Bulgarie. I] leur exposa 4 fond toutes ces questions, en y ajoutant trois histoires plaisantes sur l’incompréhension de l’Europe en ce qui concerne l’Ameérique, et quelques mots énergiques sur la nécessité de fermer la porte aux étrangers ignorants.

— Hein, dit Sidney Finkelstein, voila un exposé plein de renseignements, un morceau vraiment solide!

Mais Babbitt, toujours mécontent, grommela :

— Quel bluffeur! Tout ¢a c’est soufflé. Et qu’est-ce qu'il a contre les immigrants? Ils ne sont, par Dieu, pas tous ignorants, et j'ai comme une idée que nous descendons tous d’immigrants.

— Oh! vous m’assommez! dit Finkelstein.

Babbitt s’apercevait qu’a travers la table le docteur A. L. Dilling écoutait attentivement. Le docteur Dilling était un des personnages les plus considérables des Boosters. Ce n’était pas de la médecine qu’il faisait, mais de la chirurgie, profession qui parle plus a ’imagination et qui fait plus de bruit. C’était un homme trés grand, trés fort, avec une forét de cheveux noirs et une grosse moustache noire. Les journaux relataient souvent ses opérations : professeur de chirurgie a l’ Université, il était invité a diner dans les toutes premiéres maisons de Royal Ridge, et passait pour « valoir» plusieurs centaines de milliers de dollars. Il était déconcertant pour Babbitt de voir un tel personnage le dévorer des yeux. I] se hata de louer l’esprit du conférencier! il parlait 4 Sidney Finkelstein, mais c’était a l’adresse du docteur Dilling.

Cet aprés-midi-la, trois personnes pénétrérent dans le bureau de Babbitt, avec Pallure d’un « comité de surveillance » en temps de guerre. C’étaient des hommes de haute taille, résolus, aux fortes machoires, et tous trois seigneurs d’importance au pays de Zénith: le chirurgien docteur Dilling, entrepreneur Charles Mac Kelvey, et, chose plus troublante que tout, le colonel 4 barbe blanche Rutherford Snow, propriétaire de l’ Advocate Times. Devant ce trio écrasant, Babbitt se sentit petit et insignifiant.

— Charmé... enchanté, balbutia-t-il; asseyez-vous. Qu’y a-t-il pour votre service?

Ils ne s’assirent pas et ne firent aucune remarque sur le temps.

— Babbitt, dit le colonel Snow, nous venons de la part de la « Ligue des Bons Citoyens ». Nous désirons que vous vous y fassiez inscrire. Vergil Gunch affirme que vous n’y tenez pas, mais nous pouvons, je crois, vous présenter la question sous un jour nouveau. La Ligue va s’associer avec la Chambre de commerce dans une campagne en faveur de la « Boutique ouverte »!; le moment est donc venu de nous donner votre nom.

Dans son embarras Babbitt ne pouvait se rappeler ses raisons pour ne pas vouloir s’enréler dans la Ligue, si toutefois il les avait nettement connues, mais il était absolument sar qu’il ne le voulait pas, et a idée qu’on voulait lui forcer la main, il éprouva un mouvement de colére.

— Je regrette, colonel, mais il faut que je réfléchisse un peu, murmura-t-il.

— Ce qui signifie, grogna Mac Kelvey, que vous ne serez pas des ndtres?

Babbitt, pour répondre, mit dans son accent quelque chose de sombre, d’inaccoutumé, de féroce :

— Ecoutez, Charley, que le diable m’emporte si je me laisse intimider par n’importe qui, fit-ce par vous autres ploutocrates, et enrdéler de force dans n’importe quoi!

— Nous ne cherchons a intimider personne... commenca le docteur Dilling; mais le colonel Snow lui coupa la parole en disant :

— Certainement si! Nous ne reculons pas devant un peu d’intimidation, si c’est nécessaire. Babbitt, on a beaucoup parlé de vous a la L. B. C. Vous passez pour un homme raisonnable, propre, solvable, et vous l’avez toujours été. Mais ces derniers temps, Dieu sait pour quel motif, j’entends dire de tous les cétés que vous fréquentez une bande de débauchés, et, ce qui est pire encore, que vous avez défendu, soutenu quelques-uns des éléments les plus dangereux de la ville, par exemple ce Doane.

— Colonel, c’est mon affaire, il me semble.

— Possible, mais nous désirons nous entendre avec vous. Vous avez, votre beau-pére et vous, fait cause commune avec

1. Boutique ou atelier o& on emploie tout ouvrier qualifié, affilié ou non a un syndicat.

certains de nos concitoyens les plus 4 leur aise et les plus amis du progrés, comme mes amis de la Société des Transports en commun, et mes journaux vous ont largement aidés. Eh bien, vous ne pouvez pas compter que les citoyens honorables vont continuer a vous favoriser, si vous vous mettez précisément du cété des gens qui minent notre position par en dessous. »

Babbitt eut peur, mais il sentit d’instinct que s’il cédait sur ce point, il céderait sur tout. Il protesta :

— Vous exagérez, colonel. Je suis libéral et partisan de la largeur d’esprit, mais, bien entendu, je suis contre la canaille, les songe-creux et les syndicats, etc. autant que vous-méme. Mais la vérité est que j’appartiens déja a tant de sociétés que je ne peux m’en occuper sérieusement, et je désire réfléchir avant de me décider 4 m’enréler dans la L. B. C.

— Oh! non, je n’exagére pas, daigna riposter le colonel. Comment! Le docteur ici présent vous a entendu, pas plus tard qu’aujourd’hui, injurier et attaquer un de nos républicains les plus distingués. Et vous vous trompez complétement quand vous parlez de « réfléchir avant de vous décider ». Nous ne vous demandons pas de vous inscrire a la L. B. C., nous vous autorisons a le faire. Je ne sais pas, mon ami, si, dans le cas ot vous hésiteriez, il ne sera pas ensuite trop tard. Dépéchez-vous de réfléchir... vous ferez bien de réfléchir vite!

Et les trois Vigilants, formidables comme des justiciers, fixaient les yeux sur lui dans un silence glacial. Babbitt attendit. Il ne pensait a rien, il attendait simplement, tandis que dans sa téte sonore bourdonnaient ces mots : « Je ne veux pas m’inscrire..., je ne veux pas m/’inscrire, je ne veux pas... »

— Trés bien, dit le colonel Snow, je le regrette pour vous!

Et les trois hommes lui tournérent leur large dos.

Comme Babbitt, ce soir-la, sortait pour prendre sa voiture, il vit s’'avancer Vergil Gunch. II le salua de la main, mais Gunch ne répondit pas a ce geste et traversa la rue. I] était certain que Gunch lavait vu. Il rentra chez lui trés mal a l’aise.

Sa femme lattaqua immédiatement.

— Georgie, mon chéri, Muriel Frink est venue me voir cet aprés-midi! Chum dit, parait-il, que le bureau de la Ligue des Bons Citoyens a fait une démarche spéciale pour vous inviter a

y entrer et que vous avez refusé. Vous ne croyez pas qu’il vaudrait mieux accepter ? Vous savez que tous les gens les plus distingués en font partie, et la Ligue a pour but...

— Je sais trés bien a quoi elle tend: 4 la suppression de toute liberté dans la parole, la pensée ou tout le reste. Mais je n’ai pas l’intention de me laisser faire violence et enrdler de force dans n’importe quoi. La question n’est pas de savoir si la ligue est bonne ou mauvaise et ce qu’elle vaut au juste, la question est que je refuse de me laisser imposer ce que je dois faire...

— Mais, chéri, si vous ne vous en mettez pas, on vous blamera peut-étre.

— Qu’on me blame!

— Mais je veux dire les gens bien.

— Flite! je... En somme cette ligue n’est qu’une question d’emballement. C’est comme toutes ces autres organisations qui débutent avec tant d’ardeur et font croire qu’elles vont tout bouleverser... et puis bientdt elles tombent et personne ne s’en souvient méme plus.

— Mais si c’est la toquade du moment, ne pensez-vous pas que?...

— Non, pas du tout. Oh! Myra, de grace, ne me bassinez plus avec ca. J’en ai par-dessus la téte d’entendre parler de cette maudite L. B. C. Je regrette presque de ne pas m’y étre inscrit quand Verg est venu m’en parler la premiére fois. Et peut-étre Vaurais-je fait aujourd’hui, si le bureau n’avait pas essayé de me forcer la main, mais, par Dieu, tant que je serai un citoyen américain libre et indép...

— Voyons, George, vous parlez exactement comme notre chauffeur du calorifére, Allemand.

— Ah! vraiment? Alors je ne parlerai plus du tout.

Il eut un violent désir, ce soir-la, de voir Tanis Judique, d’étre réconforté par sa sympathie. Quand toute la famille fut montée, il se risqua a téléphoner au numéro de son immeuble, mais il en était tout agité et, quand le concierge répondit, il balbutia :

— (Ca ne fait rien... je rappellerai plus tard », et il raccrocha le récepteur.

Si Babbitt avait pu avoir un doute sur le fait que Vergil

Gunch l’avait évité, il ne put guére en conserver sur l’attitude de William Washington Eathorne le lendemain matin. En descendant a son bureau il rattrapa l’auto ou le grand banquier était assis, anémique et solennel, derriére son chauffeur. Babbitt fit un signe de la main en criant: « Bonjour! » et Eathorne le regarda bien en face, hésita et se contenta d’un mouvement de téte plus méprisant qu’un refus direct.

dix heures arriva le beau-pére et associé de Babbitt :

— George, qu’est-ce que j’apprends au sujet d’une scéne que vous avez faite au colonel Snow en refusant de vous inscrire 4 la L. B. C.? Ow diable voulez-vous en venir? A couler notre affaire? Vous n’imaginez pas que tous ces gros bonnets vont supporter vos rebuffades et admettre toutes ces balivernes de libéralisme que vous répandez depuis peu, hein?

— Oh! diable, vous venez de lire un roman d’aventures. Il n’y a rien de tel que ces intrigues pour détourner les gens des idées libérales. Nous sommes dans un pays libre, chacun a le droit de faire ce qui lui plait.

— Il n’y a pas le moindre complot: qui parle de ca? Seulement, si les gens se mettent en téte que vous n’étes qu’un esprit léger, qui tourne a tous les vents, vous ne pensez pas qu’ils voudront faire des affaires avec vous, n’est-ce pas? Que le bruit coure que vous étes un cerveau félé et cela fera plus pour ruiner notre affaire que tous les complots et machinations que ces toqués de romanciers pourraient inventer en un mois qui n’aurait que des dimanches.

Cet aprés-midi-la, quand le vieux Conrad Lyte, a qui on pouvait se fier, le joyeux avare Conrad Lyte, apparut, et que Babbitt lui suggéra d’acheter un morceau de terrain dans le nouveau quartier d’habitation de Dorchester, Lyte dit vivement, trop vivement :

— Non, non, je ne veux pas me lancer pour le moment dans une nouvelle spéculation.

Une semaine aprés, Babbitt apprit par Henry Thompson que les administrateurs de la Société des Transports en commun préparaient un autre coup sur des terrains et que c’étaient Sanders, Torrey et Wing, et non plus la maison Babbitt-Thompson, qui devaient |’exécuter pour eux.

— Je me figure, dit Thompson en tremblant, que Jake Offutt vous regarde de travers 4 cause de ce qu’on dit de vous. Et comme c’est un vieux dur 4 cuire, inébranlable, il a probablement conseillé aux gens des Transports de s’adresser 4 un autre courtier. I] faut faire quelque chose, George!

Et d’un élan, Babbitt acquiesga. C’était absurde la facon dont on se méprenait sur son compte, mais enfin... I] décida de s’enréler dans la Ligue des Bons Citoyens la prochaine fois qu’on |’y inviterait, et, avec une résignation furieuse il attendit. On ne le lui demanda pas, on lignorait. I] n’eut pas le courage de se présenter a la Ligue et de solliciter son admission, et il se vanta, comme déconvenue, « d’avoir envoyé promener toute la ville. Persomnne ne pouvait lui dicter sa fagon de penser ou de se conduire ».

I] fut plus secoué que par n’importe quoi quand le modéle des sténographes, mademoiselle Mac Goun, le quitta brusquement en donnant, il est vrai, des raisons excellentes: elle avait besoin de repos, sa sceur était malade, elle ne pourrait peut-étre pas travailler de six mois. I] n’était pas a l’aise avec sa remplagante, mademoiselle Havstad — dont personne au bureau ne sut jamais le prénom. II paraissait invraisemblable qu’elle eft un prénom, un amoureux, une houppe a poudre ou un appareil digestif. Elle était si immateérielle, cette mince, pale et active Suédoise, qu’il était choquant de se la représenter allant dans une maison ordinaire pour y manger du hachis. C’était une machine parfaitement huilée et émaillée, et on aurait di, tous les soirs, épousseter et l’enfermer dans son pupitre a cété de ses crayons a la pointe trop fine et trop fragile. Elle prenait ses dictées trés vite, elle tapait a la perfection, mais quand il essayait de travailler avec elle, ses nerfs se hérissaient. I] se sentait orageux et, a ses plaisanteries quotidiennes et préférées, elle le regardait d’un air doucement interrogateur. Il aspirait au retour de mademoiselle Mac Goun et songeait a lui écrire.

Puis il apprit que mademoiselle Mac Goun, huit jours aprés Yavoir quitté, était entrée chez ses dangereux concurrents, Sanders, Torrey et Wing.

I] ne fut pas seulement ennuyé, il fut effrayé. « Alors, pourquoi m’a-t-elle quitté? se demandait-il anxieusement. Pressentaitelle que mon affaire va se briser sur un rocher? Et c’est Sanders qui

traite pour la Société des Transports... Diable... le vaisseau qui sombre! »

Une vague terreur le hantait sans cesse maintenant. I] guettait Fritz Weilinger, le jeune vendeur, se demandant si lui aussi allait le lacher. Tous les jours il croyait remarquer des manques d’égards. Il nota qu’on ne le pria pas de prendre la parole au diner annuel de la Chambre de commerce. Quand Orville Jones donna une grande réunion pour jouer au poker et qu’il ne fut pas invité, il ne douta plus qu’on le tenait a l’écart. Il redoutait d’aller déjeuner au Club Athleétique, et n’osait pas ne pas y aller. Il croyait qu’on l’espionnait, que, quand il avait quitté la table, on chuchotait sur son compte. Partout il entendait des murmures : dans les bureaux de ses clients, 4 la banque, quand il y faisait un versement, dans sa propre agence, chez lui-méme. Interminablement il se demandait ce qu’zs disaient de lui. Toute la journée, en d’imaginaires conversations, il les surprenait a se confier : « Babbitt? Mais dites donc, c’est un véritable anarchiste! On ne peut que |’admirer pour son cran, pour la fagon dont il est devenu libéral et, par Dieu, dont il méne sa vie a sa guise; seulement, vous savez, c’est un homme dangereux, voila, et il faut le démasquer. »

I] était tellement sur l’ceil que quand, au coin d’une rue, il tombait par hasard sur deux de ses connaissances en train de causer, — de chuchoter, — son cceur battait, et qu’il passait bien vite, comme un écolier embarrassé. Voyait-il ses voisins Howard Littlefield et Orville Jones ensemble, il les examinait, rentrait chez lui pour échapper a leur espionnage et était pitoyablement sar qu ils avaient chuchoté... comploté... murmuré.

travers toutes ces terreurs circulait de la défiance. II] était buté. Quelquefois, il se persuadait qu’il avait été un vrai diable, aussi hardi que Seneca Doane; d’autres fois il projetait d’aller trouver Doane et de lui dire quel révolutionnaire i] était devenu, seulement il en restait toujours 4 l’intention. Mais tout aussi souvent, quand il entendait les chuchotements qui l’enveloppaient, il gémissait : « Seigneur, qu’ai-je donc fait? Je me suis amusé avec le « Bouquet » et j’ai rabattu le caquet 4 Clarence Drum qui faisait trop le fier-a-bras. On ne m’a jamais entendu critiquer les gens ni essayer de les convertir 4 mes idées. »

Il ne put pas soutenir cette tension d’esprit. I] reconnut bient6t qu’il serait heureux de revenir aux idées regues, pourvu qu’il y eit un moyen convenable, honorable de le faire. Mais il s’entétait 4 ne pas vouloir y étre contraint : il se refusait, il le jurait, a « lécher la boue ».

Ce n’est que dans des escarmouches animées avec sa femme que ces frayeurs tumultueuses montaient 4 la surface. Elle se plaignait de le trouver nerveux, de ne pas comprendre pourquoi il ne voulait pas entrer chez les Littlefield pour y passer la soirée. Il essayait, mais sans y réussir, de lui expliquer les incidents nébuleux de sa révolte et de son chatiment. Et maintenant qu’il n’avait plus ni Paul ni Tanis, il ne savait 4 qui parler. « Grand Dieu, Tinka est le seul ami véritable que j’aie en ce moment », soupirait-il, et il se cramponnait a elle, il jouait avec elle des soirées entiéres.

I] songea a aller voir Paul dans sa prison, mais, bien qu’il efit un mot insignifiant de lui toutes les semaines, il pensait a Paul comme a un mort. C’est Tanis qui lui manquait.

« Je me suis cru trés chic, trés indépendant en plaquant Tanis, et j'ai besoin d’elle, rageait-il. Seigneur, comme j’ai besoin d’elle! Myra est absolument incapable de comprendre. Tout ce qu’elle voit dans la vie, c’est de faire tout exactement comme les autres. Tanis, elle, me dirait que j’ai bien raison. »

Alors il céda, et un soir, trés tard, il courut chez elle. I n’avait pas osé l’espérer, mais elle y était, et seule. Mais ce n’était plus Tanis. C’était une femme polie, qui levait les sourcils, qui paraissait glaciale et ressemblait 4 Tanis. Elle lui dit : « Oui, George, qu’y a-t-il? » sur un ton calme, indifférent, et il se sauva, comme si on l’avait fouetté.

Son premier réconfort lui vint de Ted et d’Eunice Littlefield.

Ils arrivérent un soir tous les deux — Ted était revenu de lUniversité — et il dit en riant:

— Qu’est-ce que m’apprend Euny, papa? Elle prétend que son pére déclare que vous avez commis un crime en défendant ce vieux Seneca Doane. Hardi! Donnez-leur des attaques, remuezles! Notre patelin est endormi!

Eunice se blottit sur les genoux de Babbitt, l’embrassa, frotta ses cheveux ondulés contre son menton, et lanca de sa voix

chantante:

— Je vous trouve bien plus gentil que Howard. — Et sur un ton de confidence: — Pourquoi Howard est-il si grincheux? Il a bon cceur, et je reconnais qu’il est trés brillant, mais il n’apprendra jamais 4 mettre l’accélérateur, malgré toutes les legons que je lui ai données. Est-ce que vous ne croyez pas que nous devrions lui faire quelque chose, chéri?

— Voyons, Eunice, ce n’est pas une fagon de parler de ton papa», gronda Babbitt, dans le meilleur style des Hauteurs Fleuries, mais il se sentait heureux pour la premiére fois depuis des semaines. I] se considéra comme le vétéran du libéralisme, soutenu par le loyalisme de la jeune génération. Ils sortirent pour dévaliser la glaciére. Babbitt gloussa : « Si ta mére nous attrapait, qu’est-ce que nous prendrions! » et Eunice se fit maternelle, leur prépara une quantité d’ceufs, mit un baiser 4 Babbitt sur l’oreille, et avec la voix d’une abbesse en train de méditer, s’exclama: « C’est plus fort que tout qu’une féministe comme moi persiste a soigner ces hommes! »

Ainsi stimulé, Babbitt fut plein de hardiesse quand il rencontra Sheldon Smeeth, directeur de ’éducation a PY. M. C. A. et chef du chceur a l’église de Chatham Road. Dans une de ses mains humides, Smeeth emprisonna la grosse patte de Babbitt tout en lui lancant:

— Cher frére Babbitt, nous ne vous avons pas vu bien souvent a l’église ces derniers temps. Je sais que vous étes trés pris par une foule de choses, mais il ne faut pourtant pas oublier vos amis de votre vieille église.

Babbitt se dégagea de cette étreinte affectueuse — Sheldy aimait a tenir longuement les mains — et gronda:

— Vous pouvez vous passer de moi, j’imagine, pour donner vos représentations. Désolé, Smeeth, j’ai autre chose a faire. Bonjour.

Mais ensuite il se lamenta: « Pour que cette larve ait eu le culot d’essayer de me ramener 4 sa vieille église, il faut que l’équipe sacrée, elle aussi, ait fait un tas de potins sur moi. »

Il les entendait toujours chuchoter, chuchoter, le docteur Jean Dennison Drew, Cholmondeley Frink, et méme William Washington Eathorne. I] suintait lindépendance et parcourait les rues tout seul, redoutant les regards cyniques et l’incessant bruissement des chuchotements.

Page 1