‹ BabelChapitre 6 sur 9 · I2(S 1JAHEL · texte numérisé non relu

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pilla autour de lui et les prit une h une. Elles étaient écrites d'une grosse écriture vulgaire. C'étaient les lettres que sa mère lui avait envoyées lorsqu'il était au «gymnase» à Mayence. Elle avait appris à écrire, avec mille efforts, pour être en état de correspondre avec son fils chéri. Il n'y avait pas grand'chose dans ces lettres, sinon l'expression, toujours la même, de l'affection maternelle, quelques nouvelles de la maison et du village, le temps qu'il faisait, les prévisions relatives aux travaux des champs et le conseil de ne pas passer un seul jour sans lire la Bible. Le sang monta aux vieilles joues de Klaus, son cœur battit, et il lui sembla qu'il était redevenu le petit garçon auquel ces lettres s'adressaient. Et, précisément, comme il ouvrait la dernière, il en tomba une grosse boucle de cheveux blonds : ses cheveux à lui, quand il avait onze ans ! Ses cheveux conservés comme une relique par sa mère et qu'elle avait dû baiser bien des fois lorsqu'il était prisonnier dans une forteresse, sous le coup d'une sentence capitale. Klaus considéra, sur sa paume sèche et ridée, cette boucle brillante comme l'or et fine comme la soie qui avait fait partie de son être cinquante ans plus tôt et qui évoquait tout à coup le fantôme de son heureuse jeunesse devant sa vieillesse désolée. Il palpa celte boucle qui

caressait son doigt et exhalait un vague parfum, puis il porta la main à son crâne où poussait une sorte de mousse verdâtre et décolorée.

— Voilà le commencement murmura-t-il...

et voici la fin...

Au paquet de lettres de la mère était jointe une lettre d'une autre écriture. Elle était du pasteur qui racontait comment « madame Klaus était morte, pleine de jours, bénissant Dieu pour toutes les grâces qu'elle en avait reçues et le priant de la réunir, un jour, dans son sein, au fils qu'il lui avait donné ».

« Si j'étais resté au village, se dit Klaus, je me serais endormi, moi aussi, sur ce doux oreiller... »

Il pensa tout haut :

— Pourtant, si ces bonnes gens avaient raison?...

Lentement, il laissa tomber les lettres sur les charbons presque éteints. La flamme se ranima pour un instant et l' éclaira vivement. Puis, de nouveau, le foyer s'assombrit. j

Machinalement, il allait y jeter une pelletée de charbon; il s'arrêta : — « A quoi bon?... »

Il remplit à demi un verre d'eau et, à l'aide d'un compte- gouttes, méticuleusement, scientifiquement, y fit couler une certaine quantité de liqueur, contenue dans un flacon de cristal de

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forme ancienne ; il vida ensuite le reste dans la cheminée, et il resta quelque temps immobile. La maison était absolument silencieuse. Le figurant était à son théâtre. On entendait seulement, à l'étage supérieur, une sorte de râle régulier : la respiration du fumeur d'opium. Du dehors venait une rumeur vague et sourde comme le grondement d'une mer lointaine, faite de cent mille bruits, parmi lesquels on n'en pouvait discerner aucun. Cette rumeur, c'était la Vie.

Klaus semblait attendre. Qu'altendait-il ? Peutêtre un espoir absurde traversa-t-il à ce moment son esprit : l'espoir qu'il arriverait quelque chose ou que quelqu'un viendrait qui l'empêcherait d'approcher ce verre de ses lèvres et qui lui rendrait une raison de vivre. Les condamnés à mort ont de ces superstitions, et ceux qui se sont condamnés eux-mêmes n'y échappent pas plus que les autres.

Mais rien n'arriva et personne ne vint.

Alors il vida le verre, éteignit la lampe, marcha vers son lit, dans les ténèbres, et s'y étendit.

A ce moment, Fidès se laissait bercer par les puissantes harmonies de Wagner et distraire par les merveilles de la mise en scène.

Le lendemain, lorsque Mrs. Johnson entra dans l'appartement, elle ne s'étonna point de trouver la porte ouverte : Klaus ne s'enfermait

jamais chez lui. Mais elle fui surprise de ne pas le voir au travail.

— Tiens I M. Klaus qui dort encore, et qui dort tout habillé sur son lit !

Elle fit quelques tours dans la chambre, toussa, remua des meubles. A la fin, elle s'approcha, regarda, toucha : il était déjà froid.

Bientôt toute la maison sut la nouvelle. C'est alors que Julien envoya une dépêche à Fidès.

Des deux lettres trouvées sur la table, une était adressée à la directrice de la revue où écrivait Klaus, et contenait son dernier travail, dont le produit était destiné à payer ses humbles funérailles; l'autre portait le nom de Fidès. Sous l'enveloppe, elle trouva un titre de rente au porteur, avec ces mots de la main de Klaus :

a Ce titre provient de la succession de mes parents ; je l'ai acheté avec le produit de la vente de la maison et du champ. Depuis, je l'ai conservé toujours, même quand j'étais dans le besoin. Je vous le donne. Vendez-le, et vous en tirerez, au cours actuel de la Bourse de Francfort, cinq mille trois cent quarante marks, qui perdent, au change, environ six pence par livre sterling.

» Si vous voulez être heureuse, ne visez pas très haut, ne pensez pas trop : l'orgueil de l'es-

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prit est malsain. La vérité nous fuit. 11 n'y a de bon que d'aimer ; mais il ne faut pas attendre trop tard. Adieu. Oubliez ma folie et ne pensez à moi que comme au « Daddy » des anciens jours. »

Fidès jeta un regard sombre, navré et comme eflrayé vers le corps sans vie dont elle n'osait s'approcher.

— Je ne puis prendre cet argent, dit-elle :

c'est moi qui l'ai tué.

Alors, parlant bas comme si elle eût craint que le mort ne l'entendît, elle raconta la triste histoire à Julien, qui demeura pensif.

— Pauvre vieux I dit-il. Je comprends, à présent. Evidemment, vous ne pouviez pas l'épouser... Mais pourquoi le quitter?

— Est-ce que l'ancienne vie pouvait recommencer après cette malheureuse journée? Est-ce que vous ne sentez pas qu'il y avait un mur de glace entre lui et moi?... El puis, j'avais d'autres raisons, j'avais besoin de m'éloigner d'ici.

Elle le regarda d'une façon étrange. La pensée qui s'était déjà présentée une fois à l'esprit de Julien lui revint soudainement : « Si elle l'aimait 1... » L'avait-il bien comprise lorsqu'elle avait paru repousser son désir? Et quand elle acceptait si facilement et avec tant de sérénité le pacte de camaraderie intellectuelle qu'il lui

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proposait, disait-elle sa pensée? Connaissait-elle son propre cœur ? Ne cédait-elle pas à cette folie du grand, à cette soif de sublimité qui enfièvre parfois la jeunesse et la pousse à de secrètes mutilations?... 11 fit un pas vers elle, et il allait parler, lorsqu'on frappa à la porte. C'était Mrs. Johnson qui revenait avec une voisine pour l'ensevelissement. Ce coup frappé à la porte décida peut-être de deux existences. Mais, en ce moment, une espérance meilleure avait traversé leurs âmes ; ni l'un ni l'autre ne savait que cette minute ne devait pas revenir ou qu'elle reviendrait trop tard.

— Oh ! pas encore, Mrs. Johnson I s'écria Fidès. Laissez-moi seule une heure avec lui.

Et elle ajouta plus bas :

— Il faut que je lui demande pardon.

Elle tomba à genoux près du lit et saisit la main glacée.

Quelques jours après, quand tout fut fini, elle dit à Julien :

— Je ferai ce que le pauvre homme désirait.

Je prendrai son legs et je quitterai sur-le-champ la maison de M. Saint-Clair. J'ai calculé qu'avec l'argent de Klaus, en y joignant une bourse gagnée au concours, je puis passer trois ans à Girton Collège. C'est assez pour faire mes études universitaires à Cambridge.

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— Est-ce que je vous verrai pendant ce temps-là ?

— Non , vous me reverrez quand je serai senior wrangler , ou du moins quand j'aurai battu le senior wrangler de Tannée, car, si les hommes ne peuvent nous empêcher d'être aussi intelligentes qu'eux, ils ne se sont pas encore décidés à avouer tout haut leurs défaites 1 .

— Certes, je crois à votre succès. Mais enfin, si vous n'atteigniez pas au but, les trois années écoulées et votre petit capital épuisé, que feriezvous?

Fidès sourit.

— Ne vous embarrassez pas de cela. Nous avons mille moyens à bon marché de nous évader de ce monde quand nous sommes las de lui ou qu'il est las de nous.

— Folle ! dit Julien en lui prenant la main.

Elle l'arrêta par un brusque adieu. Elle avait

repris toute sa sécheresse d'allures.

— Et vous, dit-elle, travaillerez-vous ?

— Je vous le promets.

i. A Cambridge, les femmes sont admises à concourir, mais on ne leur délivre pas de diplôme.

Ce fut encore une vaine promesse, une de ces innombrables paroles perdues que le monde a entendues depuis qu'il existe. Dès le lendemain, Julien reprenait ses habitudes de paresse et de dissipation. Madame Delaunay se lassait de payer ses dettes. Longtemps elle s'était plu à rejeter sur d'autres la responsabilité des fautes de son fils ; elle avait accusé c< le vieil Allemand » et « la petite juive ». Mais Klaus n'était plus et Fidès avait quitté Babel : manifestement, le jeune homme n'était pas meilleur. Chaque jour il parlait avec plus d'amertume de la société actuelle et de ceux qui ce vivent sans travailler ».

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— Et toi, — dît un jour madame Delaunay, en se retournant, — est-ce que tu travailles? Est-ce que tu gagnes ce que tu manges ?

Une lueur de colère brilla dans l'œil gris de Julien, mais il se contint.

— Moi, dit-il, c'est différent. Si je ne travaille pas, ce n'est pas ma faute. C'est parce qu'on ne me donne rien à faire, c'est parce qu'il n'y a pas de place pour moi au soleil.

— Alors, si on t'offrait une position, tu l'accepterais ?

— Si c'était une position honorable, évidemment.

Des le lendemain, on le prenait au mot. Le Père Eslève s'en était môle. Ce pelit homme calme, au regard pensif et môme rôveur, qui semblait n'avoir jamais d'affaire, qu'on ne voyait jamais agité ni pressé, avait l'œil et la main à tout, écrivait et recevait vingt lettres chaque matin, produisait a point nommé le nom, l'adresse, le renseignement dont on avait besoin, protégeait, recommandait, mariait, réconciliait, enfin manœuvrait les fils invisibles d'une infinité de marionnettes humaines qui, bien souvent, ne le savaient pas. C'est ainsi qu'en vingt-quatre heures le jeune Delaunay fut proposé et accepté comme sous-ingénieur dans une mine du Yorkshire. Le lendemain il partait pour son poste.

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— Le voilà hors de Londres, s'écria madame Delaunay ; il est sauvé I . . .

Elle commençait à respirer lorsqu'une nouvelle inquiétude lui vint du côté où elle l'attendait le moins.

Pauline avait grandi : c'était maintenant une jeune fille. Avec ses yeux bruns, au regard doux et profond, ses cheveux châtain clair qui se doraient sous un rayon de soleil, sa peau blanche et fine, son cou et sa taille minces, elle avait un charme de fragile délicatesse qui s'accordait mal avec son origine et avec le milieu où se passait sa vie. Nature aimante et sauvage, elle cherchait la sympathie et fuyait les approches vulgaires. Le Père l'observait attentivement, la guettait sans qu'il y parût, se disant que le cloître est le seul jardin où certaines fleurs puissent vivre. Si Pauline avait eu la vocation religieuse, il eût essayé de séduire et d'enlever cette âme pour son Maître. Mais non : elle était bonne chrétienne, assidue à ses devoirs, rien de plus. C'est vers d'autres objets que son imagination s'élançait. Avant toutes choses, elle adorait la France. Ce n'est pas qu'elle en eût gardé aucun souvenir distinct; elle en parlait la langue avec un léger accent anglais dont elle n'avait pas conscience; mais, toute la journée, elle entendait sa mère dénigrer les gens et les choses d'Angle-

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terre. Madame Delaunay était de ces Françaises qui ne s'habituent pas, qui ne s'acclimatent pas, qui se raidissent et se révoltent chaque jour davantage contre tout : le brouillard, les fournisseurs, la poste, la police, la cuisine, le pavé de bois, les cabs, et le reste. Elle se plaignait de la paresse et de la stupidité de ses ouvrières, qui avaient, disait-elle, oc deux bras gauches... » Tout le monde volait; tout était mauvais, cher, incommode ou injuste.

Ce chauvinisme bougon se transfigurait, s'idéalisait dans l'âme de la jeune fille et devenait une romantique dévotion à la patrie perdue. L'Angleterre était près et la France était loin : c'est pourquoi toute comparaison tournait à l'avantage de l'absente. Pauline alimentait sa passion en lisant des livres qui racontaient les anciennes gloires ou les douleurs récentes, et avec des fragments de journaux qui parlaient des splendeurs de Paris. Oh I Paris I... Gomme il devait faire bon vivre dans cette ville brillante, généreuse et gaie, où les mains et les cœurs s'ouvraient, où l'esprit et le génie couraient les rues, où les rois eux-mêmes venaient se désennuyer de leur trône et où l'on n'allumait jamais le gaz ù midi!

Son frère la traitait de petite idiote : c< Français, Anglais ou Allemand, quelle différence cela

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fait-il? Un homme en vaut un autre. Les rivalités internationales sont de vieilles histoires. La seule guerre qui nous intéresse, c'est celle des classes, celle du salaire et du capital...» Mais ces mots n'avaient point de sens pour Pauline, oc Moi, disait-elle résolument à douze ans, je n'épouserai jamais un Anglais! » A seize, elle ne le disait plus, mais le pensait toujours,

Son autre amour, c'était la musique. Elle l'aimait jusqu'à en souffrir. Il y avait pour elle, dans de simples romances, un monde de rêveries dont elle gardait l'âme alanguie pendant des heures. Quand elle entendit pour la première fois, à Covent Garden, un opéra tout entier, un opéra que la Krauss enflammait de sa puissante et large inspiration, Pauline pensa en devenir folle : car la musique, au lieu d'atténuer l'impression comme chez les spectateurs ordinaires, décuplait pour elle la force d'émotion du drame. Dès ce jour, bien qu'elle détestât le piano, comme toutes les natures vraiment artistiques, elle se mit à l'étudier avec constance, afin de s'aider à retrouver les mélodies qu'elle aimait. Sa mère l'encourageait dans ces études. Comment madame Delaunay se fût-elle méfiée du piano qui est, comme on sait, « un art d'agrément », le signe et l'attribut de la « vraie demoiselle » ?

Elle vivait donc en pleine sécurité. « Pauline

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était une bonne petite fille. Elle n'avait pas les talents de son frère, bien sûr! Mais elle ne lui donnerait jamais de chagrin. Plus tard, elle reprendrait la maison et elle irait s'établir, si elle voulait, de l'autre côté de Régent Street. »

Un jour que ce grand projet revenait pour la centième fois dans leur conversation, Pauline, qui était assise au piano, tourna sur son tabouret et dit posément :

— Maman, je ne veux pas être couturière. Je veux cire artiste, chanter au théâtre.

Madame Delaunay était comme foudroyée.

— Toi! bcgaya-t-elle, toi qui n'oses pas entrer au salon quand une de mes clientes est là ! Tu te figures que tu pourrais monter sur les planches et chanter devant deux mille personnes?

— Je crois que oui.

— Mais lu ne sais pas ce que c'est que le théâtre... quels dangers pour une jeune fille... Ah! ma pauvre enfant, il ne nous manquait plus que cela !

Elle courut chez le Père Estève, lui conta son malheur et fut étonnée de le voir sourire. Elle eût été bien plus étonnée si le Père s'était confessé à elle comme elle se confessait à lui, si elle avait pu connaître son passé de gentilhomme, de mondain et de sportsman. Le Père Estève avait été un fervent de l'Art, et, depuis sa con-

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version, s'il avait beaucoup appris, il n'avait rien oublié.

— Je le savais, dit-il, ou, du moins, je le pressentais.

— Quoi donc ? qu'elle voudrait entrer au théâtre?

— Pas précisément, mais qu'il arriverait quelque chose, que Pauline n'accepterait pas d'emblée la vie que vous aviez arrangée pour elle.

— Enfin, où a-t-elle pris ces idées-là? De qui les tient-elle ?

— De vous, peut-être.

— De moi ?. . . Oh I vous plaisantez, mon Père.

— Mais non. Vous êtes une femme pratique, une bonne travailleuse; pourtant, vous avez eu vos heures d'émotion et d'enthousiasme. Rappelezvous le jour où Gounod vous a fait pleurer. Eh bien ! votre fille tient de ces minutes-là. Chez vous, c'était l'accident; chez elle, c'est la nature même et ce sera toute sa vie. Les savants vous expliqueront ces choses à leur manière ; je vous dirai simplement que c'est la volonté de Dieu.

— Sûrement, mon Père, ce n'est pas Dieu qui pousse Pauline à se faire artiste ?

— Pourquoi pas? La destinée d'une jeune fille est plus importante que la chute d'un passereau, et vous savez qu'il n'en tombe aucun de l'arbre sans que Dieu le sache et le permette. On peut

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faire son salut au théâtre. J'ai pour pénitentes des actrices dont la vie vaut tout autant et le cœur beaucoup mieux que la vie et le cœur de certaines femmes du monde. Vous ne comprenez pas votre fille ; c'est une enfant très ardente, et il faut donner un aliment à son ardeur. L'art sera cet aliment-là. Laissez-la se faire artiste, si elle a de la voix. L'important est de lui donner un bon maître. Il faut l'envoyer chez Vergani. Il sera prévenu et la recevra bien.

Madame Delaunay fut toute retournée par ces paroles. Le soir môme, elle bâtissait des châteaux en Espagne, faisait de beaux rêves sur l'avenir musical de sa fille. Par malheur, dès le premier pas, on trouva une déception. Vergani examina les deux femmes avec sa finesse de vieil Italien, écoula Pauline en fermant les yeux, sourit d'un air paternel et rendit son verdict. Ce n'était pas une voix d'opéra. Pour porter les grands rôles pendant cinq actes, il faut un tempérament d'alhlète et une organisation d'artiste, combinaison infiniment rare. D'ailleurs, si Pauline avait eu la force, ce n'est pas à Londres qu'elle eût pu continuer son éducation. On n'y demande et on n'y cultive que la prima donna d'opérette, un peu chanteuse, un peu comédienne et surtout jolie femme. Pour chanter

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l'opéra à Londres, il faut venir de loin et porter un nom italien ou allemand.

Pauline comprit qu'il ne lui serait jamais donné de communiquer à d'autres la puissance d'émotion musicale dont elle se sentait douée. Tout ce qu'on attendrait d'elle, ce serait d'êtie très gentille sous des costumes de fantaisie et de gazouiller aussi agréablement que possible la musiquette de Sullivan. La désillusion était profonde, et la jeune fille faillit renoncer au théâtre. Mais quoi ! il faudrait, alors, dessiner des patrons et couper des corsages toute sa vie ? La conclusion fut qu'on « essaierait un peu». Elle suivit donc provisoirement les cours de 1' « académie musicale». Mais dès qu'elle eut mis le pied dans ce monde particulier et qu'elle eut entendu parler ses camarades, avec cette élasticité de la jeunesse qui s'adapte à tous les milieux, elle s'habitua à des visées et à des modes d'existence qu'elle eût dédaignés quelques semaines auparavant. Pour l'encourager, Vergani la faisait chanter à ses mardis, où venaient toutes sortes de gens : artistes, journalistes, gens du monde. Quelquefois on y donnait des actes entiers sur un théâtre en miniature. Dans ces occasions, les hommes, qui étaient debout au fond de la salle, applaudissaient Pauline avec violence. Comment eût-elle su si l'on applaudissait sa voix

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et son talent ou sa grâce de fleur sauvage, ses grands yeux ardents et naïfs qui donnaient tant de sérieux aux légères paroles mises sur ses lèvres ?

C'était une véritable arche de Noé que cette ce académie musicale » de Newman Street. La réputation de Vergani, ce professeur des princesses», y attirait des jeunes filles de la ce société ». Elles venaient, au commencement de la saison, se faire seriner une ou deux romances de Tosli, sur lesquelles elles comptaient pour enlever un mari. A côté d'elles, des petites bourgeoises, des filles de boutiquiers, pour qui le théâtre était un moyen de se mettre en évidence et de gagner de l'argent. Celles-là passaient leur temps à supputer avec envie combien telle ou telle chanteuse connue touchait chaque semaine. Très libres de parole et d'allures, ces demoiselles, pourtant, avaient presque toutes leurs fiancés, des employés de la Cité, qui venaient quelquefois les attendre à la porte et surveillaient d'un air moitié hargneux, moitié inquiet, les élèves mâles de Vergani. Ceux-ci, uniquement soucieux de leur figure et de leur voix, se jalousaient entre eux et jalousaient à l'occasion leurs camarades de l'autre sexe, lorsqu'elles les éclipsaient : tour à tour empressés ou désagréables, galants ou vaniteux, suivant le jour et l'humeur. On voyait en-

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core chez Vergani une comlesse hongroise» divorcée et ruinée, qui prétendait refaire sa fortune au moyen de son chant ; une petite marchande d'allumettes qu'un vieux monsieur mélomane avait découverte et dont il payait l'éducation ; enfin, une créature bizarre, expédiée du fond des Pampas par un barnum américain. Elle ne parlait aucune langue et la légende de l'école la faisait descendre d'une famille cannibale. Elle poussait des sons aussi formidables que la sirène d'un cuirassé, et un joyeux baryton (les barytons sont toujours gais !) tirait sa montre pour compter combien de secondes elle tenait Y ut suraigu.

Les anciennes élèves, qui avaient réussi d'une manière ou de l'autre, venaient volontiers pour étaler leurs toilettes et prendre des airs avec leurs petites amies de la veille. Cette école était l'antichambre du théâtre, et les racontars des coulisses y avaient leurs entrées. On savait tout et on disait tout, à mots couverts. On riait énormément ; on se grisait de mouvement et de bruit ; on dévorait la vie, d'avance, à force de projets et de rêves. Il y avait des antipathies et des engouements, des lettres d'amour et des lettres anonymes, des intrigues, des méchancetés, des désespoirs. Mais tout disparaissait sous une surface de jeune camaraderie et de fol entrain.

Quand Pauline eut suivi pendant dix-huit mois

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les cours de Vergani, madame Delaunay commença à trouver qu'il était temps que sa fille débutât. Elle avait envie d'en parler au Père. Le jésuite, à ses yeux, était omniscient et toutpuissant. 11 lui eût paru tout simple qu'il distribuât des rôles d'opéra-boufle et qu'il lui dît, après l'avoir confessée et lui avoir donné sa pénitence :

— A propos, j'ai un engagement pour votre fille.

Pauline rejeta bien loin cette idée.

— Mère, dit-elle, ayons patience I Un de ces jours, on m'appellera dans le salon rouge.

Le salon rouge était le salon des auditions.

On y avait signé, séance tenante, plus d'un traité qui était devenu le point de départ d'une carrière d'artiste. Aussi le cœur battait à toutes les élèves de l'académie lorsqu'elles voyaient s'encadrer dans la porte brusquement ouverte la grosse tôle et les cheveux gris frisés de Vergani, et que la voix du maître, avec une intonation spéciale à ces jours-là, jetait un nom à travers le brouhaha de la salle d'études. Un jour vint où ce fut le tour de Pauline :

— Paolina mia! JSineLlat

Elle entra, pâle d'émotion, dans le salon rouge. Trois personnes s'y trouvaient en ce moment avec le vieux musicien, mais Pauline ne

vit d'abord qu'une dame qui lui parut extrêmement belle. Elle était à demi renversée sur un grand canapé, tournant le dos aux fenêtres et drapée dans un long manteau de fourrures, — c'était l'hiver, et Vergani n'avait pas de feu, sous prétexte que cela ne valait rien pour la voix. Deux messieurs l'accompagnaient. L'un était assis dans l'ombre ; l'autre, un petit homme chauve, à l'air mortellement triste, se tenait debout près d'elle et salua respectueusement Pauline lorsqu'elle entra,

— Tu vois madame, ragazza : elle a un théâtre et elle veut t'entendre.

La dame sortit sa main gantée de son manchon, et la tendit à Pauline en souriant. La jeune fille s'aperçut alors qu'elle était peinte jusqu'au menton.

— Chante-nous la romance de Patience... ou la Chanson de Fortunio... ou les couplets de Chérubin. Oui, c'est ton genre, c'est ce que tu dis le mieux.

Déjà il était au piano, attaquant la ritournelle.

Pauline se tira de son morceau, mais la dernière note s'étrangla dans sa gorge. Le maître s'agita, furieux :

— Malheureuse ! Tu veux faire mourir ton vieux maître de chagrin !... Recommence, et pas de couac, cette fois !

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Elle reprit le couplet toute tremblante, l'acheva sans accident, et Vergani, radouci, se tourna vers les visiteurs :

— C'est jeune, c'est innocent, ça ne sait pas encore... Mais le sentiment y est... Et puis, elle a de gentilles petites notes.

— Certainement, fit la dame aux fourrures.

Croyez-vous qu'elle portera bien le travesti ?

— Je n'ai pas vu ses jambes, mais la mère m'a dit...

Vergani acheva sa pensée en se baisant la paume de la main gauche.

— Ne rougis pas, mon enfant. Une artiste n'a jamais trop de moyens à sa disposition I

. La directrice reprit :

— Je ne puis vous donner que quatre livres pour commencer. Cela vous va-t-il?

— Oui, madame.

— Nous fondons un théâtre sur un plan tout à fait nouveau. Il s'agit de... Eustace va vous expliquer.

Elle ajouta, en guise de présentation :

— Monsieur Eustace Wallis, poète et costumier.

Le gentleman k l'air triste s'inclina.

— h'JEslhelic Théâtre, dit-il gravement, est établi pour la propagation et la culture du beau en tout genre, en musique, en poésie, en plas-

tique. Nous sommes résolument décidés à fouler aux pieds toute considération étrangère à Fart. Nous supprimons le parterre et la haute galerie.

— Pas de petites places? demanda Vergani.

Alors, le peuple.. ?

— Nous l'excluons... Tant que la démocratie n'aura pas fini son éducation, nous n'aurons rien à faire avec elle. Les stalles seront à une guinée. Les spectateurs n'auront plus l'œil attristé par des ouvreuses en bonnet ; ils seront conduits à leurs places par de belles créatures que j'habillerai de costumes de fantaisie : prêtresses d'Isis ou courtisanes vénitiennes du xv e siècle, je ne sais, j'hésite encore... Je crois que je m'arrêterai à un fourreau mauve pâle, ou rose thé, ou vert d'eau, un fourreau collant, avec des crevés aux épaules, lacé par derrière, — sans corset, cela va sans dire ; car vous savez que nous abolissons le corset.

— En vérité? fit Vergani, légèrement railleur.

— Ces jeunes femmes, continua M. Wallis, remettront à chaque cavalier un œillet rouge, à chaque dame un lis. Les brunes auront un programme imprimé sur satin paille et les blondes sur satin bleu. Burne Jones doit peindre le rideau ; mon maître Morris donnera un coup d'œil aux accessoires et Ruskin a promis d'assister à

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une répétition. Le spectacle d'ouverture se compose de trois pièces qui indiqueront nettement nos tendances : un mythe, un miracle et une japonerie. Vous, 'mademoiselle, vous êtes du mythe.

Ici, la directrice reprit la parole :

— Ça s'appelle Psyché... Connaissez-vous cette histoire-là ?...

— Il me semble. C'était une jeune fille qui était amoureuse de l'Amour et qui voulut le voir dans toute sa gloire de Dieu. Alors...

— Oui, quelque chose dans ce genre-là...

Vous serez l'Amour.

— Cupidon, alors, s'écria Vergani, le petit Cupidon !

Wallis le regarda d'un air navré, en hochant la tôte.

— Oh ! monsieur, quelle idée avez-vous là ?

Nous croyez-vous capables d'offrir un c< burlesque » à notre public ? Mademoiselle ne jouera pas Cupidon : elle jouera Eros.

— Il y a une nuance, hasarda Vergani, conciliant.

— 11 y a un abîme I reprit sévèrement Wallis.

— Mais le costume?

— Délicieux, dit la directrice. Vous aurez de petites ailes en peluche blanche.

— Et, reprit Wallis, vous chanterez la mu-

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sique de notre ami Stanley Grenville, — il indiquait du geste le troisième visiteur qui n'avait pas encore ouvert la bouche, — une musique véritablement exquise. Notre ami ne m'en voudra pas si j'affirme qu'il a un immense talent et que, quand sa musique sera mieux interprétée et mieux connue, Sullivan n'aura plus qu'à se cacher.

— Ne dites donc pas de bêtises, WallisI fit nonchalamment M. Stanley Grenville.

Pauline tourna la tête vers le coin d'où venait cette voix riche, bien timbrée, harmonieuse, un peu traînante, et elle rencontra le regard de M. Stanley Grenville attaché sur elle. C'était un grand jeune homme de vingt-huit à trente ans, aux traits finement taillés, au large front blanc, à l'œil bleu caressant et gai. Le coude paresseusement appuyé sur le bras d'un fauteuil, il suivait la scène d'un air amusé, en tordant de ses doigts effilés le bout de sa moustache rousse.

La directrice s'était levée. Elle effleura de ses lèvres carminées les cheveux de Pauline en disant :

— Voilà comme je signe l'engagement. Les gens de loi régulariseront cela.

Pauline courut à la maison. Elle entra toute essoufflée dans l'atelier de madame Delaunay :

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— Mère, j'ai un engagement : quatre livres, une musique exquise et des ailes en peluche blanche. Qu'est-ce que tu en dis ?

Elle lui raconta en détail tout ce qui s'était passé.

— Comment s'appelle la directrice ? demanda madame Delaunay.

Pauline n'en savait rien. Elle retourna a l'académie, où elle apprit que les destinées de YJEsthetic étaient confiées à madame Belmont.

Ce nom n'apprit rien aux deux femmes ; il ne les inquiétait ni ne les rassurait, puisqu'elles l'entendaient pour la première fois.

— Nous verrons bien, dit madame Delaunay.

Elle s'était promis de ne pas lâcher sa fille

d'un pouce. Mais, dès la première répétition, les regards, les ricanements, les chuchotements leur apprirent que cette assiduité maternelle n'était pas dans les usages. La mère de la débutante qui tricote en causant avec le pompier ou le machiniste et qui attend sa fille, près d'un portant, pour lui jeter un châle sur les épaules à sa sortie de scène, qui la couve, la morigène et l'administre d'une manière souveraine et despotique, est un type totalement inconnu dans les coulisses anglaises, où la mère n'a d'accès et d'influence que si elle appartient à la profession.

A son grand chagrin, madame Delaunay dut

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rester chez elle. Pauline se sentit soulagée d'autant et tout marcha bien.

\J Msthetic était en pleine effervescence. On répétait au foyer et sur la scène pendant que les tapissiers donnaient des coups de marteau dans la salle. Bien entendu, le rideau que devait peindre Burne Jones ne vint jamais ; ni Ruskin ni Morris ne parurent aux répétitions, mais Wallis suffisait à tout.

Les pièces d'ouverture étaient, surtout, des tableaux vivants où il s'agissait d'exhiber de jolies filles dans des attitudes et des costumes qui devaient, à eux seuls, assurer le triomphe de l'école. Ainsi le comprenaient les actrices avec lesquelles Lizzie Belmont avait improvisé sa troupe. C'étaient de brillantes et fantasques personnes qui vivaient sur les confins de l'art et de la galanterie : Florence Danvers, Lydia Molyneux, Pattie Walcombe, Rosina Stuart, Muriel Lumley. Elles s'amusaient comme des folles de l'équipée esthétique, sans en comprendre le sens et sans croire au succès. C'était drôle, c'était nouveau, et cela avait du chic. Et puis, ces poètes qui jouaient aux couturières, qui leur composaient des robes comme ils eussent composé des sonnets, qui compulsaient Botticelli et Mantegna pour leur choisir une nuance ou une forme de corsage I . . . Parmi les esthètes, quelques-uns étaient riches, tous

étaient des gentlemen. Leur manière d'être avec les femmes était irréprochable. C'était plus que du respect, c'était de la dévotion. Une dévotion dont ils semblaient avoir appris les litanies dans les pages enfiévrées et douloureuses de la Vita nuova. Cela changeait ces demoiselles, habituées aux façons des Yankees qui fréquentent la c< promenade » de l'Empire. En même temps, cela mettait Pauline à Taise.

— Je t'assure, maman, disait-elle, ils sont très bien. Un peu insensés, mais parfaitement convenables.

Elle n'était embarrassée qu'avec Dudley Fenwick, l'acteur qui avait été lié avec Julien et qui se prévalut de ces anciennes relations pour prendre, dès le premier jour, un ton intime et familier. 11 s'était fait connaître en jouant des rôles de fille dans les music-halls et en les jouant trop bien. De mauvaises histoires couraient sur lui. On le disait rongé de vices, perdu de detles, et il entretenait avec impudence cette légende dont il était fier.

De plus, sa blague amère le faisait écouter et craindre au théâtre. Pauline avait fort à faire pour se dérober aux empressements de Fenwick et à ces regards qui, suivant le mot de Florence Dan vers, « ne laissaient pas un linge à une femme sur le corps ».

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Elle s'apprivoisa très vite avec Muriel Lumley, la future Psyché, qui zézayait légèrement et qui laissait flotter jusqu'à la ceinture ses longs cheveux d'or clair. Elle la prit d'abord pour une petite fille et s'étonnait de la voir arriver, chaque jour, avec tous les signes d'une profonde fatigue.

— ~ Qu'avez-vous ? lui disait-elle.

— Rien. J'ai envie de dormir.

Suivant l'usage, il n'y avait pas une seule chaise dans toutes les coulisses. Muriel s'allongeait sur la grande table des accessoires et s'y endormait d'un lourd sommeil. Un jour qu'elle était là, rigide et pâle comme une morte, Pauline la montra à Florence.

— Je crains que miss Lumley (elle n'avait pu encore s'habituer à désigner ses camarades par leur nom de famille tout court) ne tombe malade avant la première.

Florence éclata de rire.

— Elle ! jamais de la vie ! Elle se porte mieux que nous. Seulement, elle en prend trop.

Le séjour de l'académie avait rendu Pauline moins ignorante, sans la rendre moins innocente. Elle n'en demanda pas davantage, mais elle observa ces pupilles dilatées, ces paupières meurtries, ces plis de lassitude qui pouvaient devenir des rides et qui, dans certains moments, donnaient l'air presque vieux à ce visage d'enfant.

A parlir de ce jour, elle répondit avec beaucoup de réserve aux amitiés de Muriel.

Elle était surtout préoccupée de son rôle. La première difficulté, c'était de comprendre les paroles qu'elle avait à prononcer.

Elle crut pouvoir avouer son embarras à Wallis, qui les avait écrites et qui devait, pensaitelle, mieux que personne être à même d'en expliquer le sens. Elle s'excusait, en même temps, de sa hardiesse.

— Je suis si sotie, si ignorante I Pardonnezmoi si ma question vous blesse.

— Elle me comble de joie, au contraire ! Le rêve de ma vie était d'écrire un poème parfaitement et absolument obscur. Je vois que j'ai réussi. Qu'ai-je voulu ? Chanter un chant exquis, ciseler une forme irréprochable. A chacun d'y enfermer son idéal inexprimé comme en une boite très précieuse.

Pauline n'insista pas. D'ailleurs, elle avait entendu dire à certains chanteurs : ce Les paroles ne sont rien ».

Mais la musique, du moins, c'est quelque chose. Elle aurait voulu satisfaire le compositeur de Psyché. M. Stanley Gren ville la faisait répéter soigneusement, lui parlait avec beaucoup de politesse, mais n'exprimait aucune opinion.

Ce silence chagrinait Pauline. Sans savoir

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pourquoi, elle tenait à l'approbation de M. Grenville plus qu'à celle de tout autre.

Ses façons d'homme du monde, sa réserve souriante et observatrice, l'intimidaient plus que les phrases solennelles de Wallis, qu'elle jugeait bon enfant, malgré sa pose. Elle se risqua, un jour, à dire au poète :

— Je ne sais si M. Gren ville est content de moi ; j'ai peur que non.

— Lui ! par exemple !... C'est lui qui vous a fait engager.

Ce mot jeta Pauline dans un troublé extrême.

C'était M. Stanley Grenville qui l'avait fait engager! Pourquoi? Il la connaissait donc? Où l'avait-il vue? D'où venait que, ni le jour de l'audition, ni depuis, il n'eût rien manifesté de ces bonnes dispositions? Qu'attendait-il?... Son imagination travailla là-dessus toute la soirée et, le lendemain, elle se sentit rougir quand le jeune compositeur lui adressa la parole après la répétition.

— Cela marche bien, fit-il d'un ton très simple ; cependant vous ne dites pas l'ariette de l'Amour tout à fait comme je la comprends. Je tiendrais à vous expliquer ces nuances, si vous pouviez me donner quelques moments...

— Je suis toute prête, dit Pauline.

Et elle pensait : « M. Wallis lui a parlé. »

l58 DADEL .

— Ici, reprit le jeune homme, c'est impossible. On esl bousculé ; tous les coins sont pris. Voulez-vous me faire la faveur de venir chez moi ? La chose ne tire pas à conséquence : toutes ces demoiselles y viennent. Demain, a quatre heures, cela va-t-ilp... Oui? C'est convenu.

Il s'éloigna sans lui laisser le temps de réfléchir.

— Tu n'iras pas! déclara madame Delaunay lorsqu'elle fut mise au courant.

— Mais, maman, pouvais-je refuser? Elles y vont toutes.

— Alors, je t'accompagnerai.

Ainsi fut fait. Stanley demeurait à Kensington, tout en haut d'une maison neuve, sorte de ruche exclusivement occupée par des célibataires et des artistes. Une housekeeper d'âge mûr, à l'air très décent, introduisit les deux femmes dans un petit salon encombré de tableaux, de porcelaines et d'armes. Par les fenêtres, — des vitraux faiblement teintés qui pâlissaient et attendrissaient la lumière, — s'entrevoyait une mer de verdure : Hyde Park et les jardins de Kensington. Un piano ouvert et, sur le pupitre, la musique de Psyché.

M. Stanley Gr envi Ile ne se fit pas attendre. Fut-il désagréablement surpris en trouvant madame Delaunay auprès de sa fille? En tout cas,

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rien, dans sa physionomie ni dans ses manières, ne trahit son désappointement, et il reçut la couturière de Greek Street comme un gentleman reçoit une lady. Il montra à Pauline l'air de l'Amour criblé de coups de crayon.

— Je me suis occupé de vous, ce matin ; j'ai changé quelques notes.

— Vous trouviez peut-être, demanda timidement Pauline, que l'air n'était pas bien dans ma voix?

— Oh ! si. Je l'ai écrit pour vous, une nuit, en revenant d'un des mardis de Vergani.

La phrase fut jetée négligemment et à demivoix, mais les deux mots « pour vous » prirent une intonation particulière qui donna à Pauline un soudain battement de cœur. M. Stanley Grcnville,qui la regardait de très près, vit cette émotion et ne fit rien pour l'abréger. Lorsqu'il l'eut bien savourée, il ajouta :

— Il y avait seulement deux ou trois petites choses... Maintenant, je crois que vous serez contente. Essayons.

Après l'air de l'Amour, toute la petite partition y passa. Puis Stanley joua à bâtons rompus. Il la fit chanter, chanta lui-même, sautant d'un opéra à un autre, prenant et quittant les motifs, mêlant ses propres compositions à des réminiscences d'airs qu'il avait recueillis, ça et

IÔO BABEL

là, en courant le monde. Tout en jouant, il racontait, esquissait en quelques mots un type, une aventure, une sensation d'art rencontrée en route. Il montrait un guarnerius déniché chez un juif de Munich, une guzla rapportée du vieux Stamboul, une guitare vendue par des gitanos aux environs du Généralife.

— Savez-vous jouer de la guitare, mademoiselle? Non? Si vous voulez, je vous apprendrai. Mais, d'abord, pour bien jouer de la guitare, il faut porter une mantille. Permettez-moi...

Il saisit une mantille dans un bahut entr'ou-

vert et, sans s'inquiéter d'un missel et d'un hanap en argent repoussé que la brusquerie de son geste fit rouler sur le tapis, d'upe main preste, hardie et délicate, il en coiffa la jeune fille.

— Tenez, madame, comment la trouvez-vous ?

Une autre fois, je veux lui essayer la coiffure des paysannes russes.

Sous prétexte de thé, M. Stanley Grenville fit servir des sorbets avec des gâteaux et des fruits confits. Après quoi, on se remit à musiquer et à bavarder jusqu'à six heures.

— Il est charmant, ce garçon! ne put s'empêcher do dire madame Delaunay, en arrivant au bas de l'escalier avec sa fille.

Dans la rue, elle continua à penser tout haut :

— Il y en a pour cher, dans son apparte-

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ment... rien que dans le bahut près du piano. Ces petites bêtises-là valent des prix fous!... Et des rideaux de soie, tu as vu?... Les voyages coûtent aussi... Est-ce avec sa musique qu'il gagne tout cet argent? Peut-être qu'il donne des leçons : dans le grand monde, les leçons rapportent gros... Enfin, il n'y a pas à dire, il est charmant !

Elle suivait une idée dont elle ne disait pas la conclusion. Pauline, sans répondre un mot, suivait la sienne. Celait un rêve tout différent et c'était le même rêve, mais il avait traversé le prisme d'une âme de dix-neuf ans. Elle songeait que rien ne devait être plus doux au monde que d'être la muse d'un grand artiste, la voix qui chante ses inspirations, la main qui ôte les pierres de son chemin, le cœur qui le réchauffe et le console, le miroir pur et fidèle où son génie amoureux aperçoit la face du Beau et la possède.

Enfin le grand jour arriva. La salle était archicomble. Il est toujours facile de trouver dans une ville comme Londres un millier de personnes prêtes à payer une guinée pour voir quelque chose de neuf. D'ailleurs, il y avait beaucoup de billets donnés. La coterie esthétique était là, au grand complet, sauf les leaders du mouvement, — qui se réservent et se dérobent toujours, en ces occasions, dans la crainte d'un fiasco.

Cette première soirée fut-elle un triomphe ou une chute? Nul n'aurait pu le dire. La plupart des spectateurs étaient venus avec la volonté de s'extasier, de se congratuler, de déguster des sensations rares, inconnues à la foule, et de dire,

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le lendemain, aux amis rencontrés dans Bond Street : « Vous n'y étiez pas ? Ah ! mon cher, comme vous avez perdu ! C'était divin. »

Ce publie d'enthousiastes et d'initiés parut goûter toutes les parties du spectacle, mais le brillant succès fut pour Pauline. L'air de F Amour fut redemandé deux fois. La dernière scène de Psyché produisit un grand effet. Le corps d'Eros, chastement dévoilé, qu'un savant effet d'électricité montra lumineux et comme rayonnant d'une flamme surnaturelle, le geste adorable de douleur et de pitié par lequel le dieu s'élançait vers son amante foudroyée, le groupe que formèrent ainsi les deux jeunes femmes enlacées, le long sanglot musical qui monta de l'orchestre, s'enflant et mourant comme une vague, tout sembla délicieux. Un « Ah ! » d'admiration s'échappa des poitrines oppressées ; puis on applaudit avec transport pour revoir la poétique vision. Lorsqu'ils furent rassasiés et que la toile tomba pour de bon, Pauline, en sortant de scène, se vit presque dans les bras de Stanley Gren ville qui lui prit les deux mains en murmurant :

— - Bravo et merci !

Elle sentit qu'il n'était guère moins ému qu'ellemême.

Le bruit se répandit qu'après le Jardin des Chrysanthèmes, qui terminait la soirée, les esthè-

tes offriraient, sur la scène, un souper improvisé à leurs interprètes.

— Vous nous laissez la petite? — dit la Belmont à madame Delaunay, qui n'avait voulu confier à personne le soin d'habiller sa fille et qui s'effarouchait déjà à ce mot de souper. — Ces messieurs ne vous la mangeront pas. Pour plus de sûreté, on la mettrai entre un bouddhiste et un végétarien... Et puis, — conclut-elle avec un sang-froid magnifique, — est-ce que je ne suis pas là, moi?

Il fallut céder pour ne pas mécontenter la directrice.

— J'attendrai dans ta loge, dit tout bas madame Delaunay à sa fille.

— Oh! maman, comment veux-tu que je m'amuse si je sais que tu te morfonds sur une chaise pendant ce temps-là? Voyons, sois gentille. Puisque tu m'as permis d'entrer au théâtre, laisse-moi vivre comme on vit au théâtre et faire ce que font les autres, tant qu'elles ne font pas de mal... Va, je saurai bien me garder toute seule I

— Mais qui te reconduira?

— Le père Davis. C'est son chemin : il demeure dans Pan ton Street.

C'était le régisseur de YJE&lhelic. Il avait soixante ans et il était père de sept enfants. Il promit de ramener Pauline à sa mère.

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Madame ©elaunay partit résignée et à demi rassurée.

Tous ceux qui étaient de la fête se réunirent au foyer après la dernière pièce. On était vingt à peu près. Sept ou huit gentlemen en habit noir; les femmes avaient gardé leurs costumes. Lizzie Belmont était en reine Berthe, Florence Danvers en danseuse japonaise, Rosina Stuart en Méphistophéla, Pattie Walcombe en fée du Rhin, Muriel en Psyché; Pauline, le cou et les bras nus, les cheveux poudrés d'argent, portait la tunique bleu pâle d'Eros.

A minuit et demi, on annonça que le souper était prêt. Pauline eut un mouvement d'inquiétude en voyant Dudley Fenwick s'approcher d'elle. M. Gr en ville, qui était au piano, jouant une valse, fut près d'elle en un moment et lui saisit le bras.

— C'était promis, dit-il en souriant à l'acteur, qui se recula avec un grand salut ironique.

— Vous me pardonnez ce mensonge ? murmura le musicien.

— Vous ne mentez pas. Je vous attendais.

— Voilà un mot que j'aime.

— Je déteste ce Fenwick... Ou plutôt, je ne déteste personne, ce soir : je suis trop heureuse!... mais j'ai peur de lui.

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— Vous avez raison. Et moi, je'lfie vous fais pas peur?

— D'une autre manière... J'ai eu très peur de vous au commencement. Maintenant, c'est passé. Je ne crois pas que vous soyez méchant.

Elle le regardait de ses beaux yeux d'enfant, confiants et tendres, encore humides des larmes de joie qu'elle avait versées. Il répondit, d'une voix légèrement émue :

— Qui aurait le courage d'être méchant avec vous?

Le couvert élait mis dans le joli décor du Jardin des Chrysanthèmes, éclairé de lanternes pareilles à des fleurs lumineuses, qui donnait l'illusion d'un vrai jardin féerique. On fit une ovation à Wallis, qui avait tout organisé, et on s'assit à sa fantaisie. Stanley et Pauline se trouvèrent à l'un des bouts, sur un petit canapé très étroit. Une immense touffe de feuillages les isolait presque du reste des soupeurs.

— Avez- vous faim ?

— Si j'ai faim? Je n'ai pas dîné.

— Pauvre enfant ! El pourquoi donc?

— Je ne pouvais pas... Et puis, mère disait que ça m'abîmerait la voix.

Et elle mordit de toutes ses dents à môme le petit pain placé devant elle.

La soupe à la tortue fumait dans les assiettes;

elle fut lestement expédiée. On s'arrêla un tout petit moment à grignoter le caviar, arrosé d'amontillado. A la mayonnaise de homard, on commença à causer. Au foie gras, la conversation devint générale et monta d'un ton. En sautant, le premier bouchon de Champagne lui fit prendre une allure encore plus vive. Les habits noirs, tout à l'heure si corrects, discutaient, s'emballaient, chevauchaient des dadas, poursuivaient au vol des théories.

— Je vous dis, — criait quelqu'un, — que c'est par le Beau et seulement par le Beau qu'on fera l'éducation des masses. L'esthétisme est la vraie solution du problème social.

— Laissez-nous tranquilles avec vos masses :

elles ne comprendront jamais rien. Moi, je m'en* ferme dans mon rêve, j'habite au haut d'une tour.

— Vous devez avoir une belle vue ! fit une voix railleuse.

— Est-ce cher de loyer, votre tour?

— Ne méprisez pas le peuple ! — dit Villiers, le vieux critique qui représentait parmi les jeunes esthètes l'âge héroïque du préraphaélitisme. — Il faut se faire des âmes simples, des âmes neuves, des âmes toutes jeunes... Moi, tenez, je suis comme un petit enfant... un tout petit enfant;

— Ça, c'est vrai ! dit Lydia Molyneux.

l68 BABEL

11 y eut un long ricanement.

— Qu'est-ce qui les fait rire P demanda Pauline.

— Rien. Ils commencent à ne plus savoir ce qu'ils disent. Ne les écoutez pas... Causons... Vous allez boire ça ?

C'était une coupe pleine de cliquot frappé.

Pauline l'avait soulevée et regardait pétiller la liqueur d'or pâle.

— C'est si joli à voirl... Et puis, c'est du vin de France.

— Soit, mais n'en buvez plus. Cela vous ferait mal aux nerfs.

Il mit la main sur son bras nu avec un doux geste suppliant, et, à ce contact, tous deux tremblèrent.

Tournés l'un vers l'autre, oubliés au milieu du tumulte croissant, ils parlaient à demi-voix. Pauline se sentait bavarde pour la première fois de sa vie. Une grande clarté s'était faite en elle; elle avait conscience de ses pensées et elle trouvait des mots pour les dire. Elle raconta sa vie à Greek Street, l'éveil de sa vocation, ses premiers désenchantements dont elle souriait presque, car l'espoir lui était revenu depuis qu'on l'avait applaudie, acclamée... Et comme il l'écoutait! Avec quelle attention, quelle douce et insatiable curiosité, quel désir de tout savoir et de tout

comprendre I Le moindre mot qui lui échappait dans le brouhaha, il le lui faisait répéter, pour ne rien perdre, même les miettes, de ce qu'elle voulait bien lui donner d'elle-même et comme si l'âme de Pauline eût été le seul problème sur la terre qui valût la peine d'être étudié et résolu.

Les apartés se noyaient dans le bruit grandissant. Muriel tripotait les breloques qui sortaient du gilet de Laurence Mac Murdo, le poètepeintre-romancier.

— Qu'est-ce que vous avez là, dans ce médaillon ?

— Un cil de Ninon de Lenclos.

— Et dans celte petite boite d'or ?

— Un fragment de la robe de sainte Marie d'Agreda.

— Àh I vous êtes catholique romain ?

— Non. Je ne crois pas en Dieu. Mais j'aime les choses de la religion romaine : les cierges, les chapelets, les cloches, l'encens et les enfants de chœur. Chez moi, je mets, pour travailler, une chasuble qui a été volée à Glastonbury, sous Henry VIII, par un de mes ancêtres. Si j'aimais une femme, je voudrais la vêtir en carmélite.

— Tiens ! ça m'irait peut-être.

— Mais je ne puis pas aimer. Je n'ai pas la force... Qui de nous, aujourd'hui, a la force

d'aimer?... Vous me trouvez étrange, n'est-ce pas?

— Pas du tout... Si vous avez le bras assez long, passez-moi de la macédoine glacée : j'en suis folle.

— Si, je dois vous paraître étrange. Moimême, par instants, je m'épouvante. J'offre un curieux mélange du mystique et de l'infâme.

On m'a dit souvent que je ressemblais à Baudelaire, et le fait est que... Connaissez-vous Baudelaire ?

— Est-ce qu'il vient souper chez Evans?

— Petite oie ! murmura Mac Murdo, attristé.

Avant qu'il eût expliqué à Muriel ce] que c'était

que Baudelaire, il fut interrompu par les cris que poussait Pattie Walcombe :

— Quelle abomination I

Son voisin Wallis lui avait offert une cigarette dans un étui en peau humaine. L'horrible chose fit le tour de la table, et toutes ces demoiselles allumèrent leur cigarette.

— Prenez garde au feu ! cria Bel mont. Davis, j'espère que vous avez fait rester le pompier.

Davis était hors d'état de comprendre. Debout, appuyé à la table, il essayait, d'une voix pâteuse, de prononcer un discours patriotique sur la défense des côtes de l'Angleterre.

Rosina Stuart avait pris dans un des grands

vases du Japon, qui ornaient la table, une des plumes depaon, symboles de l'esthétisme. Assise sur un genou de Villiers, elle lui en caressait doucement la joue, tandis qu'il lui souriait béatement.

— L'enchanteur Merlin et la belle Viviane !

Voir Tennyson, Idylles du Roi.

— Quel est le cockney qui ose citer Tennyson?... A bas le vieux jeu ! A bas Tennyson!

On parlait tous à la fois, on riait longuement et bêtement, on renversait des chaises, on buvait dans le verre des autres. Le moment physiologique arrivait où l'homme reste et où l'esthète s'évanouit. Chez Mac Murdo lui-même, l'infâme prenait une bonne avance sur le mystique.

— Cela se gâte un peu, dit Stanley à sa petite amie. Regardez Davis I il va rouler sous la table dans cinq minutes. Il est absolument incapable de vous reconduire à votre mère. Heureux s'il trouve quelqu'un pour le reconduire à sa femme ! Voulez-vous m'accepter pour escorte? Montez à votre loge et changez de costume. Je vous attendrai en bas.

La manœuvre fut brillamment exécutée. Un quart d'heure après, ils marchaient ensemble sur le trottoir, riant de leur heureuse fuite. La fraîche solitude de la rue leur parut charmante après l'infernal tumulte qu'ils venaient de quitter.

— Quelle belle nuit! — dit Pauline en levant les yeux et en apercevant, par delà les toits, le gouffre noir plein d'étoiles.

Au coin des rues, çà et là, la silhouette immobile d'un policeman. Quelques hansoms, au pas, glissaient sur le pavé de bois avec un léger clapotis de sabots. Les cochers, guettant le client nocturne, avaient l'oreille aux coups de sifflet lointains et l'œil aux passants attardés. L'un d'eux, rasant le trottoir, se mit à suivre Stanley et Pauline.

— Que nous veut-il? demanda la jeune fille, presque effrayée.

— Il a décidé que nous monterions dans sa boite. Ils sont très curieux, les cabbies ! Je crois qu'ils hypnotisent la pratique. Bien souvent je cède à la suggestion, et je me fais mener ventre à terre n'importe où. Vous ne pouvez vous imaginer comme c'est agréable de courir Londres à cette heure-ci... Etes-vous tentée? Voyons, dix minutes seulement!

Le cab était arrêté, et Pauline y était assise auprès de Stanley avant que la phrase fût terminée.

— Nous allons à la maison ? dit-elle.

— Oui... par le plus long. Nous serions trop vite arrivés.

11 disait vrai : cette promenade avait un charme

singulier. Un cab londonien ne vaut pas, sans doute, un balcon de Vérone, mais il a sa poésie; et ceux auxquels il est arrivé de courir ainsi la nuit, seuls avec la femme aimée, n'ont qu'à se souvenir. C'est, d'abord, le vertige de la course, l'air plus vif qui pique et fouette les joues ; c'est la fantastique succession de ces lignes, toujours semblables, qui s'éloignent à l'infini. Des rues commerçantes où les boutiques se serrent à s'étouffer, où les enseignes, en grosses lettres, empiètent les unes sur les autres et semblent se bousculer. Puis des voûtes de feuillage ou des lacis de noires ramures à travers lesquelles on aperçoit des eaux miroitantes et des gazons pâlis par la lune... Puis les files de portiques recommencent et fuient au galop... C'est comme un monde mort figé en pleine activité, soudainement pétrifié au moment où la vie bouillonnait en lui le plus intense et le plus furieuse...

Le trot du cheval, sec, nerveux, rythmique, sa croupe qui fume dans cette nuit froide, le tressaillement brusque de sa crinière, suivant qu'il redresse ou incline la tête au gré des longues rênes que tient une main invisible; enfin, l'oscillation berçante du hansom qui se balance avec un faible gémissement sur ses deux grandes roues, voilà tout ce qui rappelle le mouvement de la vie. A part cela, dans l'immensité silen-

cieuse, il n'y a plus que deux vivants, deux cœurs qui battent l'un près de l'autre.

Les minutes s'écoulaient, les heures peut-être. Maintenant on eût dit qu'ils traversaient une forêt.

— Où sommes-nous? demanda Pauline.

Stanley mit la tête hors du hansom.

— Stop! commanda-t-il.

Un silence absolu succéda au bruit de leur course. A droite et à gauche, de grands arbres dont l'ombre, agitée par une faible brise, se mouvait doucement sur la route blanche. Pas un son, excepté le chuchotement de quelques gouttelettes qui tombaient une à une dans la vasque d'une fontaine. Tout à coup un formidable rugissement traversa l'espace.

— C'est un lion qui a le cauchemar, dit Stanley. Nous sommes à la porte du Jardin Zoologique.

L'eau qu'on entendait couler alimentait l'abreuvoir de la station. Attiré par le bruit, le cheval s'approcha et lappa à grands coups l'eau fraîche.

De nouveau le silence les enveloppait. Stanley se pencha vers elle :

— . Vous n'avez pas sommeil... ni froid?

Très discrètement, il ramenait la pelisse sur l'épaule de la jeune fille et sur son sein. Mais

quand il eut rempli ce tendre office, son bras demeura autour d'elle comme une caressante protection. Insensiblement et comme sans le vouloir, il l'attirait à lui. La, main de Pauline se trouva dans la sienne et il murmura :

— Je voulais réchauffer cette petite main, et elle est brûlante.

Il était si près qu'il distinguait, à la clarté de la lune, de toutes petites poussières d'argent qui étaient tombées de ses cheveux sur son front. Le cheval fit un écart, la voiture eut un cahot : les lèvres de Stanley effleurèrent ces cheveux de soie, ce front lisse et tiède dont elles ne devaient plus oublier la saveur.

Elle frissonna et se ressaisit tout d'un coup, comme réveillée en sursaut. A ce moment, le vent apporta des vibrations lointaines.

— L'heure sonne. Laissez-moi écouter.

— Au diable les horloges ! [Je voudrais qu'on les supprimât toutes. Quel besoin a-t-on de savoir l'heure? C'est toujours quand elle sonne que la féerie prend fin. Voyez Cendrillon !

— Cendrillon était bien plus raisonnable I Elle avait quitté la fête à minuit, tandis que moi...

— Dans ce temps-là on se couchait plus tôt. . . Après tout, il n'est que quatre heures.

— Que quatre heures ! . . . Oh I qu'est-ce que doit dire maman?

— Vous serez auprès d'elle dans un instant.

Arrivés a Greek Slreet, ils sautèrent rapidement

hors du cab. Quand la porte fut ouverte :

— A demain... A ce soir, plutôt! — Il montra le cîel qui blanchissait. — A celte heure-ci, les journaux du matin sont déjà imprimés ; ils vont être pleins de votre gloire. Dormez bien, et, en vous réveillant, vous serez célèbre.

Sur ce mot, il s'éloigna.

Lorsqu'elle entra, madame Delaunay se leva du fauteuil où elle dormait d'un sommeil agité.

— Enfin, c'est toi I... Quelle heure est-il donc?

— Un peu tard, je crains.

— Davis t'a reconduite jusqu'en bas?

Pauline hésita une seconde.

— Oui, mère.

— Va te coucher, fillette. Nous causerons demain. Tu dois mourir de sommeil.

— Oh! oui.

Pourtant, quand elle fut dans sa chambre, elle ne se hâta point de se mettre au lit. Elle ne pouvait se décider à prendre congé de celte journée, la plus belle de sa vie. Que de choses depuis hier, a cinq heures, quand elle avait mis son chapeau devant cette vieille glace pour aller au théâtre! Le succès, les applaudissements, «la gloire», — comme il disait, — et, avec la gloire, l'amour, étaient entrés à la fois dans son humble

petite vie que symbolisait si bien cette étroite chambre. Dans quelques heures, Londres saurait son nom, parlerait d'elle; — et, ce qui était beaucoup mieux, Stanley Grenville emportait son image dans le cœur.

Elle maudissait l'aube dont la pâleur livide commençait à apparaître derrière ses rideaux et qui mettait fin à cette nuit d'enchantements. Et, pour ne pas la voir, elle fit tomber d'un coup la jalousie. Puis elle se dit que le jour nouveau qui naissait ne s'écoulerait pas sans qu'elle le revît. Alors elle se déshabilla en quelques minutes, jetant ses bas et son corset à la volée. Elle se glissa sous les draps de son petit lit et s'endormît dans sa suave fatigue d'enfant heureuse.

— Ma pauvre fille, tu es complètement folle I C'était quelques heures plus tard, dans le petit parloir qui servait de salon et de salle à manger à la mère et à la fille. Le thé était encore sur la table avec des journaux en désordre. Le soleil d'un matin d'avril, brillant comme la jeunesse, gai comme l'espérance, entrait à flots dans la chambre et l'illuminait. Déjà reposée, souriante, les yeux rayonnants d'un paisible enthousiasme, Pauline était assise en face de sa mère, dont les traits blêmis et les paupières gonflées racontaient l'insomnie. Elle venait de se soulager le cœur de son mensonge de la nuit. Mais elle avait fait cette confession sans la moindre humilité, sans

BABEL IHQ

le plus léger repentir, avec une sorte de joie et d'orgueil. C'était si doux de parler de lui !

— M'as-tu tout dit, au moins ?

— Absolument.

Elle n'avait passé sous silence que l'épisode du baiser. D'abord, était-ce bien un baiser? Le cheval avait bougé, ils avaient été jetés l'un vers l'autre : l'équilibre est tellement instable dans les hansoms ! La chose a dû arriver des milliers de fois depuis que ces voitures existent, et personne ne s'en est jamais plaint... Et puis, vraiment, un tout petit baiser, un baiser de rien, dans les cheveux ! . . .

— Heureusement que j'étais en prières tout le temps I Si j'avais pu me douter du danger où tu te trouvais I

— Quel danger? Les rues sont sûres, et, d'ailleurs, M. GrenvQle était là pour me défendre.

— Tu sais très bien qu'une jeune fille ne court pas la nuit en tête à tête avec un jeune homme.

— Parfaitement. Mais que pouvais-je faire?

M'en aller toute seule? Davis était ivre. Lui, il n'avait bu que de l'eau ; il était aussi gentil, aussi bon que le jour où nous sommes allées chez lui.

— Tu ne te doutes pas de ce que c'est que les hommes.

— Les autres, mais pas lui... Tu ne te rap-

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pelles pas ce que tu me (lisais toi-même? Tu le trouvais charmant.

— Mais c'est justement parce que... Tiens!

tu me ferais dire des sottises.

— Voyons, — fil la jeune fille en venant s'asseoir sur un tabouret aux pieds de madame Delaunay, — ne t'inquiète pas, petite mère ! Tu verras que tout finira bien et que nous serons heureux, comme à la fin des contes de fée.

— Ah ! je suis trop vieille pour y croire, aux contes de fée!

Tout en parlant ainsi, elle était déjà à moitié vaincue, prête à partager l'illusion qu'elle avait condamnée.

Chaque soir, Pauline retrouva son succès du premier jour, qui avait pris, en quelque sorte, une forme constante. On lui redemandait deux fois l'air de l'Amour ; on la rappelait, à la fin de l'acte, devant le rideau : c'était réglé. Quand, par hasard, le public manqua de bisser les fameux couplets, Dudley Fenwick dit tout haut dans la coulisse :

— Qu'est-ce qu'ils avaient donc ce soir? Ils ne sont pas à leur petite affaire.

On sourit autour de Pauline, mais elle ne voyait rien que Stanley.

D'abord elle causait librement avec lui; mais, comme ces apartés attiraient trop l'attention et

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qu'il y mettait lui-même certaines précautions, elle se contentait d'un rapide sourire ou d'un regard échangé de loin. Elle savait qu'il était là, près d'elle et pour elle. Quand sa mère venait la chercher, Stanley se trouvait à la sortie et escortait les deux femmes. Un soir, sur l'invitation de madame Delaunay,il partagea leur souper frugal, avec beaucoup de simplicité et de bonne grâce. Il avait une façon discrète de se mettre à l'aise où il n'entrait aucune familiarité impertinente et protectrice et qui faisait de sa présence un charme.

Le premier dimanche arriva : le vide de cette journée parut intolérable à Pauline. Elle pensa à lui pendant toute la messe, pleura d'ennui dans l'après-midi et, finalement, se coucha après le thé, pour essayer de supprimer quelques-unes de ces heures haïssables d'où Stanley Grenville était absent. Elle n'avait pu s'empêcher de dire à sa mère :

— Qu'est-ce que je deviendrais si je ne le voyais plus?

Il devina un peu tout cela lorsqu'elle lui dit, le lendemain:

— Je déteste le dimanche.

— Détesterez-vous le prochain dimanche si je vous emmène à Richmond sur la Tamise avec votre mère? Vous serez à la barre et je ramerai.

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J'étais un des huit d'Oxford dans mon année.

Le regard qui le remercia en disait plus que toutes les paroles.

Cependant il se passait une étrange chose au théâtre. Pendant les premières soirées qui avaient suivi l'ouverture, la curiosité avait suffi pour remplir la salle, mais le vrai public refusait décidément de se passionner pour Testhétisme et donnait des signes visibles de langueur d'abord, d'impatience ensuite. Il était clair que, comme affaire, «ça ne paierait pas». La japonerie était la plus gaie des trois pièces : Florence Dan vers et Dudley Fenwick y glissèrent des bouffonneries de leur cru. Wallis fit mine de se fâcher et le régisseur punit d'une amende les gags, — c'est le nom qu'on donne à ces interpolations plus ou moins improvisées. Mais, bientôt, on fut débordé. Du moment que les spectateurs voulaient rire, pouvait-on les en empêcher? Et le mieux n'était-il pas de les y aider?

Un soir que Belmont avait trop bien dîné, elle donna le signal des farces. La reine Berthe lâchant des calembours, c'était un comble I Alors tout le monde s'en mêla. Peu à peu le Burlesque rentrait là comme chez lui, et ce théâtre, fondé pour la gloire de l'Esthétisme, devenait le lieu de rendez-vous de ceux qui aimaient à s'en moquer.

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Les artistes s'amusaient de ce changement ; c'était un perpétuel sujet de conversation. Pauline demanda à Florence Dan vers :

— » Et qu'eu dit le nobleman?

— Quel noblemanV

— Le vieux lord qui donne l'argent.

— Vous y avez cru?

Florence éclata de rire et, se penchant à l'oreille de sa petite camarade :

— C'est un vieux maçon enrichi qu'on appelle Saint-Clair, et qui se soucie de l'Esthétisme autant que moi ! Belmont le mène par le bout du nez. S'il lui prenait fantaisie de nous faire faire en scène le saut périlleux, le bonhomme n'y verrait pas le moindre inconvénient.

On n'avait pas touché d'abord à Psyché qui, grâce à ses deux interprètes, conservait sa poésie, son charme d'idylle. Mais l'évolution s'accentuant, on parla de « corser » le rôle de Pauline. Si on la faisait danser? On imagina un ce pas ionien », qui n'était peut-être pas d'un hellénisme très pur, mais qui, dans une série d'attitudes gracieuses, mettait en relief la beauté de l'artiste. Pauline eût préféré qu'on lui donnât un peu plus à chanter, mais il fallait obéir à la direction. Elle commença à s'essayer devant son armoire à glace ; très novice dans ce genre d'exercices, elle y fut d'abord un peu gauche.

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