‹ BabelChapitre 7 sur 9 · BAI3EL · texte numérisé non relu

BAI3EL

Sa mère, impatientée, lui dit :

— Tu n'y entends rien... C'est pourtant bien simple t

Ramassant ses jupes avec le geste d'autrefois, elle esquissa le pas comme elle le comprenait et, du premier coup, retrouva ce balancement voluptueux que les habitués de l'Élysée-Montmartre avaient tant admiré. Pauline la regardait, stupéfaite.

— Tu ne m'avais pas dit que tu savais danser t

Madame Delaunay s'arrêta tout court.

-— Je ne sais rien. . . C'est seulement une idée. . . je me figure que cela devrait être comme ça.

Pauline profita de la leçon. Le pas ionien fut très bien accueilli. Mais il semblait que le succès de la jeune fille étonnât une partie du public et agaçât même certains spectateurs. Elle fut distinctement chutée après l'ariette d'Eros, et rentra toute tremblante dans la coulisse.

— Vous avez entendu? demanda-t-elle à Stanley.

— Ce n'est rien, c'est un homme ivre... On vient de le mettre à la porte. Il ne savait seulement pas où il était ; il croyait siffler la petite Lumley.

— Vous êtes sûr ?

— Tout ce qu'il y a de plus sûr.

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Elle oublia vite l'incident, mais elle ne pouvait se dissimuler qu'il y avait de la mauvaise volonté autour d'elle. Elle s'habillait dans la même loge que Muriel, et la fausse intimité des premiers jours avait fait place à une mutuelle défiance. Muriel cherchait à surprendre un défaut physique ou à recueillir quelque naïveté dont elle pût s'amuser avec ses camarades. En scène, elle s'étudiait à lui faire manquer ses répliques et ses effets, se reculait quand il fallait tomber dans ses bras, adressait des grimaces à ses amis de l'orchestre ou les regardait en louchant pendant que Pauline chantait ; elle faisait mille singeries de ce genre, sur lesquelles le régisseur fermait les yeux, maintenant qu'il était entendu qu'on parodiait.

Un samedi soir, Pauline trouva Muriel à la porte de leur loge commune en conversation avec Dudley Fenwick. Elle était plus gaie et plus légère que de coutume : la partie projetée pour le dimanche précédent et remise à cause de la pluie devait avoir lieu le lendemain. Quelque chose lui disait que Stanley parlerait durant celte promenade et que son sort serait décidé. Pourtant son cœur se serra lorsqu'elle vit causer, ensemble ceux qu'elle considérait comme ses ennemis.

Dudley tenait un journal h la main et lisait à

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demi-voix un article dont les rires étouffés de Muriel soulignaient chaque mot. A l'approche de Pauline, Dudley s'arrêta subitement et cacha le journal derrière lui. Cette pantomime était trop affectée pour échapper à la jeune fille.

— Vous faites la lecture à miss Lumley...

Pourquoi vous interrompre ?

Dudley feignit d'être très embarrassé.

— Ce n'est rien... c'est un paragraphe du Wasp... une attaque personnelle.

— Contre qui?

Dudley ne répondit pas.

— Ne lisez pas, dit Muriel hypocritement.

Cela vous contrarierait, cela vous ferait jouer tout de travers.

— Allons, voyons, donnez-moi cela! insisla Pauline en tendant la main.

— Puisque vous l'exigez ! . . .

Le paragraphe du Wasp était ainsi conçu :

« Dans un de nos théâtres à jolies femmes — appelons-le, si vous voulez, le Théâtre des Nudités Londoniennes à cause de la libéralité avec laquelle s'y déploie, tous les soirs, la c< forme divine de la femme », — on s'amuse beaucoup des travaux d'approche entrepris par certain homme du monde déguisé en compositeur autour d'une certaine ingénue, que défendent ses principes et une mère expérimentée. Le gentle-

man en question compte sur la reconnaissance pour lui ouvrir ce cœur novice. L'enfant est gentille, mais n'a ni voix ni talent. Il s'agit de lui persuader à elle-même et de persuader au public que c'est une étoile nouvelle apparue au firmament de l'art. La première partie du programme s'est exécutée avec une facilité admirable : actuellement mademoiselle *** se croit une cantatrice. Avec le public, cela ne marche pas aussi aisément. Cependant on n'y épargne rien et, pour un homme ruiné, l'amoureux fait bien les choses. Nom en vedette, articles, réclames, bouquets, rappels, cris d'enthousiasme, photographies dans les vitrines, tous les moyens sont mis en usage. Mais cela pourra-t-il durer toujours ? Depuis qu'il fait chaud, la claque demande un supplément de bière, et les spectateurs payants commencent à grogner. Comment finira cette lutte entre l'amour et le bon sens public ? Les paris sont engagés au Théâtre des Nudités. Quelques excentriques prétendent qu'il épousera et prennent le ce bon motif y> à huit contre un : leurs enjeux nous semblent bien aventurés.

» Quoi qu'il en soit, un correspondant dévoué nous tiendra au courant.

» Si nous ne craignions de paraître frivoles, nous exprimerions le souhait que m ad émoi-

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selle *** cessât d'être cruelle : cela mettrait fin h. toute cette comédie qui est humiliante pour le public et nuisible à la dignité de l'Art. »

La figure de Pauline était toute changée. Elle laissa tomber le papier à terre et entra, sans prononcer un mot, dans la loge où Muriel la suivit.

— Ainsi, dit-elle après un silence, c'est de moi qu'il s'agit? Mon succès était un faux succès?

— Oh 1 il y avait peut-être bien un quart de vérité.

— Mais, reprit Pauline un moment plus tard, pourquoi dit-on que M. Grenville est c< déguisé en compositeur»?

— Parce que tout le monde sait, — excepté vous, apparemment — que ce pauvre Stanley n'est pas un compositeur pour de bon.

— Cependant sa musique...

— N'est pas de lui. Il l'a arrangée, voilà tout. Nous dansons sur un menuet de Lulli, nous chantons une romance de Zémire et Azor où sont intercalées des réminiscences de Mendelssohn, et, ce qui est encore plus joli, vous me dites que vous m'aimez sur un Pie Jesu de Palestrina.

— Si M. Grenville n'est pas un musicien, qu'est-il donc ?...

— Ce qu'il est? Le frère d'un lord, le neveu

de la vieille Mrs. Walden qui a été, à ce qu'on dit, la dernière maîtresse de Guillaume IV; c'est un homme charmant, lié avec tout ce qu'il y a de mieux dans les guards; enfin, le plus grand paresseux et le plus grand débauché de Londres.

— Vous mentez 1

— Je vous remercie, — répondit Muriel en se passant avec calme la patte de lièvre sur la figure... — Si vous ne me croyez pas, demandez à ces demoiselles : il les a eues toutes.

— Vous aussi?

— Moi aussi, peut-être... Je suis si bonne 1

— Quand?

— Oh 1 il n'y a pas si longtemps 1 Ce n'est pas du temps que les bêles parlaient.

— Quand?

— Vous savez qu'il est huit heures et demie.

Si vous ne vous habillez pas, vous allez faire manquer le spectacle.

— Que m'importe le spectacle !... Dites-moi quand vous avez été sa maîtresse ?

— Tenez-vous particulièrement aux dates?...

Eh bien 1 nous avons soupe ensemble avanthier.

— Vous mentez !

— Encore?... Vous vous répétez, ma chère.

Mais, vraiment, vous avez tort de prendre la chose au tragique. Il est possible qu'il ait quand même

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un sentiment pour vous. Quelquefois un homme désire une femme et en embrasse une autre...

pour tromper la faim. . . Vous remarquerez comme je suis modeste. Oh I je n'y tiens pas a votre Stanley. Reprenez-le... et gardez-le... si vous pouvez. Et surtout ne me regardez pas comme si vous vouliez ma vie. Tout à l'heure, ça vous généra devant le public quand il faudra me prendre dans vos bras et me becqueter!...

Pauline avait encore son chapeau sur la tête. Sans prononcer une syllabe, elle sortit de la loge, descendit précipitamment l'escalier, où elle ne rencontra personne. Une fois dans la rue, elle se mit à courir...

Madame Delaunay, avec deux ou trois ouvrières, achevait en silence un travail pressé, lorsque la porte s'ouvrit violemment.

Pale comme une morte, les pupilles dilatées, elTrayante, Pauline était debout sur le seuil.

— Qu'est-il arrivé ? Qu'as-tu ?

Pauline répondit, parlant comme dans un rêve :

— Je ne jouerai plus 1 Je n'irai plus au théâtre ! Je ne veux plus les voir 1 Jamais 1

Il fut impossible d'obtenir d'elle aucune autre explication. Elle frissonnait et tremblait de la téle aux pieds. Madame Delaunay, presque aussi tremblante qu'elle, la déshabilla et la mit au lit,

sans qu'elle résistât ou s'aidât aucunement. A ce moment, un cab s'arrêtait à la porte et, quelques secondes après, Davis faisait irruption dans l'appartement, suivi de Stanley Grenville. Le régisseur était furieux.

— Est-ce qu'elle se moque de nous, cette gamine? Elle va faire manquer la représentation... et un samedi... quand la salle est pleine 1 Où est-elle ?

Mais sa fureur tomba subitement, comme il arrive, devant une fureur bien plus violente.

— Tenez, la voilà ! dit rudement madame Delaunay. Elle a la fièvre, elle délire, elle a perdu la raison. Elle est partie, il y a une heure, fraîche, bien portante et heureuse; à présent, elle est mourante. C'est à vous de me dire, misérables que vous êtes, ce que vous lui avez fait, à votre infâme théâtre I

A son tour elle menaçait, les yeux fixes, les poings serrés. La haine de la Française contre les Anglais, la passion de la femme du peuple, le désespoir de la mère, tout cela lui montait à la fois du cœur aux lèvres en paroles amères et injurieuses,

Davis la regarda, étonné, et plia le dos.

— Je n'ai pas le temps de causer.

Il tourna les talons et disparut, laissant Stanley calmer comme il put la mère de Pauline. Elle

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finit par l'écouter, lui demanda pardon de sa violence et pleura avec lui. Stanley alla chercher son propre médecin, le fameux Walter Goodman, et le ramena au chevet de la malade. Goodman reconnut une méningite d'une gravité extrême. Pendant huit jours Pauline passa d'une prostration absolue à des accès de délire furieux. Le nom de Stanley sortait de ses lèvres, tantôt articulé avec haine et dégoût, tantôt murmuré avec une tendresse infinie.

— Il y a de l'amour dans cette fièvre-là, — dit Goodman au Père Estève, un jour qu'ils se trouvèrent ensemble dans le petit parloir. — Du reste, l'amour, c'est comme l'arsenic : il y en a dans tout.

. Le jésuite sourit sans répondre, d'un sourire fin et un peu triste. De l'amour dans tout ! qui le savait mieux que lui? Peut-être yen avait-il jusque dans les fils dont avait été tissée la modeste soutane qui couvrait les épaules de cet ancien arbitre des élégances.

Stanley venait quatre ou cinq fois par jour, courait chez le pharmacien avec la prescription du docteur, apportait tous les objets qu'il croyait utiles, tout ce que l'argent peut procurer en pareil cas. Quand on n'avait pas besoin de lui, il restait assis dans le parloir, la tête entre les mains. Quelquefois il s'approchait, sur la pointe

des pieds, de la chambre de Pauline pour l'entrevoir un instant. Lorsqu'elle était entièrement privée de connaissance, il se risqua une ou deux fois à la soutenir pendant que madame Delaunay lui faisait boire une potion.

Une fois, il entendit son nom prononcé par la jeune fille. La fin semblait alors imminente. Ce nom de Stanley s'échappait de sa poitrine comme un frisson, comme un souffle, et ce souffle pouvait être le dernier.

Mais il n'en fut pas ainsi. Au bout d'une semaine, la raison revint, la fièvre diminua et le docteur prononça qu'elle était hors de danger.

Le premier jour où Pauline put se lever, sa mère poussa un cri de douleur.

— Tes pauvres jambes I Qu'est-ce qu'ils diraient à YJEsthetic s'ils te voyaient?

Toute dévote qu'elle fût, madame Delaunay s'était rapidement habituée à voir les jambes de sa fille admirées tous les soirs par douze cents personnes et eût trouvé mauvais qu'on osât leur comparer les jambes de Florence Danvers ou de Rosina Stuart.

Le lendemain, en la coiffant, nouveau chagrin : les cheveux de Pauline restaient, par poignées, dans le peigne.

— Ne t'inquiète pas, maman. Si je n'ai plus de jambes, je mettrai des pads, et si je n'ai plus

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de cheveux, je porterai une perruque. Dans un mois, je serai en état de jouer, mais je ne retournerai pas à Y/Esthetic.

— Alors, c'est sérieux, cette résolution?

— C'est irrévocable.

— Et si on nous réclame ton dédit?

— Nous le paierons.

— Et où trouveras- lu un engagement ?

— L'agent dramatique se fait fort de m'en procurer un meilleur en vingt-quatre heures.

Madame Delaunay n'osait contredire sa fille ouvertement.

— 11 faudra savoir ce qu'en pense Stanley...

A propos, quand le reverras-tu, ce pauvre garçon ?

— Je ne reverrai jamais M. Grenville.

— Tu es folle I

— Tu m'as dit la même chose, il y a un mois, quand je t'affirmais que c'était un honnête homme et qu'on pouvait se fier à lui... Eh bien, c'est ce jour-là que tu avais raison.

— Ah I je savais bien qu'il y avait quelque chose I... Voyons, raconte-moi.

— Pas aujourd'hui. Je suis encore trop faible.

Lorsque Stanley Grenville se présenta ce matin-là, on lui dit que madame Delaunay ne pouvait le voir. Il laissa un bouquet qu'il avait apporté et demanda comment allait mademoiselle.

— Un petit peu mieux, lui répondit la servante.

Le lendemain, il fut encore informé que ces dames ne recevaient personne. Les fleurs de la veille gisaient sur la table où il les avait déposées, personne n'y avait touché. Il demanda des nouvelles.

— Mademoiselle ne va pas mal.

Le lendemain, « elle allait bien »; le surlendemain, « très bien ». Enfin, le jour suivant «Mademoiselle était sortie en voiture ».

Stanley ne revint pas. Il avait lu le paragraphe du journal satirique. La scène qui s'était passée dans la loge de YAZsthetic, peu à peu ébruitée, lui était connue dans tous ses détails. Il comprenait mieux que Pauline elle-même ce qui se passait dans le cœur de Pauline. On l'aimait, et on le chassait. Pour rentrer en grâce, il eût fallu prendre un grand parti, prononcer des mots décisifs, et il ne pouvait les prononcer.

Peu de temps après, il dînait avec son ami le capitaine Nelson Bruce, dans l'appartement que cet incorrigible vieux garçon, ce vétéran de la fête, occupait aux Albany Chambers. Ils venaient d'allumer leur cigare après le café.

— Vous m'avez fait une belle peur, old chap ! disait le capitaine. J'ai cru que vous alliez épou ser cette petite.

— Ahl — fit Stanley, renversé dans son fauteuil, avec un long soupir, — c'était impossible.

— Je crois bien. Ce n'est pas parce qu'elle est au théâtre. Il y en a tant, avant vous, qui ont épousé des actrices I Mais pouviez-vous devenir le gendre d'une couturière de Greek Street, le beau-frère d'un monsieur qui est comptable, contremaître, ou quelque chose d'approchant, dans une mine du Yorkshire? Si vous aviez été voire frère aîné, si vous aviez eu le titre et la fortune, passe encore 1 Avec l'argent, on arrange bien des choses. Mais quand on n'a pas le sou 1 . . . Notre pauvreté élégante, à nous autres célibataires, se change en misère noire quand nous faisons la folie de nous marier. Vous n'êtes bon à rien...

— Comme vous, mon cher.

— Absolument I . . . Vous imaginez-vous Pauline chantant, dansant et montrant ses jolies épaules pour vous nourrir ?

— Ah 1 si ma tante mourait ! . . .

— Vous épouseriez? Alors, espérons qu'elle vivra cent ans... Non, mon cher, la seule fin décente pour des gens comme nous, pour des naufragés de Londres, c'est d'être repêchés et avalés par quelque riche Américaine.

— Je me suis dit tout cela, mais j'étais amoureux.

— Écoutez, Grenville : je pars la semaine prochaine.

— Et vous allez ?

— Au Caire. Vous savez que nous civilisons l'Egypte ?

— Je ne le savais pas, mais du moment que vous me le dites...

— Oui, nous remplissons là une mission de haute abnégation et nous ne nous en irons que quand elle sera entièrement accomplie.

— Et, comme ce moment-là n'arrivera pas, nous resterons en Egypte jusqu'à l'après-midi du jour du Jugement.

— Pour civiliser l'Egypte suivant le principe que vous venez d'indiquer magistralement, que faut-il ?

— Un aplomb d'enfer.

— Il faut des hommes intelligents et dévoués. Je suis un de ces hommes. Le saviez-vous?

— Je ne m'en doutais pas. Je savais seulement que vous étiez un très bon garçon et que vous n'aviez pas votre pareil pour choisir des cigares.

— Bref, reprit le capitaine, je suis nommé inspecteur de quelque chose, je ne sais pas encore de quoi, mais le secrétaire de lord Salisbury m'a assuré que j'étais on ne peut plus compétent... Venez avec moi : vous inspecterez aussi.

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— C'est-à-dire que je vous aiderai à ne rien faire.

— Vous verrez danser les aimées et nous remonterons le Nil en dahabieh.

— Les aimées, je les connais : elles sont ignobles. Mais le voyage en dahabieh me sourit assez. On doit être là aussi bien qu'ailleurs pour oublier Pauline... ou pour penser à elle.

— Encore !

— Pardon. Quand partons-nous?

— Dans huit jours.

Julien est seul, dans une petite pièce qui lui sert de bureau, à la mine d'Old Brook. La pluie crépite, avec un bruit aigrelet et agaçant, sur le toit de zinc. Par la fenêtre, à travers la buée du dedans et la nuée du dehors, on aperçoit confusément un horizon de choses tristes et laides, des grues, des hangars, des flaques d'eau, des tas informes et noirâtres, des camions dételés, des herbes vertes, des chemins noirs, des bâtisses rouges : couleurs crues et revêches qui refusent de s'harmoniser et vivent Tune près de l'autre en éternelle mésintelligence. Le ciel fond et la terre ruisselle; tout dégoutte, tout suinte, tout pleure. Ce qu'on entend est déplaisant

comme ce que Ton voit. Un roulement de lourds wagons, des coups de cloche, des coups de sifflet et, de temps à autre, de rudes voix qui jurent ou qui appellent.

Le jeune homme est assis devant le foyer, vers lequel il étend les jambes. Par moments, il saisit le tisonnier et brise les morceaux de charbon qui emplissent la grille : geste d'impatience qui devient familier à tous les mécontents. On sent qu'il a plaisir à battre et à démolir quelque chose. Près de lui, sur une chaise, le Labour Annual, qu'il vient de feuilleter, et le journal mensuel de la Société Fabienne, à demi déplié. Pendant la récente grève, il a pris position contre ses chefs et a parlé deux fois dans des meetings d'ouvriers. Le grand agitateur Tom Gillott, le roi des docks, qui est venu apporter des fonds aux grévistes, lui a fait des compliments.

— Vous maniez bien le petit torchon rouge, pour quelqu'un qui n'en fait pas son état.

— Et pourquoi n'en ferais-je pas mon état?

— Vous le pouvez, mon garçon. On m'avait dit que vous étiez Français : mounseer Julien Delaunay, n'est-ce pas cela ?

— Je ne suis ni Français ni Anglais. Je suis citoyen de la planète Terre.

— Parfait, mais il ne faut pas le dire trop

haut... Les gens sont si arriérés ! N'importe, quand vous en aurez assez de cette baraque, venez me trouver.

Depuis ce jour, Julien conservait comme un talisman l'adresse de Tom Gillott. Il négligeait son travail et cultivait sa popularité. Une influence secrète le protégeait encore, mais il était averti que son renvoi était décidé en principe. Le directeur cherchait le moyen de se défaire de lui sans esclandre. Lui, il guettait cet esclandre afin d'obtenir une sortie théâtrale dont on parlât dans les journuax.

Comme il y songeait pour la centième fois, on frappa à la porte.

— Entrez ! cria Julien d'une voix bourrue.

Qui est-ce qui vient encore me déranger quand je travaille ?

— Monsieur Delaunay, dit un jeune garçon tout essoufflé, il y a une société qui vient visiter la mine.

— Eh bien, est-ce que ça me regarde? C'est l'affaire de Wilson.

— Mais, monsieur Delaunay, ce ne sont pas des personnes ordinaires. Il y a un gros actionnaire avec sa fille et ses amis. Alors le directeur a dit que, comme il ne pouvait pas y aller luimême, il priait M. Delaunay...

— Je n'irai pas... Pour qui me prend-on ^

Je ne suis pas au service de la Compagnie pour promener des badauds dans les galeries.

Puis, réfléchissant que ce refus entraînerait une querelle mesquine, toute personnelle, où il ne pourrait se poser, comme il le voulait, en défenseur des intérêts ouvriers, il se ravisa surle-champ.

— C'est bon I j'y vais.

Doux minutes après, il arrivait à l'orifice des puils de descente où cinq personnes, trois dames et deux messieurs, étaient rassemblées. Un gentleman vêtu de noir se détachant du groupe, fit un pas vers lui et, d'un air important, dit très haut :

— Allons, jeune homme !

C'était un petit vieux à la figure pourpre et aux cheveux blancs hérissés, qui semblait mécontent d'avoir failli attendre. Julien le toisa.

— Vous êtes autorisés à visiter la mine?...

Suivez-moi... Vous viendrez avec nous, Wilson. Les lampes sont-elles prêtes?... Je ne suppose pas que les dames descendent?

— Mais si I mais si I

— Les cages sont sales... Il y a de l'eau dans le fond de la mine et des endroits très mauvais. Je ne garantis pas que des femmes pourront y passer.

— Nous sommes braves, dit une jeune fille en deuil.

— Vos robes seront perdues.

— Nos robes sont comme nous : elles ne craignent rien.

— Le chien en est aussi ? demanda ironiquement Julien en désignant une petite bête à longs poils qui frémissait sous le bras de la jeune fille et regardait l'ingénieur avec des yeux enflammés.

— Bob ne me quitte jamais. Je réponds de lui. Julien haussa les épaules et entra le premier

dans la cage. Le vieux gentleman murmura entre ses dents :

— C'est bien ce qu'on m'avait dit... En sortant d'ici, il faudra que je cause avec le directeur.

On se plaça dans la cage qui était, en effet, nue et malpropre.

— Ça n'est pas comme l'ascenseur d'un grand hôtel ! — dit Wilson qui faisait l'agréable dans l'espérance d'un pourboire. — Tenez-vous à moi, mesdames.

La descente commença. En un instant, l'obscurité se fit. La large ouverture du trou allait se rétrécissant avec une rapidité vertigineuse.

— On dirait que nous tombons, dit une des femmes.

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— Il n'y a pas de danger, expliqua Wilson.

Si une des chaînes cassait, la cage s'arrêterait toute seule. Mais tout de même, nous filons avec la vitesse d'un train : vingt-cinq pieds par seconde. En une minute et demie nous touchons le fond.

— On ne s'arrête pas aux stations, observa la maîtresse de Bob en voyant s'ouvrir à droite et à gauche des galeries vaguement éclairées qui disparaissaient aussi vite qu'elles s'étaient montrées.

— Non, nous allons droit en bas... Et voilà que vous y êtes !

Là où ils mirent pied à terre, la profondeur était, leur dit-on, de trois cent cinquante-six brasses. Une activité étrange régnait dans ces rues souterraines, surtout autour des puits d'ascension où ils furent conduits d'abord. Les wagons arrivaient tout chargés, sur un chemin de fer, des extrémités de la mine et on les faisait entrer deux par deux dans les quatre étages superposés de la cage montante qui venaient affleurer l'un après l'autre au sol pour les recevoir. Wilson raconta que, dans sa jeunesse, il avait vu fonctionner le système des bennes.

C'étaient de grands diables de tonneaux cerclés de fer, qui se balançaient dans le vide : ce II y avait des fois que la benne montante s'entre-

choquait dans le milieu avec la benne descendante, et alors... les œufs se cassaient dans le panier. »

Les hommes allaient et venaient autour d'eux comme des fantômes, projetant une ombre indécise sur le sol noir et les noires parois. La clarté des lampes Davy, attachées à leurs chapeaux de cuir, filtrait, douteuse et trouble, à travers le réseau métallique qui la protégeait. Vues de loin, ces petites lumières qui se croisaient-, s'abordaient, semblaient se parler et marcher ensemble, produisaient un effet plus bizarre encore.

— On dirait des vers luisants, ma chère...

Est-ce que Bob a peur?

— Il n'ose pas crier, mais je sens son cœur qui bat, pauvre chéri!... Oh! quelle chaleur étouffante dans cette galerie!

— C'est que nous approchons du feu, dit Wilson.

— Quel feu? Le feu qui est au centre de la terre ?

Toute la société se mit à rire.

— Petite sotte ! fit le vieux genlleman. C'est une grande fournaise qui est au fond de la mine.

— Pour se chauffer?

— Au contraire, pour se rafraîchir.

— Je ne comprends pas.

— L'air chaud monte par la cheminée de sortie, dit Wilson, et l'air frais est forcé d'entrer par la cheminée d'appel... Il y a aussi les éventails.

— Les éventails I Oh ! comme c'est drôle, des éventails dans une mine !

— Ces éventails-là — reprit le contremaître, toujours insinuant, — ne ressemblent pas aux vôtres.

On voyait les hommes à l'ouvrage, postés sur leurs gradins et s'élevant, à mesure, sur les débris amoncelés par leur travail, pour attaquer le charbon plus haut. Une étincelle jaillit du pic d'un des travailleurs. Les dames demandèrent si c'était dangereux.

— Quelquefois cela a suffi pour amener une explosion de grisou.

— Mais les accidents sont rares, n'est-ce pas?

— Très rares.

Julien marchait en avant du groupe, ne se laissant ni approcher ni questionner. Arrivé au bout des galeries, il se retourna.

— On va faire sauter un morceau qui résiste.

L'opération est toujours sérieuse. Vous feriez mieux de rebrousser chemin.

— Mon avis est que ces dames remontent, dit le vieux monsieur.

— Oh ! papa, nous voulons voir sauter la mine !

— Gomme vous voudrez, fit sèchement Julien. Je vous ai prévenues.

Puis il s'approcha de l'équipe, et parla au chef :

— Le saucisson est en place?

— Oui, monsieur.

— Vous avez arrosé ?

— Oui, monsieur

— Alors, marchez.

— Feu ! dit le chef d'équipe.

La flamme courut le long de la traînée de poudre, atteignit la cavité préparée. Un éclair livide illumina la galerie et se perdit dans un flot de fumée rouge ; un bruit de tonnerre secoua toute la mine. Un déchirement sec, puis un choc sourd : c'était le bloc énorme qui roulait dans la poussière. Quand le fracas eut cessé, on n'entendit plus que le grêle hurlement de Bob qui s'étranglait de terreur. Pour le consoler, sa maltresse lui donna la moitié d'un biscuit qu'elle avait dans sa poche.

En ce moment, un coup de sifflet retentit à travers les galeries. C'était midi, l'heure du dîner des ouvriers. On les voyait, de tous côtés, endosser leurs vestes, ramasser leurs outils et se diriger vers les cages. Les visiteurs revinrent lentement pour laisser au flot le temps de s'écouler. Us s'espaçaient dans la grande galerie main-

tenant déserte, causant de ce qu'ils avaient vu. Julien, se retournant, remarqua que l'ouvrier restait en arrière avec la jeune fille au petit chien.

— Eh bien, Wilson ?

— Faites excuse, monsieur Delaunay : c'est Bob.

. — Qu'est-il arrivé?

— Rien. Seulement la détonation lui a fait de l'effet ; il a fallu le mettre par terre.

Julien se trouvait à mi-chemin entre les deux groupes dont le premier était déjà à plus de cinquante pas en avant. Il frappa du pied avec colère en mâchant un rude juron entre ses dents.

— La stupide créature avec son chien !

Après un instant d'attente, il revint sur ses

pas, impatienté. Au moment où il arrivait près de la jeune fille et de Wilson, arrêtés au milieu de la galerie, une commotion épouvantable se produisit et le sentiment de son existence fut momentanément supprimé.

Quand il revint à lui, il n'aurait pu dire combien de temps avait duré cet évanouissement : des secondes, des minutes ou des heures. Il était couché sur le dos dans une obscurité complète. Près de lui, tout près, quelqu'un gémissait.

— Qui est là? dit-il.

— Moi, Amy Saint-Clair.

Alors, il se souleva sur le coude et, d'une voix rauque, brisée, dont il ne reconnut pas luimême le son, il appela :

— Wilson !

Rien ne répondit.

Ce mouvement avait fait couler de son front sur ses yeux des gouttes tièdes. Il y porta la main. Ce devait être du sang, car il avait au front une large déchirure.

Il se tâta ; ses membres n'avaient reçu aucune atteinte. Alors, se tournant du côté d'où venait la voix de la jeune fille :

— Vous êtes blessée ? Souffrez-vous beaucoup ?

— Je souffre, oui ! Je doîs avoir les jambes brisées... Je ne puis bouger. Et vous?

■ — Je n'ai rien, qu'une écorchure au front.

— Mon Dieu, qu'est-il arrivé?

— Je ne peux pas le comprendre. Probablement, la détonation de la poudre aura ébranlé tout le massif; une fissure se sera ouverte et aura mis en liberté des gaz inflammables. La galerie en est pleine. Sentez-vous ces affreuses odeurs ?. . .

— Si je les sens ! . . .

— De là une explosion et un éboulement. La voûte de la galerie s'est écroulée entre nous et les autres.

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— Les croyez-vous sauvés?

— Peut-être. Je n'en sais rien. Gela dépend de l'espace touché par l'éboulement. J'ai peur qu'il ne soit considérable.

— Pourquoi?

— Parce que je n'entends aucun bruit.

— Alors, nous sommes emprisonnés?

— Malheureusement, oui.

— Mais on va venir à notre secours?

— C'est certain.

— Et on nous sauvera?

— Je l'espère.

— Ah ! si je pouvais seulement dégager ma jambe de ce poids qui l'écrase...

— * Je viens à vous. Je vais essayer.

Il rampa vers elle, et rencontra dans l'ombre sa main qui se cramponna à lui avec l'énergie convulsive des noyés. Il commença à reconnaître la position en tâtonnant.

— Prenez garde à Bob ; il est caché dans ma robe.

— Comment ! il est là ? Il n'a pas de mal ?

— Je crois que non.

— A quoi s'amuse la Providence !

Il fît des efforts pour gfoulever le bloc de minerai, mais sans réussir.

— Je ne puis le faire remuer d'une ligne. Si Wilson était là pour m'aider, peut-être qu'à nous

deux... Mais le pauvre diable doit être mort. Et, en admettant que je puisse mettre le bloc en mouvement, je risque de [faire écrouler tout le reste et nous serions réduits en poussière. Mieux vaudrait entamer la houille, détacher un morceau du bord, de façon à dégager votre pied.

Il tira un couteau de sa poche et tenta de faire comme il avait dit.

Tout à coup, Amy poussa un cri.

— Je vous ai fait mal?

— Non, mais je l'ai touché.

— Qui?

— L'homme mort!... Il est là, tout près de moi. J'essayais de me soulever pour changer de position. Ma main a touché sa figure. C'est horrible.

Julien s'approcha avec précaution, et n'eut pas de peine à découvrir le malheureux Wilson. Toute la partie inférieure de son corps était broyée sous un fragment de la voûte. Un autre bloc, après lui avoir ouvert le crâne, avait roulé plus loin.

— Il est heureux que nous soyons dans l'obscurité, car nous verrions de triste» choses I... Mais je n'avance à rien avec ce misérable couteau 1 ; il me faudrait une pioche. J'ai vu une brouette remplie d'outils dans la galerie transversale.,.

Amy devina sa pensée et ne le laissa pas achever.

— Non, non... Si, par hasard, vous ne retrouviez plus votre chemin dans la nuit?

Elle ajouta plus bas :

— Par pitié, ne me laissez pas seule avec...

avec...

— Ce n'est pas le moment des terreurs puériles. Il faut tout faire pour sauver notre vie et nous tirer d'ici, n'est-ce pas?

— Vous avez raison. Allez. J'aurai du courage.

Il s'éloigna lentement en longeant la paroi et resta absent une dizaine de minutes. Gomme il revenait avec un pic, il trouva Amy très excitée.

— On travaille. Je les entends.

— C'est parfaitement vrai I s'écria Julien après avoir écouté.

Il cria de toutes ses forces, mais les travailleurs eux-mêmes faisaient trop de bruit pour percevoir aucun autre son.

— Je recommencerai tout à l'heure, et ils m'entendront. Ils sont à portée.

Il attaqua le bloc de charbon. Chaque coup de pioche retentissait douloureusement dans le pied engagé, mais elle dominait sa souffrance que trahissait à peine un léger mouvement nerveux.

Un morceau se détacha, puis un second, puis

un troisième ; Julien les relirait soigneusement l'un après l'autre. Enfin, Amy sentit que son pied était libre.

— Le pied, dit le jeune homme, doit être horriblement froissé, et je crois que la jambe est cassée au-dessus de la cheville, mais ce n'est peut-être qu'une fracture simple.

— Pourvu que je ne boite pas plus tard ! . . . Si je devais boiter, je crois que j'aimerais mieux mourir à présent.

— Avec votre mouchoir et le mien, je vais, si vous le voulez bien, vous bander solidement la jambe... Si le chirurgien n'est pas content de mon travail, vous lui direz que j'ai fait de mon mieux et que ce n'était pas commode.

Quand ce fut fait et qu'Amy se déclara un peu soulagée, il recommença ses appels et, cette fois, on l'entendit. Avec mille peines, le dialogue suivant s'engagea :

— Qui êtes-vous?

— Delaunay.

— Miss Saint-Clair est-elle avec vous?

— Oui.

— Vivante?

— Oui.

— Wilson ?

— Mort.

A son tour, Julien interrogea. Il apprit et put

2l4 DABEL

annoncer à la jeune fille que ses compagnons étaient sains et saufs.

Les coups de pioche retentirent alors avec plus de vigueur.

— Vous êtes miss Saint-Clair? demanda le jeune homme.

— Ne le saviez-vous pas? C'est la première chose que je vous ai dite...

— Excusez-moi : je n'avais pas fait attention au nom. Miss Saint-Clair, d'El Obayd, Finchley?

— Sans doute.

— C'est singulier I

— Qu'y a-tril de singulier à ce que je sois miss Saint-Clair?

Elle eut un léger éclat de rire qui résonna étrangement dans cette catacombe. L'espoir se ravivait en elle et la jeunesse réclamait ses droits. Sans répondre, Julien reprit :

— Je vais vous porter un peu plus loin, jusqu'à l'angle de la galerie voisine, où l'air esl plus pur et où nous ne craindrons plus la chute des blocs si tout cet enchevêtrement se désagrège. Accrochez- vous de toutes vos forces à mon cou.

Elle lui obéit docilement, à ce point que leurs joues se touchaient et que leurs souffles se mêlaient. Il la déposa contre la paroi à la place qu'il avait indiquée.

Les idées de miss Saint-Clair continuaient à prendre un tour favorable. La catastrophe devenait une aventure. Dans sa tête romanesque s'esquissaient des paragraphes de journaux, avec des titres en grosses lettres : « Terrible explosion. Une jeune fille enfermée dans une mine. » Puis elle se voyait revenue dans son boudoir de Finchley ; sur sa table en bois de rose, elle écrivait une longue narration de l'événement à Fidès, maintenant étudiante à Girton Collège. Sur sa chaise longue, elle recevait ses amies, avides de connaître ses impressions : « Seule, dans un souterrain, avec un jeune homme!... Et vous ne flirtiez pas? — Ah ! nous n'y songions guère. — Cependant, ma chère, quand il vous portait, qu'est-ce que vous éprouviez? Et s'il en avait profité pour vous embrasser ?... »

Ce fut d'une façon presque gaie et du même ton qu'elle eût fait, à Finchley, les honneurs du thé, qu'Amy offrit à Julien la moitié du biscuit qu'elle avait encore dans sa poche...

— C'était le goûter de Bob, dit-elle, mais Bob s'en passera pour aujourd'hui.

— Ménagez-le, dit Julien. Moi, je n'ai pas faim.

— Ménager ce reste de gâteau I Vous croyez donc que ce sera bien long?

— Je le crains.

2l6 I1AUEL

— Dans combien d'heures pensez-vous que nous serons délivrés ?

— Comment voulez-vous que je sache?... Cela dépend, je vous l'ai dit déjà, de l'espace couvert par les débris. Le travail de déblaiement est lent et dangereux ; il peut être retardé par mille causes. Quelquefois c'est une nouvelle explosion de grisou, et le charbon s'enflamme. Ou bien la mine est inondée par des nappes souterraines... Entendez-vous cette eau qui tombe? D'où vient-elle? Où s'amasse-t-elle ? Si la mine est inondée, en admettant que nous ne courions aucun danger, il faut qu'une partie des hommes fassent jouer les pompes pendant que les autres travaillent.

Il ne lui parlait pas d'un péril encore plus grave. Quoique les ventilateurs fussent encore intacts, ils fonctionnaient mal, et ne suffisaient pas à évacuer les gaz nuisibles. L'air se chargeait de poison autour d'eux.

Julien commençait h sentir l'influence délétère, et la jeune fille était en proie au même malaise. Elle éprouvait, disait-elle, une accablante somnolence.

— Je vais essayer de dormir. Vous me réveillerez quand ils seront tout près.

— Dormez, si vous pouvez. Cela abrégera les heures.

11 pensait en lui-même que la pauvre fille passerait peut-être ainsi sans souffrance du sommeil à la mort. Puis, faisant un effort pour triompher de l'engourdissement qui l'envahissait, il retourna vers le bout de la galerie et réussit encore à échanger quelques mots avec les sauveteurs. Ils ne semblaient guère avancer et il parut au jeune homme qu'on se querellait sur la marche à suivre.

Il revint vers Amy au bout d'une demi-heure.

11 devait être alors minuit dix minutes ou deux heures du matin : il était arrivé à cette conclusion double en tâtant les aiguilles de sa montre.

Il trouva que la jeune fille ne dormait pas.

Elle se plaignait de sa jambe et aussi de vives douleurs à la tête. Puis elle avait froid. Julien retira sa jaquette et l'enveloppa.

— Mais vous?

— Oh! ne vous inquiétez pas. Je puis emprunter celle du pauvre Wilson ; il n'en a plus besoin.

— Le malheureux!... Au fait, élait-il marié?

— Marié et père de plusieurs enfants.

— Papa leur fera une pension, j'espère. En tout cas, je m'occuperai d'eux si je sors d'ici... Quant à vous qui avez été si bon ! . . .

— Moi, bon I C'est la première fois de ma

2l8 BABEL

vie qu'on me dit cela. On s'accorde généralement à trouver que je ne vaux rien.

— Je ne sais ce que vous êtes avec les autres, mais je sais ce que vous avez été pour moi.

Sans vous, je serais déjà morte d'horreur et de désespoir. Si on nous tire d'ici vivants, vous viendrez à Finchley et... nous serons amis. Vous ne répondez pas ?

— Miss Saint-Clair, en ce moment, il y a ici deux pauvres créalures humaines qui se consolent et s'entr'aident de leur mieux dans la cruelle situation où la mauvaise chance les a jetées. Je vous couvre de mon habit et vous m'offrez l'avant-dernière bouchée qui vous reste. Mais demain, hors de ce trou, nous reprendrions nos places. Vous redeviendriez la charmante enfant gâtée que vous étiez hier ; moi, je redeviendrais le mauvais sujet que les patrons seraient ravis de mettre à la porte, le « jeune homme » dont on avait parlé à votre père, quelque chose d'intermédiaire entre un monsieur et un ouvrier... Croyez-moi, miss Saint-Clair, si nous nous rencontrons jamais dans le monde de là-haut, le mieux sera peut-être encore de passer notre chemin comme si nous ne nous étions jamais vus.

— Vous me faites beaucoup de peine... Écoutez I Êtes -vous religieux?

— Non, pas du tout.

— Moi, je n'étais guère pieuse non plus. Mais tout à l'heure, j'ai prié Dieu, oh ! bien ardemment... Ou plutôt, je lui ai fait une promesse : c'est que je ne serais plus ni vaine, ni capricieuse, ni coquette, mais que je tâcherais de faire du bien... Devant lui, j'ai pris encore un autre engagement. Il s'agit de vous...

La main d'Amy chercha en tremblant celle de Julien. Ce geste achevait la pensée de la jeune fille. Il était saisi de cette étrange fortune qui s'offrait à lui dans une minute presque désespérée.

— Chère miss Saint-Clair, dit-il, hésitant, je n'ose pas vous comprendre.

— Alors, c'est que vous m'avez comprise.

— Certes, ce serait la peine de vivre I Mais les paroles prononcées dans un pareil lieu et dans un pareil moment ne doivent pas enchaîner votre avenir. Si plus tard vous ne vous en souvenez plus, je les aurai oubliées.

— Ce que je donne, je ne le reprends jamais, dit Amy avec l'exaltation de la fièvre. Je vous en prie, allez voir s'ils approchent... Moi aussi, je voudrais vivre I

Julien lui obéit. Cet incident imprévu l'avait ranimé, et ce fut d'un pas plus ferme qu'il regagna l'endroit où avait eu lieu la catastrophe.

Son angoisse fut d'autant plus poignante, son

désespoir d'autant plus profond en constatant que la faible lumière qui, précédemment, arrivait à lui par les interstices des blocs de charbon, avait disparu ; le bruit des voix et des coups de pioche avait cessé. Quel événement était survenu ? Un nouvel éboulement qui avait enseveli les travailleurs, ou une inondation qui les chassait devant elle? Avait-on reconnu l'inutilité ou le péril de l'opération? Quelle que fût la vérité, ils étaient abandonnés, condamnés à mort. Jusque-là un espoir, bien plus fort qu'il ne voulait l'avouer, l'avait soutenu. Cet espoir lui manquait brusquement. Ses extrémités se glacèrent, ses jambes tremblèrent sous lui ; il sentit dans tout son être l'épouvantable défaillance du misérable au pied de la guillotine.

Par quelle agonie allait-il passer? Ce Wilson, dont ses pieds heurtaient à chaque instant le cadavre et qu'il plaignait tout à l'heure, il l'enviait maintenant. Wilson avait été assommé d'un coup, sans souffrance, sans avoir su ni prévu. Il avait de la chance, celui-là ! Julien éprouvait une sorte de colère sauvage ; il oublia un moment l'existence de la pauvre créature enfermée avec lui dans la même tombe. Il revint cependant à elle, au bout de quelques minutes, machinalement ramené vers sa compagne d'infortune par un instinct confus de solidarité, par la notion

vague qu'à deux il serait plus facile de mourir.

L'air était empesté de vapeurs toxiques et c'était maintenant la mort qu'on respirait. Il se traîna avec peine jusqu'au lieu où il avait laissé Amy.

Qu'allait-il lui dire? Aurait-il la suprême charité, aurait-il la force de prolonger l'illusion de miss Saint-Clair, alors qu'il n'en conservait aucune? Comment répondre à ses questions? Mais, à son retour, elle ne le questionna pas.

— Maman, lui dit-elle, était avec moi tout à l'heure... maman qui est morte l'année dernière.

Julien avait entendu dire que les gaz de la mine causaient parfois, avant la mort, le dérangement de l'esprit.

« Elle était folle, il y a un moment, pensa-t-il, lorsqu'elle a parlé d'engagement entre nous. Et moi qui avais pris cela au sérieux ! . . . »

Amy reprit :

— Pourquoi donc a-t-on éteint les lumières ?. . . Et personne pour nous recevoir ! Ils ne savent donc pas que nous sommes mariés ! . . .

Julien s'était laissé tomber auprès d'elle ; elle coucha sa tête sur la poitrine du jeune homme.

— Quel est votre nom, votre nom de baptême?... Vous ne me l'avez pas dit.

— Julien.

Elle répéta ce nom plusieurs fois, avec effort. Puis elle glissa lentement et demeura immobile.

Lui aussi, il éprouvait de douloureux symptômes ; sa pensée devenait incertaine et flottante, sa respiration s'embarrassait, son cœur battait à grands coups contre sa poitrine, Tonde sanguine frappait ses tempes avec la violence d'une décharge, tandis que ses membres inférieurs étaient déjà glacés.

La tête d'Amy reposait dans ses mains : il sentit que le petit Bob, couché près d'eux, léchait languissamment le visage de sa maîtresse... Et puis il perdit connaissance.

Julien se réveilla dans son lit, près d'une fenêtre largement ouverte qui laissait entrer l'air et la lumière du matin. Plusieurs hommes, parmi lesquels le médecin de la mine, l'entouraient, et il y eut un bruyant mouvement de satisfaction lorsqu'il ouvrit les yeux. Aussitôt qu'il put parler et faire des questions, il apprit comment s'était opéré le sauvetage. On avait reconnu que plusieurs jours et plusieurs nuits seraient nécessaires pour déblayer les débris et parvenir jusqu'aux prisonniers. C'est alors qu'on avait songé à prendre un autre chemin, en suivant une galerie abandonnée dont le fond était précisément parallèle et immédiatement supé-

2lt\ BABEL

rieur à la galerie actuelle. C'est de là qu'on avait pu descendre au secours des malheureux.

Miss Saint-Claîr était encore évanouie, mais on espérait là ramener à la vie. Le lendemain, cet espoir se changea en certitude. Deux jours après, M. Saint-Clair emmenait Amy dans un train spécial, sans avoir donné aucun signe de vie à l'homme qui avait soutenu le courage et partagé le danger de sa fille.

Une semaine environ s'était écoulée, lorsque Julien reçut une invitation à passer chez le directeur. Il s'y rendit, tout pâle encore et appuyé sur une canne, car les effets du poison étaient lents à disparaître.

Le directeur l'accueillit avec empressement, le fît asseoir dans un fauteuil et l'interrogea sur l'état de sa santé.

— Je vais bien, répondit brièvement Julien.

— J'en suis heureux. Vous savez avec quelle paternelle sollicitude...

— Je vais bien, répéta Julien l'interrompant, et je reprendrai mon service lundi. Est-ce là ce que vous vouliez savoir?

— Pas précisément. Ce... malheureux accident a des suites que personne ne pouvait prévoir et dont j'ai à vous entretenir. M. Saint-Clair a quilté Old Rrook dans une disposition d'esprit très fâcheuse. De retour à Londres, il a mis

toute la Compagnie en rameur. Vous savez qu'il est membre du conseil d'administration...

— Je n'en savais rien. Ce n'était pas mon affaire.

— Certainement non... Mais enfin M. Saint- Clair se plaint de tout le monde, accuse tout le monde du malheur qui est arrivé et qui a été si près, dit-il, de coûter la vie à sa fille. Il veut une victime, et c'est vous qu'il a choisi.

— Moi ! . . . Et pourquoi ? Sous quel prétexte ?

— Il a découvert que les règlements interdisent l'usage de la poudre dans la mine.

— Les règlements ont raison, mais voilà trente ans qu'on les viole tous les jours. C'est à mes chefs de répondre. N'ayant pas l'autorité, pourquoi aurais-je la responsabilité ?

— Le hasard veut que vos chefs fussent absents et que vous ayez été seul présent.

— Mais c'est ridicule ! Vous connaissez les usages, les précédents. Vous pouvez, vous devez témoigner. . .

— Mon cher ami, n'oubliez pas que je suis un employé de la Compagnie. Que puis-je contre un homme puissant comme M. Saint-Clair, dont les capitaux sont nécessaires à l'entreprise? Or, il est évidemment monté contre vous.

— Parce que je l'ai remis à sa place quand il a voulu faire l'insolent.

— Peut-être y a-tr-il autre chose... Ceci est un peu délicat... Voyons, est-ce que votre conscience ne vous reproche rien à l'égard de M. Saint- Clair ?

— Ma conscience? Qu'est-ce que vous

me chantez là?

— Connaissiez-vous déjà miss Saint-Clair ?

L'aviez-vous rencontrée ailleurs avant l'accident ?

— Jamais I... C'est à ce point qu'actuellement je ne la reconnaîtrais pas dans la rue. Je ne sais seulement pas si elle est blonde, brune ou rousse.

— En ce cas, votre intimité avait dû faire des progrès... rapides.

— J'aurais voulu vous y voir, monsieur le directeur I . . . Entre condamnés à mort qui essaient de s'évader, l'intimité fait des progrès très rapides. On supprime les présentations dans ces moments-là, comprenez-vous?...

— Je comprends. Toujours est-il que l'attitude dans laquelle on vous a découverts, miss Saint-Clair et vous, a déplu à son père.

Julien éclata d'un rire méprisant.

— snobisme, voilà de tes coups I Est-ce assez upper middle class * ? Cette brute s'imagine peut-être que j'ai ménagé une petite explosion de carbure d'hydrogène pour me procurer quel-

i. a Haute moyenne classe », c'est-à-dire les bourgeois enrichis, les parvenus du commerce et de l'industrie.

ques heures de tête-à-tête avec sa fille unique dans un endroit mal éclairé ! . . . Monsieur, nous étions en train de mourir, et on meurt comme on peut. J'avoue que j'avais eu l'audace d'envelopper miss Saint-Clair dans mon humble jaquette parce qu'elle avait froid. Je n'aurais pas pris cette liberté si j'avais eu une mante de Peter Robinson à lui mettre sur les épaules.

M. le directeur se frappa les cuisses en levant les yeux au ciel.

— Enfin, reprit Julien, qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur ? Quel châtiment entend-il infliger à l'homme qui, sans y être régulièrement autorisé, a pris sur lui d'empêcher sa fille de mourir de peur, de désespoir et de souffrance?

— Il exige votre renvoi. La Compagnie est obligée de se priver de vos services, dont elle reconnaît toute la valeur. Quant à moi, soyez persuadé que je regretterai toujours...

— Ne vous donnez pas la peine de mentir, dit rudement Julien en se levant. Tout le monde sait que vous avez un neveu qui attend ma place. J'avais pensé, quand j'étais là-bas dans le trou, que la perspective de ma mort avait dû égayer le thé de la famille. Peut-être votre damnée femme et vos damnées filles avaient-elles déjà adressé des actions de grâces au Tout-Puissant, avec lequel elles doivent être en excellentes rela-

tions... Ne vous dérangez pas pour me reconduire, cria-t-il de la porte au directeur que l'ahurissement clouait dans son fauteuil. Je trouverai mon chemin tout seul.

Sur ces mots, il ferma la porte si violemment que tout trembla dans le cabinet et qu'une petite statuette de Slcphenson, qui décorait l'étroite tablette de la cheminée, tomba sur le nez et se cassa.

Le renvoi de Julien Delaunay mit toute la mine en émoi. Une députation alla trouver le directeur, qui avait eu le temps de reprendre ses esprits et de ramasser son Stephenson. Il protesta de ses bonnes intentions et de son impuissance. Dieu était témoin qu'il n'avait aucun mauvais sentiment contre M. Delaunay. Il se réjouissait que la Providence l'eût miraculeusement protégé. Il lui pardonnerait, en chrétien, des vivacités de langage inspirées par la colère, il se ferait encore son avocat auprès du Conseil. Mais il ne pouvait rien de plus.

« Si le Conseil ne cède pas, avait-on dit d'abord, nous nous mettrons en grève. » Mais, dans les journées qui suivirent, on se calma et on réfléchit. La saison était mal choisie: c'était le printemps, le moment où l'ouvrier est le plus pauvre, et où la suspension du travail est presque un bénéfice pour les patrons, parce qu'à ce mo-

ment l'offre dépasse la demande. Le motif de la grève projetée étant purement local et personnel, il n'y avait nulle aide à attendre ni de la fédération des mineurs, ni du conseil général des Trades' Unions.

La conclusion était claire : l'ingénieur révoqué n'avait qu'à faire son paquet. Ce qu'il fit. On le reconduisit à la gare avec une bannière sur laquelle étaient brodés ces mots en lettres que la pluie avait déteintes : « Ne cédons jamais ! » Une musique, empruntée à un cirque de passage, joua successivement les airs traditionnels qu'on est sûr d'entendre dans les ovations populaires : Hes a joUy good fellow et See, the conquering hero cornes. Un radical du lieu profita de l'occasion pour se faire une réclame électorale en prononçant un discours sous un parapluie. Julien, par la portière du compartiment, adressa quelques paroles d'adieu aux ouvriers, serra quelques mains tendues. Puis, au coup de sifflet de la machine répondit un hip ! hip ! hurrah !

Le troisième cheer ne parvint aux oreilles de celui qui en était l'objet qu'affaibli par la distance. Le jolly good fellow, qui se sentait l'âme triste et mauvaise, le « héros » qui s'en allait vaincu, au lieu d'arriver en triomphe, se vit seul, avec une vieille femme qui portait un panier d'œufs, dans un dégoûtant wagon de troi-

23o BABEL

rième qui traversait à toute vapeur de mornes prairies inondées. Encore une fois, sa situation s'écroulait, et il avait à la reconstruire. De combien de batailles ainsi livrées et perdues serait faite sa vie?

A Londres, où irait-il? Chez sa mère ? Il la trouverait chagrinée et gênée. Il savait vaguement que Pauline avait eu des histoires : pour une pique avec une camarade, pour une bêtise, mademoiselle avait envoyé promener son théâtre. Madame Delaunay était sous le coup d'un procès. Elle le recevrait avec des jérémiades et un sermon : ce Pourquoi avait-il toujours une mauvaise tête ? Qu'est-ce que ça lui coûtait d'être poli avec ce monsieur qui avait le pouvoir de le faire mettre à la porte?... Quand on est pauvre et qu'on veut faire son chemin, il ne faut pas être si fier I... » Et comme ça pendant des heures ; toutes les vieilles maximes des temps de lâcheté et de servitude : la patience, la résignation, la bonne farce de ce tendre l'autre joue...» Quand il lui demanderait de faire quelque chose pour lui, elle lui répondrait ; « Je prierai matin et soir... » Puis, un beau jour, le fameux Père Estève lui découvrirait un nouveau maître h servir, un nouvel esclavage à endurer... Merci, il en avait assez, de cette vie-là !

C'est pourquoi, en arrivant à la gare, il donna

BABEL 23l

au cocher l'adresse de Tom Gillott, cette adresse conservée précieusement comme une ressource pour les mauvais jours depuis la visite de Fouvrier-tribun à Old Brook.

Une demi-heure après, il sonnait à la porte d'une petite maison dans une rue latérale, entre les deux grandes artères de Whitechapel Road et de Commercial Road, au cœur même de l'East End.

Une vieille femme crasseuse vint lui ouvrir, et lui demanda, la bouche pleine, ce qu'il voulait.

— Est-ce que monsieur Tom Gillott est là ?

Est-ce qu'il peut me recevoir? Voici ma carte.

La vieille femme ne prit pas la carte, mais, ouvrant une porte de côté, elle cria :

— Tom, voilà un monsieur qui veut vous parler.

— Eh bien! mère, dites-lui d'entrer.

Julien fit un pas en avant et vit le "grand homme, dont le nom remplissait les journaux et qui faisait trembler les ce classes dirigeantes, » prenant le thé avec sa femme et ses enfants dans un petit parloir qui devait en même temps lui servir de cabinet d'étude et de salon de réception. C'était un gros homme au cou de taureau, à la barbe rouge, à la voix de stentor, avec un

commencement d'asthme qui l'obligeait à couper ses phrases de fréquentes respirations.

— Je ne sais si vous me reconnaissez, monsieur Gillott.

— Parfaitement : vous êtes l'ingénieur d'Old Brook. Il y a donc du nouveau, là-bas?

— Oui. Et comme vous m'aviez dit...

— Certainement, certainement... Nous causerons de cela tout à l'heure. En attendant, Mrs. Gillott va vous donner une tasse de thé. Allons, les gosses, serrez-vous !

Julien s'assit, un peu gêné par le silence qui suivit. Cependant il fit un effort pour entrer en conversation.

— Vous avez une nombreuse famille, Mrs. Gillott.

— Ils ne sont pas tous là, fit Mrs. Gillott.

Il y en a deux en Australie, un à Natal, un au Canada, sans compter trois au cimetière.

— Il faut bien que les aînés s'en aillent pour faire de la place aux autres, dit Gillott. La bourgeoise n'est pas feignante, et on ne les empêche pas de venir.

Mrs. Gillott était une petite femme ronde, vive et brune.

— Monsieur Gillott I fit-elle d'un air scandalisé. Mais son petit œil malicieux disait combien

elle admirait l'esprit de son mari.

Il y eut encore une pause.

— Et, reprit Julien, comment vont les affaires par ici?

— Elles vont mal, et j'espère qu'elles iront bientôt encore plus mal. Nous avons besoin d'un orage pour purifier l'atmosphère, n'est-ce pas, Wemyss ?

— Incontestablement ! — dit un petit homme maigre, à figure pointue, étroite et verdâtre, qui tournait le dos à la fenêtre et que Julien avait pris pour un des enfants de Gillott.

— Vous devez connaître de nom Christopher Wemyss, le rédacteur du Peoples Mémorial, l'auteur de Y Histoire des Classes laborieuses au moyen âge... Ah! Wemyss est un savant; il en a lu, des livres !

Gillott lâcha ces mots avec un soupir où se trahissait l'inconsolable regret de l'illettré.

M. Wemyss fit entendre une sorte de gloussement nerveux, qui pouvait passer pour une protestation de sa modestie.

— Vous n'avez qu'à ordonner la grève pour qu'elle soit, dit Julien. Tout le monde sait que vous avez les dockers dans la main.

Gillott était visiblement flatté.

— Oui, on dit ça. . . Mais on ne sait pas tout . . Ah ! voyez-vous , monsieur Delaunay , le peuple manque de discipline, d'obéissance, de dévoue-

ment à la personne de ses chefs. Il n'a pas encore appris à leur procurer une grande situation morale, comme les bourgeois savent si bien le faire... Les ouvriers ? Mais ils me traitent comme le premier venu d'entre eux. C'est drôle à dire : il n'y a que les bourgeois qui sentent ce que je vaux. C'est leur terreur qui fait mon prestige... Allons, tout le monde a fini?... Mère, débarrassez-nous la table : nous avons besoin de causer affaires.

Julien expliqua la situation où il se trouvait.

— M. Delaunay arrive à propos, remarqua Wemyss. La place de secrétaire payé des groupes ouvriers de Hackney et de Shoreditch est vacante depuis huit jours. Elle pourrait lui convenir provisoirement.

Il fut entendu qu'on poserait sa candidature.

— En attendant, lancez-vous, faites-vous connaître en parlant dans nos meetings... Il faut que vous trouviez un logement dans le quartier. Notre maison est pleine, sans quoi je vous aurais proposé de devenir notre pensionnaire. La mère de Mrs. Gîllolt a un vrai talent pour la cuisine, elle a été en service chez un duc... Mais ce n'est pas possible. Je crois qu'il y a une chambre vide dans la maison voisine, où demeure M. Wemyss. Elle est tenue par une dame et sa fille. Ce sont des personnes honnêtes.

— Presque honnêtes, interjeta Wemyss. Oui, je crois que cela pourra s'arranger. Si vous voulez me suivre?...

Lorsque Julien fut installé dans son nouveau logis, M. Wemyss s'assit et appuya, d'un air rêveur, son menton aigu sur la pomme de son parapluie.

— Je me ferai, dit-il, un plaisir de vous guider dans un monde qui doit être nouveau pour vous. Gillott, vous avez dû le remarquer, est peu intelligent.

— Comment est-il arrivé à la position qu'il a dans le parti ouvrier ?

— En gueulant dans les meetings.

— Son asthme doit le gêner ?

— Pas du tout. C'est son asthme qui a fait sa réputation d'orateur : cela donne à sa parole un rythme saccadé et convulsif qui imite l'émotion... Gueuler dans les meetings, tout est là. Moi, je reste au second plan parce que ma voix ne porte pas à quatre pas.

— Mais vous avez le journal !

— Le journal est loin d'avoir, avec ces primitifs, la même influence que la parole. Ils ne comprennent jamais ce qu'ils lisent, ils comprennent quelquefois ce qu'on leur dit.., Gillott n'a pas une idée dans la cervelle. Par-dessus le marché, c'est un faux révolutionnaire, qui parle

236 DABEL

de tout renverser, mais qui serait bien attrapé si la société s'écroulait ; c'est un fusil chargé h poudre, qui ne tuera personne si jamais il part. 11 est à plat ventre devant le rang et devant la richesse. Savez- vous pourquoi il vous accueille et vous protège ?

— Non.

— Parce que vous lui faites reflet d'un bourgeois, parce que vous êtes, en effet, bourgeois d'éducation et de langage. Enfin, avec son apparence de rondeur, c'est un snob.

— Il y a donc des snobs parmi les ouvriers ?

— Plus que partout ailleurs... Ah! je vois que vous croyez au peuple.

— J'avoue...

— Ne faites pas cette bêlisc-là !... On peut arriver par la démocratie, mais il ne faut pas y croire.

M. Wemyss se leva sur ces paroles comme s'il venait d'énoncer la chose la plus simple du monde. Il caressa son vieux chapeau avec sa manche droite, tendit à Julien une main molle et indécise et le laissa à ses réflexions.

Le cynisme n'effarouchait plus depuis longtemps Julien Delaunay. Il conclut de cette courte conversation qu'il ne fallait se fier ni à Tom Gillott ni à Christopher Wemyss, et peut-être

n'était-ce pas la plus mauvaise conclusion à laquelle il pût s'arrêler.

Quelques semaines lui suffirent pour se familiariser avec l'East End,, avec ses mœurs, si différentes de celles du Londres occidental, avec la physionomie spéciale de chacun de ses quartiers, avec ses lieux de débauche et ses lieux de souffrances, ses abîmes de misère et d'infamie. Il visita les dortoirs populaires à quatre pence, pénétra, à toute heure de jour et de nuit, avec les détectives et les inspecteurs sanitaires, dans les garnis, vit les indigents du ivorkhouse de S 1 George in the East éplucher Tétoupe pour gagner leur déjeuner, sonda les boutiques de Petticoat-lane, ce prodigieux marché aux guenilles, où l'on fait des fortunes en vendant des objets qui semblent n'avoir plus de valeur ni d'usage; il causa avec les logeurs, les marchands ambulants, les receleurs, les filles, les portefaix, les balayeurs, les crieurs de journaux, avec tout ce monde qui vit, suivant une expression énergique, « de la main à la bouche » , qui, en d'autres termes, dévore le penny aussitôt gagné et compte, pour soutenir son existence, sur l'emploi fortuit et momentané, le /06, c'est-à-dire, en somme, sur le hasard.

On avait annoncé un meeting pour discuter la question des logements insalubres. 11 s'y ren-

dit, demanda la parole et l'obtint. Lorsqu'on le vit debout, prêt à parler, les ouvriers se disaient entre eux :

— Qui est-ce donc ?

— Vous ne me connaissez pas , commença Julien, mais nous aurons bientôt fait connaissance. Je vous apporte des faits sur la question qui vous occupe, et les faits sont toujours éloquents, quand ils sont vrais, quel que soit l'homme qui les produit et d'où qu'il vienne. J'ai parcouru depuis huit jours plus de deux cents maisons, dont la plus éloignée n'est pas à cinq minutes d'ici. Eh bien I j'affirme que dans ces maisons, pas une seule des prescriptions des actes du Parlement relatifs à la salubrité des logements ouvriers n'est observée. J'ai vu des familles de cinq personnes entassées dans des mansardes qui n'ont pas huit pieds de côté. Où sont les trois cents pieds cubes d'air que la loi promet à chaque individu au-dessus de douze ans ? L'eau n'arrive dans ces maisons que pendant cinq ou six heures. J'ai demandé à voir le réservoir capable de contenir sept gallons que la loi prescrit en pareil cas : on n'a pu me le montrer nulle part. La loi ordonne aussi que les murs soient blanchis à la chaux chaque année au mois d'avril : il y a cinq ans que cette précaution n'a été prise. On n'a rien fait pour

BABEL 23g

désinfecter les pièces où des malades étaient morts de maladies contagieuses. Le drainage est tel, qu'en vérité la fièvre typhoïde n'a qu'à venir : elle sera chez elle, et on peut dire qu'on lui a royalement préparé les logis.

Les cris de Shame ! Shame ! (c'est une honte 1) retentirent dans tous les coins de la salle. Julien tenait l'auditoire sous son regard. 11 reprit avec une froideur ironique, un accent bref, incisif, qui mordait les cœurs :

— Attendez ! ne vous hâtez pas de vous indigner, ménagez votre colère : les sujets ne vous manqueront pas. J'ai demandé pourquoi l'inspecteur sanitaire ne dénonçait pas ces abus, et on m'a répondu qu'il était le frère du collecteur des loyers.

— Ah ! ah ! ils s'entendent. . . Une paire de coquins I

— J'ai alors demandé le nom du propriétaire, et on m'a appris qu'il se nommait Saint-Clair. Je vous prie de retenir ce nom-là. Mettez-le sur votre pocket-book , si vous en avez un I

— Oui ! oui I

— C'est un homme, m'a-t-on dit, qui est sorti du peuple et qui a trahi le peuple.

Une voix cria, du fond de la salle :

— Ce sont les pires, ceux-là I

— Vous avez raison, ce sont les pires. Si vous

voulez connaître les origines de la fortune de cet homme, interrogez les registres des Compagnies où Ton assure les navires voués au naufrage ; interrogez aussi les intermédiaires qui vendent très cher dans le West End les marchandises que vous fabriquez ici pour des salaires dérisoires, dans des ateliers pestilentiels sans feu ni air. Partout où il y a une industrie véreuse à subventionner, un gain injuste à récolter, un prolétaire à exploiter ou à affamer, vous trouverez cet homme.

— Trois grognements pour Saint-Clair I

— Oui, grognez, mais ce n'est pas assez.

— Il faudrait le pendre !

— Peut-être bien. En attendant, il faudrait raser ces abominables maisons dont chaque détail, chaque brique et chaque clou est une violation des règlements. Ah ! ils ne sont jamais las d'invoquer la loi contre l'ouvrier: qu'ils l'appliquent donc une fois pour le protéger I

Un tonnerre d'applaudissements ébranla la salle.

— Savez-vous, continua Julien, ce qu'ils disent entre eux lorsqu'ils parlent de vous au fumoir en digérant leurs truffes, avec un havane aux lèvres et une bouteille de vieux porto devant eux?

— S'ils nous en donnaient un peu, au moins?

(On rit.)

BABEL 2/Jl

— Ils ne vous en donneront pas un atome, parce qu'ils n'en auront jamais trop ! . . . Savezvous ce qu'ils disent?... Us feignent de s'apitoyer sur vous ; ils vous plaignent et vous blâment à la fois, ce Quel dommage que l'ouvrier quitte son home pour aller au cabaret ! Quel dommage que les filles, dès quatorze ans, désertent le foyer domestique où elles recevraient les enseignements de leur mère ! L'ouvrier boit, il est perdu : le public house est l'antichambre de la prison... Quant aux filles, disent ces messieurs, ce n'est pas notre faute si elles s'offrent à nous ! Nous en faisons nos maîtresses pour les empêcher de mourir de faim... » Et ils répètent encore : (( Tout le mal vient de ce que les gens des basses classes ne savent pas rester dans leur home...» Mais l'ont-ils vu, ce home où ils vous renvoient ? Gomment osent-ils donc parler de foyer domestique à des gens qui n'ont pas de cheminée dans leur trou, et de l'air pur de la famille à des êtres qui respirent le typhus toutes les fois qu'ils ouvrent la bouche ? Pourquoi l'ouvrier resterait-il dans sa chambre, à moins que ce ne soit pour tenir compagnie à la vermine qui y pullule et qui le mange?... Et sa fille, comme la morale est intéressée, n'est-ce pas ? à ce qu'elle couche le plus longtemps possible dans un taudis où il n'y a quain grabat pour

cinq adultes, entre son père et son frère qui sont peut-être ivres tous les deuxl... Si vous voulez que l'ouvrier se tienne chez lui, faites, pour l'amour de Dieu, que son chez lui ne soit pas un chenil. Ne l'obligez pas à envier le forçat de Millbank ou de Darlmoor, dont la cellule est plus saine et plus confortable que son logis, dont le mobilier vaut dix fois le sien ! Ne l'obligez pas à se dire que, s'il veut avoir du linge propre, un lit sans punaises, de l'eau en abondance, de la viande et du bouillon, il n'a qu'à commettre un faux ou un vol avec effraction et à attraper cinq ans de travaux forcés ! Car aujourd'hui, je vous le dis en vérité, c'est le seul moyen que je sache, pour l'ouvrier, d'avoir un home I. . .

On ne se lassait pas de crier, d'applaudir. La foule était prise de cette joie qu'elle éprouve toujours quand un homme se lève au milieu d'elle et exprime la pensée commune avec une force inattendue.

— Il parle bien, cet être-là 1 . . . Tout de même, comme il leur en flanque '

— C'est que, voyez-vous, mes amis, vous n'avez pas seulement le droit de vivre, mais le droit de bien vivre. La société n'a pas tout fait quand elle vous a jeté un morceau de pain comme à un chien aftamé, une tâche à remplir comme à un esclave... Le pain, c'est bon, mais on dit que

le gâteau est meilleur. Le travail, c'est bien encore, mais à deux conditions. La première, c'est que les autres classes travailleront aussi...

— Bravo!

— Et la seconde, c'est que l'homme du peuple, après avoir travaillé, se reposera... Toutes les créatures humaines sont appelées au bonheur, ou aucune ne Test. C'est pourquoi mettons en commun toutes les bonnes choses de la vie et voyons s'il y en aura pour tout le monde... Il faut qu'il y en ait pour tout le monde.

— Oui ! oui !

— Il faut que l'ouvrier jouisse et s'amuse, ou bien, tonnerre! ce sera la fin de rire pour tous. Voilà ce que je viens vous dire, moi, le fils d'un proscrit qui a versé son sang pour la liberté et qui est mort de chagrin en voyant l'oppression du peuple. Dussé-je avoir le même sort, je servirai votre cause comme lui !.. . Donc , qu'on donne à l'ouvrier les promenades, les livres, les voyages, les spectacles à bon marché ; qu'on laisse arriver sur sa table les choses qui font le régal du riche ; qu'on lui prépare un peu de plaisir et de joie, — mais surtout et avant tout, qu'on lui donne une demeure décente où il puisse se tenir debout, se coucher à l'aise, respirer librement. Et malheur, oui, malheur, à ceux qui en feraient la tanière d'une bête fauve !

2/j/l DABEL

Julien lança le mot d'une voix vibrante, le bras tendu vers l'ouest, c'est-à-dire vers la ville des folles élégances et des monstrueuses richesses, où l'éternelle fête, la danse des millions devait à celte heure battre son plein. 11 se rassit, acclamé par huit cents voix, et peu s'en fallut qu'on ne le portât en triomphe.

— Vous avez eu trop de succès, siffla Wemyss a l'oreille de Julien; vous perdrez l'appui de Tom Gillott.

En effet, à partir de ce jour, le jeune orateur ne trouva plus chez le leader des dockers le même accueil que précédemment. Gillott l'avait embrassé le soir de son triomphe et continuait à le féliciter très haut en public, mais poussait mollement l'affaire de la nomination. 11 se trouva qu'un autre groupe de l'East End eut besoin d'un délégué et vint à Julien spontanément pour lui offrir la place à des conditions meilleures que celles "promises par Gillott. 11 se hâta d'accepter.

Sa parole avait eu du retentissement. Les journaux avaient reproduit les accusations contre Saint-Clair. L'administration s'était émue et avait pris des mesures énergiques. En ce moment, des ouvriers étaient occupés à démolir les maisons dénoncées comme insalubres ; et, comme Saint-Clair n'était pas le propriétaire du sol sur lequel ces maisons étaient bâties, cette destruction devait être pour lui une perte de capital sans compensation aucune. Julien souriait d'aise lorsqu'il y songeait. Il se sentait une sorte de puissance naissante et se promettait de la fortifier tous les jours. Le premier point était de connaître à fond les tendances, les passions, la position relative des hommes qu'il aspirait k diriger, la géographie et la psychologie du monde révolutionnaire et socialiste où il prenait sa place. Il ne fut pas long à voir que, dans cette société de l'avenir qui prétendait tout niveler, il y avait déjà des divergences de doctrines et des inégalités de classes. Les ouvriers se divisaient en deux catégories. Le terrassier, l'homme de peine, le maçon, jalousaient les métiers savants qui demandent une instruction préalable et de longues années d'apprentissage. Au point de vue des aspirations et de la culture, il y a moins de distance entre un duc et un boutiquier qu'entre l'ouvrier qui taille le diamant ou fabrique des

roues d'horlogerie et celui qui creuse la terre ou décharge les bateaux.

Au-dessus de tout ce monde planait une petite élite d'hommes et de femmes qui étaient le cerveau du socialisme. C'est cette nébuleuse qui, en se condensant, avait formé la Société Fabienne. Elle devait son nom à un opportuniste bien connu de l'antiquité. Les «Fabiens» espéraient vaincre la société bourgeoise et capitaliste du xix e siècle par les mêmes moyens qui ont permis au Temporisateur de vaincre Annibal : par la patience et la tactique.

Julien Delaunay fut élu membre de la Société, alors nouvelle, et Wëmyss le présenta à Sophia Holmes, l'Hypathia du parti. C'était une fille de bourgeois, et ses facultés rares avaient, dès son enfance, ébloui un grand philosophe. Admirablement belle, elle réunissait toutes les distinctions et toutes les grâces. Elle parlait bien, écrivait mieux encore. L'économie politique la plus ardue n'avait pour elle ni aridités ni mystère. La moitié des Fabiens étaient amoureux d'elle, mais on disait que Julius Whitmore tenait la corde.

Wemyss disait, à ce propos :

— Si ma maladie de foie me laisse vivre encore quinze ans, je lirai dans le Court circular du Morning Posé : <c Hier, le très honorable sir

Julius et lady Whitmore ont eu l'honneur de dîner à Windsor avec Sa Majesté. »

— C'est chez vous, répondait Julien, une vraie monomanie : vous croyez tout le monde prêt à trahir... Moi aussi, probablement?

— Vous? Peut-être avant les autres. C'est la loi. Le peuple reste peuple, et ceux qui s'élèvent au-dessus de lui deviennent ses ennemis.

— Et vous, mon cher Wemyss, pourquoi ne trahissez-vous pas ?

Wemyss répliqua doucement :

— Personne ne m'a jamais proposé de m'acheter. Je n'ai pas de chance, voyez-vous; je suis né sous une mauvaise étoile. Je ne jouerai jamais ni les premiers, ni les seconds rôles sur le théâtre du monde. Je suis le chœur qui voit tout et n'agit point, qui enregistre les défaillances, les crimes, les catastrophes, qui avertit les gens sans les corriger, mais ne risque pas sa peau pour les défendre, et s'incline devant la volonté des dieux quand elle frappe.

La fin de ces conversations était cette poignée de main flasque et veule qui eût ôté le courage à un héros.

Moins de six mois après son entrée dans la Société Fabienne, Julien était appelé à faire partie du comité et prenait ses nouvelles attributions fort au sérieux. Un soir, en quittant le

Slrand, où est situé le quartier général des Fabiens, il revint à l'East End par le Métropolitain. Puis, de la station de Mark Lane, il reprit, à pied, le chemin de son domicile en suivant la grande rue de Whitechapel. Cette rue — qui se prolonge indéfiniment par Mile End — est le Régent Street ou le Piccadilly du Londres oriental. On y rit, on y crie, on s'y querelle; on s'y rue au plaisir, parmi des vapeurs de grossière cuisine, des échos de musique sensuelle et dansante. C'est là que vient se dégorger, lorsque la journée a été bonne, l'argent de la prostitution et du vol.

Mais, ce soir-là, la fêle était morne. A peine si de rares ombres s'agitaient dans le brouillard que les becs de gaz trouaient de taches rougeâtres. Ceux qui avaient quelques sous en poche s'étaient engouffrés dans les cabarets. Les miséreux avaient, depuis longtemps, pris possession d'un couloir enlr' ouvert ou d'une marche d'escalier pour s'y blottir et s'abriter jusqu'au lendemain contre les rigueurs de cette froide nuit.

Julien pressait le pas, car le brouillard se fondait en une pluie fine et glacée. Bientôt il entra dans la petite rue qui prenait à cette heure des airs de coupe-gorge. Cependant il trouva la porte de la maison encore ouverte et le gaz allumé dans le corridor. La propriétaire et sa fille — les

deux dames «presque honnêtes » dont avait parlé l'impitoyable Wemyss — travaillaient dans le parloir. Il échangea avec elles un court bonsoir et monta tout droit chez lui. Avant de tirer ses rideaux, il considéra un moment cette grande clarlé qui traînait dans le ciel au-dessus de Londres, comme un reflet d'incendie. C'était la ville à conquérir, la gigantesque et vivante proie, le champ de bataille des ambitions démesurées, pour lesquelles il fallait vaincre ou mourir. Réussirait-il? Il était dans une de ces minutes où les fibres de l'âme se détendent, où l'on n'est plus sûr de vouloir ce qu'on voulait si ardemment ta veille. Il alluma une bougie qui éclaira la chambre d'une lueur hésitante, timide et triste. Il s'assit, parcourut des yeux l'humble mobilier qui l'entourait, l'étroitesse et la nudité lamentable du foyer, le fauteuil aux ressorts crevés, le tapis poussiéreux et souillé qui cachait la table et qui aurait mieux fait de se cacher lui-même. Sa pensée remonta aux jours lointains de son arrivée à Londres, lorsqu'il était enfant. C'est dans un lugubre logis de ce genre qu'ils étaient venus s'échouer en sortant du bateau de France. Faudrait-il donc toujours la recommencer, cette lutte contre la pénurie, l'obscurité et la souffrance?

A ce moment, un coup léger fut frappé à la porte. Il songea que c'était Wemyss qui venait,

avant de se coucher, distiller quelques paroles amères et décourageantes, verser une goutte de vinaigre sur ses plaies. 11 se dit qu'il n'avait pas besoin, ce soir-là, de la poignée de main de Wemyss, et il se tint coi. Mais on frappa encore. Il lui vint un soupçon bizarre que c'était une femme. Il se leva et alla ouvrir. En effet, c'était une femme. Elle portait un chapeau très simple, était voilée jusqu'au menton et enveloppée de la tête aux pieds dans un waterproof ruisselant d'eau. Malgré tout, un je ne sais quoi d'indéfinissable dans son attitude, même vaguement entrevue, ne permettait pas de la confondre avec les tristes habitantes du quartier, avec les fantômes des trottoirs de l'East End.

— Que désirez-vous, madame ? murmura Ju^ lien, la regardant avec des yeux stupéfaits*

Un éclat de rire un peu tremblant sortit de dessous le voile épais.

— Vous ne me reconnaissez pas? dit-elle à voix très basse.

Elle entra dans la chambre, déposa sur la table le petit sac qu'elle portait d'une main ; un tout petit chien, qu'elle tenait sous le bras, se mit à secouer nerveusement son grelot...

— Ferez-vous au moins k Bob l'honneur de le reconnaître ?

^ — Miss Saint-Clair !

— En personne.

Alors, avec une décision que démentait le frémissement de ses mains, elle défit l'épingle qui attachait son voile, retira son chapeau, et montra à Julien une charmante figure, encadrée de cheveux blonds, qu'il croyait voir pour la première fois.

— Vous n'avez pas l'air trop content de me voir, monsieur Delaunay. Cependant, la dernière fois que nous nous sommes rencontrés, nous étions d'assez bons camarades... Est-ce que vous avez oublié la mine d'Old Brook ?

— Moi, non; mais je croyais que vous ne vous en souveniez plus.

— J'ai aussi bonne mémoire que vous... Et je ne pouvais pas oublier, car je boite encore un peu de la jambe que vous avez délivrée. Oh! très peul... Quand je veux, ajouta-t-elle coquettement, on ne le voit pas.

Elle alla accrocher son waterproof à un grand vieux clou rouillé planté dans la porte, puis elle revint devant le feu et s'agenouilla.

— Y a-t-il un tisonnier ?

— Une moitié seulement... Mais je ne puis pas permettre...

Elle l'écarta gentiment en repoussant son bras.

— Non : le ménage, c'est l'affaire de» femmes. . .

Vous allez voir quel feu je vous fais... C'est plus gai, à présent...

Elle voulut approcher le vieux fauleuil aux ressorts crevés. L'énorme machine résistait, et ils durent s'y mettre tous deux pour l'ébranler. i

Les choses ont quelquefois, aussi bien que les êtres, leurs sourdes mauvaises volontés et leurs sournoises revanches. Comme pour se venger d'avoir été dérangé du coin où il dormait depuis six ans, le fauteuil, en s'ébranlant, arracha la moitié du tapis. Mais ils ne firent qu'en rire.

A peine assise, la jeune fille crut qu'elle perdait l'équilibre.

— J'oubliais, dit Julien, de vous prévenir que mon fauteuil n'a plus qu'une roulette sur quatre.

— Oui, il boite comme moi. Seulement, il ne sait pas dissimuler son infirmité.

Julien étaya les trois pieds trop courts avec les trois volumes d'un traité allemand sur l'avenir, de la femme socialiste. Alors, Amy-put s'installer avec Bob sur ses genoux.

— Voyez, d^t-elle, comme ses oreilles sont mouillées !

Julien, à genoux près d'elle, caressa les oreilles de Bob. En même temps x il regardait ce jeune visage, brillant de malice et d'espérance, qui se penchait vers lui. Ds restèrent ainsi, un moment, essayant de se deviner l'un l'autre.

*xhl\ H A li EL

Puis, Amy devint sérieuse. Ses paupières battirent et son œil se voila.

— Vous ne m'attendiez guère, n'est-ce pas?

— Certes, non.

— Cependant je vous avais dit que nous nous re verrions.

— Vous aviez dit : à Finchley.

— Mais cela n'a pas été possible... Papa n'a pas voulu voir les choses à ma façon. Pour la première fois de sa vie, il s'est révolté. Il m'a parlé comme... comme il parlait souvent a ma pauvre mère. Alors, j'ai attendu. Pendant six mois, j'ai pensé uniquement à la minute que voici. Je n'avais d'autre confident que Bob, auquel je ne pouvais rien cacher, puisqu'il était là et qu'il sait tout... Bob cl une vieille amie que vous connaîtrez plus tard et qui s'est intéressée à moi... Le temps m'a paru long; je complais les semaines et les jours! Mais tout a une fin. Depuis ce matin, j'ai vingt et un ans ; et, ce soir, je suis venue...

— Vous êtes venue?

— Je suis venue... pour vous épouser, si vous voulez bien de moi.

Julien était toujours a genoux et serrait daps les siennes les deux mains de miss Saint-Clair, qui étaient devenues brûlantes comme ses joues.

— Vous ne savez pas, dit-il, que, dans ma

stupide colère, j'ai publiquement attaqué votre père et que cette attaque a dû lui coûter assez cher.

— Je le sais. D'abord, vous aviez raison sur le fond des choses. Il paraît que ces maisons étaient abominables. Evidemment, papa n'en savait rien. Sans ça... Il a été furieux contre vous, c'est vrai, mais je le connais, il vous pardonnera. Il est bien assez riche, il n'a pas besoin de ces vilains profits-là, lui qui ne veut mettre son argent que dans les bonnes œuvres.

— Mais, en attendant que votre père vous ait rendu ses bonnes grâces, avez-vous songé à ce que vous quittez et à ce que vous venez chercher? Vous êtes-vous dit que je suis pauvre, que la vie avec moi, cela veut dire les privations, le travail, la misère?

— J'ai songé à tout cela. D'abord, je ne serai pas un fardeau pour vous... Dans ce petit sac sont mes bijoux de jeune fille : avec leur vente, nous vivrions plusieurs années. Et puis, j'entre aujourd'hui en possession de la fortune de ma-* man. Ce n'est pas énorme, mais, si nous sommes sages, — et nous serons sages, — nous n'avons rien à craindre du lendemain. J'ai consulté un solicilor : il paraît que papa est obligé de me remettre les titres. S'il refuse, j'aurai le chagrin de faire un procès à papa et... j'aurai le plaisir de le gagner.

256 lîABEL

Elle s'arrêta un instant, les regards toujours attachés à ceux de Julien.

— Voilà, reprit-elle, comment j'ai arrangé les choses dans ma tête. Si cet arrangement vous déplaisait, si vous disiez non, je sais aussi ce que je ferais.

— Et que feriez-vous ?

— Je décrocherais mon manteau du clou où je l'ai accroché et je remettrais mon chapeau. Je m'en irais tout droit frapper à la porte du London Hospital qui est à un demi-mille d'ici. Dans ces maisons-là, on ouvre toute la nuit.

L'infirmière en chef me connaît, elle me recevrait et demain je commencerais mon apprentissage de garde-malade. Maintenant, monsieur, c'est à vous à parler.

Julien se sentit enlevé, emporté d'un élan irrésistible.

— Est-ce qu'il y a moyen, cria-l-il, de dire non à ces yeux et à ces lèvres-là?... Eh bien, oui, ce que vous avez fait n'a pas le sens commun, mais je n'ai pas le courage d'être plus raisonnable que vous... Chère folle, je vous adore !

Ils étaient dans les bras l'un de l'autre et ils échangèrent le premier baiser. Bon gré mal gré, le fauteuil récalcitrant, élayé de pédantisme germanique, dut supporter le poids de deux personnes et d'un chien, car Bob voulait être de la

fête. Ce qui s'en suivit fut une de ces conversations absurdes et délicieuses dont les amoureux ont le secret. Elle fut mêlée de pleurs et de fous rires ; les souvenirs de la mine d'Old Brook, les incidents du voyage de Finchley à l'East End, les plans de vie économique pour faire, en ne dépensant rien, une bonne figure dans le monde socialiste, y passèrent et repassèrent vingt fois. Julien, avec sa verve amère, lui peignit l'intérieur des Gillott et le caractère de Christopher Wemyss. Elle se raconta ellemême en mille manières. Elle semblait pressée de rattraper le temps perdu et de vieillir leur intimité en lui livrant tout ce qu'elle avait pensé, tout ce qu'elle avait senti depuis l'enfance.

Il était deux heures du matin quand Julien parla de la nécessité du repos.

— Je vais vous laisser dormir. Si pauvre qu'elle soit, cette chambre sera un abri suffisant pour une nuit. J'irai m'étendre sur le sofa, dans la salle à manger, mais je ne dormirai que d'un œil. Vous pourriez m'appeler, en cas de besoin : je vous entendrais.

— C'est que. . . j'ai peur. . . d'avoir peur !

— Vous vous enfermerez à clef. Il ne faut pas croire qu'on assassine régulièrement toutes les nuits dans toutes les maisons de l'East End...

— Et le sofa... est-ce qu'il est moelleux?

« — C'est un des plus durs du quartier.

— Pauvre garçon !

Us se tenaient étroitement serrés, comme s'ils ne pouvaient se dire adieu, sollicités par les ardeurs de la jeunesse et peut-être tentés vaguement par la pensée de donner à leur équipée la consécration de l'irréparable. Celte fois, ce fut Amy qui fut le plus sage. Elle se dégagea avec un soupir :

— Dans quelques heures, nous serons mariés.

Après un dernier baiser, ils se quittèrent.

En effet, grâce à une licence qu'Amy avait apportée, ils purent être unis dès le lendemain. Aussitôt après *la cérémonie, la jeune femme écrivit la lettre suivante :

a Mon cher papa,

» Je rentre de l'église, où j'ai été mariée à Julien. Mettez-vous en colère, cela vous fera du bien. Jurez même un peu, si c'est nécessaire : je prends le péché sur moi. Et puis, pardonnez si vous le pouvez, et je sais que vous le pouvez. Vous faites le méchant homme, mais on ne vous croit pas. Je suis heureuse comme une folle, et je meurs d'envie de vous embrasser.

» Votre fille respectueuse,

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