X> FIDÈS
Le lendemain du jour où elle avait écrit cette lettre, Fidès reçut un télégramme de Julien :
ce Venez vite. Votre présence nécessaire à Greek Street. »
Après le départ de Fidès, Klaus s'était remis énergiquemcnt au travail. On eût dit un voyageur qui s'est trompé de route et qui, rentré dans le bon chemin, marche plus vite qu'avant pour rattraper le temps perdu. Mais il connut bientôt que nos théories ne sont pas aussi indépendantes qu'il nous plairait de le croire de nos expériences personnelles et des aventures où notre cœur s'est engagé. Parce qu'une enfant de vingt ans lui avait tourné le dos, il s'aperçut qu'il ne pouvait plus croire à l'humanité ; qu'en partant, elle avait soufflé sur toutes ses évidences, les avait éteintes, comme on éteint une bougie en quittant une chambre.
D'abord, n'était-ce pas un étrange résultat de son enseignement que le développement {de ces deux âmes en qui il avait semé sa doctrine?
L'orgueil de Fidès et le "sensualisme de Julien s'étaient emparés des idées qu'il avait crues bienfaisantes et les avaient retournées contre le genre humain, aussi aisément que des soldats, après la prise d'une redoute, retournent les pièces de canon qu'ils y ont trouvées, les braquent et les pointent contre ceux-là mêmes qui s'en servaient tout à l'heure. Cependant, Pauline, la fille spirituelle du Père Estève, était bonne, simple, charmante. L'illusion, — il ne voulait pas dire le mensonge, car il aimait l'Eglise à cause du bien qu'elle avait fait autrefois aux hommes, — avaitelle plus de pouvoir que la vérité pour préparer à la vie et faire l'éducation des volontés ?
Ce n'était pas possible. Alors, c'est qu'il s'était mépris ; sa vérité n'élait pas la vérité. Quand il récapitulait sa vie, elle lui apparaissait comme une série de déceptions et de mésaventures, soit dans le domaine de l'action, soit dans le champ de la spéculation. Il s'était passionné successivement pour la démocratie et le progrès, pour la liberté et la science : il s'était heurté tantôt à la stupidité et à la méchanceté humaines, tantôt à quelque insurmontable obstacle philosophique qui avait défié tous ses efforts. La démocratie,
loin d'être l'égalité qu'il avait rêvée, en était la négation. Au lieu de mettre fin aux classes, elle était le triomphe d'une classe, la victoire du nombre sur l'intelligence ; elle nivelait les caractères et les talents, faute de pouvoir niveler les fortunes ; elle menaçait d'anéantir le fruit du travail pour ne pas en laisser la jouissance à ceux qui l'avaient accumulé. L'idée du progrès s'évanouissait comme une ombre devant la conception inévitable d'un univers éternel et infini au milieu 'duquel cette terre n'est qu'un point et un moment. La* science lui apprenait que nos moindres gestes sont déterminés par des combinaisons d'atomes antérieures à l'origine de la planète : elle lui arrachait sa chimère individualiste et sa foi en la liberté. Et la science ellemême, son refuge et sa consolation, atteignaitelle les réalités du monde extérieur ? Faisait-elle autre chose qu'enregistrer les impressions — peut-être trompeuses — de nos sens ? N'était-elle pas la dernière et la plus cruelle de toutes les duperies ? Comme ses amis s'étaient battus entre eux, ses convictions s'élaient détruites l'une l'autre. De sorte que, sur le soir de sa vie, il n'avait plus rien à aimer ni rien à croire. Il arrivait au nihilisme et il en avait horreur.
Dans cette douloureuse disposition d'esprit, comment aurait-il pu écrire les dernières pages
d'un livre dont les premières n'avaient plus de sens pour lui ?
Il prit donc son parti. Un matin, la vieille femme de ménage qu'il avait engagée au temps de Fidès et qu'il avait gardée par habitude, se trouvant à court de vieux papier pour allumer le feu, lui en demanda.
— Tenez, Mrs. Johnson, fit Klaus en lui tendant le manuscrit à 1 Individualisme et Socialisme.
— Merci, monsieur Klaus.
Klaus regarda flamber ces feuillets qu'il avait caressés pendant tant d'années et où il avait cru enfermer le secret de l'avenir.
Le manuscrit entamé resta près de la cheminée. Tous les jours, la vieille femme en arrachait quelques feuilles pour le même usage et Klaus jetait un coup d'œil sur le tas qui baissait.
— Combien de jours croyez-vous que cela durera, Mrs. Johnson ? demanda-t-il avec une calme curiosité.
— Mais... quinze jours, à peu près, monsieur.
— Quinze jours? c'est bien.
Mais Mrs. Johnson s'était trompée dans son calcul, ou plutôt il arriva qu'elle emporta chez elle bon nombre de feuilles pour allumer le feu de sa cuisine. Si bien qu'avant l'expiration des quinze jours, elle dit un matin :
— Ma foi, monsieur, j'ai fini le papier... Monsieur sait bien... le papier que monsieur m'a donné.
— Déjà? fit Klaus.
Mrs. Johnson était accroupie devant le foyer, frottant le tisonnier et les pincettes avec tout ce qui lui restait d'énergie. Comme elle tournait le dos à M. Klaus, elle ne vit pas l'altération soudaine de ses traits, et elle continua :
— Demain, il faudra que monsieur m'en donne encore.
— Demain, je n'aurai pas besoin de feu.
Toute cette journée-là, M. Klaus travailla
comme de coutume. Puis il alla dîner dans un petit restaurant cosmopolite où il prenait ses repas depuis le départ de Fidès. Il toucha à peine a ce qu'on lui servit, mais but à petits coups une tasse de café.
A huit heures, il sortit du restaurant. C'était une triste soirée d'hiver. L'eau ruisselait sur les toits et les auvents ; la buée obscurcissait les réverbères. De grandes flaques jaunâtres miroitaient au milieu des rues. Sur les trottoirs déserts les passants se hâtaient, luttant, avec leurs parapluies ouverts, contre la rafale qui les guettait au tournant des rues. Mais Klaus marchait lentement et d'un pas lourd, comme un homme qui sait où il va et n'est pas pressé d'arriver.
Un pauvre chien crotté se mit à le suivre, d'abord timide, hésitant, puis rassuré en voyant qu'on ne le chassait pas... Klaus ne le remarqua qu'en arrivant à la porte de la maison.
— Que veux-tu? tu as faim? Eh bien, entre...
Mais non, tu me gênerais... Attends.
Il monta chez lui, coupa un morceau de pain et redescendit. Mais le chien n'avait pas compris et s'était éloigné sans attendre la pitance promise.
Klaus sonda du regard les deux extrémités de la rue, lugubre horizon qui lui était familier, et regagna son appartement.
Il alluma sa lampe et mit ses pantoufles, rangea tout dans la chambre, déposa sur la table deux enveloppes cachetées et ouvrit la porte de la pièce voisine. Elle était telle que Fidès l'avait laissée, car il n'avait pas voulu en reprendre possession et avait continué à coucher sur le lit de camp. Il fit le tour de celte petite chambre, regarda longuement chaque meuble et s'arrêta devant une photographie qui représentait la petite juive à l'âge de douze ans. C'était le seul objet qu'il ne lui eût pas renvoyé le lendemain de son départ.
Puis il revint dans la première pièce. Il tira d'une armoire un paquet de lettres toutes jaunies et coupées aux plis. Il les ouvrit, les épar-