GRACCHUS BABEUF
Babeuf, alors, avait trente-six ans. Né besogneux, d’un père manœuvre et d’une mère « qui filait le lin jour et nuit, » il n’avait jamais recueilli de la vie, que d’autres trouvent si simple en naissant, qu’injures et disgrâces. D abord laquais, puis arpenteur, puis commis aux contributions féodales, — mauvais métier qui ne nourrit pas son homme, — et déjà souffreteux, malingre, ne vivant qu’à force de régime, de pilules. Rui-même attribuait l'exiguïté de sa taille, et les premiers germes du rachitisme qu’il avait contracté, aux conditions miséiables de sa première enfance, n’ayant eu pour berceau qu une « malle vermoulue à cuire le pain, » en sorte qu’il était obligé, pour dormir, de se tenir plié sur lui-même.
F’ effervescence du milieu dans lequel il avait vécu, à Paris, au début de la Révolution, le
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nervosisme contagieux de l’époque, avaient achevé de lui déranger l’esprit. C’était le temps qu’aux portes des boucheries, des épiceries, se voyaient, en plein hiver, les pitoyables files de ceux qui grelottent de froid et de faim. Employé, sous Chaumette, à l’Hôtel de ville, Babeuf n’arrivait pas toujours à payer le boulanger, le pharmacien, à faire vivre sa femme, ses trois enfants. Par surcroît, il se vit envelopper dans la disgrâce de son patron Chaumette, et, sous l’inculpation de « faux en écritures publiques, » gardé huit mois à Sainte-Pélagie.
De ce temps-là, Babeuf n’était pas robespierriste !
Thermidor le délivre, mais sitôt libre, son tempérament passionné l’emporte. Jamais il n’a, lui, transigé avec les principes, admis l’idée d’une République faite de trop pauvres et de trop riches. Voyant maintenant que tout périclite, mœurs et convictions, il se révolte, dénonce, fulmine, lance son Tribun du Peuple, qui rend populaire ce surnom de Gracchus adopté jadis, en 93, — quand tout le monde s’appelait Anaxagoras, Brutus ou Publicola!
Babeuf était donné alors, pour « un homme maigre, au visage allongé, l’air sérieux. » On 11e lui savait d’autres ressources que le faible produit qu’il tirait de sa plume, le revenu des abonne-
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ments de son journal et quelques subsides qu’à titre de cadeaux fraternels lui adressaient des camarades mieux partagés que lui. Insaisissable d’ailleurs, tant il apportait de soin à rendre sa vie mystérieuse, à dépister la Police.
On l’arrête cependant, — six semaines avant le grand soulèvement de Germinal, — on l’expédie aux Baudets, la vieille prison d’Arras, où se trouvaient déjà quelques douzaines d’exaspérés comme lui, de ces têtes opiniâtres que Thermidor n’avait pas soumises : Tafîoureau, Cochet, Gouillard, Germain, qu’on retrouvera tous parmi les fondateurs du Bonheur commun. Il y reste six mois à se ronger d’ennui, arpentant vingt fois le jour les corridors et le préau; au bout de ce temps, on le relâche, il rentre, se remet à écrire, à conspirer, et, de nouveau, quatre mois plus tard, le voilà poursuivi. Deux sbires l’empoignent dans la rue Saint-Honoré; mais cette fois, il glisse, il échappe, passe huit jours chez Darthé, à la Conception, s’arrangeant avec la femme d’un voisin, le serrurier Didié, pour les provisions; enfin, de là, gagne ce « refuge impénétrable » que l’amitié lui avait ouvert au cœur de Paris, chez un tailleur du quartier des Halles, Tissot, homme simple et sûr, qui tout le jour était à son travail, tirant l’aiguille, tandis que l’autre se mettait à
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l’œuvre, préparait la révolution sociale dans la pièce à côté.
S’il est vrai que trente ans d’une vie tourmentée, orageuse comme celle-là, si la souffrance, la haine, l’aiguillon de la révolte, ont aucune action sur le tempérament d’un misérable, comment faire la part, chez Babeuf, de l’élément passionnel qui entre dans la composition de ses idées? Où commence l’idéologie, le « rêve philanthropique, » comme il disait, où finit l’exaspération?
hui-même, depuis ses dernières expériences, avait tant évolué! Dans les transports du zèle passionné qu’il manifestait maintenant pour la même cause que celle de Robespierre, il en venait à se frapper la poitrine, à s’accuser d’avoir méconnu la bonté du gouvernement révolutionnaire, d’avoir « vu en noir Robespierre, Saint- Just, etc. » « Je crois que ces hommes valaient mieux à eux seuls que tous les révolutionnaires ensemble; » et quand ils eussent fait périr, , parmi tant d’ennemis du peuple, comme d’aucuns le leur reprochaient, quelques républicains, sincères peut-être, mais brouillons, orgueilleux, incapables (pauvre Chaumette!), qu’importait cela? « Le salut de vingtcinq millions d’hommes ne doit pas être balancé contre le ménagement de quelques individus
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équivoques? Un régénérateur doit voir grand. U doit faucher tout ce qui le gêne, tout ce qui obstrue son passage, tout ce qui peut nuire à son arrivée au terme qu'il s’est prescrit. Fripons ou imbéciles, présomptueux ou ambitieux de gloire, c’est égal, tant pis pour eux. Pourquoi s’y trouvent-ils? »
Toute son utopie de grande « communauté nationale » est bâtie sur des projets de Robespierre ou de Saint-Just. 1/ exercice obligatoire pour chacun, « de l’agriculture ou des arts mécaniques, » le règlement du travail et la répartition des bénéfices par une sorte de sanhédrin municipal, quelque chose comme l’ancien Mir russe, l’abolition du salariat, tout cela est dans Saint-Just, aux différentes parties de ses Institutions Re'pubucuines . Bien avant Babeuf, Robespierre et Saint-Just avaient prévu le bagne pour les riches, « les oisifs et les égoïstes, » indignes du bonheur commun \ l’éducation collective çles enfants, « nourris de racine, cie fruits, de légumes, de laitages, de pain et d eau * » la condamnation du commerce ■ la suppression de toute monnaie d’échange ■ la mort et le bannissement de quiconque voudrait « acquérir des terres, former des banques, ou entretenir des vaisseaux en pays étranger. » Pareillement, l’idée que seuls les gens gueux
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sont aptes à sauver la chose publique est robespierriste. « Les dangers intérieurs viennent des bourgeois (Catéchisme de Robespierre). Pour vaincre les bourgeois, il faut rallier le peuple. »
Voilà le fond de la doctrine, l’évangile du Bonheur Commun. Tuer le bourgeois, tout ce qui porte le caractère bourgeois, Babeuf dira, en propres termes : « Tuer les Cinq (comprenant par là le Directoire), les sept Ministres, les généraux, les officiers; » — relever par écrit les noms des principaux bourgeois, propriétaires, fonctionnaires, négociants, de chaque quartier, chaque rue, avec un « état indicatif » de toutes les marchandises ou provivisions en blé, vin, riz, légumes secs, qu’ils sont présumés détenir chez eux, et le jour récupération générale, : vider les coffres, visiter les caves.
Au reste, Babeuf, dans la même aversion qu’il professait pour les gros messieurs, les bourgeois et les négociants, enveloppait d authentiques révolutionnaires tels que Vadier, Amar, Lindet, conventionnels, régicides, membres des cidevant Comités de Salut public ou de Sûreté générale, mais coupables enfin comme les autres, d’avoir « tâté du pouvoir, » — ce qui, à ses yeux, gâtait tout. Dans tout député, tout « gouvernant, » d’où qu’il vînt, il voyait, il sentait
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son bourgeois, insistait, précisait : « Il faut que le peuple ne se méfie pas tant de ses propres moyens et qu il se persuade que lui, peuple, et les^ hommes du peuple suffisent pour pouvoir exécuter une grande entreprise. » De Bonheur Commun « veut des hommes neufs, des hommes purement sans-culottes, de véritables hommes
du peuple. » Surtout, point de député il
ne sortait pas de la — ou la cause était perdue.
« Ayons soin d écarter tout ce qui n’est pas peuple.... »
C est là ce qui faisait aussi le succès du Bonheur Commun ! Des ouvriers, le matin, avant le travail, voyaient les écrits de Babeuf affichés au coin des rues, s’arrêtaient, lisaient : des boutiquiers, de petits faubouriens démocrates, auxquels l’accession aux dignités publiques, durant la Terreur, avait tourné la tête, et ôté le goût du travail régulier. — On a les noms, les listes de ces recrues, de ces partisans naturels : tous gens de petits métiers, peintres, boulangers, savetiers, « gaziers, » tailleurs, rétameurs, vitriers des horlogers, des quincailliers, des merciers' tous vrais « sans-culottes, » vrais hommes dû Peuple, comme il en fallait à Babeuf, pour « révolutionner et gouverner révolutionnairement. » Parfois, d’anciennes célébrités, des capacités reconnues :
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Chatain, sellier en face des Bains Chinois,
« capable de commander une compagnie :
brave bougre d’un beau fisique ; »
Ces frères Fleurie, marchands de chevaux, au Marché : « sans talents oratoires, mais élèves en révolution de feu le frère Cazouski » (ce qui était tout dire) ;
Himbert, rue Matignon, « ancien militaire, ardent, courageux, très instruit, seulement trop exalté : à prévenir au dernier moment; » Manque fils, palefrenier, « dix-huit ans, sans talent, mais vigoureux, déterminé, bon pour exterminer les scélérats ; »
ou, seulement :
« Ce chaudronnier, rue des Martyrs; le serrurier, rue des Martyrs; le charron, rue Richer. » Beaucoup étaient des robespierristes de pur sang, d’anciens membres des tribunaux ou de commissions révolutionnaires d avant Fhermidor, venus à Babeuf, comme ils fussent revenus à Robespierre : Duplay, Trinchard, Caviron, Souberbielle.
Né de la fraternité qui résulte, en prison, de l’isolement commun, de la gamelle et du dortoir collectifs — lorsque Babeuf était le camarade, aux Baudets, de Germain, de Gouillard et de Taffoureau — le Bonheur Commun, après six mois d’existence, compte maintenant plus
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de deux mille adhérents à Paris. Des réunions périodiques ont eu lieu, tout l’hiver, dans le jardin d’un limonadier, derrière le Panthéon. Des « filiales » se créent en province. Et Babeuf, invisible, insaisissable, sans autres moyens d’action que sa plume, ses affiches, ses circulaires, accomplit journellement ce tour de force de maintenir l’unité et la cohésion dans un Parti, dont peut-être pas quatre-vingts pour cent des membres connaissent les traits de son visage.
La vie fiévreuse qu’il mène chez Tissot, parmi ses papiers, ses registres, ne lui laisse plus seulement le temps de sortir, de bouger, de voir personne. S’il a besoin de linge ou de pharmacie car toujours il se soigne, prend ses pilules, ses fioles — il écrit, envoie son petit garçon en course. On lui fait un paquet d’ « une chemise, un mouchoir, une cravate et deux paires de bas, » auquel le petit bonhomme joint pour son « papa, » comme il disait, pour son « général à chapeau sire, » une bouteille d’élixir : une drogue qui vaut maintenant 300 francs le flacon ! — C’était le petit Babeuf aussi qui recevait chez lui les camarades, encaissait les cotisations, prenait les nouvelles.
Chez Tissot, nul n’avait accès auprès du chef que les habitués, les grands initiés, les Darthé,
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Buonarroti, Germain. Seulement, pour le travail matériel des copies, des expéditions, Babeuf s’était procuré les services d’un certain Pillé, qui avait opéré jadis au Comité de Sûreté générale.
Ce Pillé arrivait l’après-midi, posait son chapeau, s’installait, demeurait à travailler, jusqu’aux chandelles. Presque jamais il ne parlait : « il disait seulement bonjour, bonsoir. » De plus, étant sourd, il n’était pas gênant pour les autres qui avaient toujours quelque réflexion particulière à se communiquer. Au vrai, on eut envisagé devant ce collaborateur exemplaire, de mettre le feu à la moitié de Paris et de faire sauter le reste, que sa plume n’eut pas bougé d’une ligne.
Ce Pillé passait pour avoir eu, dans le temps, « des malheurs, des aventures surprenantes. » Déjà malade, bizarre, à l’époque du Comité de Sûreté générale, l’exercice des « pouvoirs absolus » ne lui avait pas arrangé la cervelle. Il était resté, comme abruti depuis lors, ne vivant que de troubles et d’appréhensions, halluciné par la peur du Diable. Germain, par exemple, le terrifiait, à cause de son « grand sabre » de hussard, et des accointances qu’il le soupçonnait d’entretenir avec de mauvais esprits. Toujours Pillé tremblait de voir quelque diable
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lui sortir de sous les tables, entre les jambes, ou, dans la rue, se croyait poursuivi, « tournait comme une hirondelle. »
Il travaillait, un jour, comme à l’ordinaire, près de Babeuf ; voilà ce dernier qui se lève tout à coup, et, dans le feu de la composition, se met à parcourir la pièce, à frapper les meubles; l’autre fut saisi d’une frayeur épouvantable, se renfonça dans ses écritures, « croyant que Babeuf à lui tout seul allait faire une insurrection contre ses chaises. »
Cependant Grisel s’était déterminé, après vingt-cinq jours de calculs, de réflexions et d’appréhensions, à prévenir le Directoire des singuliers événements dont le hasard lui avait permis de connaître la préparation. Carnot, secrètement avisé, lui donna rendez-vous pour le 1 5 germinal, à 9 heures du soir:
A l’heure dite, Grisel arrive, se met à parler d’abondance, ayant pris soin au préalable de consigner « dans une espèce de brouillon » toutes les circonstances de son aventure. Carnot écoutait, regardait ce petit homme à l’air agité, inquiet, obsédé de frayeurs paniques, — le moins propre à coup sûr de tous les militaires
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de Paris ou du camp de Grenelle à se charger d’une entreprise insurrectionnelle. Quand on en vint à la Lettre de Franc-Libre, soldat à l’Armée du Rhin, Carnot se prit à rire, ne concevant pas que ce fût la même personne « qui faisait cela et travaillait à sauver sa patrie. » Le lendemain, Grisel, admis en présence du Directoire, était invité, « par un ordre positif qui l’exemptait de tout service, » à ne plus quitter l’affaire d’un instant.
Il y avait alors, dans la rue Babille, proche la Halle-aux-Bleds, un tailleur nommé Clerc, homme simple, dénué de moyens : « un de ces patriotes imbéciles dont les conjurés se servaient comme de machine, » qui avait la confiance de Babeuf. C’est chez Clerc, rue Babille, que Rossignol, Germain et les autres membres du Comité chargé de la partie militaire de l’insurrection se retrouvaient chaque matin. Ils arrivaient sur les dix heures, causaient un moment avec la femme Clerc qui ouvrait la porte, puis s’enfermaient, se mettaient à l’ouvrage. On commençait par tirer le manteau, écarter le collet; « on se déboutonnait, on se donnait du linge; puis on prenait de l’encre, du papier, on taillait une plume.... » Généralement, tout en restait là. Quand chacun avait épuisé le chapelet de ses doléances, gémi sur
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la misère des temps — pas de chaussures, pas de tabac, — la séance était close. Grisel, qui n avait pas l’air de prendre trop au sérieux ce genre de conciliabules, arrivait après dix heures et demie, onze heures, trouvait, le plus souvent, ses camarades sur le pas de l’escalier. Il montait, faisait son tour, voyait s’il ne restait personne, et puis s’en allait, vider chopine quelque part.
h important, pour lui, était de garder la confiance de Darthé. Celui-ci ne lui avait pas caché le minutieux travail de diplomatie engagé par Rossignol et les autres afin d’amener au Bonheur Commun le groupe des anciens conventionnels démocrates, tels que Drouet, Vadier, Rindet, Ricord, en dépit des divergences et des répugnances réciproques. D’analogie des caractères, au moins, et des principaux intérêts, sinon 1 identité absolue des doctrines, commandait le rapprochement de ces deux tronçons du parti révolutionnaire extrémiste, le Terrorisme politique de 93 et le Communisme autoritaire. Et puis, quelle raison de s embarrasser de certains scrupules, — comme faisait Babeuf, qui toujours voyait dans ces hommes les assassins de Robespierre ! « Quant à moi, disait Darthé, je n’y regarde pas de si près. Si Babeuf et les autres étaient de mon avis, on promettrait tout, on
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accorderait tout; et on ne tiendrait rien. » C’était là le bon moyen : « Il faut machiavéliser, autrement on ne réussit pas.... »
Un jour que Grisel, arrivait, à son habitude, vers onze heures, à la rue Babille, il rencontie Rossignol et Germain dans l’escalier : « Si tu montes, lui disent-ils, tu trouveras .Massard ; il te dira des choses qui te feront plaisir.... » Grisel monte, trouve Massard qui, le chapeau sur la tête, allait sortir aussi. Us descendirent. Il y avait eu la veille, expliqua Massard, chez un certain Ricord ex-député, une première entrevue générale des partisans de Babeuf et des amis de Drouet, en tous points satisfaisante. Ce n’était pas qu’on fût formellement d’accord, mais on ne désespérait plus d amener Babeuf à conciliation. D’ailleurs, continuait Massard, en vidant son verre — caries deuxhommes s’étaient arrêtés pour boire en cours de route — on -aurait une seconde réunion le soir meme, après la
séance de la rue Babille.
Sachant cela, Grisel, à l’instant, quitte son camarade, court au Directoire, voit Carnot, le presse de donner des ordres pour que la maison de Ricord soit cernée après la tombée de
nuit. ^ . ..
Ricord habitait dans la rue Saint-Florentin,
une maison à porte-cochère, la troisième à
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droite,, après le coin de la rue Saint-Honoré. La nuit se passe. Rien. Les policiers restent jusqu’après minuit en faction rue Saint-Florentin, ^ enfin rentrent, n’ayant vu personne. L un d eux, par acquit de conscience, s’était présenté chez le concierge afin de s’enquérir du citoyen Ricord, mais le citoyen Ricord était, paraît-il, sorti.
Voilà Grisel bouleversé, persuadé qu’au sein même du Directoire Babœuf comptait quelque puissant et mystérieux affidé qui paralysait à mesure .1 action de la Police. Lui, déjà si exalté, impressionnable, « pétulant, » il ne dort plus : il avait peur de tout, d’un geste, du reflet ou du bruit d’un sabre. Il manqua de s’évanouir, un soir que traversant le Luxembourg il avait cru voir une arme briller dans la nuit. Il ne reparut point de trois jours. — Qu’un personnage pareil ait surpris la confiance de Darthe, Babeuf ou Germain, au point de se faire livrer les derniers secrets du complot cela ne se conçoit pas. Mais on avait alors de si singulières façons de conspirer ! Ht puis Grisel, peut-etre, avait-il donné de son attachement a la Cause des gages qu’on ignore....
Le lendemain du coup manqué chez Ricord Grisel se trouvant à dîner avec Darthé et deux autres, Darthé dit : « les instants pressent, il
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n’y a rien à négliger; il faut que sous trois jours, au plus tard, le coup éclate.... » Le soir même, devait avoir lieu une nouvelle assemblée, « mais une assemblée beaucoup plus générale cette fois. » Et s’adressant à Grisel : « Tu es invité à t’y rendre...., » dit-il.
Le soir donc, ayant pris soin toutefois de passer par le Directoire pour instruire Carnot et mettre tout au point, il y va.
C’était chez Drouet, rue Saint-Honoré go, au-dessus du parfumeur, à l’entresol. A huit heures et demie, Grisel se présente. Un domestique lui ouvre la porte de l’antichambre, l’introduit dans une pièce où trois ou quatre hommes étaient déjà réunis avec le maître de la maison. Babeuf arrive sur les neuf heures un quart, puis Fyon, en bottes et habit d’uniforme, une houppelande sur les épaules; enfin Rossignol et Massard. La discussion s’engage. Drouet, complaisamment, s’était placé à côté de Grisel, afin de lui indiquer par leurs noms les différents interlocuteurs. Tout à coup, on s’arrête, on écoute, on s’interroge. Des gens, des cavaliers, venaient de s’arrêter dans la rue. Qu’une raie de lumière vînt à se projeter au dehors, sur le pavé, Babeuf était perdu !
Drouet s’était levé. Sans lumière, il passe dans la pièce à côté, soulève doucement le coin
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du rideau. Des armes, des casques luisaient sous les fenêtres dans la nuit.
A l’instant, Darthé, par peur, se fut bien « enfilé sous un matelas. » Tout le monde tremblait. — Mais, au bout d’un moment, il sembla que cette patrouille s’était remise en marche et s’éloignait par le bout de la rue....
Chacun reprit sa place, « tâchant de se reconnaître. » D’émotion, toutefois, avait refroidi l’enthousiasme. Massard poursuivit quelques temps l’exposé de ses projets militaires. Puis 1 on s avisa de 1 heure, et que les rues n’étaient pas trop sûres, la nuit, pour les amis du Bonheur Commun.
Darthé seul, qui avait soif, resta pour boire avec Drouet.
Dehors, Grisel avait pressé le pas. Il pleuvait. Arrivé au Directoire, il s’inquiète, demande qu on recherche la note qu’il avait pris soin lui-même de faire remettre à Carnot, avec le nom et l’adresse de Drouet.
Ba note retrouvée portait bien g heures; seulement, Carnot avait lu n heures au lieu de 9.
Confondu, Grisel passe la nuit à ruminer, se
tourmenter, cherchant par « quel moyen il pourrait bien renouer les deux bouts? » si du moins, tout n’était pas perdu. A 5 heures du matin, il n’y tient plus, va chez Darthé, qu il trouve sombre, préoccupé, tandis que lui se dépensait en protestations bruyantes d’enthousiasme et de confiance.
Darthé le regardait. Soudain, l’attirant dans son bureau : « Sais-tu, dit-il, qu’hier nous avons été bien heureux? qu’un instant plus tôt deux cents hommes le sabre à la main, entraient chez nous pour nous prendre!
« Diable, comment cela? est-ce possible!
— C’est certain. »
Deux cents hommes qui, survenus un quart d’heure après qu’011 se fut quitté, étaient demeurés là près d’une heure à fouiller la maison, à retourner les meubles, en dépit du droit des gens et de la qualité de Drouet.
Grisel se récrie, joue l’effarement, l’indignation. Une trahison! Quelle idée! qui soupçonner? — Pourtant, dit-il, se prenant à réfléchir, il y a bien Germain. Germain avait manqué la veille au soir chez Drouet. «Je suis loin de jeter des soupçons sur Germain) enfin cependant, j’ai heu d’être surpris de son absence.... »
Puis, comme Darthé demeurait « pétrifié » : « Mon camarade, lui dit-il, tu n’y es plus.
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Réfléchissons. » Toutes les pièces du complot étaient chez Babeuf. Avant de parler de trahison, il fallait être sûr qu’on fût allé chez Babeuf. « A-t-on été chez Babeuf? Non; c’est donc qu’il n’y a pas de soupçon. Par ailleurs, pouvait-on imaginer à Paris d’endroit plus mal choisi que l’appartement de Drouet, rue Saint- Honoré, pour de pareils conciliabules? Tout le monde savait qu’au dehors « les agents allaient et venaient. Drouet, très suspect au gouvernement, avait pu être surveillé. On avait vu entrer hier beaucoup de monde chez lui : voilà sans doute ce qui avait déterminé la visite. »
D’autre écoutait. « Tu as raison, fit-il : je ne pensais pas à cela. »
Et Darthé invita Grisel à venir dîner le soir, avec Rossignol, chez un traiteur en face de Saiqt-Roch.
Ea séance du jour devait avoir Heu chez Massard, rue des Filles-Dieu, du côté du faubourg Saint-Denis. A quatre heures Grisel arrive, flanqué de Rossignol et de Darthé. Une demi-douzaine d’individus, dont Germain, Fyon, Didié, et un gros petit homme robuste, appelé Cazin, se trouvaient déjà réunis autour d’une table chargée de bouteilles.
Germain avait pris la plume : voilà Cazin qui
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se met à parler à tort et à travers; Germain s’impatiente, veut le faire taire ; 1 autre se vexe, dit qu’on reconnaissait bien Germain,
« à ce qu’il avait toujours des phrases, du bel esprit.... à faire. » Sur quoi Germain reprit « qu’il ne cherchait pas à faire de phrases, « et que s’il parlait mieux que lui, ce n’était pas difficile.
Bref, des chamailleries qui gâtèrent tout.
Rossignol, le premier, a bout de patience, se retira; puis Darthé, emmenant Grisel.
Dehors, au moment de quitter son compagnon, Grisel tâcha bien, sans y paraître, d’attraper encore quelques précisions touchant les derniers projets qu’on prêtait au Comité Insurrecteur. Il était question d une seance, pour le lendemain, au faubourg Poissonnière, chez un menuisier de la rue Papillon. Mais chez qui, au juste, et à quelle adresse?
« Tu n’as pas besoin de le savoir aujourd hui, répondit Darthé; viens demain sur les onze heures chez moi, et je t’y conduirai.
C’est bon, » fit Grisel; et les deux hommes
s’éloignèrent, chacun de leur côté.
De jour tombait, la nuit serait « claire. » A onze heures, Grisel, arrivant au Luxembourg, trouva tout le monde debout, les figures tirées, soucieuses, sous le reflet des lumières : Barras
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seul manquait. Ea situation paraissait alors si critique que d’aucuns voulaient agir incontinent, et, faute de sang-froid, risquer de tout précipiter, de tout compromettre. A grand' peine, Grisel obtint qu’on remit toute décision au lendemain, promettant qu’avant dix Heures ce jour-la, il aurait fourni l’adresse positive de Babeuf. Car, sans Babeuf, disait-il, « l’arrestation (des autres) n’était rien, » et la partie était perdue!
Il sort, ne se couche pas.
A huit heures, le lendemain, il se met en campagne. Au coin de la rue Babille, à petite distance de la maison de Clerc, il place un complice, un espion à lui. Cet homme avait pour instruction de ne pas perdre de vue la porte de Clerc :
« la première femme que vous verrez sortir, explique Grisel, une femme d’à peu près quarante à cinquante ans, vous la suivrez; elle gagnera la rue de la Grande-Truanderie; vous remarquerez simplement le numéro de la maison où elle entrera. »
Puis, il monte chez Clerc, tire un papier : un avis urgent, dit-il, pour Babeuf. En fait, il n y avait d urgent que la réponse au postscriptum : «Je suis dans un café, rue des Deux- Ecus; je vous prie de me répondre de suite, et de m’indiquer au juste le lieu de l’assemblée
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(rue Papillon) pour que je m’y trouve entre onze heures et midi. »
La femme Clerc prend le billet. Elle venait justement de recevoir un autre paquet pour Babeuf. Ce n’était qu’une course à faire au lieu de deux,
Au bout de quelques instants, la femme Clerc étant sortie, Grisel descend, fait divers tours dans le quartier, puis revient, pressé de connaître le succès de la filature. Mais son homme, une fois parti derrière « la femme de quarante à cinquante ans » avait oublié de revenir.
Consterné, Grisel, en désespoir de cause, remonte auprès de Clerc, s’informe si la citoyenne est rentrée :
« Non, pas encore.
— Morbleu, c’est bien dommage; j’ai oublié un objet très essentiel, et même il faut que Babeuf le sache de suite : je sais bien à peu près sa maison, il n’y a que le numéro que je ne sais pas. »
Clerc ignorait aussi le numéro ; « mais, dit-il, il n’y a pas à s’y tromper. C’est la première porte bâtarde rue de la Grande-Truanderie, en tournant par la rue Verderet. »
Grisel redescendit, et, dans l’excès de sa joie, courut jusqu’à l’adresse indiquée, rue de la Grande-Truanderie C’était bien çà, la rue
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populeuse et grasse, la petite porte rouge sur le corridor, un café à côté.
Il note : rue de la Grande-Truanderie, n° 21. Puis, retournant cirez Clerc, demande si Babeuf a rendu sa réponse.
Oui, la femme Clerc, venait de rentrer : « le rassemblement était chez Dufour, menuisier, rue Papillon, n° 331. »
Avant dix heures, ce même jour, Grisel fit un saut jusqu’à la rue Papillon, jaloux de tout voir et contrôler par lui-même. Enfin, rompu de fatigue, les nerfs à bout de force, n’ayant pas en quinze jours dormi plus de deux heures, il rentra chez lui, s’abattit comme privé de conscience sur son matelas.